Les études philosophiques
P.U.F.

I.S.B.N.9782130526063
144 pages

p. 557 à 565
doi: 10.3917/leph.024.0557

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n° 63 2002/4

 
Antiaristotelismo, a cura di Carlo Natali e Stefano Maso, Adolf M. Hakkert Editore, Amsterdam, 1999, 285 p.
 
 
Est-il possible de tracer une histoire systématique de l’antiaristotélisme à travers les critiques que l’on a adressées à Aristote dans l’Antiquité ? Telle a été l’hypothèse de travail d’un séminaire doctoral qui a eu lieu à l’Université de Venise pendant les années 1996-1998 et qui a abouti à ce volume.
Les contributions, d’une qualité excellente et écrites en grande partie par de jeunes chercheurs, analysent des critiques antiaristotéliciennes concernant essentiellement des questions de logique, gnoséologie, philosophie pratique, physique et métaphysique.
Sur la logique portent les interventions de M. Mignucci (La critica di Teofrasto alla logica aristotelica), E. Berti (La polemica antiaristotelica di Filodemo a proposito della retorica), A. Schiaparelli (L’ambiguità in Aristotele e in Galeno) et D. P. Taormina (L’antiaristotelismo di Plotino e lo pseudo-aristotelismo di Giamblico. Due interpretazioni di Aristotele, Categ. 6, 5 b 11 ss.). La critique de Sextus Empiricus à la gnoséologie aristotélicienne est abordée par M. Da Ponte Orvieto (L’antiaristotelismo di Sesto Empirico : qualche osservazione sul criterio di verità), S. Maso (Dove sta l’errore ? Sesto Empirico confronta Epicuro e Aristotele) et F. Ferrari (Sesto Empirico vs Aristotele. Adversus logicos, I, 263 ss. : un fraintendimento ricercato ?). I. Sciuto (Cicerone critico di Aristotele) analyse la critique de Cicéron à la philosophie pratique. Des critiques à la métaphysique et à la physique sont examinées par B. Botter (Teofrasto e i limiti della teleologia aristotelica), E. Tetamo (L’antiaristotelismo di Attico. La critica alle tesi peripatetiche sulla provvidenza e sull’eternità del cosmo), A. Falcon (Senarco di Seleucia e la dottrina aristotelica della quinta sostanza), K. Ierodiakonou (Galen’s criticism of the aristotelian theory of colour vision) et C. Natali (La critica di Plotino ai concetti di attualità e movimento in Aristotele).
Contrairement à l’histoire de l’antiplatonisme [1], qui apparaît beaucoup plus systématique, l’histoire de l’antiaristotélisme que l’on peut tracer à partir de ces cas emblématiques semble bien se réduire dans le fond à des précisions marginales.
On peut ainsi en conclure que le noyau profond de la philosophie aristotélicienne résiste intact, puisque les critiques qui lui sont adressées ont comme résultat final « de rendre plus fort le système théorétique sous-jacent qui permet justement leur explicitation » (cf. Introd., p. 18).
L’ouvrage est accompagné d’une bibliographie et d’indices des auteurs anciens, modernes, des termes latins, italiens et grecs.
Cristina VIANO.
 
Jean-Baptiste Gourinat, La dialectique des Stoïciens, Paris, Vrin, 2000, 386 p.
 
