Les études philosophiques
P.U.F.

I.S.B.N.9782130534402
144 pages

p. 65 à 81
doi: 10.3917/leph.031.0065

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n° 64 2003/1

2003 Les études philosophiques

Remarques sur le couple forme/matière.

Entre ontologie et grammaire chez Anton Marty

Claudio Majolino Université de Rome I - La Sapienza.
Résumé — Les analyses minutieuses consacrées aux concepts clés de forme et de matière jouent, dans la philosophie de Marty, un rôle de premier plan. Ce texte vise à tirer au clair la relation établie dans l’œuvre martyenne entre le sens ontologique et le sens grammatical de ces concepts. Sur la base d’une vaste reconstruction historique, les Untersuchungen introduisent, contre l’interprétation wundtienne et en accord avec celle de Husserl, un concept de forme émancipé de toute emprise ontologique. Ce concept, de nature structurale, est à l’abri des deux métaphores de la forme qui ont toujours conditionné les grammaires spéculatives. Abstract — A main role in the philosophy of Anton Marty is played by his insightful analysis of the key-concepts of form and matter. This text aims to shed light on the relationship between the ontological character of those concepts and their grammatical function in Marty’s works. After a thorough historical reconstruction, Marty defends, as well as Husserl and against Wundt’s interpretation, a concept of form free of any ontological influence. This structural concept is apart from the two metaphors of the form which have always conditioned the speculative grammars.
Ich habe nirgends ein klares Wort darüber gelesen, was das eigentliche Wesen von Form und Stoff in der Bedeutung sei (weder in einer speziellen Grammatik noch in allgemeinen Werken über Grammatik und Sprachphilosophie).
Héritier de Brentano dont, comme on le dit souvent, il a été le ministre des affaires linguistiques ; adversaire en quelque sorte de Husserl en matière de psychologisme sémantique ; et même précurseur de la démarche structurale de Saussure – le destin d’Anton Marty semble être celui d’un philosophe dont l’importance doit toujours être mesurée à partir des découvertes d’autres penseurs [1]. Non sans raison. Que ce soit en matière de grammaire générale, de défense des entia rationis ou de théorie de la représentation, chaque thème abordé par Marty dans sa production philosophique s’inscrit lourdement dans un contexte d’école qui s’enracine à son tour dans une longue histoire des effets. Cependant, il y a sans doute un aspect central de sa réflexion qui est en quelque sorte sans histoire ou, du moins, qui introduit une démarche tout à fait originale aussi bien dans la tradition linguistique et grammaticale qu’à l’intérieur du contexte même de l’école brentanienne.
Dans cette étude nous voulons insister sur la particularité du traitement différencié réservé par Marty, tout au long de sa production philosophique, aux notions de forme et de matière : notions qui ont la particularité d’être, à la fois, des concepts opératoires fondamentaux de toute grammaire et des concepts ontologiques.
En ce sens, si l’on tenait absolument à parler en termes d’héritage ou d’antagonisme, la donne serait bien différente. Ainsi, il faudrait plutôt voir Marty comme un héritier (cette fois-ci avec Husserl) de la théorie de la variation de Bolzano et Lotze, et comme un adversaire d’un emploi des notions de forme et de matière dans le domaine de la théorie de la signification qui est l’effet d’une cristallisation de l’aristotélisme (à l’image, par exemple, de Trendelenburg ou de Wundt). C’est à ce dernier aspect que nous allons nous limiter dans les lignes qui suivent.
 
