2003
Les études philosophiques
Le Brentano de la « deskriptive psychologie » : l’homme qui savait décrire (et poursuivait un objectif double en décrivant)
Wojciech Zelaniec
Université de Zielona Góra.
Résumé — Dans cet article, l’auteur présente Brentano comme un talentueux psychologue descriptif, qui peut, de ce point de vue, être tenu pour le précurseur de la phénoménologie husserlienne dans sa première phase (Göttingen-Munich). L’auteur met également en évidence diverses inconsistances dans la position de Brentano – dues en partie à son héritage aristotélicien – et les interprète charitablement comme autant de témoignages du travail d’un grand esprit.
Abstract — In this essay, the author presents Brentano as a skillful descriptive psychologist, who can on this account be all the more rightly regarded as a predecessor of Husserlian phenomenology in its early, Göttingen-Munich phase. The author also points out various inconsistencies in Brentano – due in part to his Aristotelian heritage – and interprets them charitably as a testimony of a great mind’s being at work.
La
Deskriptive Psychologie
[1] à laquelle je pense est un ouvrage posthume, édité par Roderick M. Chisholm et Wilhelm Baumgartner, et publié par Meiner en 1982. (Il y en a une traduction anglaise, par Benito Müller, de 1995, mais pas encore de traduction française ; l’original allemand est pourvu d’une introduction et de notes par les éditeurs, la traduction anglaise y joint une introduction et des notes par le traducteur – tout cela méritant réellement d’être lu.) Son contenu se compose des transcriptions des cours sur le thème de « psychologie descriptive » que Brentano a donnés à l’Université de Vienne entre 1887 et 1901 ; la partie principale de l’ouvrage est constituée par le texte des cours de l’année 1880-1881, cours intitulés « Psychognosie ». Ce mot, d’après l’usage terminologique allemand de ce temps-là, où l’on opposait la « géognosie », une géographie descriptive, à la « géologie », une géographie génétique, ne voulait exprimer que cela : une psychologie descriptive. La même discipline, dont Brentano croyait et espérait avoir jeté les bases dans ses cours, était appelée « Deskriptive Psychologie oder beschreibende Phänomenologie », psychologie descriptive ou phénoménologie descriptive dans le titre de ses cours de l’année 1888-1889, bien que le mot « phénoménologie » ne se trouve point dans le texte propre de ces cours-là. Notons ici que dans l’Introduction au second tome des
Recherches logiques, c’est-à-dire aux
Recherches proprement dites, Husserl oppose d’une manière plutôt décidée une « psychologie descriptive » à ce qu’il veut appeler phénoménologie. Apparemment, il y a une différence marquée entre les deux phénoménologies : celle de Brentano et celle de Husserl. J’y reviendrai plus tard.
Or, jeter les bases d’une discipline, en construire le programme, même en tracer les linéaments les plus généraux, c’est tout autre chose que la pratiquer, la mettre en
œuvre. C’est un paradoxe trop commun et mal réfléchi que rares sont les philosophes qui « prêchent d’exemple », c’est-à-dire que leur propre philosophie n’est pas d’une sorte telle qu’elle soit légitime à la lumière de ses propres principes. Dans quelle mesure Platon, par exemple, et pour commencer par les plus grands, a-t-il été « platonicien » ? Combien d’ « idées » nous a-t-il apprises ? Du moins, Ariston « aux épaules larges » a tenté de pratiquer la dialectique pour atteindre à des « formes », surtout dans ses dialogues les plus anciens – bien que le résultat en ait été, dans la plupart des cas, aporétique. Ou Aristote, qui prétendait qu’il préférait la vérité à l’amitié de Platon : combien d’essences de choses, de
ta ti èn eïnai, a-t-il découvertes ? Pas beaucoup
[2] – sa philosophie n’était pas du tout une recherche des essences des choses, mais plutôt une méthodologie d’une telle recherche. Ou Kant – en quel sens peut-on dire que sa propre philosophie critique constitue, n’étant ni mathématique ni fondation des sciences naturelles, un usage légitime, ne fût-il que régulateur, des concepts de la raison pure ? Un problème semblable se pose à l’égard de la phénoménologie husserlienne, au moins dans sa phase la plus ancienne, celle des
Recherches logiques, dont le lien génétique avec la psychologie, et toute la philosophie brentanienne, est trop connu pour en parler ici. Husserl ébauche, dans les
Recherches logiques, un programme d’une science de la logique au sens large, proche de la