 
Autant l’importance historique et philosophique des analyses qui constituent la dialectique stoïcienne est aujourd’hui reconnue, autant l’existence de la dialectique stoïcienne en tant que telle est assez largement ignorée. Ce paradoxe résulte du fait que l’on a réévalué les analyses stoïciennes du point de vue de théories contemporaines (la logique frégéenne, voire la linguistique saussurienne) qu’elles auraient anticipées en élaborant une logique des propositions ou en distinguant entre signifiant et signifié. On a ainsi négligé le contexte théorique dans lequel les analyses stoïciennes furent développées, et on a reconstitué une « linguistique » ou une « grammaire » et surtout une « logique » stoïciennes (p. 9, 13, 329), là où il n’existe que des parties d’une vertu-science unique réservée au sage, la dialectique, qui constitue avec la rhétorique une sous-partie de la « logique », elle-même l’une des trois parties de la philosophie. L’objectif de l’ouvrage de J.-B. Gourinat est ainsi d’abord de redonner sa place au stoïcisme dans une histoire qui commence avec Zénon d’Élée ou Socrate et que l’on raconte trop souvent en passant directement de Platon et Aristote au trivium, puis à Kant, Hegel et Marx : l’histoire de la dialectique.
L’ouvrage ne se présente donc pas comme une analyse d’un problème ou d’un concept stoïcien, mais comme un exposé méthodique du contenu de la dialectique stoïcienne. La première partie est consacrée à la définition de la partie logique de la philosophie, ainsi qu’à la nature et à la fonction de ses sous-parties : la dialectique, la rhétorique mais aussi, pour certains stoïciens, les théories de la définition et du critère de la vérité. Elle comprend un examen approfondi et comparé de la structure du résumé de la logique stoïcienne et de la liste des ouvrages de Chrysippe fournis par Diogène Laërce (VII, 41-83 et 189-202). Ceci permet de comprendre l’unité et l’organisation interne de la logique chrysippéenne. Peut alors commencer l’exposé point par point des notions et règles dialectiques : la fameuse tripartition entre signifiés (les « exprimables » incorporels), signifiants et « porteurs » de la signification, la théorie des signifiants (le son vocal, les éléments de la phrase, les normes d’expression) puis celle des signifiés, depuis les plus élémentaires jusqu’aux propositions simples et complexes (conjonctive, disjonctive, causale, etc.) et surtout aux raisonnements (et donc à la syllogistique) auxquels est entièrement consacrée la troisième partie du livre.
Tout se passe donc comme si l’auteur cherchait à présenter, à partir du peu de témoignages dont nous disposons, la meilleure image possible de ce qu’était un manuel stoïcien de dialectique dans l’Antiquité. J.-B. Gourinat ne se lance toutefois dans aucune reconstitution hasardeuse mais fait au contraire constamment preuve de toute la prudence philologique, historique et philosophique nécessaire à l’interprétation de témoignages et de fragments.
Il distingue d’abord nettement les informations attestées par la convergence de plusieurs témoignages (ou par un témoignage fiable non contredit) des conjectures proposées à partir de ces informations ou d’un témoignage incertain (p. 14). Il n’hésite pas non plus à signaler clairement ce que nous ne savons pas. Il fait ainsi figurer dans son plan toutes les parties de la dialectique dont nous connaissons l’existence, même celles dont nous ignorons le contenu et auxquelles seules quelques lignes peuvent être consacrées (p. 151 : la théorie du dialecte) : ce procédé d’exposition négatif a le mérite de rappeler la sélection sévère opérée par les témoignages dans l’ensemble de la doctrine stoïcienne. En outre, J.