2003
Les études philosophiques
Pensées sur les frères de Herrnhut
Charlotte Coulombeau
Université Blaise-Pascal - Clermont-Ferrand II.
Présentation : Ce texte est le premier écrit théorique important de Lessing, puisque qu’il fut écrit aux alentours de 1750. Dans une perspective polémique à l’encontre des théologiens dogmatiques, Lessing y défend la communauté des frères de Herrnhut fondée par le comte de Zinzendorf, de plus en plus accusée d’hérésies pour développer un luthéranisme mystique, très teinté de piétisme1. Mais cette défense n’apparaît bientôt plus que comme le prétexte à un double exposé de l’histoire de la philosophie et de celle de la religion, alors strictement mises en parallèle dans un même mouvement de décadence, de leur légitimité pratique à leur décadence théorique.
« Je vous prie et vous conjure de souffrir qu’ici soit enfin raffermie la justice, malmenée et exposée à tant d’injures. »
Cicéron, Pro Publio Quinto.
Les victoires, à la guerre, font la décision : mais elles constituent des preuves très ambiguës de la bonne cause : ou plutôt, elles n’en constituent aucune.
Les disputations
[2] érudites sont, aussi bien que les petits bichons
[3] sont une sorte de chiens, une sorte de guerre. Qu’importe qu’on dispute
[4] pour un royaume ou une opinion ; que la dispute
[5] coûte du sang ou de l’encre ? C’est assez, on dispute
[6].
Et donc, ici aussi, ce n’est que rarement que celui qui finit par avoir gain de cause et celui qui devrait avoir gain de cause ne font qu’une seule et même personne.
Des milliers de petites circonstances peuvent faire pencher la victoire tantôt de ce côté, tantôt de l’autre. Combien devraient être biffés de la liste des héros si l’action de telles circonstances infimes, c’est-à-dire la fortune, voulait retirer la part qu’elle prend à leurs faits admirables ?
Faites naître tel ou tel grand érudit dans un autre siècle, ôtez-lui tel ou tel moyen de se signaler, donnez-lui d’autres adversaires, transposez-le dans une autre contrée : et je doute qu’il reste celui pour lequel on le tient à présent. Ne le reste-t-il pas : c’est que c’est la fortune qui l’a fait grand.
Une victoire remportée sur des ennemis qui ne peuvent ou ne veulent se défendre, qui se laissent capturer ou assassiner sans opposition, qui, lorsqu’ils mènent une riposte, tombent à terre d’un épuisement dû aux coups qu’ils ont eux-mêmes portés ; comment qualifier une telle victoire ? On peut la qualifier de ce qu’on voudra ; tout ce que je sais est qu’elle n’est pas une victoire ; hormis peut-être auprès de ceux qui, lorsqu’ils sont censés vaincre, doivent vaincre sans combattre
[7].
Il y a, chez les érudits aussi, de telles victoires. Et je devrais me tromper fort, si les victoires que nos théologiens
[8] ont cru avoir remportées jusqu’ici sur les frères de Herrnhut n’étaient de cette sorte.
L’idée m’est venue de coucher par écrit les pensées que m’inspirent ces gens. Je le sais, elles sont superflues ; mais pas plus superflues que leur objet, qui sert au moins de mannequin de paille sur lequel un brave et courageux théologien
[9] peut apprendre à mettre en pratique ses bottes d’escrimeur. L’ordre que je vais suivre est l’ordre cher aux paresseux
[10]. On écrit comme on pense : ce que l’on a omis à l’endroit approprié, on le rattrape à l’occasion, ce que l’on dit deux fois par inadvertance, on prie le lecteur de n’en pas tenir compte la seconde fois.
Je vais sembler aller chercher là bien loin ; seulement, avant qu’on y prenne garde, je suis au fait.
L’homme fut créé pour l’agir, non le ratiociner. Mais précisément parce qu’il ne fut pas créé pour cela, il s’adonne davantage au second qu’au premier. Sa malignité entreprend toujours ce qu’il ne doit pas, et sa témérité ce qu’il ne peut pas. Lui, l’homme, devrait se laisser imposer des limites ?
Heureux temps, que ceux où le plus vertueux était le plus érudit ! que ceux où toute sagesse consistait en de courtes règles de vie !
Ils étaient trop heureux pour avoir pu durer longtemps. Les élèves des sept Sages crurent fort tôt voir par-dessus l’épaule de leurs maîtres. Des vérités que chacun peut saisir, mais ne peut mettre en pratique, étaient pour leur curiosité une nourriture trop peu consistante. Le ciel, qui faisait auparavant l’objet de leur admiration, devint le champ de leurs conjectures. Les chiffres leur ouvrirent un labyrinthe de secrets qui leur étaient d’autant plus agréables qu’ils avaient moins de parenté avec la vertu.