Wissenschaftslehre bolzanienne purement descriptive, et en fait il y a des descriptions dans les
Recherches logiques, mais elles ne constituent pas le tout de cet ouvrage-là, ni, j’oserais dire, sa part la plus importante. Husserl dit souvent que ceci ou cela exige un grand effort descriptif, mais ce n’est assurément pas très fréquemment qu’il entreprend un tel effort ; il en reste aux déclarations programmatiques, ou aux recherches inachevées et parfois assez confuses, où il se perd. Par cela, il se prête trop aisément aux reproches d’irrationalisme, et même au ridicule, du point de vue de Schlick et d’autres philosophes néo-positivistes – et n’oublions pas que la plupart des philosophes anglo-saxons d’aujourd’hui ont une formation au fond néo-positiviste. (Pour en donner un exemple : sur Internet on ne se gêne plus pour poser des questions les plus naïves, voire imbéciles, et voici un jeune Américain qui demande si la « phénoménologie », si elle prétend valoir quelque chose, a jamais établi une seule loi – par où il entend, évidemment, une loi hypothético-déductive, à la façon des sciences naturelles...) C’est précisément le cas, par exemple, de la fameuse doctrine de l’ « intuition catégoriale » de la VI
e Recherche logique, dont Herman Philipse – qui, remarquons.le, n’est pas positiviste – a dit qu’elle était
cumbersome and difficult to understand, maladroite et difficile à comprendre
[3], d’une manière peu convenable pour un philosophe qui prétend décrire. J’espère que tous ceux qui, comme M. Benoist ou moi-même, se sont jamais occupés de cette doctrine pourront me donner raison si je dis que ce que Husserl fait en la déployant n’est pas de la recherche descriptive mais une recherche métaphysique – bien que restreinte à une « ontologie matérielle régionale », pour parler avec le Husserl des
Idées I, celle de la connaissance prédicative – au sens à peu près aristotélicien classique : une enquête sur une des quatre causes et, spécifiquement, sur la cause matérielle d’un certain type d’actes intentionnels, à savoir des intuitions propositionnelles et de certains autres.
Par cela, Husserl serait disculpé de n’avoir point décrit comme il aurait fallu. Brentano, par contre, non seulement ébauche, dans son ouvrage auquel je fais appel ici, mais aussi exécute, du moins en partie, son programme d’une psychologie descriptive
[4]. C’est là un des mérites indéniables, mais pas souvent relevés, du philosophe. L’ouvrage comprend deux parties, dans lesquelles Brentano dit beaucoup de choses sur des « données immédiates de la conscience », pour employer une expression bergsonienne, et je vais faire appel plusieurs fois encore à l’
œuvre de Bergson dans ce qui suit. Ce qu’il y a de particulièrement intéressant dans la première partie, c’est un chapitre consacré au problème du « procédé correct du psychognoste » ( « Das richtige Verfahren des Psychognosts » ). Dans ce chapitre, Brentano non seulement explique ledit procédé, en le partageant en des stades comme « subir » ou « faire l’expérience »
(erleben), « apercevoir » ou « remarquer »
(bemerken), et « fixer »
(fixieren), mais aussi il discourt du rôle de la « généralisation inductive » (quelque chose d’étonnant, semblerait-il, vu que la psychologie descriptive n’a dû avoir besoin d’aucune forme d’induction) et de la « mise en
œuvre déductive »
(deduktive Verwertung), arrivant par là au rôle de la psychologie descriptive en tant qu’une « condition préliminaire » de la psychologie génétique. Les remarques sur le procédé correct du psychognoste sont, me semble-t-il, sans pareilles dans la littérature philosophique, tant elles sont détaillées et, paradoxalement, on se voit forcé de le dire : empiriques, faisant preuve d’un autre lien entre la psychologie génétique et la psychologie descriptive : celle-là jouit d’une priorité par rapport à celle-ci. On y lit des choses telles que :
« À supposer que j’aie une couleur devant moi qui se rapproche du bleu pur, mais tire pourtant quelque peu sur le rouge. Si je veux conduire quelqu’un qui n’aurait d’abord rien remarqué de cette propriété à la remarquer, je peux atteindre mon but ainsi : je lui montre un bleu pur et, dirons-nous, saturé, vivement illuminé, je l’échange avec le bleu rougeâtre, et je lui fais comparer les impressions. Il reconnaîtra alors fréquemment la différence avec facilité, ainsi que le fondement de la différence, qui réside uniquement dans la rougeur de l’une des impressions » (DP, 49).
