2003
Les études philosophiques
Introduction
Charlotte Coulombeau
De Lessing, on connaît en France, généralement, le talent polymorphe qui fait aller sa pensée du Laocoon à Nathan le Sage, à L’Éducation du genre humain, ainsi que la sentence de la Duplique :
Si Dieu tenait renfermée dans sa main droite toute vérité, et dans sa main gauche l’unique et toujours vivace impulsion vers la vérité, même avec cette condition supplémentaire de me tromper toujours et éternellement, et s’il me disait : – Choisis ! je me jetterais avec humilité sur sa main gauche et dirais : – Père, donne ! La vérité pure n’est que pour toi seul [1].
Mais, de même que l’on connaît généralement peu le contexte théologique de l’écrit d’envergure dans lequel s’insère ce passage devenu célèbre, on est sans doute moins souvent conscient de la façon dont la pensée lessingienne peut s’inscrire, beaucoup plus largement qu’à référer aux seuls textes cités, dans un horizon philosophique : de ce dernier en effet l’œuvre de Lessing, multiforme, tendrait peut-être, au premier abord, à occulter la constance et, à notre avis, l’importance.
C’est alors le propos de ce numéro spécialement consacré à Lessing que de donner quelques pistes et points d’accroche, permettant de pressentir ce que pourrait être la restitution ou reconstitution d’un tel horizon philosophique. Ainsi que le fait Philippe Büttgen qui s’attache plus spécifiquement à nous rappeler, sur un exemple précis, le contexte théologique sans lequel une grande majorité des textes théoriques de Lessing resteraient opaques, comme le fait aussi Marc de Launay, les contributions présentées se rencontrent ainsi d’abord dans l’intention de réinscrire la pensée lessingienne dans l’histoire de la philosophie et de la pensée
[2]. De la réception, fort importante, de Lessing par Leo Strauss, à rebours vers la lecture de Spinoza par Lessing lui-même, ou à la mise en contexte historique du
Laocoon par Élisabeth Décultot, voici déjà matière à réflexion sur la façon dont la pensée philosophique s’inscrit, en amont comme en aval, dans la tradition (thème autant lessingien que straussien). Cela peut alors s’accompagner d’une échappée nous invitant à méditer le concept de classicisme : si Lessing est lui-même un classique, ne nous demande-t-il pas surtout quels sont
nos classiques ?
Mais plus révélatrice encore sera l’autre ligne de convergence des quatre essais ici présentés : la façon dont chacun, de son côté, met pourtant toujours l’accent sur la démarche qu’implique à chaque fois pour Lessing le philosopher, finalement bien davantage que sur la teneur philosophique qui pourrait être propre à dégager aussi une ligne de pensée lessingienne. C’est ainsi tout le centre de gravité de l’article d’Élisabeth Décultot que de vouloir renouveler sous cet angle l’approche d’un texte aussi connu que le Laocoon ; mais c’est aussi ce qui ressort de la présentation des deux textes jusqu’alors inédits en français : Pensées sur les frères de Herrnhut, Sur un problème qui vient à temps, que de mesurer en quelque sorte ce que signifie pour Lessing l’acte même de la philosophie, comme le poids de la réponse tout à fait singulière qu’il y livre, tant par sa réflexion sur la philosophie que par sa pratique même de l’écriture des textes.
Depuis la lecture straussienne de Lessing, cette dernière approche par l’écriture est en effet elle aussi tout à fait centrale puisque la réflexion sur la tradition peut toujours s’accompagner de la dimension de l’herméneutique ou de l’exégèse – modalité tout à fait insistante sur laquelle Lessing construit et tisse sa pensée comme philosophique, tout autant que de la façon dont nous pouvons à notre tour la reconstruire. Mais de la catégorie de l’herméneutique, qu’au départ on pourrait voir surtout en jeu dans le versant théologique de la pensée lessingienne, on peut également se voir ramené à la notion de
critique, qu’on a elle aussi souvent convoquée pour décrire chez Lessing le mode cette fois générique de pensée comme d’écriture
[3] : Élisabeth Décultot nous invite d’ailleurs à le vérifier ici, une fois de plus, sur le cas du
Laocoon.