Le plus sage parmi les hommes, d’après une sentence de l’oracle, dans laquelle il ne fut rien moins qu’égal à lui-même
[11], s’efforçait de ramener le désir d’apprendre de cette envolée téméraire. « Mortels insensés, ce qui est au-dessus de vous n’est pas pour vous ! Tournez le regard en vous-mêmes ! C’est en vous que sont les profondeurs insondées dans lesquelles vous pouvez vous perdre avec profit. Ici, examinez les recoins les plus secrets
[12]. Ici, apprenez les forces et les faiblesses, les passages dérobés et l’éclat manifeste de vos passions ! Ici, érigez le royaume où vous êtes sujet et roi ! Ici, comprenez et maîtrisez la seule chose que vous devez maîtriser et comprendre : vous-mêmes. »
Ainsi exhortait Socrate, ou bien plutôt Dieu à travers Socrate.
« Comment ?, cria le sophiste. Blasphémateur de nos dieux ! Corrupteur du peuple ! Peste de la jeunesse ! Ennemi de la patrie ! Persécuteur de la sagesse ! Envieux de notre autorité ! À quoi visent tes doctrines exaltées
[13] ? À nous ravir les élèves ? Nous fermer la chaire professorale ? Nous abandonner au mépris et à la pauvreté ? »
Toutefois que peut contre un sage la malignité ? Peut-elle le contraindre à changer sa pensée ? À désavouer la vérité ? Le sage serait digne qu’on verse sur lui des larmes, si elle était aussi puissante. Malignité risible, qui, lorsqu’elle fait son chemin, ne peut rien lui prendre que la vie. Que Socrate fût un prédicateur de la vérité, ses ennemis mêmes devaient en témoigner, et comment eussent-ils pu en témoigner, sinon en le mettant à mort ?
Seuls peu de ses disciples empruntèrent le chemin qu’il avait indiqué. Platon commença à rêver, et Aristote à déduire. Au travers d’une multitude de siècles où tantôt l’un, tantôt l’autre avait le dessus, la philosophie arriva jusqu’à nous. Le premier était devenu divin ; le second, infaillible. Il était temps que Descartes survienne. La vérité parut dans ses mains recevoir une nouvelle figure ; une figure d’autant plus trompeuse qu’elle était étincelante
[14]. Il ouvrit à tous l’entrée du temple auparavant soigneusement gardée par l’autorité de ces deux tyrans. Et c’est là son insigne mérite.
Sur ce, apparurent bientôt deux hommes
[15] qui, en dépit de leur commune rivalité, avaient une même intention. Aux yeux de chacun d’eux la philosophie
[16] avait encore un aspect trop pratique. Il leur fut réservé de la soumettre à l’art de la mesure. Une science dont l’Antiquité avait à peine connu les premiers rudiments les mena à pas assurés jusqu’aux secrets les plus cachés de la nature. Ils semblèrent les avoir pris sur le fait.
Leurs élèves sont ceux qui font à présent honneur à la race mortelle et croient avoir un droit tout particulier au nom de « philosophe »
[17]. Ils sont inépuisables dans la découverte de nouvelles vérités. Dans l’espace le plus resserré ils peuvent, avec peu de chiffres reliés par des signes, tirer au clair des secrets qui eussent requis pour Aristote d’insupportables volumes. Ainsi remplissent-ils la tête, et le c
œur reste vide. Ils mènent l’esprit jusqu’aux cieux les plus lointains, quand cependant l’âme est ravalée par ses passions plus bas que le bétail.
Toutefois mon lecteur va s’impatienter. Il attend tout autre chose que l’histoire de la philosophie
[18] dans une coque de noix. Je dois donc lui dire que j’ai simplement fait ce préambule pour pouvoir montrer par un exemple analogue quel destin avait eu la religion : et cela va m’amener beaucoup plus près de mon but.
J’affirme donc : il en alla de la religion comme de la philosophie
[19].
Qu’on se replace dans les temps les plus anciens. Combien simple, facile et vivante était la religion d’Adam ? Mais pour combien de temps ? Chacun de ses descendants y ajouta de son propre avis quelque chose. L’essentiel fut submergé dans un déluge de propositions arbitraires. Tous étaient devenus infidèles à la vérité, seulement certains moins que d’autres ; les descendants d’Abraham l’étaient le moins. Et c’est pourquoi Dieu les jugea dignes d’une considération particulière. Toutefois, même parmi eux, la multitude des usages dépourvus de signification et choisis par eux-mêmes devint peu à peu si grande que seuls peu conservèrent de Dieu un concept juste, les autres cependant restèrent attachés au mirage extérieur et tinrent Dieu pour un être qui ne pourrait pas vivre s’ils ne lui apportaient sa matinale et vespérale offrande
[20].