Mais il y a là, outre des descriptions psychologiques, des distinctions et clarifications terminologiques dans un style qui nous fait penser à la scolastique aussi bien qu’à la philosophie analytique de notre temps. Par exemple :
« “être remarqué” (bemerkt werden) n’est, d’après la façon dont nous déterminons “remarquer”, pas la même chose que s’imposer au regard (auffallen). Ce dernier phénomène renvoie à un état de l’esprit ; “être étonné”, “être surpris” sont des expressions de signification similaire, peut-être juste avec quelque gradation. [...] Nous parlons d’un remarquer attentif (Aufmerken) là où nous sommes désireux de remarquer quelque chose qui se produit actuellement en nous, ou qui vient de se produire, et d’y retenir notre attention (es uns zu merken), et là où nous sommes portés par ce désir à créer en nous les dispositions intérieures qui y sont favorables ; là donc où on peut dire que nous sommes tournés vers (wir darauf aus sind) le fait de remarquer » (DP, 35).
Les éditeurs ont ajouté six appendices. Dans deux d’entre eux Brentano s’attarde sur le concept de la psychologie descriptive et sur la genèse de cette psychologie, mais tous les autres sont des exercices de psychologie descriptive plutôt que sur elle. En effet, on pourrait peut-être regarder comme un défaut de l’ouvrage brentanien que son auteur procède trop vite et va trop impatiemment au tréfonds des choses, sans « préparer le terrain » soigneusement pour ce qu’il a à dire. En général, on ne peut que constater que Brentano y adopte une méthode circulaire, s’approchant des mêmes thèmes à maintes reprises, ce qui ne peut étonner, vu qu’il s’agit d’un cycle de cours donnés successivement pendant des années. Et pourtant, chaque fois, Brentano dégage des aspects nouveaux de la « même » matière en y ajoutant des connaissances nouvelles. Bien sûr, il y a aussi des introductions programmatiques dans la Deskriptive Psychologie, par exemple celles où Brentano nous dit ce qu’est la différence entre sa discipline et la psychologie génétique. Celle-ci s’occupe – nous dit-il – d’une chose tout autre que celle qui est le sujet de la psychologie descriptive, à savoir : des processus physico-chimiques qui s’opèrent dans le cerveau et qui constituent la base biologique des processus et autres phénomènes mentaux. C’est dire que la « genèse » dont il s’agit dans la psychologie génétique est située au-delà de la sphère du mental proprement dit et pourrait être appelée la « genèse de la psyché depuis la matière » ; ce qui est une idée très moderne et proche de ce que font, ou bien veulent faire, les « sciences cognitives » d’aujourd’hui, et cela déjà en ce qui concerne la prétention selon laquelle il y aurait une telle genèse du tout, c’est-à-dire selon laquelle la matière (le cerveau) jouit d’une certaine priorité ontologique par rapport à la psyché. La psychologie descriptive, par contre, Brentano la définit comme une science exacte qui examine les composants, les parties constitutives, de la vie mentale (le Seelenleben, en allemand) et leurs relations nécessaires : une formulation qui fait écho – serait-ce par accident ? – à la caractérisation célèbre de la métaphysique que donne Aristote au commencement du livre ? Il dit :
« Elle (c’est-à-dire la psychologie descriptive) n’enseigne rien sur les causes qui produisent la conscience humaine, et qui font qu’un certain phénomène se présente maintenant, persiste ou disparaît : elle n’a d’autre visée que de nous donner un concept général de tout le domaine de la conscience humaine, en indiquant tous les constituants fondamentaux dont se compose tout ce qui est jamais perçu intérieurement par un être humain, et en dénombrant les modes de liaison qui sont possibles entre ces parties » (DP, 2).
