Les études philosophiques
P.U.F.

I.S.B.N.9782130534402
144 pages

p. 53 à 63
doi: en cours

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n° 64 2003/1

2003 Les études philosophiques

La caractéristique empiriste : la théorie de la relation de Hume à Ehrenfels

Ronan de Calan ENS-Lyon.
Résumé — On veut établir ici comment la relecture de Hume par l’école de Brentano, associée au projet d’une généalogie critique des théories des relations, conduit les philosophes autrichiens à élaborer une alternative décisive pour l’empirisme contemporain : l’opposition entre une psychologie fortement inspirée de Descartes et de Locke, et qui tend vers des positions typiquement conceptualistes, celle que défend Meinong, et un intuitionnisme enrichi de la référence aux « qualités de formes », dont Ehrenfels est l’initiateur.
Abstract — Our purpose is here to show how the reading of Hume by Brentano’s school, within a critical genealogy of the theory of relations, has led Austrian philosophers to set up a conclusive alternative for today’s empiricism : on the one hand, a psychology deeply influenced by Descartes and Locke, and which verges on typically conceptualist positions (and which is supported by Meinong), and on the other and, an intuitionnism, strengthened by references to « gestaltqualities », initiated by Ehrenfels.
La psychologie, sous les deux formes scientifiques les plus fécondes qu’elle prend au XIXe siècle (psychologie génétique, ou psychophysiologie, et psychologie empirique et descriptive), apparaît comme une étape obligée de l’empirisme, avant ses retraductions récentes. C’est justice, en un sens, qu’on ait reconnu en Hume l’initiateur d’une psychologie, et même d’une psychologie expérimentale. La filiation humienne est naturelle, si l’on considère qu’il est le premier à avoir porté l’association des idées au rang de principe de toute activité de l’esprit, à l’avoir investie d’une fonction régulatrice, non seulement dans la vie de l’esprit, mais dans la vie sociale en général [1] ; mais surtout si l’on admet que personne avant lui n’avait traité la théorie de la relation d’un point de vue scientifique, selon un modèle newtonien, celui d’une science des effets. Par « théorie de la relation », on entend ici la recherche des « principes associants », ou principes de liaisons, entre les différentes pensées ou idées de l’esprit, qu’il s’agisse de l’enchaînement naturel des idées ou de sa forme arbitraire, analogique, celle qui relève plus généralement de la faculté d’invention. La science des effets est, nous le verrons, une référence newtonienne : cette science néglige les déterminations, les identifications des causes ultimes des phénomènes, en elles-mêmes inintelligibles (il s’agit, chez Newton, des causes ultimes de l’attraction et de la gravitation), et se contente de l’expression mathématique du rapport des effets, jugée satisfaisante. Selon cette science, il ne semble pas nécessaire de se prononcer sur les propriétés intrinsèques qui, dans les corps naturels, constituent l’origine ontique des phénomènes. De même chez Hume, on peut penser l’association des idées sans forger d’hypothèses quant aux qualités originelles de la nature humaine, ou quant à ses facultés, en se contentant d’identifier et de déterminer le rapport des effets que produit l’impression primitive. La retraduction psychologique des principes de la philosophie humienne est impensable sans cette référence newtonienne, qui lui fournit une assise scientifique. C’est par cette relecture au sein d’une caractéristique psychologique que l’empirisme parvient à s’affranchir de son insularité, et à gagner le continent.