Qui pouvait arracher le monde à son obscurité ? Qui pouvait aider la vérité à triompher de la superstition ? Nul mortel. QeqV 3pq mhcanRV
[21].
Le Christ vint donc. Qu’on me permette de ne le considérer ici que comme un instituteur éclairé par Dieu
[22]. Ses intentions étaient-elles autres que de restaurer la religion en sa pureté et la renfermer dans les limites à l’intérieur desquelles elle produit des effets d’autant plus salutaires et universels que ces limites sont étroites ? « Dieu est un esprit que vous devez adorer en esprit. » Sur quel point insistera-t-il davantage que celui-ci ? Et quelle proposition est davantage à même que celle-ci de réunir les religions de toutes sortes ? Mais c’est précisément cette réunion qui aigrissait contre lui les prêtres et les docteurs de la Loi. « Pilate, il blasphème contre notre Dieu ; crucifie-le ! » Et aux prêtres irrités un Pilate avisé ne refuse rien.
Je le dis encore une fois, je ne considère ici le Christ que comme un instituteur éclairé par Dieu. Mais je rejette loin de moi toutes les horribles conclusions que la malignité pourrait en tirer.
Le Ier siècle était assez heureux pour voir des gens cheminer dans la vertu la plus rigoureuse, louer Dieu dans toutes leurs actions, le remercier même pour l’infortune la plus ignominieuse, s’appliquer à l’envi à sceller la vérité de leur sang.
Toutefois, aussitôt qu’on fut las de les persécuter, aussitôt les chrétiens devinrent las d’être vertueux. Ils l’emportèrent peu à peu et crurent qu’ils n’étaient maintenant rien moins que liés à leur première et sainte manière de vivre. Ils furent semblables au vainqueur qui se soumet des peuples par certaines maximes séduisantes ; mais qui, dès qu’ils se sont soumis à lui, abandonne ces maximes à son propre détriment.
L’épée ne sert qu’en guerre, et en paix n’est portée qu’en guise d’ornement. En guerre on veille seulement à ce qu’elle soit tranchante ; en paix on l’enjolive, et lui donne par l’or et les pierreries une fausse valeur
[23].
Aussi longtemps que l’Église fut en guerre, elle fut attentive à donner, par une vie irréprochable et admirable, à sa religion ce tranchant auquel peu d’ennemis sont capables de résister. Aussitôt qu’elle obtient la paix, aussitôt elle tomba jusqu’à parer sa religion, arranger ses dogmes dans un certain ordre et soutenir la vérité divine par des preuves humaines.
Dans ces efforts elle fut aussi heureuse qu’on pouvait seulement le souhaiter. Rome, qui auparavant laissa leurs dieux ancestraux à tous les peuples vaincus, qui en fit même ses propres dieux et s’éleva par cet astucieux procédé plus haut qu’elle n’eût pu le faire de par sa propre puissance, Rome devint tout à coup l’exécrable tyran des consciences
[24]. Et ceci, autant que je puis le comprendre, fut la cause la plus élevée qui fit que, d’un empereur à l’autre, l’Empire romain tomba toujours davantage. Pourtant cette considération n’appartient pas à mon dessein. Je voulais seulement espérer mener pas à pas mon lecteur à travers tous les siècles et lui montrer comment le christianisme pratiquant a décliné de jour en jour, quand cependant le christianisme contemplatif
[25] s’éleva par des chimères fantastiques et des extensions humaines à une hauteur à laquelle la superstition n’avait encore jamais amené une religion. Tout dépendait d’un seul
[26] qui, plus souvent il s’égarait, plus sûrement il pouvait s’égarer.
On connaît ceux qui en ces temps indignes se remirent les premiers à vouloir voir avec leurs propres yeux
[27]. L’entendement humain se laisse certes imposer un joug ; mais dès qu’on le lui fait trop sentir, aussitôt il le secoue. Huss
[28] et quelques autres, qui ne mirent en doute l’autorité du vicaire du Christ que sur tel ou tel point, furent les précurseurs certains d’hommes qui, plus volontiers, l’auraient tout entière jetée par-dessus bord.
Ils vinrent. Quel destin hostile devait désunir sur des mots, sur un rien deux hommes
[29] qui eussent été les plus aptes à rétablir la religion dans la splendeur qui lui est propre ; s’ils avaient travaillé en unissant leurs forces ? Hommes bienheureux, les descendants ingrats voient à votre lumière, et vous méprisent. Vous fûtes de ceux qui assurèrent les couronnes chancelantes sur la tête des rois, et l’on se rit de vous comme des esprits les plus mesquins, les plus intéressés.
