2002
Les études philosophiques
Michael Hardt et Antonio Negri : empire
[1]
J.-F. Nordmann
Frappant par l’ampleur et la radicalité de ses analyses et ayant suscité dès sa parution de vifs débats, Empire a pour thèse centrale que la « mondialisation » et la « globalisation » en cours ne doivent pas être interprétées ni a fortiori diabolisées (à la manière dont le font certains « antimondialistes ») comme s’il s’agissait de la lame de fond du capitalisme triomphant, mais qu’elles sont bien plutôt liées à l’événement d’une mutation profonde et structurelle touchant nos formes et nos paradigmes mêmes d’autorité et de production et se produisant comme une réponse et une réaction de la domination à la récente et historique montée en puissance des mouvements de contestation et des désirs de libération de la « multitude ».
C’est ainsi, selon Negri et Hardt, que c’est en riposte aux luttes anti-impérialistes, antiségrégationnistes, anti-autoritaires, etc., des années 1960-1970 que s’effectueraient aujourd’hui l’abandon du dispositif de la souveraineté moderne – avec ses caractéristiques de transcendance et de représentativité, ses appareils de compartimentage et d’ordonnancement disciplinaire de la société et ses matrices d’oppositions binaires et exclusives – et sa substitution par un tout autre dispositif, de type postmoderne, consistant dans une intégration universelle de toutes les différences dans un espace ouvert, expansif et sans frontières couplée à leur assujettissement à un processus permanent d’autorégulation dynamique de l’ensemble et aux contraintes systémiques de flexibilité, d’adaptabilité, etc., qui en découlent. Mais c’est aussi en réponse à ces luttes que viendraient à prendre fin de manière connexe le paradigme de la production industrielle des biens de consommation et le modèle de la société-usine, laissant place à une configuration radicalement différente, de nature biopolitique, caractérisée par l’extension de la qualification productive à tout l’ensemble des activités sociales et par la recompréhension de la société comme société d’informations, de communications et de services travaillant de façon immanente à l’autoproduction et reproduction de sa vie.
Cette révolution des régimes d’autorité et de production donnerait naissance à un nouvel ordre politique, social, économique, juridique et culturel que Negri et Hardt nomment « Empire », en le distinguant soigneusement de la forme (moderne) de l’impérialisme et en le rapprochant du type d’organisation de la Rome impériale et notamment de son dispositif de gouvernement mixte tel qu’analysé par Polybe. Mais le nouvel Empire, qui serait, selon une thèse originale de Negri (cf. aussi Le Pouvoir constituant), déjà porté en germe dans la première Constitution des États-Unis, constitue bien une forme historique sans précédent à la fois par l’issue qu’il donne aux désirs et revendications de liberté, de créativité, de coopération, etc., de la « multitude » et par la puissance inédite de l’appareil biopolitique de contrôle qu’il met en place (gestion de l’information, traitement des corps et des affects, déterritorialisation des flux, etc.), permettant d’assurer non seulement la perpétuation mais un renforcement considérable de la domination capitaliste.
C’est ce passage à l’Empire, événement en cours et qui ne peut pour cette raison être encore pleinement appréhendé, dont l’ouvrage s’efforce de relever et de déchiffrer les signes épars mais multiples et convergents. Ils vont de la transformation, particulièrement manifeste depuis la fin de la guerre du Golfe, des bases du droit international (fin du régime des traités et contrats, instauration du « droit d’ingérence », retour de la notion de « guerre juste », etc.) à la diffusion générale de la conscience du « déclin » des États-nations (l’analyse faisant voir qu’ils ne disparaissent nullement mais cessent seulement d’être les instances ultimes de la souveraineté et se trouvent désormais intégrés à une nouvelle « pyramide mondiale de l’autorité » comprenant organismes internationaux, grandes multinationales, ONG, etc.) ou à celle de la « crise » des institutions (qui cessent seulement d’opérer par sites structurés disciplinaires et se redéployent en réseaux souples et modulants mais non moins efficaces). Mais ils comptent aussi bien le constat de l’universalisation sociale du paradigme de la « communication », la reconnaissance du succès profond et inattendu des discours et des apologies postmodernes de la différence ou l’observation du développement d’un nouveau type structurel de racisme différentialiste et culturaliste se substituant à l’ancien racisme essentialiste et naturaliste.
Empire va cependant bien plus loin en produisant également un bilan d’ensemble, historique et critique, de toute l’époque de la modernité qui frappe lui aussi par l’ampleur, la transversalité et la trans-disciplinarité de ses vues. Reprenant tout particulièrement, en les développant et les articulant, les analyses de Marx et des diverses écoles marxistes, de Foucault et de Deleuze et Guattari, et mobilisant par ailleurs un corpus bibliographique considérable, Negri et Hardt entreprennent ainsi de dégager les caractéristiques et les évolutions fondamentales des dispositifs d’autorité et de production au cours des derniers siècles : ils identifient ainsi par exemple la façon dont la souveraineté moderne, par différence avec la souveraineté médiévale, se déploie spécifiquement comme appareil puis comme bureaucratie d’État et invente les figures transcendantes de nation et de peuple, ou redécrivent le processus dynamique qui fait passer de l’accumulation capitaliste primitive au régime impérialiste et colonialiste puis à la nouvelle division du travail et hiérarchisation mondiale postcoloniale. Mais leur originalité est aussi de mettre ces évolutions en corrélation directe avec l’histoire du développement des forces, des désirs et des luttes de la « multitude » – histoire qui va de l’événement, tenu pour inaugurateur de la modernité, de la « découverte révolutionnaire du plan de l’immanence » aux XIIIe-XVe siècles jusqu’à l’essor international inédit des mouvements ouvriers, étudiants, civiques..., dans les années 1960-1970, en passant par les moments décisifs que sont les œuvres de Machiavel, Spinoza et Marx ou par le développement des nouvelles stratégies des syndicalistes « Wobblies » de l’IWW. Cette mise en connexion entre les deux histoires est évidemment fondamentale. S’écartant des analyses de Foucault centrées sur les seuls dispositifs d’ordre et élargissant d’autre part à la « multitude » (conçue comme pluralité ouverte de singularités constituantes) la conception marxiste de la lutte des classes comme moteur de l’histoire, elle s’appuie sur l’hypothèse fondamentale de Negri suivant laquelle c’est le conflit entre ces forces, ces désirs et ces luttes de la « multitude » et les forces de la domination qui constitue de façon spécifique le moteur de la modernité.