Mais cette filiation, qu’on voudrait naturelle, emprunte des voies singulièrement tortueuses dans le domaine qui nous occupe, le domaine autrichien, si bien que l’on serait presque porté à croire que la psychologie « descriptive » de l’école de Brentano n’est « empirique » que paradoxalement. Tout d’abord, ça n’est pas sur le terrain expérimental que s’opère la filiation, quand bien même on pourrait voir dans l’expérimentation l’application immédiate, le corrélat obligé d’une science des effets. Helmholtz, Mach ont aménagé cette voie. Mais l’influence empiriste dans le domaine autrichien est plus souterraine : c’est plus profondément, au niveau même des possibilités d’une caractéristique psychologique, que l’école de Brentano interroge ses prédécesseurs, et met en question l’empirisme. L’héritage empiriste prend la forme d’une généalogie critique, celle que propose Alexius Meinong (1853-1920), alors disciple de Brentano, dans une Étude humienne consacrée à la « théorie des relations », parue en 1882. Cette étude est d’abord fondatrice : elle constitue la base interprétative à partir de laquelle l’empirisme anglais est défini dans la tradition autrichienne. Ses influences s’étendent d’Ehrenfels à Husserl et à Twardowsky. Elle est discutée plus tard par Russell et par Carnap. Elle joue donc un rôle de catalyseur dans la reconstruction autrichienne de l’empirisme. Car l’empirisme change de visage lorsqu’il est redéfini du point de vue d’une caractéristique psychologique. En effet, dans cette généalogie critique de la théorie des relations, Meinong joue Locke contre Hume, il préfère un cartésianisme modifié à un empirisme strict, et il invite son lecteur à choisir : choisir entre une problématique de la distinction de raison [2], qui rend droit, à ses yeux, à la nature essentiellement conceptuelle des relations, et une lecture intuitionniste de Hume, qui déborderait les cadres d’une science des effets. Meinong pose donc une alternative – autrement dit, et le cas est paradigmatique en histoire de la philosophie, il impose les termes de son alternative : entre autres, une filiation paradoxale, l’assimilation intuitionniste de l’empirisme. C’est sur ce terrain nouveau que se rassemblent les forces vives de l’empirisme autrichien, que prend corps la relève.
En effet, c’est, conformément à l’alternative posée par Meinong, en misant tout sur l’intuition, que le jeune Ehrenfels (1859-1932, il est âgé de 30 ans à l’époque), autre disciple de Brentano, renouvelle l’empirisme à la lumière d’un nouveau concept : celui de « Qualité de forme ». Über die “Gestaltqualitäten” ”, « Sur les “qualités de forme” », tel est le titre de l’article fondateur d’Ehrenfels, paru en 1890. Les qualités de forme enrichissent le champ de l’expérience d’une nouvelle donnée, les complexes de sensations, que l’empirisme anglais, encore atomiste, n’était pas parvenu à susciter. Cet élargissement du champ de l’expérience redonne à la théorie humienne des relations ses lettres de noblesse. C’est sous l’étendard des relations que se produit la nouvelle tentative empiriste d’une élucidation immanente de la logique de l’expérience. Renouer avec un plan d’immanence enrichi des ensembles complexes de sensation, c’est ce qu’autorise le concept de qualité de forme.
Voilà donc le projet que l’on peut se donner ici : en suivant le fil directeur de la théorie des relations, lire les métamorphoses successives de l’empirisme autrichien : celles qui font passer d’une science des effets à une caractéristique psychologique, et d’une caractéristique psychologique à une assimilation intuitive.
 
1. La théorie des relations : une science des effets
 
 
Que faut-il entendre par « science des effets », et comment la théorie de la relation prend-elle cette forme chez Hume ? Tout d’abord, Hume n’est pas le premier à concevoir une théorie des relations : une généalogie des règles d’association d’idées nous ferait remonter à Aristote. En revanche, il propose quelque chose de tout à fait inédit lorsqu’il subordonne le principe de liaison des idées non à des règles logiques ou à la structure intellectuelle du sujet connaissant, mais à la continuité et à la cohérence interne du cours (du « flux ») de la pensée. Les relations sont toujours des « transitions », qui prennent différentes formes à l’état de veille, dans nos rêveries les plus désordonnées et les plus extravagantes, ou dans le fil d’une conversation savante. La structure de la langue elle-même possède une cohérence sémantique qui fait intervenir le même type de correspondance entre idées. Les principes de liaison, ou principes d’association, ont donc d’abord pour tâche de définir le ressort immédiat de l’enchaînement des idées, qu’il faut regarder comme « une force douce, qui d’ordinaire l’emporte » (Traité de la nature humaine, I, I, IV). Ainsi, les principes de l’association naturelle des idées sont au nombre de trois : la ressemblance, la contiguïté et la relation de cause à effet. Chaque idée en introduit naturellement une autre selon ces modèles.
« Il va sans dire que, dans le cours de notre pensée et le mouvement constant de nos idées, notre imagination se porte aisément d’une idée à une autre qui lui ressemble, et que cette qualité, à elle seule, constitue pour l’imagination une association et un lien suffisants » (ibid., I, I, IV).