La psychologie génétique est donc une science empirique, une science de ce qui se passe en accord avec des lois inductives ; par conséquent, elle n’est que vraisemblable et approximative. La psychologie descriptive, par contre, établit des lois absolument rigoureuses et non sujettes à aucune falsification empirique ou à des exceptions ; c’est en ce sens qu’elle est exacte, et non pas au sens où elle aurait affaire à des relations numériques ou aux entités des mathématiques en général. Il resterait à établir s’il y a ici une affinité quelconque entre l’idée de la science exacte qu’est la psychologie descriptive brentanienne et l’idéal husserlien de la strenge Wissenschaft que devrait être toute philosophie digne de ce nom. Il est toutefois caractéristique qu’un des premiers exemples donnés par Brentano d’une loi nécessaire et exacte de la sorte que devrait découvrir et examiner sa psychognosie, en est une qui ne concerne pas du tout des phénomènes mentaux mais des couleurs : le violet est le bleu-rougeâtre (violett ist gleich rotblau (DP, 4)). Cela ne peut surprendre si l’on se souvient de cette duplicité qui est au cœur de l’œuvre de Brentano – duplicité sur laquelle a attiré mon attention M. Peter Kunzmann, de l’Université de Würzburg. Je pense à ce sens double dans lequel se dirige tout son effort et son élan – pour parler en bergsonien une fois de plus – philosophique : d’un côté, Brentano veut être psychologue, presque scientiste – on se souvient d’une de ses thèses d’habilitation : Vera philosophiae methodus nulla alia est quam scientiae naturalis, une thèse qui prêtait de la respectabilité scientifique, voire scientiste, au projet philosophique de Brentano ; remarquons ici que cette thèse-là n’est démentie par rien d’autre que les démarcations méthodologiques mentionnées ci-dessus, celles entre la psychologie descriptive, science « exacte » des relations nécessaires, et la psychologie génétique empirique, une science du « plus ou moins » qui, für immer auf den Anspruch der Exaktheit verzichten mu (DP, 1), ne peut que renoncer pour toujours à toute prétention à être exacte ; c’est un Brentano lecteur de Helmholtz, de Weber et Fechner et d’autres psychologues de son temps. Mais, d’autre part, il y a un Brentano philosophe par excellence, un philosophe qui s’est proposé le but de renouveler la philosophia perennis, à la, ou plutôt à une, manière aristotélico-scolastique, mais au niveau des sciences constituées contemporaines. Ce but, Brentano semble s’efforcer de l’atteindre par le biais de quelque chose d’autre, une investigation moderne, très « scientifiquement respectable » : par une psychologie descriptive. Car celle-ci est, au fond, une ontologie de l’esprit, comme le soulignent Mulligan et Smith dans leur compte rendu de Deskriptive Psychologie. Comme telle, elle n’est naturellement pas ontologiquement neutre, ni par rapport à l’existence et aux traits structuraux de l’esprit, ni par rapport à ceux de ses objets ou à la réalité en tant que telle ; ce qui veut dire que la psychologie descriptive à la façon de Brentano constitue en quelque sorte une phase préalable ou bien le point de départ de ce que deviendra la phénoménologie des Recherches logiques. Quelles sont les relations entre ce point de départ-ci et ce qui deviendra ladite phénoménologie prise au sens husserlien ? – voilà une question que je ne peux que laisser ici demeurer rhétorique. Je pense au véritable nœud de problèmes, traité, entre autres, par M. Benoist dans son livre Phénoménologie, sémantique, ontologie de 1997. Bien que je ne puisse aborder ce nœud de problèmes d’une manière détaillée, il me semble que le découplage radical entre la phénoménologie et l’ontologie relève d’une identification à mon avis tout à fait illégitime de l’ontologie et l’ontologie du matériel, de l’organique – en d’autres mots, d’un matérialisme irréfléchi, voire naïf, mais très de mise aujourd’hui autant qu’en 1900. Cependant, pour Brentano, le réel tendait à s’identifier avec ce qui existe dans le temps, mais pas du tout avec le matériel ; en définitive, on s’en souvient peut-être, Brentano est arrivé à croire que même Dieu existait dans le temps, sans que cela soit une imperfection. L’ontologie, même l’ontologie de l’esprit, n’a donc pas besoin d’être prise comme une ontologie naturaliste – et cela même chez des auteurs anglo-saxons, bien qu’anima anglosaxonica naturaliter naturalista. Là où Brentano ne parle plus de la psychologie descriptive, mais en tant que psychologue descriptif ou (comme il l’appelle) « psychognoste » – et c’est la part majeure de son ouvrage –, il ne dit presque que des choses qui, bien que tirées de la sphère des phénomènes mentaux, découvertes dans ce champ-là, ou illustrées par des exemples qui y appartiennent, possèdent néanmoins une validité universelle ou « transcendantale » au sens scolastique du terme, c’est-à-dire : applicable à des êtres, entités, objets (appelons-les comme il nous plaît) de toutes les catégories ontologiques. Les fils