1.Histoire et théorie d’un déplacement
 
 
Comme on le sait, au moins depuis le Sophiste, en 262 a, le discours n’est nullement envisageable comme une simple suite de noms ou de verbes. Au début de toute entreprise grammaticale, il faut une analyse du discours qui consiste d’abord à décomposer de façon linéaire la chaîne parlée, et ensuite à organiser et classer les éléments ainsi isolés sur la base de propriétés qui dépendent de la fonction qu’ils ont à l’intérieur de la chaîne même. C’est ainsi que l’on parvient à abstraire les meroi logoi, c’est-à-dire les parties du discours (Redeteilen). Déjà en 1904, dans la leçon Grundfragen der Sprachphilosophie [2], Marty remarque qu’en grammaire on a pris l’habitude, presque depuis toujours, d’introduire le couple forme/matière comme critère de distinction et de classification des parties du discours. Comme s’il ne suffisait pas de diviser la chaîne en phrases, la phrase en sujet et prédicat ou, encore, de classer les mots en verbes et noms, et de décomposer le nom en racine et désinence – la grammaire adopte en sus le registre de la forme et de la matière, comme s’il fallait donner une sorte de supplément de sens ontologique à ces distinctions et à ces classifications. C’est ce dernier fait qui va solliciter l’intérêt philosophique de Marty.
La première distinction rigoureuse des parties du discours, de ce que Marty appelle les moyens linguistiques significationnels autonomes (selbständig bedeutsamen Sprachmitteln), est à chercher dans le passage célèbre du De Interpretatione (16 a - 17 a), où Aristote fait le partage entre phonai semantikai et phonai asemoi. Ce qui est intéressant, et qui marque la différence entre ces distinctions d’Aristote et celles de la tradition grammaticale qui s’en réclame, c’est le fait qu’Aristote se passe complètement de redéfinir les parties du discours ainsi isolées, selon le couple forme et matière. Si le nom est bien ce son qui désigne un objet, et le verbe celui désignant une détermination (temporelle) de l’objet, en revanche, les parties du nom et du verbe – les syllabes, les racines, les désinences, le cas – n’expriment rien dans la mesure où il s’agit de symbola (symboles conventionnels), mais non pas de semata (signes d’affections de l’âme). Cependant, tout comme les phonai semantikai ne sont nullement définis par Aristote comme des parties matérielles du discours, les phonai asemoi ne sont pas non plus ses éléments formels.
C’est justement après Aristote que les parties du discours seront classées en parties formelles et matérielles. Cet usage remonte probablement à Priscien, dont les intuitions ont été vite éparpillées dans de nombreux ouvrages de grammaire au Moyen Âge. On retrouve cette même superposition, par exemple, dans le De Arte Grammatica attribué à Marius Victorinus, de même que dans l’une des plus grandes systématisations de grammaire du XIVe siècle, à savoir la Grammatica speculativa de Thomas d’Erfurt [3]. Les partes orationis se divisent en formelles et en matérielles encore au XVIIe siècle, dans le De causis linguae latinae de Giulio Cesare Scaligero, et cette même distinction est encore présente dans le partage – courant chez des linguistes posthumboldtiens comme Geiger, Müller, Noiré et notamment Steinthal – entre Form- und Stoffwörter ”, partage qui répartit tantôt prépositions et conjonctions, d’un côté, et substantifs, pronoms et adjectifs, de l’autre, tantôt mots qui signifient des rapports (Beziehungswörter) et mots qui signifient des concepts (Begriffswörter). En bref, le partage entre forme et matière grammaticale a toujours été le véritable métacritère de classification des parties du discours.
Ces remarques suggèrent ainsi à Marty la thèse, fort intéressante, selon laquelle, après Aristote, la possibilité même d’une grammaire a été conditionnée – à la fois historiquement et théoriquement – par le déplacement des notions de forme et matière du registre de l’ousia à celui du logos ou, plus simplement, de l’ousia à la phansis. Car il faut bien le rappeler : forme et matière sont des notions qui surgissent dans le champ de l’ontologie. En Métaphysique A 987 b, Aristote reconnaît à Platon (ainsi que, d’une certaine façon, aux pythagoriciens et aux éléates) le mérite d’avoir soulevé la question de l’eidos à la fois en tant qu’essence et cause des choses matérielles et en tant que leur caractère intelligible et conceptuel. Forme et matière sont ainsi des composantes essentielles de la substance. Ce qui, comme on le sait, est traité en détail en Métaphysique Z 1035 a, où l’individu réel est défini comme synolon de matière et de forme, la matière n’étant que la pure possibilité indéterminée qui nécessite une forme en acte pour engendrer un étant effectif [4].
Or, selon Marty, c’est bien ce modèle (Bild) – bâti sur la base des phénomènes physiques, issu de l’observation du devenir réel des accidents (Beobachtungen von realen Akzidenten), devenir dont forme et matière sont les principes internes (innere Prinzipien des Werdens) – qui est destiné à rencontrer la sphère du langage, donnant lieu aux grammaires spéculatives [5].
Autant dans la lettre de présentation à l’éditeur Niemeyer que dans la Selbstdarstellung der Untersuchungen, Marty insiste sur le fait que la tâche principale de toute grammaire générale et, notamment, de la sémasiologie descriptive est justement celle d’une distinction théorique rigoureuse entre matière et forme dans le domaine de la signification, distinction dont les effets impliquent aussi bien la psychologie et la logique que la métaphysique [6]. Le fait que la tâche de toute réflexion sur la connexité du langage coïncide avec l’individuation de formes et de matières du discours, et que ces notions soient tirées du champ de l’ontologie de la substance, implique alors pour Marty que toute grammaire soit établie sur la base d’une transformation des principes du devenir réel des choses en principes du devenir sensé des discours.
S’il n’y a donc pas de grammaire sans les concepts opératoires de forme et de matière, analyser les traces ontologiques de ces concepts veut dire pour Marty s’interroger sur les conditions de possibilité de la grammaire même. L’entreprise d’une sémasiologie descriptive doit alors se fixer un double objectif. Elle doit d’abord identifier les dispositifs de déplacement de ces notions ontologiques dans le domaine de la signification, en mesurer les effets au niveau descriptif, et, ensuite, se poser la question de savoir si le recours à de tels dispositifs est vraiment nécessaire, ou bien s’il y a un moyen de bâtir une grammaire générale en tant que théorie descriptive de la signification du discours humain, à partir de notions de forme et de matière qui ne soient pas tirées de l’ontologie, mais qui ne seraient que linguistiques. C’est uniquement à la suite de cette enquête sur des concepts grammaticaux opératoires émancipés, autant que possible, de tout engagement ontologique que Marty, autour du début du siècle, abandonne l’usage des termes « catégorèmes/syncatégorèmes » pour introduire ceux d’expressions autosémantiques et synsémantiques, notions clés introduites afin de mieux envisager les parties du discours en tant que discours signifiant, à partir des propriétés de structure, syntaxiques, des significations mêmes.
Le corrélat de cette démarche intégralement syntaxique est dans une réduction préalable des effets ontologiques des notions opératoires de la grammaire même. Ce qui, pour Marty, n’est en quelque sorte qu’une façon de revenir à la terminologie aristotélicienne (étrangère à l’insertion de la terminologie de l’étant dans le milieu du discours) et d’en modifier le critère de classification grammaticale après avoir dévoilé le dispositif de déplacement ontologique qui est à la base de toute grammaire spéculative. En effet, comme nous allons le voir, on a beau dire que les mitbedeutende Zeichen sont des éléments formels du discours, tout dépend de ce qu’on entend par forme, à savoir – pour parler avec les termes des Untersuchungen – : soit notre concept de grammaire se laisse conduire par l’une des deux archi-métaphores de la forme ressortissant du milieu ontologique (à savoir : la forme comme « figure » et la forme comme « enveloppe »), soit « forme » est un concept foncièrement et uniquement syntaxique-structurel. Une chose est de dire que les syncatégorèmes sont des parties formelles du discours parce qu’ils nécessitent d’être intégrés à des parties matérielles afin d’atteindre à cette unité de sens qui en fait le sujet ou le prédicat possible d’un énoncé sensé (selon un usage que l’on retrouve encore chez J. S. Mill), autre chose est d’affirmer que co-signifier veut dire, tout simplement, former syntaxiquement – comme ce sera le cas chez Marty.
 