La ressemblance est principe d’association naturelle des idées dans l’imagination. Elle est une constante de toute relation : la ressemblance, c’est la transitivité. Mais contiguïté et causalité sont les effets immédiats d’une impression des sens – autrement dit, de l’exercice d’une force, en elle-même incompréhensible. Ces principes d’association permettent donc de décrire toutes les transitions naturelles entre idées – autrement dit, la succession des phénomènes psychologiques, sans se prononcer sur la nature de la cause prochaine de l’impression (est-elle une force physique, psychologique, psychophysique ?). On dissocie donc les déterminations purement relationnelles (ou transitives : l’expérience de variations) de l’hypothèse d’une cause ultime, métaphysique. C’est là précisément que se définit une science des effets : dans cette capacité à décrire les rapports des phénomènes sans rien préjuger de leur cause [3]. En l’occurrence, décrire toutes les figures de la transitivité dans la pensée à partir d’une force, sans forger d’hypothèse quant à sa nature, puisqu’elle est en elle-même incompréhensible :
« Il y a là une sorte d’attraction qui, nous le constaterons, possède des effets aussi extraordinaires dans le monde de l’esprit que dans le monde naturel, et s’y manifeste sous des formes aussi nombreuses et aussi variées. Ses effets sont partout visibles ; mais pour ce qui est de ses causes, elles sont pour la plupart inconnues et doivent être rapportées à des qualités originelles de la nature humaine, que je ne prétends pas expliquer » (ibid.).
La théorie de la relation déborde alors l’association naturelle des idées et englobe également « la circonstance particulière (l’Enquête dit : le “cas exceptionnel”) par laquelle nous pouvons juger bon de comparer deux idées, même lorsque c’est arbitrairement que la fantaisie les unit » (Traité, I, I, V). Outre les transitions naturelles, qui ont pour fondement l’impression, il existe des transitions artificielles, relatives à la faculté d’invention, dont la caractéristique principale est la forme analogique : en effet, puisque la ressemblance est le principe naturel des associations dans l’imagination, ou constante de la transitivité, c’est elle qui règle tous les autres types de relations, naturels comme artificiels, et qui empêche l’imagination de se fixer sur un seul objet. Le sentiment de la ressemblance apparaît donc, après l’impression, comme le second fondement des relations, analogique celui-ci. John Stuart Mill, en bon élève de Hume, isole, dans son Système de logique (I, III, § 10), deux fundamenta relationis, ou fondements des relations : l’impression, qu’il qualifie de « double sensation », et le sentiment de la ressemblance et de la non-ressemblance. De l’impression primitive et de la ressemblance découlent donc toutes les relations philosophiques : l’identité, la relation d’espace et de temps, la quantité, la qualité, la contrariété et la relation de cause à effet. Chaque relation est l’effet d’une force douce ou vive qui impose continuité au cours de la pensée : la force vive de l’impression, ou celle, plus douce, ou exceptionnelle, de l’analogie. Mais qu’on se garde bien de voir dans l’analogie une quelconque faculté d’abstraire ! Ce serait mobiliser un Deus ex machina, une qualité originelle de la nature humaine, pour expliquer les relations qui ne sont toujours, en dernière instance, que des effets d’impressions primitives. La force douce de l’analogie n’est autre que celle de l’habitude (ou de la coutume) [4].
Une relation donnée se sédimente dans le langage : c’est le mot. Le mot fait surgir une idée individuelle, même si celle-ci peut devenir générale ou, plus exactement, relativement indéterminée quant à sa représentation. Car tout dans la nature est individuel. Il y a bien chez Hume un nominalisme, corrélat immédiat de la représentation d’une force unique, qui produit une impression simple, atomique. Celui-ci s’exprime comme suit :
« Quoi qu’il en soit, il est certain que nous formons l’idée d’objets individuels chaque fois que nous employons un terme général, que nous pouvons rarement ou ne pouvons jamais épuiser la liste de tous ces êtres individuels, et que ceux qui restent ne sont représentés que grâce à l’habitude par laquelle nous les rappelons chaque fois que l’exige une occasion présente » (Traité, I, I, VII : « Des idées abstraites »).