-B. Gourinat applique avec rigueur deux principes de méthode importants : exposer les thèses dans l’ordre où elles étaient présentées par leurs auteurs ou par les exposés canoniques des doctrines de chaque école ; distinguer dans ces doctrines, quand cela est possible, à quel scholarque ou auteur reviennent les différentes thèses ou innovations. Malgré l’ombre écrasante de Chrysippe, qui domine toute la dialectique stoïcienne, les apports de son disciple Diogène de Babylone sont mis en lumière (distinction de la « forme définitionnelle », autonomisation de la théorie des signifiants, définition des noms communs), comme ceux de Posidonius. L’auteur fournit aussi un résumé de ce que l’on peut connaître des doctrines dialectiques de Zénon de Citium, le fondateur du Portique, en particulier en matière de syllogistique (p. 245-255), ce qui permet de formuler une hypothèse intéressante sur les motivations de l’entreprise dialectique de Chrysippe comme relève de celle de Zénon.
Enfin, il faut signaler une qualité supplémentaire de l’ouvrage, très utile au lecteur : J.-B. Gourinat cite souvent la littérature secondaire, importante et internationale, sur chaque aspect de la dialectique stoïcienne, et résume à plusieurs reprises les débats qui existent entre commentateurs, avant de développer sa propre position, par exemple à propos des prétendues « catégories » stoïciennes, qu’il considère à juste titre comme fondamentalement physiques (p. 132-136), ou sur l’analyse des syllogismes non simples, dont il propose une reconstitution très convaincante (p. 300-309).
Toute cette minutie dans la comparaison des témoignages, leur élucidation, leur mise en ordre et leur histoire a pour contrepartie un certain laconisme dans l’explicitation des enjeux philosophiques de la conception stoïcienne de la dialectique, mentionnés généralement en fin de chapitre (p. 158, 198, 241, 281) et dans la très juste conclusion. Le premier de ces enjeux présent tout au long de l’ouvrage, est la double originalité des analyses stoïciennes par rapport à ce qui les précède, Platon, Aristote et surtout les Mégariques, et par rapport à la logique contemporaine. J.-B. Gourinat est soucieux de montrer à chaque fois quelles influences ont subies les Stoïciens – peut-être celle d’Antisthène n’est-elle pas suffisamment mise en lumière –, et en quoi exactement ils innovent. D’où des analyses intéressantes de leur conception de la rhétorique, de la définition originale de l’implication ou de l’élaboration d’une syllogistique « propositionnelle » par Chrysippe. La même prudence caractérise les comparaisons avec les auteurs modernes, qu’il s’agisse de Descartes (p. 319), de Frege (p. 114) ou de la logique moderne (p. 190, 293-300) : les rapprochements heuristiques sont fréquents mais leurs limites toujours précisément marquées. De cette comparaison continue se dégage un second enjeu important : celui du formalisme. À propos de la conception de la logique de Chrysippe (p. 107), de la définition de l’implication, de la résolution des sophismes, de la définition des raisonnements (p. 263) ou de l’unité des différents aspects de la dialectique (p. 321-329), il s’agit de marquer la place de la formalisation dans les analyses stoïciennes : elle ne constitue pas un objectif indépendant mais un moyen pour élaborer une « science du dialogue correct dans les discussions par questions et réponses ». Pour remplir cette fonction qui la définit, la dialectique stoïcienne est aussi conduite à développer une véritable pragmatique des significations (p. 117, 178, 192 sur l’importance de la notion d’acte dans la définition des différents exprimables) et prend, en fin de compte, la forme d’une théorie générale de la raison humaine et de son exercice.
Le livre de J.-B. Gourinat constitue donc un ouvrage de référence faisant le point sur chacun des éléments de la dialectique stoïcienne, si bien qu’après l’avoir lu, on comprend mieux pourquoi les dialecticiens de l’Antiquité pensaient que « s’il y avait une dialectique chez les dieux, ce ne pouvait être que celle de Chrysippe » (Diog. Laërce, VII, 180, trad. R. Goulet).
Thomas BéNATOUIL.
 