2.Les dispositifs de déplacement ontologique
 
 
Voyons alors d’abord quels sont les dispositifs de déplacement ontologique censés être à l’origine du concept même de grammaire. Il y en a deux. Le dispositif fondamental isolé par Marty est celui, institué par Aristote, de l’analogie entre étant effectif et étant grammatical. Le second, qui découle du premier – et qui en est en quelque sorte la radicalisation –, est celui de la transformation de la thèse de l’analogie entre étant effectif et étant grammatical en thèse sur l’origine esthétique de la notion de forme. Les deux dispositifs, selon Marty, se croisent à plusieurs reprises, et les limites de toute enquête syntaxique sur le langage coïncident avec les pouvoirs de fonctionnement de ces dispositifs mêmes.
Le premier dispositif est activé par l’exploitation des ressources métaphoriques des notions de forme et de matière, la possibilité de transférer les principes du devenir réel en principes de connexion du discours ayant sa source, selon Marty, dans la possibilité même d’utiliser le modèle de la forme esthétique comme paradigme analogique de la forme en générale. Nous avons déjà introduit, en passant, l’idée martyenne des deux archimétaphores de la forme, idée qui est à la base du fonctionnement du premier dispositif. Marty remarque d’abord que, dans la dispersion d’usages possibles du mot « forme », il y en a tant qu’on le dirait un concept foncièrement équivoque. Des expressions comme « éducation formelle », « forme du syllogisme », « formes géométriques », « formes d’existence » ou bien « parties formelles du discours », donnent l’impression de ne pas avoir grand-chose à voir les unes avec les autres, mis à part un certain air de famille. Cependant, d’abord Trendelenbourg, puis Brentano, ont appris à Marty à chercher le Leitfaden ”, le Leitstern qui organise de façon inaperçue le désordre de la multiplicité apparente des usages. Le fil conducteur des multiples sens de la forme est maintenant celui d’une image : Der Terminus “Form” – samt seinem Korrelat – ist bildlich ”, écrit Marty [7]. Et même : doublement bildlich . Il y a en effet deux images fondamentales « à la base des différentes directions de la signification de la forme » :
1 / la Form comme Gestalt (forme, figure) ;
2 / la Form » comme Gefä (enveloppe, récipient).
Puisque ces deux images sont tirées d’un modèle esthétique, envisagé sous l’angle d’attaque de l’ontologie, elles impliquent foncièrement des connotations essentialistes. Tout comme il y a une dissymétrie d’essence entre eidos et hylè, le modèle analogique de la forme implique le repérage de dissymétries parallèles partout où il y a des formes. Voici donc que, dans la première métaphore, la Gestalt (terme par lequel Marty traduit aussi l’eidos d’Aristote) est conçue comme le principe formateur, déterminant, qui a le plus de valeur (die Form als das Gestaltgebende, Bestimmende, Wertvollere), face à une matière (Stoff) indéterminée et, justement, informe (materia rudis). Dans la deuxième métaphore, en revanche, envisagée comme Gefä ”, la forme perd sa primauté, et devient ce qui est vide, à remplir et relativement sans valeur (das Leere, zur Erfüllende, relativ Wertlosere) [8].
Marty choisit Aristote pour illustrer la métaphore de la Gestalt ”, c’est-à-dire de la forme comme ce qui est essentiel à l’étant déterminé pour être tel. Mais Aristote est aussi un bon exemple pour illustrer la structure interne du dispositif de l’analogie en général. Aristote a non seulement élaboré l’eidos à l’image de la forme de la statue, mais il désigne en outre la forme sensible elle-même par une expression – eidos – qui est déjà métaphorique, si bien que le concept de forme devient ipso facto un modèle susceptible d’être généralisé. Si la statue est composée d’une matière (marbre ou métal) et d’une forme qui apparaît dans la matière (la forme du dieu Zeus), un tel modèle esthétique devient le paradigme analogique à l’œuvre dans tout rapport entre forme et matière en général. L’image de la Gestalt est ainsi le produit d’une métaphorisation et d’une généralisation analogique de la forme sensible. Toute structuration interne des phénomènes peut donc être pensée selon le modèle analogique de la structuration de l’étant sensible, mais cela parce que le concept même de forme n’est que la cristallisation significationnelle d’un effet de ce que Marty appelle, comme nous allons le voir, la forme interne figurale du langage [9].
Les ressources analogiques des concepts de forme et de matière qu’Aristote tire de l’étant sensible, mais qu’il exprime par des métaphores à travers la forme interne figurale du langage, sont ainsi à la base de toute extension extra-ontologique de ces notions. Si alors, après Aristote, la structure de la phansis sera traitée par analogie avec les traits ontologiques de l’ousia – en tant que composé de forme et de matière –, ce sera justement grâce à cette possibilité de traduction des caractères de la substance en termes de caractères du discours, due à la forme interne du langage. Or il faudrait rappeler que Brentano lui-même remarquait que « forme et matière sont des concepts de cause » qui cependant « ne sont, tout comme leur composé, que de véritables fictions créées par Aristote suivant l’usage linguistique commun » [10]. Mais la démarche de Marty est assez différente. Afin de passer de l’emploi ontologique à l’emploi grammatical, une indétermination métaphorique des concepts ontologiques eux-mêmes est nécessaire, indétermination produite par une performance du langage qui ne découle ni de son côté matériel-sensible (les signes), ni de son côté spirituel (les significations). C’est plutôt grâce à l’indétermination figurale apportée par la forme interne du langage que le caractère ontologique des notions de forme et de matière est maintenu et transféré par la grammaire à l’intérieur de la structure du discours. Ainsi, si la grammaire tire ses concepts opératoires du domaine de l’ontologie, c’est parce que l’être effectif a été préalablement indéterminé par la forme interne du langage, c’est-à-dire parce que les notions ontologiques de forme et de matière ont été, si l’on peut dire, métaphorisées dans l’acte même de leur expression.
Du moment qu’Aristote a employé des expressions métaphoriques pour décrire les composantes essentielles des étants effectifs, l’indétermination foncière des termes de « forme » et de « matière » a d’ores et déjà ouvert la voie à leur usage analogique en tant que composantes essentielles de tout type de compositum. Et, bien qu’il n’ait jamais classé les parties du discours selon le couple matière/forme, Aristote est en quelque sorte à la base de toute entreprise grammaticale. Aussi bien dans les cours de 1904 que dans les Untersuchungen, Marty est très clair : la grammaire ne surgit pas d’une simple analyse des parties du discours qui ne seront classées comme formelles ou matérielles qu’après coup – elle surgit parce que les notions ontologiques d’Aristote sont indéterminés par la forme interne figurale du langage [11]. Ce qui n’est nullement nécessaire, étant donné que la langue, selon Marty, possède d’un point de vue pragmatique une série très vaste de ressources auxiliaires pour signifier des représentations, telles que, par exemple, les attitudes combinatoires de la forme interne constructive [12].
 