La généralisation n’est évaluée que dans ces effets : on ne postule pas un pouvoir particulier d’abstraction hors de la relation de ressemblance, qui n’est autre qu’une « conjonction coutumière ». Autrement dit, la science des effets n’admet rien qui ne se déduise des phénomènes eux-mêmes : il s’agit de rendre raison des phénomènes psychologiques sans s’interroger sur les causes ultimes.
Il paraît alors naturel que cette science des effets donne lieu à deux transpositions psychologiques : la première faisant retour sur la nature de la force qui produit l’impression, en accentuant le schème physicaliste latent chez Hume (Mach) [5]. On peut y voir une transgression métaphysique de la règle des effets. La seconde est consacrée au déchiffrement des effets et aux rapports psychologiques de la représentation à son objet, que Hume laisse en chantier. Cette caractéristique psychologique semble plus proche des aspirations de Hume lui-même. Pourtant, on peut voir que, dans le domaine autrichien, la filiation n’a rien de naturel, et pose à l’empirisme des objections décisives.
 
2. La caractéristique psychologique : une généalogie critique des relations
 
 
La psychologie brentanienne a pour premier mérite d’avoir insisté sur une propriété en apparence assez triviale de tout phénomène psychique, mais qui avait été totalement négligée par les analyses antérieures : son objectivité immanente :
« Ce qui caractérise tout phénomène psychique, c’est ce que les scholastiques du Moyen Âge ont appelé la présence intentionnelle (ou encore mentale) et ce que nous pourrions appeler nous-mêmes – en usant d’expressions qui n’excluent pas toute équivoque verbale : rapport à un contenu, direction vers une objet (sans qu’il faille entendre par là une réalité), ou objectivité immanente » (Psychologie de 1874, livre I, p. 124-125).
Ce qu’autorise cette psychologie, c’est un traitement indépendant du contenu de la représentation, appréhendé comme un objet, doté d’une in-existence intentionnelle. Or, c’est cette possibilité qui permet, selon Meinong, de sortir l’empirisme du nominalisme dans lequel Hume l’avait enfermé. En effet, la possibilité même d’intervenir sur le contenu de la représentation, indépendamment de toute référence à sa cause, quelle qu’elle soit, fonde pour lui la distinction de raison qui est au principe même de l’abstraction et de la théorie des relations : autrement dit, elle fonde l’autonomie des relations intellectuelles par rapport à toute donation intuitive. À cette occasion, Meinong se rapproche de Locke, qui semble avoir eu le souci de fonder rationnellement, et non pas seulement intuitivement, la théorie des relations.
La théorie lockienne des relations semble faire jouer ce principe de la distinctio rationis, puisque toute relation consiste avant tout dans « la comparaison d’une chose avec une autre » (Locke, Essai, II, 25, § 1). Les relations sont donc dotées d’un fondement rationnel, qui échappe à l’empirisme humien. Celui-ci repose en fait sur une extension illégitime de l’usage de l’intuition sensible, qui semble associer à toute relation un contenu intuitif. Meinong en relève d’ailleurs très bien les ambiguïtés :
« Notre principale tâche devrait consister à trouver le principe de classification (Einteilungsgrund) à partir duquel sont déterminés chez Hume les sept classes coordonnées de relations. Tant qu’on adopte la définition de Locke, selon laquelle toutes les relations sont des types de comparaison, il reste possible de s’en tenir, au sens strict, à deux principes de classification : d’après la nature des fondements mis en comparaison, ou d’après le résultat de la comparaison elle-même qui, bien sûr, dépend de la détermination des fondements, mais peut en revanche varier selon la diversité des fondements d’une même classe. Une reprise de ce second cas de figure ne se rencontre nulle part chez Hume ; au contraire, il apparaît indubitable qu’il s’en tient au premier point de vue, du moins pour un certain nombre de classes. Les relations d’espace, de temps, de qualité, de quantité, ne manifestent de différence que dans la diversité des contenus mis en comparaison. Mais avec ce principe de classification, il semble aller de soi que des fondements de cette nature ne peuvent s’ouvrir qu’à une des sept classes de relation ; et pourtant Hume affirme explicitement qu’il n’y a jamais de cas de figure où une seule relation entre en jeu, excepté le cas de la ressemblance, car chaque relation présuppose la ressemblance » (Hume Studien, « zur Relationstheorie », GA II, p. 56-57).