psychologiques et ontologiques au sens étroit (ontologie régionale de l’esprit) et au sens large s’entrelacent continuellement, et la plupart de temps il est presque impossible de dire quand Brentano dévie de son sujet principal et quand il y revient. Mais je pense que la question de son « sujet principal » est mal posée lorsqu’on s’imagine que Brentano ait eu plusieurs sujets ; j’insisterai plutôt sur le fait qu’il n’en avait qu’un, bien qu’il soit difficile à déterminer ce qu’il est : en tout cas, il y a là une relation étroite au on è on kaï ta uparchonta kath’auto, pour parler avec Aristote. Sauf que Brentano n’en parle jamais à voix haute, et s’abaisse en ne mentionnant que des Inhalte, « contenus » ou « vécus », ce que plus tard lui reprochera le disciple célèbre de Husserl, Adolf Reinach. L’usage équivoque du terme « contenu », une fois pour se référer à ce qui est « contenu » dans la conscience, et une autre fois à ce vers quoi un acte de la conscience se dirige indique, me semble-t-il, non pas une confusion fondamentale, qui, d’ailleurs, serait très embarrassante chez un psychologue et philosophe à la fois aussi sagace que l’était Brentano, mais une subtilité et une duplicité intentionnelles. Mais Brentano poursuit aussi des buts épistémologiques ou, disons peut-être, logiques au sens large, proches de ceux des Recherches logiques (et, ce faisant, demeure « psychologiste »), par exemple là où il dit, à propos des relations entre la psychologie descriptive et la psychologie génétique :
« C’est un autre qui s’occupe de la genèse de l’erreur et de l’illusion. Mais il ne s’est rendu clair en aucune façon ce qu’est donc un jugement et ce qu’est l’évidence d’un jugement, et ce qu’est un raisonnement et la correction évidente de la conséquence qui y est tirée. Et, tout en méconnaissant les états normaux dans leurs caractéristiques les plus essentielles, il peut se figurer qu’il les a suffisamment compris, eux et les déviations par rapport à eux, dans leurs lois génétiques » (DP, 9).
Quels sont – se demande au préalable Brentano – les éléments de la conscience, comme il les appelle, c’est-à-dire les divers types de phénomènes mentaux ? Après avoir discuté la question de l’unité de la conscience (en argumentant, contre Hume, qu’une telle unité est une chose évidente), Brentano procède en distinguant divers types de parties – car, l’unité de la conscience ayant été établie, les phénomènes mentaux ne peuvent être considérés que comme des parties. Il y a – nous dit-il – des parties (physiquement) séparables
(ablösbar) et des parties « distinctionnelles ». Quant aux premières, Brentano commence par des exemples psychologiques : voir et se souvenir d’avoir vu, ou voir et apercevoir, ainsi qu’entretenir des prémisses et en tirer la conclusion – tout cela, ce sont, d’après lui (et nous ne pouvons, me semble-t-il, que lui donner raison), des parties unilatéralement ou bilatéralement séparables l’une de l’autre de ladite « unité de la conscience ». Mais en fait de parties distinctionnelles – elles sont appelées ainsi par référence à la
distinctio formalis cum fundamento in re scolastique – Brentano nous offre d’amples considérations concernant des phénomènes qui ne sont en rien mentaux, tels qu’un endroit coloré. On sait bien que toutes ces taches colorées-là et d’autres accessoires ontologiques dont Brentano se sert si volontiers et dont l’insignifiance ressemble à celle du
toy world – « le monde de jouets » – de la métaphysique analytique d’aujourd’hui qui tire son inspiration du monde de l’ « intelligence artificielle » ne sont que des exemples, que le véritable horizon d’intérêt du philosophe va bien au-delà de telles trivialités, et un lecteur de formation classique saura que ce véritable horizon est « transcendantal » au sens scolastique, c’est-à-dire dépasse toutes les catégories ontologiques, en particulier celles de la salle de jeux. On sent déjà l’atmosphère de la théorie des objets générale de Meinong, bien que Brentano en tant qu’ontologue soit ici assez éloigné de concepts tels que celui de « subsistance »
(Auersein), ainsi qu’il l’est de la « neutralité ontologique » qui est celle de Husserl dès les
Idées I. Mais, pour en revenir à notre endroit coloré : dans un tel « endroit », il y a une détermination locale, une luminosité et une qualité de couleur comme parties distinctionnelles, c’est-à-dire de sorte que l’endroit ne pourrait en perdre une sans cesser d’exister. En décrivant de telles relations, Brentano fait preuve de beaucoup d’ « esprit de finesse », d’éloquence et d’ingéniosité, dont un philosophe analytique d’aujourd’hui, toujours à la recherche de