3.Les représentations auxiliaires et la fiction de l’essence
 
 
Afin de mieux comprendre l’apport de la forme interne figurale du langage, arrêtons-nous un instant sur le rapport entre signification et représentation auxiliaire. La signification d’une expression est, selon Marty, le phénomène psychique exprimé par les signes de la chaîne parlée que le locuteur essaie d’évoquer dans l’esprit de son interlocuteur. Nous ne pouvons pas nous arrêter ici sur le fait – remarqué par Landgrebe – que plusieurs passages de l’œuvre martyenne semblent dire que la signification est plutôt la fonction qu’a le signe linguistique d’évoquer un phénomène psychique donné [13]. En ce qui nous concerne, il est suffisant de rappeler que les expressions « forme » et « matière », dans des syntagmes comme « forme ou matière grammaticale », n’ont pas, selon Marty, de signification véritable. Il s’agit de représentations auxiliaires, issues de la forme interne figurale du langage, qui n’expriment pas une signification ; elles évoquent plutôt des représentations qui ne sont pas à proprement parler visées, mais qui agissent néanmoins comme termes moyens, articulations visuelles de la connexion associative qui conduit à ce qui est visé [14]. Il s’agit donc d’un moyen expressif qui n’est jamais fondé dans la teneur psychologique du vécu, et ainsi – tout comme pour Brentano – les notions de forme et de matière ne sont que des Teilen einer fiktiven Komposition ”, parties d’une fiction linguistique qui facilite la formation d’une représentation véritablement vécue. Cependant, chez Aristote, la représentation véritable que le mot eidos contribue à éveiller en tant que représentation auxiliaire, c’est la représentation de l’effectivité même. Brentano dira en 1909 qu’ « Aristote appelle également l’effectivité “forme” » ( « Aristoteles nennt die Wirklichkeit auch die Form » ), tandis que « matière » n’est qu’une façon de parler pour indiquer un étant en un sens impropre ( « die Materie ist bei Aristoteles ein Seiendes im uneigentlichen Sinn » [15] ). Lorsqu’on parle de forme, on vise donc, de façon métaphorique, ni plus ni moins que l’effectivité même. Mais c’est bien cette signification, cette visée primaire – l’effectivité authentique vs inauthentique – que le pouvoir figurationnel de la forme interne linguistique fait circuler dans tout domaine, de façon analogique, à travers l’extension de ces termes.
Revenons maintenant aux Untersuchungen. Quant à la seconde métaphore fondamentale, celle de l’enveloppe (Gefä), bien qu’elle soit clairement opposée à la métaphore de la forme active (Gestalt), le dispositif analogique sur lequel elle se fonde demeure bien le même. La forme, cette fois-ci, n’est justement qu’un récipient à remplir, une enveloppe extrinsèque et vide – quelque chose de tout à fait extérieur et accidentel, qui rend sensible et véhicule un contenu –, comme en témoignent des expressions martyennes telles que einen wahrnehmbaren Leib ”, eine sinnliche Hülle [16]. Cet usage, dit Marty, on le retrouve par exemple dans des expressions comme « droits formels » ou « catégories formelles », où l’on se réfère à des schémas abstraits qui ont besoin de l’expérience pour être accomplis. Suivant cette deuxième image, la hiérarchie foncière des termes de « forme » et de « matière » est renversée au profit de la matière, ici identifiée avec le contenu – toujours représentant de la pensée (das Geistliche) – face à la forme abstraite et indéterminée.
Si l’on compare les deux métaphores fondamentales, on obtient le schéma suivant [17] :


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Le fait que le dispositif à la base soit bien le même, autant dans la forme-Gestalt que dans la forme-Gefä, apparaît clairement dans l’emploi croisé des registres de l’essentiel et de l’inessentiel (accidentel), de l’universel et du particulier, de l’acte et de la puissance, de l’authentique et de l’inauthentique, issus de l’ontologie de la substance. C’est bien cette circulation de déterminations métaphysiques qui est engendrée par la forme interne figurale. Ce qui conduit Marty à la thèse que tout usage grammatical des notions de forme et de matière implique une connotation foncièrement hiérarchique d’origine ontologique. Puisque la représentation auxiliaire constamment évoquée par les métaphores de la forme est toujours la même, l’un des deux termes du couple forme/matière doit être envisagé comme l’essentiel par rapport à l’autre qui est l’accidentel, où l’essentiel ne se réfère pas ici à la ratio essendi du compositum mais à sa ratio significandi. Une telle grammaire ne peut parvenir qu’à une théorie de la composition du discours qui fait le partage entre éléments inessentiels (voire co-essentiels) et éléments essentiels à la signification, c’est-à-dire entre parties grammaticales foncièrement indéterminées et parties qui déterminent véritablement la teneur de sens de l’énoncé. Cette grammaire, bâtie sur la base d’une cristallisation de la métaphore esthétique, ne peut qu’aboutir finalement à une métaphysique du nom, catégorème par excellence.
 
4.Catégorèmes ou autosemantika ?
 