Thomas S. Kuhn, The Road Since Structure. Philosophical Essays 1970-1993, with an Autobiographical Interview.
 
 
Malgré la grande popularité du grand philosophe des sciences américain Thomas S. Kuhn (1922-1996), l’image que nous est présentée de sa pensée reste très souvent limitée à son ouvrage classique La structure des révolutions scientifiques (paru en 1962, enrichi d’une Postface en 1970) et le recueil d’articles publié en 1977 sous le titre La tension essentielle. Jusqu’ici, les autres travaux de Kuhn, éparpillés dans les revues et les recueils d’articles divers, et difficilement accessibles, surtout pour le lecteur français, étaient pratiquement restés dans l’ombre. Le recueil d’articles épistémologiques de Kuhn qui paraît sous le nom de The Road Since Structure nous permet de combler ce manque. Ce nouveau livre nous donne accès aux communications philosophiques les plus importantes de Kuhn qui n’étaient pas regroupés dans La tension essentielle. Les travaux qui datent des années 1980-1990 sont d’une importance particulière et forment le véritable centre d’intérêt philosophique du livre, car dans cette période, Kuhn modifie de façon sensible quelques-unes de ses positions antérieurs. Certaines des idées présentées dans ces articles reflètent en effet le travail qu’effectuait Kuhn en vue d’un nouvel ouvrage majeur qu’il n’a pas pu terminer, mais qui doit, nous promet-on, voir le jour grâce aux efforts de ses collaborateurs. (Notons, pour ceux qui ont un intérêt particulier pour la pensée de Kuhn, que ses collaborateurs se serviront dans leur tâche de certaines communications importantes de Kuhn qui n’ont pas été publiées « officiellement » jusqu’ici tout comme des textes écrits spécifiquement pour l’ouvrage qui sera malheureusement posthume. Le dernier mot de l’épistémologie kuhnienne n’a donc pas encore été dit.)
Il faut insister sur le fait que dans The Road Since Structure, on a affaire non seulement à des éclaircissements et des raffinements, mais aussi à des changements importants des positions adoptées dans La structure des révolutions scientifiques et à des critiques de celles-ci. Dans la nouvelle perspective adoptée par Kuhn – à partir du début des années 1980 – l’incommensurabilité, qui est la marque distinctive des révolutions scientifiques, se définit avant tout par rapport à des termes génériques et des aspects taxinomiques des langages différents. Sont considérées comme incommensurables deux théories dont les langages effectuent des découpages incompatibles de la réalité. Par exemple, une théorie qui considère l’eau comme essentiellement liquide sera incommensurable avec une théorie pour laquelle l’eau est définie uniquement par sa formule chimique. Ainsi les référents du terme « eau » se recoupent partiellement dans les deux cas, mais pas entièrement. Une juxtaposition cohérente et non contradictoire des deux théories est donc impossible. Les domaines d’application des termes se chevauchent (sans qu’il s’agit d’un rapport d’espèce à genre) et des qualités projectibles incompatibles sont attribuées aux référents qui se trouvent dans la zone de chevauchement. Ce que Kuhn appelle « le principe de non-chevauchement » n’est pas respecté. Dans un tel contexte, une véritable traduction entre les deux langages sera purement et simplement impossible car chacun d’eux interdit la formation des concepts de l’autre.
Notons d’abord que Kuhn déclare – et ceci peut sembler une dénégation – que pour lui, l’incommensurabilité n’implique pas, et d’ailleurs n’a jamais impliqué, l’incomparabilité, mais simplement des problèmes de communication. Ajoutons ensuite que le « nouveau » Kuhn affirme qu’on peut apprendre un nouveau langage exactement de la même manière que le font les historiens et les anthropologues, c’est-à-dire ceux qui étudient les époques historiques ou les cultures possédant des concepts et des catégories inconnues dans leur culture de base. Les écrits des historiens et des anthropologues nous enseignent de