En privant les relations d’un principe rationnel, qui seul se manifeste dans l’acte de comparaison, et non dans les contenus, ou fondements intuitifs, Hume a, du même coup, contraint la vie psychique à n’être qu’une succession de relations simples, univoques, s’enchaînant les unes aux autres sans logique propre. Seule la règle de distinction de raison peut enrichir la théorie des relations et permettre de concevoir plusieurs relations déterminant simultanément la représentation d’un objet. Il faut donc procéder à une nouvelle classification qui respecte l’ordre des raisons et l’autonomie des relations.
Cette nouvelle classification se fonde, comme chez Locke, sur le rapport au contenu de la représentation, et non sur le rapport à l’objet, ou, pour parler le langage de la psychologie brentanienne, sur le rapport de l’acte à l’objet immanent de la représentation. La question de la référence est mise en suspens ; on s’en tient donc au verdict de la perception interne. Meinong élabore alors deux classes de relation, la première définie comme idéelle ou a priori, la seconde comme réelle, objective ou a posteriori. On procède en fait à une déduction rationnelle des différentes classes. La première inclut les relations de comparaison et de compatibilité. C’est à partir d’elle qu’on définit l’autre classe de relation. Ces relations sont présentées comme idéelles dans la mesure où le domaine d’objet auquel elles s’appliquent est indifférent. Elles ont donc un statut de fonctions logiques. Dans les cas de la relation de comparaison, on distingue l’égalité stricte de la différence. Les mathématiques pourraient constituer l’un des domaines privilégiés de la relation de comparaison, dans la mesure où leurs opérations reposent sur des relations sans fondement (les objets mathématiques n’ayant pas de corrélat empiriques, et étant mis en variables, selon l’expression : Gegenstand = x »). Pour la compatibilité, il y a en fait préséance, dans l’ordre logique, de l’incompatibilité, qui apparaît comme un mode de la différence : ce qui est nié, dans le cas de l’incompatibilité, c’est la simultanéité et la coexistence. La compatibilité est donc déterminée négativement par rapport à l’incompatibilité. Cette classe de relation, dans la mesure où elle ne dépend pas d’un domaine d’objet déterminé, reste de nature conceptuelle ou a priori, quand bien même ses fondements ne le sont pas eux-mêmes. Ainsi, disposant de fondements intuitifs, le contenu reste pourtant soumis à des relations a priori, de nature conceptuelle et non transcendantale.
La seconde classe de relation inclut les relations de causalité et d’identité qui, elles, sont a posteriori, réelles, objectives. Elles apparaissent comme « des cas particuliers des premières, en tant qu’elles ont pour arrière-plan des déterminations ou des fondements particuliers » (VIII : « Von den Relationen in allgemeinen », GA II, p. 156). Elles sont donc le fruit de l’association de déterminations conceptuelles à des données intuitives, issues de la perception. La causalité est une union particulière de ces relations de comparaison et de compatibilité, ayant des fondements essentiellement empiriques. On ne peut penser la causalité sans un domaine d’objet bien circonscrit, et relevant de l’expérience immédiate. En cela, Hume avait parfaitement raison de faire précéder l’établissement de la relation de causalité par l’intuition naturelle. (On peut noter, à ce stade, que l’expérience de la causalité présuppose, semble-t-il, l’expérience d’ensembles complexes de sensations, qui sont, chez Ehrenfels, au principe de qualités de forme d’ordre temporel. L’expérience n’est jamais expérience d’une singularité.) On pourrait alors déduire une troisième classe de relation, relative au temps et à l’espace, s’inscrivant entre nos deux classes principales. En effet, Meinong fournit les linéaments d’une déduction rationnelle d’une topologie abstraite, non intuitive. L’espace et le temps fonctionneraient comme des concepts de structure, qui renverraient à certaines relations formelles entre les objets manipulés. Meinong serait donc plus volontiers du côté de la définition mathématique de l’espace et du temps, que de leur appréhension phénoménologique.