 
Cette dernière question nous amène au cœur même de la superposition entre parties du discours et notions ontologiques, c’est-à-dire dans le partage, opéré par l’aristotélisme tardif [18], entre catégorèmes et syncatégorèmes. On le sait, Marty a été, d’un point de vue théorique, l’inventeur du couple autosemantika/synsemantika. Cependant, si ces termes n’apparaissent que relativement tard dans la réflexion martyenne, c’est-à-dire à partir de la fin des années 1890, ce n’est pas un hasard. En effet, ce tournant, à la fois terminologique et théorique, coïncide justement avec les premières interrogations critiques à l’égard des notions de forme et de matière significationnelle. Et si l’on suit le développement de la position de Marty à la fin du siècle par rapport à Brentano, on aperçoit un changement de démarche qui nous pousse à réviser l’idée classique d’un Marty fidèle ministre des affaires linguistiques de Brentano. Au-delà des hésitations face au drastique tournant réiste, face à l’idée de faire l’économie de toute sorte d’ens rationis – dont nous ne pouvons pas discuter ici en détail –, le refus de plus en plus radical de l’idée brentanienne d’une illusion linguistique, ainsi que l’abandon du couple catégorèmes/syncatégorèmes, se produit parallèlement à la nécessité de tirer au clair la dette ontologique de la notion de forme grammaticale. À l’accomplissement de cette tâche sera consacrée non seulement la première partie de la deuxième section des Untersuchungen, mais l’entreprise sémasiologique tout entière à partir des années 1890, comme en témoignent les textes du Nachla [19].
En revanche, lors de la rédaction des trois premiers essais de la série Über subjektlose Sätze, parus en 1884, en l’absence d’une réflexion autonome sur les rapports profonds entre ontologie et grammaire, centrée sur une analyse soigneuse des notions de forme et de matière dans leur spécificité linguistique, voire grammaticale, Marty était bien plus dépendant des positions brentaniennes qu’il ne le sera par la suite.
Marty emploie encore le couple catégorèmes/syncatégorèmes dans son article de 1883, « Über das Verhältnis von Grammatik und Logik », que nous avons déjà eu l’occasion de rappeler [20]. Ces premières formulations, bien que déjà extrêmement subtiles, montrent bien, toutefois, le prix que Marty lui-même a dû payer envers la dette esthétique de la forme. En effet, pendant les années 1880, Marty ne range parmi les catégorèmes que les noms, éléments porteurs d’une signification autonome, alors que, dans la classe bien plus vaste des syncatégorèmes, il place ces éléments du discours dont la signification est fautive, incomplète, voire absente, à savoir les parties dont la fonction est uniquement de contribuer à la formation des noms et à l’expression aussi bien de jugements que de mouvements affectifs. Les signes catégorématiques sont « tous ces moyens de désignation linguistique qui ne sont pas simplement co-significationnels [mitbedeutend] (tels que du père, autour, néanmoins), qui ne constituent pas en eux-mêmes des expressions de jugement (énoncé) ou de sentiment, etc. (...), mais qui sont simplement l’expression d’une représentation » [21]. Le catégorème est ainsi le signe qui manifeste linguistiquement une classe particulière de phénomènes psychiques, à savoir les représentations. Si, à l’image de Brentano, apparaître et représentation se recoupent, alors, selon Marty, ce qui apparaît à la conscience en tant que tel, la substance phénoménologique du vécu, ne peut être exprimé que par des catégorèmes. Par contre, des signes linguistiques sont à ranger parmi les syncatégorèmes s’ils sont pourvus d’une « signification accomplie uniquement en connexion avec d’autres parties constitutives du discours, qu’il soient employés pour évoquer un concept (en tant que simples parties du nom), pour contribuer à l’expression d’un jugement (d’un énoncé) ou à la manifestation d’un sentiment » [22].
Si l’on compare cette distinction entre parties du discours avec l’emploi en grammaire du couple forme/matière, on parvient au partage suivant. Les éléments formels du langage sont erganzungsbedürfig ”, c’est-à-dire qu’ils recouvrent une fonction significationnelle uniquement en connexion avec d’autres signes – flexions, conjugaisons, prépositions, copule, etc. –, alors que les éléments matériels (stofflich) ou catégorèmes sont des types de signes qui sont selbstbedeutend ”, c’est-à-dire qu’ils peuvent être utilisés dans un énoncé en fonction de sujet ou de prédicat ; autrement dit : ce sont des signes de représentations. Cette distinction, empruntée à la tradition de l’aristotélisme tardif, est d’autant plus valable à l’intérieur de la révision de la doctrine brentanienne du jugement. Mais, on le remarquera aussi, elle découle directement de la deuxième métaphore originaire de la forme, à savoir celle de l’enveloppe – qui est leer und erganzungsbedürfig  –, de ce qui demeure largement indéterminé faute d’une connexion synthétique avec son contenu. Ce qui veut dire que même le Marty des années 1880, tout comme les grammairiens qui ont vécu à l’ombre de l’analogie figurale d’Aristote, était sous l’emprise de l’une des deux grandes images de la forme.