nouveaux langages à travers le nôtre en faisant sans doute quelque peu violence à celui-ci. Ils sont des instruments d’apprentissage de langages inconnus, mais ils ne sont pas de véritables travaux de traduction. Kuhn distingue donc l’acquisition d’un langage, qu’il appelle « interprétation » ou « interprétation herméneutique », de la traduction, notamment telle qu’elle est envisagée par Quine. La critique entreprise par Kuhn des positions de ce dernier est d’ailleurs un des aspects les plus importants de sa nouvelle position. Or, il ne faut pas oublier que le Kuhn de La structure des révolutions scientifiques aussi croyait à la possibilité de la traduction. Le changement de position de Kuhn sur ce point est donc indiscutable. Pour le « deuxième » Kuhn, l’incommensurabilité est définie simplement par l’incompatibilité taxinomique ; la possibilité de traduction entre les langages incommensurables est rejetée ; et par contre, la possibilité du bilinguisme (implicitement rejetée dans La structure) est reconnue, bien qu’il soit maintenu sans de véritables arguments, que l’ « interprétation » est une activité réservée aux anthropologues et aux historiens dans laquelle les scientifiques ne s’engagent pas normalement.
Deux autres changements dans les positions de Kuhn méritent d’être signalés. Poursuivant l’analogie qu’il avait établi entre le progrès de la science et l’évolution naturelle, Kuhn maintien que la création de nouvelles spécialités au cours du développement de la science correspond à l’apparition de nouvelles espèces naturelles. Ainsi les révolutions scientifiques sont pour lui des épisodes pendant lesquels de nouvelles branches d’activités scientifiques voient le jour. La spécialisation est le prix à payer pour le progrès. En outre, le « nouveau » Kuhn rejette clairement l’idée, très présente dans La Structure, d’après laquelle pendant les révolutions scientifiques la communauté scientifique subit un basculement gestaltiste. Malheureusement ces idées ne sont pas très développées dans les articles qui nous sont présentés ici. Notons qu’en dehors des modifications que nous avons signalées. il y a dans les nouveaux articles des réflexions importantes à propos des « mécanismes » métaphoriques ou quasi métaphoriques dans l’apprentissage et l’usage des termes scientifiques qui intéresseront non seulement les épistémologues mais aussi les philosophes du langage. Kuhn nous fournit aussi des éclaircissements intéressants eu égard au problème de la comparaison des théories rivales. On peut voir dans le nouveau recueil une prise de distance salutaire par rapport au relativisme et une affirmation nette de la particularité de la pratique scientifique. Par exemple, on y trouve une critique intéressante du « programme fort » en sociologie des sciences et une analyse de la genèse de cette forme extrême du relativisme.
Outre les communications principales des années 1980-1990, The Road Since Structure comporte deux articles des années 1970, dont l’important « Reflections on my Critics » (publié pour la première fois dans I. Lakatos et A. Musgrave (eds.), Criticism and the Growth of Knowledge) où Kuhn répond à un certain nombre de critiques adressées à lui, entre autres par Popper, Lakatos, Feyerabend et Toulmin. Sont aussi inclus une bibliographie complète des travaux de Kuhn et un entretien autobiographique effectué avec celui-ci, vers la fin de sa vie, à Athènes. Le lecteur français s’intéressera sans doute aux rapports de Kuhn avec Alexandre Koyré et aussi à la rencontre de Kuhn avec Gaston Bachelard ; rencontre trop brève, fortement marquée par des problèmes de communication et de langue. Les bachelardiens regretteront sans doute le curieux destin de la philosophie des sciences contemporaine : les plus grands représentants des deux traditions de l’épistémologie discontinuiste se sont trouvés dans une situation kuhnienne d’incompréhension. L’histoire de l’épistémologie contemporaine aurait pu être différente !
Edwin VARTANY.
 