tricky examples, pourrait être fier. Mais tout cela se passe au milieu non pas d’une spéculation quelconque (un procédé dont Brentano parle avec beaucoup de mépris), mais d’une description, une description qui n’est pas psychologique, mais dont le but est de rendre la vérité d’un jugement évidente. De plus, cette sorte de description que Brentano déploie ici est très souvent hypothétique, là où le but final est d’établir le caractère nécessaire d’une vérité. Dans un tel contexte, Brentano se sert très souvent de la méthode de l’expérience en pensée, pour donner à de telles considérations hypothétiques une forme catégorique ; c’est une chose de plus qu’il a en commun avec les philosophes analytiques de notre temps, sauf qu’il se sert de cette méthode d’une « main beaucoup moins lourde » et plus judicieusement que ceux-ci. Les considérations sur les « éléments de la conscience » servent à Brentano de tremplin pour toute une « méréologie » (avant le mot) qu’il développe dans la suite. (D’ailleurs, la méréologie au sens propre, c’est-à-dire la méréologie lesniewskienne, s’est développée à partir de la III
e Recherche logique, dont l’origine brentanienne ne peut être sérieusement mise en doute – cela n’étant pas le seul emprunt de Lesniewski à Husserl, car un autre, et très important, est son idée d’une grammaire catégoriale. Barry Smith, dans son article sur la méréologie dans la
Festschrift pour Roderick M. Chisholm
[5], a mis en relief le lien, génétique aussi bien que doctrinal, entre la méréologie moderne et ses racines brentaniennes, au premier chef dans la
Deskriptive Psychologie.) Brentano distingue, parmi les parties distinctionnelles, entre celles qui ne méritent l’appellation de « partie » qu’en un sens modifié – un sens
beträchtlich abweichend und minder eigentlich (considérablement déviant et moins authentique), et celles au sens propre. Par exemple – ce n’est pas un exemple brentanien –, le malade imaginaire est un tout dont le malade est une « partie » en un sens en effet très déviant, en contraste avec le sens dans lequel un malade peut être considéré comme une « partie » d’un malade atteint de la jaunisse ou de la schizophrénie. Si nous pensons que le malade imaginaire peut, pourtant, vraiment souffrir de sa maladie, quoique celle-ci ne soit qu’imaginaire, prenons alors l’exemple d’un prétendu roi, ou d’un homme peint (représenté dans une peinture). Un exemple brentanien est particulièrement intéressant et caractéristique : c’est celui d’un voyant – quelqu’un qui voit – une tache colorée et qui, d’après Aristote, est lui-même « en quelque façon » coloré :
kaï to orôn estin ôs chechrômatistaï
[6]. Cet exemple – un peu exotique pour le lecteur moderne, quoiqu’il connaisse certainement le principe sous-jacent, souvent cité dans sa version latine :
anima est quodammodo omnia –, Brentano le met en avant en tant qu’une des parties distinctionnelles au sens modifié à la base du raisonnement suivant, assez condensé : supposons, dit-il, que le voyant quelque chose de rouge soit non seulement « en quelque façon » mais purement et simplement quelque chose de rouge ; alors le voir, le caractère d’être un voyant, serait la différence spécifique qui le distinguerait des autres genres de choses rouges. En même temps, le caractère d’être rouge serait, par une ligne de raisonnement tout à fait analogue, la différence spécifique qui distinguerait ledit voyant des autres genres de voyants, ceux qui voient quelque chose de gris, par exemple, et d’autres. Ce qui est impossible, pense Brentano, parce qu’il suit Aristote en acceptant que le genre le plus proche et la différence spécifique ne sont point arbitrairement interchangeables pour le même être
[7]. Ici, il n’y a pas de rupture avec Aristote. Parmi les parties distinctionnelles au sens propre, Brentano différencie entre des parties « concrescentes » ou « s’interpénétrant » (
durchwohnend, un mot allemand assez rare, introduit dans les pages de la
Deskriptive Psychologie en tant que terme technique) et des parties « logiques » ; les parties logiques sont, en gros, des genres et des espèces
(genera, species) de la métaphysique traditionnelle, tandis que les parties concrescentes sont des déterminations qui vont pour ainsi dire de pair les unes avec les autres, contribuant au même niveau de « dignité ontologique » à l’individualisation d’un être. Par exemple, la qualité de couleur et la localisation d’une tache colorée en sont deux, et il en est de même de choses telles que la qualité affirmative, l’évidence, et l’être dirigé sur l’objet qu’est la « vérité » dans l’énoncé (ou l’acte du jugement,
Urteilsakt) évident : « Il y a une vérité. » Tandis que les discours brentaniens sur les parties « concrescentes », autant que le terme « concrescent » lui-même, restent assez obscurs, on est obligé de dire qu’ils annoncent un motif que Brentano développera plus tard, dans sa
Théorie des catégories, un motif purement métaphysique et nullement restreint aux sujets d’une psychologie quelconque : à savoir, la négation ouverte de la thèse aristotélicienne selon laquelle il n’y aurait toujours qu’une seule hiérarchie des genres et espèces menant à la
species specialissima et à l’individu qui exemplifie celle-ci. Cette rupture radicale avec Aristote est alors préfigurée en passant dans la
Deskriptive Psychologie. En outre, il introduit comme des parties