Or déjà Husserl, autant dans la Quatrième Recherche logique que dans sa correspondance avec Marty, avait remarqué que cette façon d’entendre les choses engendrait une certaine dissymétrie dans le traitement réservé par ce dernier aux deux types de signes linguistiques. Si, en fait, dans les textes que l’on vient de citer, les syncatégorèmes sont définis comme des signes qui contribuent à l’expression de phénomènes appartenant à toute classe de vécu psychique (donc, aussi bien des représentations que des jugements ou des sentiments – selon la tripartition brentanienne des phénomènes psychiques), les catégorèmes, en revanche, ne sont censés exprimer que des représentations. D’où la question suivante, qui, aux yeux de Husserl, est tout à fait légitime : Pourquoi ne pas définir aussi les catégorèmes à partir de paramètres aussi élargis que ceux employés pour indiquer les syncatégorèmes ? Pourquoi ne pas déterminer la Selbstbedeutsamkeit d’un signe comme la fonction d’exprimer et d’évoquer un phénomène psychique en tant que tel, appartenant aussi bien à la classe des représentations qu’à celle des jugements ou des sentiments, au lieu de limiter les catégorèmes aux expressions de représentations [23] ? Bien sûr, d’un point de vue brentanien, aucun type de vécu n’est à l’abri d’une visée représentationnelle, et même les jugements ou les sentiments peuvent être exprimés par des signes catégorématiques. Mais, si cela se passe, c’est bien au prix d’un changement de modalité de référence intentionnelle. Autrement dit, l’expression d’un jugement – dont la qualité (Urteilsqualität) intentionnelle est de reconnaître ou de refuser une représentation – est catégorématique si les signes dont elle est constituée, pris dans leur ensemble, ont la fonction de nommer l’apparition psychique unitaire de ce vécu, c’est-à-dire : la représentation de ce jugement. L’ensemble du jugement devient le contenu, la matière d’une représentation nouvelle, qui est manifestée et évoquée par le nom, et qui prend place, à l’intérieur du schéma prédicatif, de sujet ou de prédicat. Mais ainsi c’est justement l’unité de l’acte de référence intentionnelle représentationnelle qui demeure le seul critère de définition du statut grammatical du signe.
De plus, pour Husserl, les formulations martyennes des années 1880 donnent l’impression, fort gênante d’un point de vue phénoménologique, que ce sont les signes, donc les formes expressives des vécus, qui sont dits catégorématiques, voire syncatégorématiques, et non pas les significations. Puisque la différence entre catégorèmes et syncatégorèmes est bien grammaticale, on a souvent l’impression qu’elle n’est que grammaticale, et que l’articulation des expressions (noms comme, par exemple : un fils qu’a vexé son père ; le fondateur de l’éthique ; le père ; le fondateur de l’éthique est vivant, etc.) n’a aucun rapport avec l’articulation de la signification (qui est dans l’unité de la représentation) [24]. Ce qui confirme le fait qu’aux yeux brentaniens de Marty c’est toujours la qualité – représentationnelle – du vécu qui doit être exprimée par les catégorèmes.
Bien que ces deux élèves de Brentano demeurent divisés par le clivage entre attitude sémantique-objective d’un côté et psychologiste de l’autre en matière de Bedeutungslehre ”, Marty reconnaîtra de façon conséquente le bien-fondé des remarques husserliennes. Comme on le sait, déjà dans le cours des années 1890 Marty va progressivement abandonner la distinction entre catégorèmes et syncatégorèmes. Dans sa réponse à la lettre de Husserl du 7 juin 1901, par exemple, il en accepte complètement les remarques, et non seulement il lui dit partager une certaine gêne vis-à-vis de l’usage de termes qui sont à la fois trop étroits et trop vastes, mais il pousse son accord jusqu’à réviser l’identité entre catégorèmes et noms [25]. Enfin, et non sans un certain embarras, il souligne que les distinctions dont il est question « ne sont pas dues au hasard », comme Husserl le soupçonnait, mais « se fondent sur des distinctions essentielles dans le domaine des significations » [26]. Sauf que, étant donné la différence de présupposés sémantiques que l’on vient de rappeler, Marty ne pourra de toute façon pas admettre le concept husserlien de « signification non indépendante », étant donné que les synsémantiques ne sont pas des signes mais des parties de signes.
Au-delà de la correspondance avec Husserl, c’est bien dans la Vorlesung de 1904 que Marty revient en détail sur la question, et cette fois-ci pour critiquer radicalement les limites du partage entre catégorèmes et syncatégorèmes : « Il ne s’agit pas simplement de dire si un signe est prédicable en lui.même, ou bien s’il n’est que co-prédicable, mais plutôt si en général il signifie quelque chose en lui-même ou s’il n’a une signification qu’avec d’autres signes ; à cet égard j’ai choisi les expressions autosémantique et synsémantique. » [27] Ce qui sera répété avec beaucoup de force dans les Untersuchungen où les synsemantika, « pour s’exprimer exactement, ne sont pas des signes mais des constituants, des parties de signes articulés » [28].
Le nouveau partage entre parties du discours est ainsi le suivant :
1 / D’un côté, des éléments qui peuvent être autant des signes que des parties de signes, puisqu’ils ont la fonction d’évoquer une signification (c’est-à-dire un phénomène psychique à part entière), parmi lesquels on distingue :
Vorstellungssuggestive (expressions de représentations = noms) ;
Urteile (expressions de jugements = énoncés) ;
Emotive (expressions de sentiments = ordres, prières, désirs, questions, etc.).
2 / De l’autre côté, des éléments mitbedeutende ”, qui ne sont que des parties de signes, des opérateurs de connexion, dont la fonction n’est formelle que, c’est encore Marty qui le souligne, parce qu’elle est syntaxique. C’est pourquoi – ne désignant ici ni la Gestaltende Kraft d’un principe qui anime la matière brute, ni la vide universalité du Gefä en attente de détermination mais un principe uniquement syntaxique – la notion de forme grammaticale doit soigneusement être mise à l’abri des effets analogiques du registre de l’ousia (Wesentliche/Unwesentliche, Bestimmende/Unbestimmte, etc.). Ainsi, le compositum grammatical, étant donné qu’il s’agit d’un compositum syntaxique, n’a pas d’équivalents, pas même analogiques, dans la sphère de l’étant effectif.
Le coup de grâce donné à l’emploi analogique viendra enfin du partage entre synsémantiques « logiquement fondés » et « logiquement infondés », partage négligé dans les Untersuchungen – dont les dernières parties de la deuxième section sont presque entièrement consacrées aux autosémantiques – mais largement traité dans le Nachla [29].
 