En définitive, Meinong conteste la possibilité de l’intuition à déterminer sa propre formalité. L’intuition ne fournit que des données simples, atomiques, en elles-mêmes impossibles à analyser. C’est le concept qui donne forme et contexte [6]. A cette posture radicalement antikantienne, il associe un traitement très particulier de l’objet des représentations. On pourrait dire, au fond, qu’il traite l’objet de la représentation comme Locke traite la notion de substance : notion certes fictive en apparence, mais qui reste la référence ultime, le substrat, et le produit même du jeu des relations. Par conséquent, il ménage l’accès à des objets de représentation qui ne seraient pas des existants, et il permet, par le biais de procédures portant sur le contenu de la représentation, un élargissement de la notion d’objet.
Enfin, le traitement très nettement conceptuel que Meinong fait de la relation lui impose de formuler une alternative historiquement très contestable : l’opposition d’une théorie cartésienne de la distinction de raison à un intuitionnisme, attribué à Hume. L’intuitionnisme présuppose un type de prestation subjective que Hume a laissé, à dessein, indéterminé. Ainsi, quand Hume interroge l’inférence qui produit le lien de causalité, il se refuse à l’assigner à une faculté particulière : « Mais vous devez avouer que l’inférence n’est pas intuitive ; elle n’est pas non plus démonstrative : de quelle nature est-elle ? Dire qu’elle est expérimentale, c’est faire une pétition de principe » (Enquête, IVe section, 2e partie). Prôner l’intuitionnisme, c’est, en dernière instance, faire appel à une « qualité originelle de la nature humaine », que Hume ne prétend pas expliquer. Or, en définissant la relation comme qualité de forme, Ehrenfels donne justement à l’empirisme la possibilité de spécifier la nature de ses opérations, sans quitter un plan d’immanence. Mais cela n’est possible qu’au prix d’une relativisation du modèle atomiste initial.
 
3. L’assimilation intuitive : les relations comme qualités de forme
 
 
Ehrenfels, en adoptant l’un des termes de l’alternative posée par Meinong, l’intuitionnisme, bouleverse la représentation humienne d’une science des effets. Au nombre des effets sur lesquels la science doit compter, Ehrenfels ajoute les « complexes de sensation » attestés chaque jour dans l’expérience ordinaire : par exemple, la sensation des mélodies et des formes spatiales. Il y aurait donc des effets qui ne procèdent pas d’impressions simples, et dont la représentation d’une sommation ou d’une association d’individualités sensibles est incapable de rendre compte :
« Par qualités de forme nous entendons de tels contenus positifs de représentation liés à l’existence dans la conscience d’ensembles complexes de représentation, qui sont eux-mêmes composés d’éléments mutuellement séparables (c’est-à-dire présentables indépendamment les uns des autres). Ces complexes de représentation nécessaires à l’existence de qualités de forme seront appelés fondements de ces qualités » (« Über die Gestaltqualitäten », Philosophische Schriften, III, p. 136).
On le voit, les fondements de ces effets sont eux-mêmes des individualités sensibles indépendantes, qui forment néanmoins des totalités irréductibles, des individualités d’ordre supérieur. Les qualités de forme, ces complexes de sensation, sont données immédiatement dans l’intuition [7]. Autrement dit, elles ne nécessitent pas de relations spécifiques, ni une quelconque activité de constitution. Les relations vont jouer à un autre niveau : non pas entre individualités sensibles, mais entre ensembles complexes, entre qualités de forme. Les relations n’interviennent donc pas au niveau de la constitution des objets, elles sont secondes : elles sont des qualités de forme d’ordre supérieur.
« D’après notre définition, la relation tombe en principe sous notre concept de qualité de forme, car elle est elle-même liée à l’existence d’un ensemble complexe de représentation dans la conscience (par exemple la représentation de la ressemblance entre le rouge et l’orange) dont les éléments (le rouge et l’orange) peuvent être pensés indépendamment l’un de l’autre. On ne peut pas pour autant identifier la relation avec les qualités de forme déjà prises en compte et affirmer, par exemple, que la mélodie n’est rien d’autre que la somme des ressemblances et différences des sons qui la composent, ou que le carré n’est rien d’autre que la somme des ressemblances et différences spatiales de ses parties constitutives. La mélodie peut être écoutée, le carré regardé, ce qui n’est pas le cas de la ressemblance ou différence entre deux sons ou deux localisations spatiales » (art. cité, p. 143).