Bertrand Saint-Sernin, Whitehead. Un univers en essai, Paris, Vrin, coll. « Analyse et philosophie », 2000, 208 p.
 
 
L’ouvrage, composé de huit chapitres, constitue une introduction claire, fidèle et rigoureuse à l’œuvre maîtresse d’Alfred North Whitehead, Process and Reality (1929). L’Auteur s’attache principalement à éclairer les deux premières parties de PR, mais il est vrai qu’elles occupent à elles seules les deux tiers de l’opus de Whitehead et qu’elles mettent en place un vaste système interprétatif catégorial qui, de l’aveu même de Whitehead dans sa Préface à PR, « se trouve développé [dans les autres parties] d’après ses propres notions catégoriales » (p. XII). En suivant l’A. nous participons donc au déploiement systématique d’un ensemble théorique véritablement impressionnant – le plus impressionnant du XXe siècle, sans doute, avec celui qu’offrit Sein und Zeit, car nous sommes là face à deux livres-monde.
Cette cosmo-logie ou, pour reprendre une formule de Robert Sasso dans sa Présentation à la traduction française de Process and Reality parue chez Gallimard en 1995, ce « logocosme » s’expose selon le mouvement suivant : le « schème spéculatif » cosmologique et ses catégories tout d’abord (PR, partie I, et ici chap. II-III) ; puis l’articulation entre les faits réels et les « formes », c’est-à-dire entre la fluence et la stabilité (PR, II, 1, ici chap. IV) ; l’interprétation du monde passé, présent et futur comme un « continuum extensif » relationnel au sein duquel des réalités, ou « entités actuelles », font « concrescence » en n’étant jamais pour autant des atomes d’être isolés (PR, II, 2, ici chap. V) ; et enfin l’étude de « l’ordre de la nature » en tant que structuration de types de « sociétés » d’entités organiques polarisées par la recherche de leur « satisfaction » et par celle d’un équilibre entre la causalité matérielle exercée par ce qui, déjà, existe (les « sujets », au sens étendu que Whitehead donne à ce terme) et la causalité finale du but poursuivi (le « superjet ») (PR, II, 3, ici chap. VI).
Les chapitres I et VII-VIII du livre de B. Saint-Sernin encadrent cette thématique centrale (qui, répétons-le, éclaire particulièrement bien le sens du projet philosophique de Whitehead) et donnent toute sa portée au titre que l’A. a choisi de retenir : Whitehead. Un univers en essai. Le chapitre I brosse en effet un « Portrait » de l’homme-Whitehead, en l’inscrivant « dans la lignée des hommes de science métaphysiciens qui, depuis Thalès et Platon, occupent les sommets de la philosophie » (p. 7). L’idée directrice de la lecture qui va suivre se trouve ainsi introduite : Whitehead est, d’une seule venue, un « homme de science métaphysicien » et c’est pourquoi il n’y a aucune solution de continuité entre la pensée logico-mathématique du coauteur des Principia mathematica et le système cosmologique de PR. Un des enjeux de l’ouvrage sera, par suite, d’établir que « Whitehead a cherché un équilibre entre les êtres (entités actuelles) et les relations (interconnexité) » en promouvant « une synthèse étonnante de l’algèbre universelle et de l’ontologie » (p. 193). C’est dire, pour poursuivre notre explication du titre du livre, que « l’univers en essai » qui nous a été proposé par Whitehead dans PR – ouvrage qu’il a modestement sous-titré Essay in Cosmology – n’est en aucune façon un système abstrait (celui d’un mathématicien « s’essayant » à une cosmologie), mais qu’il atteint au contraire à une concrétude qui est en quelque sorte en train de se matérialiser peu à peu sous les yeux du lecteur : c’est bien notre monde qui s’esquisse au fil de l’analyse de ces « préhensions » en réseaux, de ces « nexûs » événementiels et de ces « sentirs » (feelings) émotionnels ou conceptuels au sein d’une « situation ». Bref, de l’homme à son livre-monde il y a le même mouvement réciproque que de l’être au devenir, du constitué à la puissance constituante (cette dAnamiV de l’être que Whitehead a retrouvée dans le Sophiste de Platon), de l’ « entité objective » à l’ « entité subjective ». Mais on aura remarqué qu’ici le « sujet » ou l’entité subjective, c’est le livre... C’est lui en effet qui ouvre et qui s’ouvre à un avenir – celui qu’explorent les chapitres VII et VIII de l’ouvrage de B. Saint-Sernin : en premier lieu l’avenir immédiat, qui fut celui des Essays in Science and Philosophy que Whitehead fit paraître en 1947 et qui continuèrent l’exploration du devenir et du périr dans leur relation intrinsèque et même, à vrai dire, nécessaire à la stabilité des « choses » ; puis l’avenir de PR aujourd’hui, pour nous, son « actualité » donc, en considération de sa théorie de la proposition (conçue, en mode proprement onto-logique, comme un « sentir propositionnel » au sein du l’univers). Cette théorie, écrit l’A., « évite deux écueils : croire, comme les membres ou la postérité du Cercle de Vienne et les philosophes analytiques, que la logique et le langage suffisent pour unifier le travail spéculatif ; croire, non comme Husserl lui-même mais comme une bonne partie de sa postérité, que l’accès plein et véridique à la réalité peut s’opérer sans la médiation du savoir scientifique » (p. 192).
On ne saurait mieux restituer et comprendre la situation de PR : enchâssé entre l’homme et l’œuvre ultérieure à laquelle il a donné, en périssant en quelque façon, son élan métaphysique, ce livre-monde donne aujourd’hui forme à notre devenir philosophique. J. Wahl, G. Deleuze et M. Merleau-Ponty avaient déjà su le reconnaître. B. Saint-Sernin nous donne, avec cet ouvrage limpide, les moyens de nous en convaincre à nouveau et, surtout, de refaire avec lui le patient travail d’analyse qui, seul, peut ouvrir l’accès à cet « univers en essai » dont, paradoxalement, nous sommes très concrètement.
P. RODRIGO.
 
Arthur Tatossian, La phénoménologie des psychoses, Éditions Le Cercle herméneutique, coll. « Phéno », 3e éd., 2002.
 