5.Le second dispositif et la critique de Wundt
 
 
Mais nous n’avons esquissé ainsi que le fonctionnement et les effets du premier dispositif. En fin de compte, c’est bien l’ouverture analogique du couple matière/forme qui produit le projet des grammaires spéculatives, et ces dernières, bien qu’elles opèrent sous la contrainte d’une analogie avec l’étant effectif, représentent toutefois un patrimoine de recherche linguistique tout à fait remarquable. Mais que se passe-t-il si la thèse de l’analogie se transforme, sous l’empreinte d’un second dispositif, en thèse sur l’origine sensible du concept de forme ? Afin d’expliquer ce dernier passage, il n’y a rien de plus clair que la critique que Marty adresse dans les Untersuchungen à Wundt et à une partie de l’aristotélisme tardif [30]. Comme on l’aura compris, le noyau de l’argument de Marty est le suivant : ce qui pour Aristote n’est qu’une ouverture analogique – un effet de la forme interne du langage – devient pour les aristotéliciens tardifs et pour le Wundt du System der Philosophie (1889) la marque d’une origine effective. Si le premier dispositif pense la connexité de la grammaire sur la base du modèle de la complexité de l’étant effectif, le second élimine la possibilité même de l’idée de syntaxe. Si l’analogie de la forme devient origine ontologique, l’univocité de la forme géométrique détruit toute spécificité de la synthèse grammaticale.
La démarche de Wundt est à ce sujet exemplaire. Il ne dit pas, selon le premier dispositif, que la forme linguistique est à penser par analogie avec la forme sensible, donc géométrique, en gardant l’indétermination métaphorique des termes concernés ; pour lui, à la différence des grammairiens spéculatifs, l’exemple de la statue n’est pas un Leitfaden ”, voire un Leitstern ”, c’est plutôt celui d’un Grund . Le concept de forme, dans toute son extension, se fonde dans la forme même des étants sensibles. Et puisque forme et matière sont les principes du devenir, c’est justement à travers l’observation des modifications des rapports de dépendance ontologique engendrés par le devenir réel des accidents que Wundt trouve le critère pour établir l’essence de ces notions. Ainsi, le concept authentique, véritable de forme découle d’un fait fondamental (eine für die ganze Unterscheidung grundlegende Tatsache) : celui de la décomposition du contenu perceptif. C’est pourquoi le sens du terme « forme » est univoque lorsqu’on parle des formes sensibles et des formes du discours.
Telle est l’explication wundtienne, exposée par Marty. Étant donné qu’un corps physique peut modifier sa couleur sans pour autant engendrer une modification de ses propriétés géométriques, et que, par contre, toute variation de la Gestalt produit nécessairement des changements dans les sensations présentées, des disparitions de contenus d’appréhension, ou bien la naissance de nouvelles qualités sensibles, alors cette expérience perceptive mise à l’épreuve de la variation de ses parties constituantes est à la base des concepts authentiques de forme et de matière que l’on retrouve dans l’analyse même des parties du discours. Il est clair ainsi que, pour Wundt, la forme géométrique, en tant que forme du sensible, représente littéralement l’archétype du concept de forme en général (den Typus der Formsbegriff überhaupt) et que l’essence du rapport entre forme et matière est ontologiquement fondée sur la base de cette dissymétrie foncière (ungleichwertigkeit) entre les deux facteurs – formel et matériel –, dissymétrie qui apparaît dans l’unilatéralité de la possibilité de la variation. L’on revoit ici, fondé dans le fait originaire de la comparaison entre perceptions différentes, la justification théorique de la dissymétrie des fonctions syntaxiques, et la nécessité de rétablir les traits de l’essence – wesentlich/unwesentlich, etc. – dans le partage des parties du discours.
Ce geste de réification de l’analogie montre, bien sûr, l’aboutissement de la confusion entre ce qui découle de la forme interne du langage et ce qui relève du domaine de la signification propre. Mais il s’agit aussi du geste inaugural, bien que caricaturé par Wundt, du danger ontologique abrité dans toute grammaire spéculative, à savoir l’oscillation entre analogie et genèse, entre généralisation analogique des principes du devenir réel et universalisation logique de ces mêmes principes. Sans le premier dispositif l’activation du second ne serait pas possible. Finalement, la thèse du parallélisme logico-grammatical – voire ontologico-grammatical, comme dans le cas de Trendelenburg – n’est qu’un chapitre, bien que renversé, de cette possibilité de détournement ontologique de la grammaire. Et même la solution donnée par Brentano à la question des jugements idiopathiques, c’est-à-dire la thèse de l’illusion linguistique, s’appuie sur ce même terrain : ce n’est pas à cause de la tromperie de la logique traditionnelle que l’on cherche un sujet et un prédicat partout où il y a des jugements, mais c’est une nécessité propre au concept de grammaire bâti sur la base de l’analogie qui engendre la nécessité de chercher sur le plan des phénomènes les articulations présentes dans le discours. C’est justement pour cela que dans les textes de Marty ressort à plusieurs reprises l’exigence de quitter le domaine même de l’analogie pour chercher la forme ailleurs que dans la statue.
Mais, aux yeux de Marty, l’intérêt de la position de Wundt est aussi bien dans le fait de la fondation ontologique de la forme que dans la façon dont il arrive à accomplir ce geste, c’est-à-dire par la généralisation de la variation de ce que Brentano appelait les parties physiques. En fait, ce qui pousse Marty à prendre au sérieux et à répondre à la réduction wundtienne, c’est aussi le fait que le dispositif d’universalisation de la forme géométrique employé par Wundt consiste dans l’élargissement des pouvoirs de détermination des rapports de dépendance de la méréologie des étants physiques. Le propre du geste de Wundt est en fait dans l’usage généralisé et aveugle du critère méréologique de la séparabilité unilatérale, geste qui écrase la syntaxe sur la méréologie générale. À partir de ce présupposé, les rapports de dépendance/indépendance ontologiques des données de l’intuition sensible (la forme géométrique / les qualités sensibles) ne sont pas, selon Wundt, foncièrement étrangers à la méréologie grammaticale (comme le souhaite Marty) ; ils ne sont même pas le modèle de cette dernière (comme dans l’ouverture aristotélicienne et dans les grammaires traditionnelles) ; ils sont tout à fait les mêmes. À la question : Comment faut-il déterminer la forme – autant de l’objet de la perception que de l’étant linguistique ?, la réponse de Wundt est : à travers la variation des parties du complexe, qui laisse ressortir et rend manifeste un rapport de séparation unilatérale [31].
Mais il est clair, comme le note Marty à la suite de Brentano, que le critère de séparation unilatérale ne peut pas être tenu pour distinctif du rapport forme/matière, tout simplement parce qu’à l’origine de la séparation unilatérale il n’y a pas l’observation des rapports de dépendance entre parties physiques d’entiers sensibles, mais l’expérience de la perception interne des phénomènes psychiques. Si l’on considère par exemple les parties logiques, le même rapport subsiste entre genus et species – la modification de l’espèce n’implique pas un changement de genre, tandis que passer d’un genre à l’autre engendre des changements d’espèce – mais cela n’implique nullement, poursuit Marty, que le genus doive forcement être considéré comme la forme de l’espèce. Et si parfois l’on s’exprime ainsi, c’est à la suite de l’empreinte de la métaphore originaire du Gefä ”, et certainement pas grâce à une typologie originaire de rapport formel, telle que celle proposée par Wundt. La possibilité d’interpréter le rapport de dépendance unilatérale comme un rapport de forme et de matière relève encore de l’empreinte de la forme interne figurale du langage sur la réflexion philosophique. La série impitoyable d’exemples fournie par Marty contre Wundt finit par montrer l’aboutissement du second dispositif de déplacement. Wundt tire son concept de forme de la métaphore de la Gestalt (= forme géométrique), ensuite de l’ouverture analogique engendrée par les images de la forme d’Aristote. Mais, au lieu de construire sa grammaire sur la base de l’analogie entre forme géométrique et forme grammaticale, il réduit la seconde à la première. À la suite de cette réification il interprète des propriétés qui sont des propriétés analogiques de la forme comme des propriétés exclusives du concept de formel en tant que tel. Mais, conclut Marty, est-il vrai qu’il y a du géométrique dans le langage ?
C’est bien pour sortir de ces impasses que la sémasiologie doit elle-même s’émanciper de l’emprise de toute ontologie de la forme et développer une variation propre aux parties du discours qui ne soit nullement esthétique. Cette variation sera issue de la Logik de Lotze, auprès duquel Marty avait rédigé sa thèse Kritik der Theorien über den Sprachursprung (1875). Mais cela nous obligerait à passer du terrain des antagonismes à celui des héritages.
 