Une relation s’établit donc toujours entre objets, ou entre individualités sensibles élevées au rang d’objet (ici le rouge et l’orange). Les relations constituent des qualités de forme dans la mesure où elles supposent toujours l’expérience d’une variation : leur constitution nécessite différentes déterminations temporelles (au moins le passage de l’attention d’un objet à un autre). Enfin, elles sont toujours, en dernière instance, intuitives : même une relation anticipée, par l’expérience accumulée dans le passé, nécessite un verdict intuitif. C’est le cas, en particulier, de la comparaison :
« Un tel parcours du regard spirituel n’est rien d’autre que le passage de l’attention d’un objet à un autre, c’est-à-dire une variation qui, si elle est présentée sous la forme d’images mémorielles, peut constituer comme toute variation le fondement d’une qualité de forme temporelle » (p. 143)
et de la contradiction, ou incompatibilité :
« La contradiction est un élément de représentation particulier, une qualité de forme temporelle avec une particularité (semblable à la représentation de l’impact de deux corps dans un espace donné), qui détermine la certitude de l’inexistence des objets qui ont pu être formés dans la représentation » (p. 145-146).
Autrement dit, s’il y a un moment d’anticipation dans la relation, qui prend toujours la forme d’une analogie, celle-ci est toujours subordonnée à une intuition qui lui donne forme. L’analogie, ou identité de rapport, n’est pas en elle-même un moment conceptuel : elle est une anticipation de l’intuition elle-même, et le moyen pour elle de déterminer sa propre formalité. L’intuition se dote donc non seulement de son objectivité, mais également de sa propre logique : c’est la logique de l’expérience.
Il y a donc deux niveaux dans l’intuition. D’une part, le niveau de la grammaire de l’objet coïncide avec l’intuition des qualités de forme de premier ordre, qui ne font pas appel aux relations. D’autre part, la logique de l’expérience succède à la donation intuitive des objets : elle est le lieu de la variation et de la détermination des domaines d’objets. Ce qui définit un domaine d’objet, c’est la légalité qu’on y institue, par voie analogique. Ça n’est en aucun cas le problème de la constitution.
La thèse des qualités de forme permet ainsi d’affranchir l’empirisme d’un obstacle, d’une limite fantasmatique : celle de la constitution de l’objectivité. Ehrenfels ne peut admettre que l’expérience se résorbe tout entière dans la constitution de son objet. L’objet est donné dans l’intuition : c’est une qualité de forme. Ce serait faire preuve d’un scrupule excessif, que de vouloir revenir sans cesse sur le problème de sa constitution : l’objet est une donnée de l’expérience ordinaire depuis la prime enfance. Ce qui fait réellement problème, c’est non pas la constitution de l’objectivité, mais plutôt celle de la phénoménalité. Or cette phénoménalité, qui correspond aux règles, à la légalité de l’expérience elle-même, c’est-à-dire au type de relations qui y sont établies, Ehrenfels la rapporte intégralement à l’intuition, sans faire référence à aucune donnée conceptuelle. L’intuition établit des relations entre objet, des structures. Celles-ci sont indépendantes des objets qui y sont investis et, pour tout dire, autorelatives. C’est précisément de telles structures complexes, transposables, autorelatives, à dominante analogique, que l’empirisme doit interroger : comment s’établissent-elles dans les faits ? Comment sont-elles liées à une sémantique ? (C’est là d’ailleurs que se résorbe l’activité proprement conceptuelle, chez Ehrenfels : dans la sémantique, le vocable, et la structure de la langue [8].)
En adoptant les termes de l’alternative posée par Meinong, soit l’opposition entre un cartésianisme modifié et un intuitionnisme, Ehrenfels donne à l’empirisme renouvelé, dans sa variante intuitionniste, la possibilité d’approfondir la science des effets qu’il a lui-même instituée. Les effets considérés ne sont plus des effets singuliers associés les uns aux autres, formant le cours, en réalité assez chaotique, de la pensée. Ce sont des effets de structure, qui s’évaluent au-delà d’une problématique, trop restrictive, de la constitution. Ces structures, elles-mêmes constitutives de domaines d’objet, et donc principe de la régionalisation ontologique, sont établies intuitivement. Il appartient à l’empirisme de prendre en charge cette logique de l’expérience, en lui associant la sémantique qui lui fait défaut : une sémantique structurale calquée, comme le voulait Hume, sur une théorie des relations.