 
Présentée pour la première fois en 1979 lors d’un congrès de psychiatrie, La phénoménologie des psychoses est aujourd’hui devenue un texte de référence en matière de phénoménologie psychiatrique. Sa récente réédition au Cercle herméneutique permet au lecteur de découvrir (ou de redécouvrir) un ouvrage qui constitue bien plus qu’un catalogue des différents travaux menés par les fondateurs de la discipline. Au-delà de la seule restitution, il s’agit en effet de proposer une méthode de recherche, un « voir », permettant de passer d’une compréhension strictement existentielle de la psychose à une compréhension plus originaire se réclamant des pensées husserlienne et heideggerienne. Toutefois, la phénoménologie psychiatrique ne saurait être tenue pour la simple application d’acquis philosophiques. Si le psychiatre ne peut se dispenser de la lecture des grands textes phénoménologiques, il n’en doit pas moins chercher à fonder une méthode d’investigation personnelle et autonome. A. Tatossian parle ainsi d’un rapport « d’implication et non d’application » du thérapeute à l’égard du philosophe. Cette implication fut celle de Binswanger qui, par un dialogue constant noué avec Husserl et Heidegger, chercha à poser les fondements d’une psychiatrie véritablement transcendantale.
L’ambition première de la phénoménologie husserlienne était de « retourner aux choses mêmes ». L’expérience ne saurait se réduire à son seul contenu empirique et derrière l’apparente objectivité du réel se dissimule une Essence, un Eidos qu’il s’agit de mettre en évidence. Cette opposition Fait/Essence se traduit en phénoménologie psychiatrique par la distinction symptôme/phénomène, accessoire/structurel, ou encore, comportemental/vécu. Cependant, et c’est là le point essentiel, en deçà de ces distinctions se tapit une réalité plus originaire, un rapport plus profond de l’homme au monde, privilégié par Blankenburg dans son étude de l’hébéphrénie. Ce rapport nous reconduit en définitive à l’horizon préindividuel, fortement travaillé par le dernier Husserl, principalement dans la première partie d’Expérience et jugement. La psychiatrie phénoménologique doit prendre en compte cette réalité préthématique et intégrer en un même mouvement le symptôme et la structure, l’existentiel et le transcendantal. A. Tatossian résume fort bien cet impératif lorsqu’il précise qu’il est nécessaire de réaliser « l’unité de l’Essence et du fait brut ».
À ce titre, Binswanger cherche à réinterpréter l’autisme en deçà du dualisme subjectivité/objectivité, au niveau d’une Présence originaire au monde héritée de Heidegger. Ainsi, le fondateur de la Daseinanalyse dégage-t-il trois formes manquées de la Présence, caractéristiques essentielles de l’autisme. Quelle que soit la forme revêtue, présomption, distorsion ou maniérisme, le malade perd l’expérience naturelle, subit contraint et forcé l’équivalent d’une époché phénoménologique. Or, A. Tatossian insiste fortement sur le fait que cette expérience naturelle repose sur une évidence, elle aussi naturelle, différant radicalement de l’évidence logico-eidétique. Cette évidence, immédiate, apparaît bien plutôt comme le sol de toute expérience future, sa condition de possibilité. Il faut donc aller travailler cette zone originaire, ce Lebenswelt, afin de comprendre comment le malade constitue son Soi et son Monde.
De la même manière, la mélancolie se caractérise par la perte du monde, en tant que « généralité préindividuelle ». Dans sa dimension temporelle, elle apparaît alors comme une stagnation du temps intime, de la temporalité primaire telle que Husserl la définit dans les Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps. Cette stagnation conduit à une inadéquation totale avec le temps objectif, et par conséquent avec le monde de la communauté. Alors que la névrose n’implique que le temps psychologique, la mélancolie, la manie, et d’une manière plus générale la psychose, s’enracinent au plus profond de la temporalité originaire.
Le délire enfin, fait l’objet d’une analyse qui, rompant avec l’approche jasperienne, oriente de nouveau le lecteur en deçà de la distinction Moi/Monde. Le délire doit, lui aussi, être compris dans sa dimension préindividuelle, au niveau de ce monde originaire sur lequel le malade, comme l’homme sain, est immédiatement en prise. C’est alors seule la « mondification » de ce monde qui est ici en question et implique une rupture avec une appréhension strictement psychologique et existentielle de la maladie.
Si, selon Binswanger, la Daseinanalyse est scientifique et non thérapeutique, il lui revient cependant la lourde tâche d’imposer ce « voir », de séjourner en ces lieux primordiaux, lieux de germination du Soi et du Monde.
Jean-Pierre CARRON.
 
NOTES
 
[1] Cf. les deux volumes édités par M. Dixsaut, Contre Platon I. Le Platonisme dévoilé, Paris, Vrin, 1993, et Contre Platon II. Renverser le Platonisme, Paris, Vrin, 1995.
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Cf. les deux volumes édités par M. Dixsaut, Contre Platon ...
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