NOTES
 
[1] Cf. K. Mulligan (éd.), Mind, Meaning and Metaphysics. The Philosophy and Theory of Language of Anton Marty, Dodrecht/Boston/Londres, Kluwer, 1990 ; S. Raynaud, Anton Marty filosofo del linguaggio. Uno strutturalismo presaussuriano, Roma, La Goliardica, 1982.
[2] A. Marty, Grundfragen der Sprachphilosophie, in Psyche und Sprachstruktur. Anton Martys Nachgelassene Schriften, hrsg. von O. Funke, Bern, Francke, 1940, p. 75-117.
[3] Sur la question de la portée théorique et des héritages des grammaires spéculatives, voir D. Buzzetti, M. Ferriani (éd.), Speculative Grammar, Universal Grammar, and Philosophical Analysis of Language, Benjamins, Amsterdam-Philadelphia, 1987.
[4] Sur le sujet je me permets de renvoyer aux premiers deux chapitres de mon Der materielle Stoff der Sprache. Phänomenologie einer Verdrängung, in E. Blattmann / S. Granzer / R. Kühn / S. Hauke, Sprache und Pathos. Zur Affektwirklichkeit als Grund des Wortes, München, Alber, 2001, p. 38-48.
[5] L’hypothèse martyenne d’un déplacement du couple forme/matière de l’étant effectif à l’étant grammatical comme condition de possibilité des grammaires spéculatives peut être confirmée également par l’histoire de la linguistique. L’étude récente de L. Formigari, La linguistica, Storia delle teorie, Roma/Bari, Laterza, 2001, montre bien une telle circulation de ces concepts dans le domaine de la réflexion grammaticale, dont les traces remontent jusqu’à Boèce traducteur d’Aristote, et dont la véritable source est sans aucun doute dans un usage élargi du couple aristotélicien eidos/hylè, qu’il semblait finalement inévitable d’appliquer au langage. Mais, justement, voilà l’originalité de la démarche de Marty : il est sans doute le premier philosophe à poser délibérément la question du caractère inévitable de la rencontre entre les notions de forme et de matière, d’un côté, et le langage en tant que complexe de significations, de l’autre. Pourquoi serait-il inévitable d’un point de vue conceptuel que les chemins de la grammaire et du couple forme/matière se croisent et même se superposent ? Tel pourrait être le pendant philosophique des remarques historiques de Marty.
[6] A. Marty, Gesammelte Schriften, hrsg. von J. Eisenmeier / A. Kastil / O. Kraus, Halle, Niemeyer, t. II-2, p. 127-128.
[7] A. Marty, Untersuchungen zur Grundlegung der allgemeinen Grammatik und Sprachphilosophie, Halle, Niemeyer, 1908, p. 103.
[8] Cf. Untersuchungen, II . 1, 1, § 1-2.
[9] Cf. Untersuchungen, II . 2, 2, § 23-24.
[10] F. Brentano, Zur aristotelischen Kategorienlehre (1909), dans Über Aristoteles, Hamburg, Meiner, 1986, p. 46.
[11] Cf. Untersuchungen, II 3, § 15-17.
[12] Cf. Untersuchungen, II 3, p. 144 s., ainsi que Gesammelte Schriften, Halle, Niemeyer, II . 2, p. 69.
[13] Cf. Landgrebe, Nennfunktion und Wortbedeutung. Eine Studie über Martys Sprachphilosophie, Halle, Akademischer Verlag, 1934.
[14] A. Marty, Gesammelte Schriften, II . 2, p. 68-69.
[15] F. Brentano, Zur aristotelischen Kategorienlehre, p. 45, et Aristoteles und seine Weltanschauung, Hamburg, Mainer, 1977, p. 46.
[16] Cf. Untersuchungen, II . 1, 1, § 3, p. 103.
[17] Cf. Untersuchungen, II . 1, 1, § 1-2, p. 101-102.
[18] Cf. Nachgelassene Schriften, p. 205.
[19] Ibid., p. 50, 88 passim.
[20] Gesammelte Schriften, II . 2, p. 92, n. 1.
[21] Gesammelte Schriften, II . 2, p. 92.
[22] Gesammelte Schriften, II . 2, p. 94.
[23] E. Husserl, Recherches logiques, t. II . 2, § 4-5, p. 94-101.
[24] Ibid., § 4, p. 94-97.
[25] Sur la correspondance entre Marty et Husserl, voir K. Schuhmann (éd.), Husserliana Dokumente III-1. Briefwechsel : Die Brentanoschule, p. 70. Cf. également K. Mulligan / K. Schuhmann, Two Letters from Marty to Husserl, in K. Mulligan (éd.), Mind, Meaning and Metaphysics, p. 225-236, et C. Majolino, Un carteggio tra Husserl e Anton Marty, à paraître dans « Paradigmi ».
[26] Lettre du 17 août 1901.
[27] Nachgelassene Schriften, p. 106. Cf. Untersuchungen, II . 2, 1, § 36, p. 206.
[28] Untersuchungen, II . 1, 2, § 36-37.
[29] Nachgelassene Schriften, p. 119-234.
[30] Cf. Untersuchungen, II . 1, 1 § 3-6.
[31] Cf. Untersuchungen, II . 1, 1, § 5.
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F. Brentano, Zur aristotelischen Kategorienlehre (1909), d...
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Cf. Untersuchungen, II 3, p. 144 s., ainsi que Gesammelte ...
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Cf. Landgrebe, Nennfunktion und Wortbedeutung. Eine Studie...
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A. Marty, Gesammelte Schriften, II . 2, p. 68-69. Suite de la note...
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F. Brentano, Zur aristotelischen Kategorienlehre, p. 45, e...
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Cf. Untersuchungen, II . 1, 1, § 3, p. 103. Suite de la note...
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Cf. Untersuchungen, II . 1, 1, § 1-2, p. 101-102. Suite de la note...
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Cf. Nachgelassene Schriften, p. 205. Suite de la note...
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Ibid., p. 50, 88 passim. Suite de la note...
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Gesammelte Schriften, II . 2, p. 92, n. 1. Suite de la note...
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Gesammelte Schriften, II . 2, p. 92. Suite de la note...
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Gesammelte Schriften, II . 2, p. 94. Suite de la note...
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E. Husserl, Recherches logiques, t. II . 2, § 4-5, p. 94-1...
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Ibid., § 4, p. 94-97. Suite de la note...
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Sur la correspondance entre Marty et Husserl, voir K. Schu...
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Lettre du 17 août 1901. Suite de la note...
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Nachgelassene Schriften, p. 106. Cf. Untersuchungen, II . ...
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Untersuchungen, II . 1, 2, § 36-37. Suite de la note...
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Nachgelassene Schriften, p. 119-234. Suite de la note...
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Cf. Untersuchungen, II . 1, 1 § 3-6. Suite de la note...
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Cf. Untersuchungen, II . 1, 1, § 5. Suite de la note...