sui generis celles qui sont les termes de la relation intentionnelle, au sens qu’il emprunte à la scolastique et réintroduit, avec tant de succès, dans la philosophie contemporaine, bien au-delà des limites de son école. Finalement, il y a des parties de l’énergie psychique « diplothique » – un néologisme brentanien, s’appuyant sur le mot grec
diplous,
« double » –, c’est-à-dire la relation intentionnelle primaire, dirigée vers un objet quelconque, et la relation intentionnelle secondaire, dirigée vers la première relation. Il est très caractéristique que cette distinction – entre l’une et l’autre relation intentionnelle – une pierre véritablement fondamentale de la psychologie brentanienne au sens propre – soit ici faite d’une manière subordonnée au fil principal, c’est-à-dire ontologique, de sa pensée. Pour en revenir à des parties distinctionnelles au sens modifié (nommé « déviant et peu authentique ») : c’est là que Brentano soulève, en passant, et apparemment sans se rendre compte de sa prégnance, un problème bergsonien, très difficile – celui du mode de « perception » – qu’il appelle « proteresthèse » (sans doute à reconstruire comme le grec
proteraïsthèsis) – du passé. Un événement (que nous croyons avoir) expérimenté n’est pas réel, précisément parce qu’il a été, et n’est plus ; et cela à chaque stade de son passage ; pourtant, nous voulons dire que nous l’avons complètement expérimenté : nous avons une conviction très forte d’avoir eu une connaissance empirique, voire perceptuelle de cet événement-là. Dans le domaine de l’expérience esthétique, par exemple, nous disons que nous avons écouté la mélodie entière, et non pas seulement simplement un ensemble de sons tels que ceux dont la mélodie se compose. Et si cela nous apparaît trop « recherché » : nous avons – cela, me semble-t-il, personne ne le nie – entendu un mot entier, et non seulement quelques-uns des phonèmes qui le constituent. Mais ce ne sont que les phonèmes séparés qui nous sont donnés actuellement, en tant que quelque chose de réel ; est-ce que nous sommes, donc, obligés de dire que nous n’avons pas d’accès épistémique aux êtres tels qu’un mot, une
œuvre de musique ou une conférence, qui s’étendent dans le temps comme d’autres êtres s’étendent dans l’espace ? Or le mot écouté et entendu est un tout dont le mot est une partie distinctionnelle au sens modifié, comme c’était le cas avec le malade dans
Le malade imaginaire, l’homme peint ou le voyant d’une tache rouge qui était rouge lui-même, ne serait-ce qu’ « en quelque façon ». En passant, Brentano touche avec une congénialité stupéfiante à un autre motif bergsonien : la négation de la thèse selon laquelle la mémoire ne serait qu’une forme faible de la perception. Il mentionne, par exemple,
« cette modification particulière, par laquelle ce qui s’est offert plus tôt comme présent (gegenwärtig) est vu (et jugé) comme passé. Il [c’est-à-dire un psychologue génétique non encore éclairci de la psychognosie brentanienne] traite cela comme si c’était justiciable d’une explication en termes de phénomène complètement similaire, mais seulement pour ainsi dire plus faible » (DP, 9).
La théorie de la non-réalité du passé et du futur envisage le présent, c’est-à-dire le réel, comme une « limite » dans un sens mathématique, entre deux continuités. Ce sens-là est, à proprement dire, topologique, comme le montre Smith dans son essai sur la méréologie brentanienne, la topologie – naissante au temps de Brentano – étant une branche des mathématiques particulièrement importante et fertile pour l’ontologie, ce qu’attestent de nombreuses publications récentes. On pourrait, peut-être, maintenir qu’en articulant de telles conceptions aussi bien qu’en étant un précurseur des applications de la topologie dans l’ontologie moderne, Brentano dépasse Bergson auquel on reprochait de n’avoir pas pris au sérieux ou de ne pas s’être rendu compte de la portée et du sens vrai du concept de continuum mathématique et d’y avoir substitué un sens « philosophique » souvent dit obscur. Mais, d’autre part, ladite doctrine met Brentano devant une question très difficile, et dont le Brentano de la Deskriptive Psychologie ne se rendait pas encore compte, à savoir : comment le réel peut-il faire partie (en tant que limite) du même continuum dont l’irréel du passé est une autre partie ? N’en reviendrait-il pas à une unification du réel et de l’irréel dans une seule classe ou catégorie ontologique ? Ce serait, on le voit, une telle rupture avec Aristote qu’on peut à peine en concevoir de plus radicale... La réflexion prolongée sur ce problème a mené Brentano à une Abkehr vom Nichtrealen, à se détourner du non-réel, suivant le titre d’une collection de ses manuscrits postérieurs. Mais, pour sauver la réalité du passé et, par là, aussi bien la possibilité que des énoncés concernant le passé soient vrais ou faux – et non pas dépourvus de toute valeur logique –, Brentano a introduit, dans son œuvre postérieure, les « modes temporaux » de l’acte de conscience.