 
NOTES
 
[1] Voir à ce propos M. Malherbe, La philosophie empiriste de David Hume, Vrin, 1992.
[2] Problématique qui ne restitue pas rigoureusement la conception cartésienne de la notion de distinctio rationis, comme on le verra par la suite.
[3] Hume, I, I, VII, tr. p. 68 : « Les causes ultimes des actions de notre esprit, il est impossible de les expliquer. Il suffit que nous en puissions rendre compte d’une manière satisfaisante d’après l’expérience et par analogie. »
[4] Hume, I, I, VII, tr. p. 66 : « C’est, en effet, l’une des circonstances les plus extraordinaires en cette affaire, qu’une fois que l’esprit a produit une idée individuelle, sur laquelle nous raisonnons, la coutume (custom) qui l’accompagne, ravivée par le terme général ou abstrait (qui s’y applique), suggère aussitôt un autre objet individuel, s’il advient que notre raisonnement ne s’y conforme pas. »
[5] Ainsi peut-on lire, dans l’Analyse des sensations de Mach la thèse suivante (chap. 9, § 3, p. 164) : « Sensations organiques et sensations proprement dites ne peuvent apparaître que l’une en fonction de l’autre. (Note : Ainsi n’éprouve-t-on les sensations des organes internes, et on ne les localise, que si leur état d’équilibre est perturbé.) Mais les sensations organiques invariables constituent bien, par rapport aux sensations proprement dites variables, un répertoire fixe dans lequel ces dernières se mettent en ordre. »
[6] Meinong, Hume Studien II, p. 155 : « On a pris l’habitude de définir ce qui s’oppose à “empirique” par le terme “pur”. Il ne semble pas inopportun de fixer la différence essentielle entre les deux classes de relations par l’expression : relations pures et empiriques. Après les recherches que l’on vient de mener, il peut paraître superflu de signaler que le terme “pur” se rapporte ici aux relations et non à leurs fondements ; mais c’est une confusion qui se produit curieusement assez fréquemment dans l’empirisme, que celle qui consiste à penser que celui qui reconnaît l’existence d’un jugement a priori, indépendant de l’expérience, présuppose alors des représentations du même type. Kant lui-même, dans la mesure où il a étendu le domaine d’application du terme a priori aux représentations, semble avoir été à l’origine de cette erreur. Qu’il ne la partage pas, ceci est démontré par le simple fait qu’il appelle les jugements analytiques a priori, même s’il ne méconnaît pas le fait que leur contenu doit être, en principe, empirique. »
[7] Ehrenfels, p. 152, § 10, conclusion : « Nous pouvons donc affirmer que, dans de nombreux cas d’appréhension des qualités de forme, nous n’expérimentons rien de semblable à une activité (intellectuelle) particulière, et que, dans les autres cas, une telle activité apparaît plus comme un achèvement des fondements de ces qualités que comme un processus de constitution (...) « Nous aboutissons donc à la conclusion que les qualités de forme sont données à l’esprit simultanément avec leurs fondements, sans une activité particulière qui leur serait appliquée. »
[8] Ehrenfels, p. 148, § 9 : « Que l’on songe simplement que toutes les désignations d’individus ou de classe de quelque type que ce soit (Hans et Paul, prêtre, artisan, Écossais, mécréant, etc.), tout comme les désignations d’institutions (État, autorité, marché d’assurance, etc.), de noms de pays ou de lieux, ou de noms d’animaux se rapportent à une liaison du physique au psychique, et l’on parviendra à la conclusion que, sinon la moitié, du moins une proportion considérable des concepts employés au quotidien relèvent de cette catégorie (les qualités de formes). Cependant, nous opérons avec ces concepts sans scrupule, comme avec des éléments unifiés. »
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Problématique qui ne restitue pas rigoureusement la concep...
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Hume, I, I, VII, tr. p. 68 : « Les causes ultimes des acti...
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Hume, I, I, VII, tr. p. 66 : « C’est, en effet, l’une des ...
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Ainsi peut-on lire, dans l’Analyse des sensations de Mach ...
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