En effet, plus largement, le procédé critique lessingien se trouverait encore selon nous au point de jonction de deux versants de sa pratique philosophique : celui sur lequel sa réflexion reprend elle-même les catégories herméneutiques pour se constituer comme lecture, relecture, commentaire, digestion de ce qui a été écrit avant lui ; et celui sur lequel se voit aussi convoquée à cet exercice de philosophie la considération du public auquel s’adresse Lessing, auquel il adresse ce que cette fois lui-même écrit en le passant au crible d’un style et de stratégies beaucoup plus calculés et maîtrisés, sans nul doute, que ne veulent le laisser croire les feints et volontaires aveux de négligence, de spontanéité non reforgées au fer de la réflexion comme de l’effort, tant dans la pensée que dans l’écriture. Ainsi, cette dernière, chez lui, n’est en réalité jamais loin d’une philosophie de la communication qui sait s’interroger sur les implications de la publicité comme de la réserve de la pensée. De cette publicité qui veut aussi s’imposer comme réserve de sens que le lecteur devra entreprendre d’explorer lentement et patiemment par lui-même, la communication sera alors selon lui, de l’ésotérique au métaphorique (prérogatives du franc-maçon et du poète dans le domaine de la réflexion philosophique), toujours nécessairement indirecte : pour porter plus loin, pour inciter, derrière la médiation des mots, d’autant plus directement à la pensée même en son exercice.
Peut-être alors toute problématique philosophique chez Lessing converge-t-elle vers la question de savoir quel style pourra être requis pour le philosopher, pour philosopher comme pour faire philosopher. De l’exégèse à la communication indirecte, ce qui semble à chaque fois en jeu dans la philosophie selon Lessing ne serait ainsi pas autre chose que le rapport de la pensée avec le texte – on peut alors penser à un très beau fragment, sur lequel nous voudrions alors laisser Lessing lui-même nous introduire à la lecture de quatre présents articles.
En un mot : je veux maintenant avec l’aide de Dieu lire le texte au-dessus du texte. Et pour prévenir toute mutilation entreprenons donc d’abord de comprendre convenablement le mot « texte ».
« Texte » vient du latin textus ou textum, qui signifie à peu près en gros le tissage de quelque pièce ou étoffe. Cependant dans ce premier sens, propre, le mot « texte » ne s’emploie pas dans notre langue maternelle, car nos mères tissaient déjà avant qu’aucun homme ne sût en allemand que tisser se dît en latin texere ; et qui néanmoins n’aime plus s’exprimer à la façon de ses mères, emploie en ce cas de préférence « texture » que « texte ».
Mais un texte ne signifie chez nous pas tant ce qui est tissé, que ce à partir de quoi on peut tisser, et certes non dans l’acception propre, mais figurée. « Texte » signifie une petite sentence, dont on peut faire un long discours : tout comme, d’un écheveau de laine, on extrait et étire un long fil [4].
[1]
Par exemple F. Dastur,
Heidegger et la question du temps, Paris, PUF, 1990, p. 71.
[2]
Signalons, cette année, encore une autre contribution à l’étude philosophique de Lessing, en français : Norbert Waszek, « La tolérance chez Lessing : ses rapports au déisme anglais et aux lumières écossaises » à paraître dans un ouvrage collectif dirigé par Gérard Lardin et Jean Mondot.
[3]
W. Ritzel, « Lessings Denkformen », in
Kantstudien, 57, 1965, p. 155-166 ; W. Wundt, « Lessing und die kritische Methode »,
in W. Wundt,
Essays, 2
e éd., 1906, Leipzig, Engelmann Verlag, p. 417-440.
[4]
Ein Texte über die Texte, d.i. Gerippe einer Predigt zu St. Katharinen in Hamburg, von dem Hauptpastor Goeze nicht gehalten, éd. Rilla, VIII, p. 451-452.