Sans doute peut-on, comme on l’a fait, reprocher ponctuellement à ces analyses un certain nombre de schématisations ainsi que de rapidités et d’insuffisances touchant par exemple les évolutions de la social-démocratie depuis le New Deal ou les transformations récentes du marché mondialisé. Mais on ne pourra aussi que reconnaître leur puissance de synthèse peu commune et la force de leur opération déconstructive et généalogique. Pourtant, leur intérêt n’est pas qu’historique et rétrospectif. Car, outre le fait d’éclairer la thèse centrale d’Empire et de reconstituer l’ensemble du processus dont elle résulte, elles jouent aussi manifestement un rôle pratique et « constituant » fondamental. De fait, loin des visions transcendantes – y compris matérialiste-déterministe – de l’Histoire, elles rendent bien d’abord, et en en produisant la démonstration sur pièces, toute sa valeur à l’action militante et invitent à une profonde et active (ré)appropriation par les sujets dominés de la mémoire vive et de la conscience de l’efficace de leurs luttes. Elles suscitent aussi, loin de toutes les tentations de repli passéiste – et localiste – qui guettent tant d’ « anciens » de la gauche, la volonté de rompre, et sans l’ombre d’une nostalgie, avec tout vestige de cette modernité et de ce monde quadrillé, disciplinaire, identitaire, nationaliste, sexiste, raciste, etc., qui touche à sa fin. Enfin et peut-être surtout, à l’heure de la tâche d’affronter les nouvelles formes de la domination, elles conduisent à remettre foncièrement en question, avec l’ensemble des horizons de la modernité, les cadres traditionnels mêmes de la lutte et de la libération. Sur ce point, Negri et Hardt vont très loin. Ils soutiennent ainsi qu’il est nécessaire d’abandonner désormais l’ancien modèle – disciplinaire – de l’organisation du mouvement révolutionnaire de même que la stratégie générale d’accumulation horizontale des luttes afin de leur substituer un tout autre modèle de subversion « intensive » et verticale, capable d’atteindre de n’importe quel point, et en composition singulière et mouvante avec d’autres, le cœur même du fonctionnement mondial de l’Empire. Mais ils en appellent aussi et plus décisivement encore à rompre de façon définitive avec l’horizon ultime de la souveraineté elle-même, autrement dit avec la représentation – prémoderne, moderne ou postmoderne, et soutenue selon eux par toutes les philosophies à dispositif transcendantal – de la nécessité inévitable de la mise en ordre des sociétés par l’imposition d’une instance transcendante d’autorité. Congédiant ainsi tout le champ des options politiques modernes, du libéralisme d’inspiration lockéenne (prônant l’équilibrage du pouvoir souverain par les contre-pouvoirs de la société civile) aux diverses formes de marxisme-léninisme (visant l’institution par la violence d’un nouvel État communiste), ils font place à une tout autre perspective, radicalement « immanentiste », consistant à laisser pleinement se déployer et se composer les désirs d’autonomie, de création, d’association et d’autogouvernement de la « multitude ».
Cette perspective libertaire, anarchiste et communiste (mais « démocratique » et « républicaine ») ne manquera sans doute pas d’apparaître comme problématique et abstraite – Negri et Hardt en conviennent d’ailleurs eux-mêmes – du simple fait que la libération de la « multitude » est à la fois son objet et sa condition même de réalisation (en tant que désaliénation de ses désirs). Elle pourra même à l’occasion – et notamment en telle ou telle de ces pages où fait retour de façon inattendue une rhétorique pathétiquement injonctive et incantatoire – sembler reverser dans un utopisme et un idéalisme en contradiction manifeste avec le parti pris spinoziste déclaré (et largement tenu) de l’ouvrage. Mais on ne pourra nier par ailleurs qu’elle n’y reçoit aussi une consistance et une force tout à fait singulières et sans précédent à se trouver de fait profondément autoproduite (et non pas simplement mobilisée comme une cause à défendre et à argumenter) au travers de cet acte – voire de cet événement – « constituant » qu’est Empire, et à pouvoir d’autre part faire valoir à son actif et à l’actif de ses chances historiques d’avenir (jusqu’à laisser réenvisager celle d’un renversement effectif du capitalisme) l’avènement des inédits et considérables potentiels de libération que génèrent le passage à l’Empire et la fin des régimes disciplinaires de la modernité.
[1]
Traduit de l’américain par Denis-Armand Canal, Paris, Exils, 2000, 560 p.