Un autre tremplin pour des considérations ontologiques générales est pour Brentano le caractère continu des sensations, traité dans la dernière partie de la Deskriptive Psychologie. Très vite, comme d’habitude, Brentano passe de son sujet originaire à celui des entités continues en général, et au continuum spatial, pour y distinguer deux « moments » (Momente, un terme apparemment brentanien, se distinguant par l’article neutre du Moment au sens du « moment (du temps) », en allemand un substantif masculin, et qui aura beaucoup de succès dans la phénoménologie et l’ontologie analytiques anglo-saxonnes). Les moments en question sont : ceux du « clair » et « foncé », d’une part, et celui du « coloris », d’autre part. Bien que tirés de la sphère des sensations visuelles, ces concepts-ci sont « analogues » au sens scolastique du terme, auquel Brentano fait souvent appel, précisément dans le contexte de ses concepts fondamentaux, c’est-à-dire qu’ils signifient des choses ou phénomènes – « contenus » ou « vécus » (Inhalte) pour employer un mot brentanien – tout à fait différents et ne constituant aucun genre commun et pourtant se ressemblant en un aspect impossible à caractériser d’une manière positive. Foncé(e)s/clair(e)s, pour Brentano non seulement des superficies colorées le sont, mais aussi des tons musicaux bas/hauts, ou des voyelles – c’est certainement à la « synesthésie » baudelairienne et aux « voyelles » d’Arthur Rimbaud que nous penserions ici. Le coloris, par contre, c’est un autre mot pour ce que Brentano d’ailleurs appelle aussi Sättigung, donc la saturation ; cette fois aussi, le terme n’est pas restreint aux phénomènes visuels, mais couvre aussi ce qu’on appelle d’habitude la sonorité dans le domaine des phénomènes audibles. Dans des passages très intéressants, Brentano met la problématique du foncé/clair et du coloris en relation avec une sphère à proprement parler psychologique, celle des Gemütsbewegungen, des sentiments ou états émotifs, une fois de plus faisant preuve de la connexion très étroite, mais aussi variée, entre ce qu’il y a de psychologique et ce qu’il y a d’ontologique (au sens large, non seulement mental) dans son projet philosophique – et de la duplicité de l’objectif auquel servait son habileté descriptive – dont je pourrais continuer à donner des exemples. Mais je dois m’arrêter ici, tout en espérant que vous vous êtes mis à douter si Brentano a réellement été le vieux bonhomme philosophique pour lequel plus d’un voudrait le faire passer.
[1]
DP =
Deskriptive Psychologie, par Franz Brentano, édité par Roderick M. Chisholm et Wilhelm Baumgartner (Philosophische Bibliothek, 349), Hamburg, Meiner, 1982.
[2]
Peut-être parce que – comme il dit dans la
Métaphysique, Z, 3, 1029
a 34 –
hautè gar aporotatè, celle-ci (à savoir la forme) est la plus difficile.
[3]
Herman Philipse, « Heidegger’s question of being and the “Augustinian” picture of language »,
Philosophy and Phenomenological Research, 52 (1992), p. 251-287, p. 276 sq.
[4]
Voir Maria Brück,
Ueber das Verhältnis Edmund Husserls zu Franz Brentano vornehmlich mit Rücksicht auf Brentanos Psychologie, Würzburg, Triltsch, 1933.
[5]
Barry Smith, « Boundaries : An essay in mereology »,
in L. Hahn (ed.),
The Philosophy of Roderick Chisholm, La Salle, Open Court, 1997, p. 534-561.
[6]
De Anima, III, 2, 425 b 22.
[7]
Pour les raisons expliquées par Aristote dans les
Topiques, IV, 6, 128
a 20 sq.