Pourtant la vérité ne doit pas souffrir de mon éloge
[30]. Comment se fit-il que la vertu et la sainteté gagnassent néanmoins si peu aux perfectionnements dont vous fûtes l’origine ? Que sert de croire droitement, si l’on vit sans droiture ? Quel bonheur, si vous nous aviez laissé des successeurs aussi pieux qu’érudits ! La superstition tomba. Mais cela même par quoi vous la renversâtes, la raison, si difficile à maintenir en sa sphère, la raison vous précipita dans une autre impasse, qui certes était moins éloignée de la vérité, d’autant plus toutefois de l’exercice des devoirs d’un chrétien.
Et maintenant, puisque nos temps sont – dois-je dire si heureux ? ou si malheureux ? que l’on a fait une combinaison si insigne de théologie
[31] et de philosophie
[32], dans laquelle on a peine et difficulté à distinguer l’une de l’autre, dans laquelle l’une affaiblit l’autre en ce que la dernière prétend contraindre la foi par des preuves, et la première soutenir les preuves par la foi
[33] ; à présent, dis-je, par cette façon d’enseigner le christianisme à l’envers, un vrai chrétien est devenu bien plus rare que dans les temps obscurs. Nous sommes, selon la connaissance, des anges ; selon la manière de vivre, des démons
[34].
Je veux laisser au lecteur le soin de débusquer plus de similitudes entre les destins respectifs de la religion et de la philosophie. Il trouvera généralement que les hommes n’ont toujours voulu dans l’une comme dans l’autre que ratiociner, jamais agir.
Maintenant il s’agit d’appliquer cette considération aux frères de Herrnhut. Cela sera aisé. Mais il me faut auparavant faire un petit saut en arrière en direction de la philosophie.
Qu’on s’imagine que surgisse en notre temps un homme qui puisse, de la hauteur de ses sentiments, jeter des regards méprisants vers les activités les plus importantes de nos érudits, qui sache découvrir avec une force socratique les côtés ridicules de nos philosophes
[35] tant célébrés, et ose s’exclamer, d’un ton confiant :
Ah ! Votre science n’est encore que l’enfance de la sagesse,
Le passe-temps des habiles hommes, un réconfort du fier aveuglement !
À supposer que toutes ses exhortations et ses enseignements ne tendissent qu’à cela seul qui peut nous ménager une vie heureuse, à la vertu ; il nous enseignerait à nous passer de la richesse, à la fuir même. Il nous enseignerait à être inexorable envers nous-mêmes, indulgent envers les autres. Il nous enseignerait à tenir en haute estime le mérite, quand bien même il est accablé d’infortune et d’infamie, et à le défendre contre la puissance de la stupidité. Il nous enseignerait à ne pas seulement croire en Dieu mais, ce qui est le principal, à l’aimer
[36]. Il nous enseignerait enfin à nous présenter face à face et sans crainte à la mort, et à prouver, par une sortie délibérée de la scène de ce monde, la conviction dans laquelle nous sommes que la sagesse ne nous intimerait pas d’ôter le masque si nous n’avions achevé notre rôle
[37]. Qu’on s’imagine en outre que cet homme ne possède rien de toute la connaissance qui est d’autant moins utile qu’elle est plus ostentatoire. Il ne serait versé ni dans les récits historiques, ni dans les langues. Il ne connaîtrait les beautés et les merveilles de la nature qu’autant qu’elles sont les plus sûres preuves de leur grand Créateur. Il aurait laissé en friche tout ce dont, certes avec peu d’honneur auprès des sots, toutefois d’autant plus de satisfaction pour sa propre part, il peut dire : – Je ne le sais pas, je ne peux le comprendre. Nonobstant cet homme prétendrait au titre de philosophe
[38]. Nonobstant il serait assez courageux pour le contester aussi aux personnages à qui les charges officielles ont donné droit à cette éblouissante épithète. Si seulement il allait même jusqu’à faire, en arrachant, dans toutes les sociétés, le masque de la fausse sagesse, que leurs amphithéâtres fussent, je ne dis pas vides, mais toutefois moins pleins ; je vous prie, mon ami, qu’entreprendront avec cet homme nos philosophes
[39] ? Il faut ne connaître aucun philosophe
[40], si on le croit capable de se dédire.
Ah, murmurerait un fier algébriste, vous, mon ami, un philosophe
[41] ? Voyons un peu. Vous vous entendez pourtant bien à cuber un ovoïde
[42] ? Ou bien non – – Pouvez-vous opérer la différenciation
[43] d’une grandeur exponentielle ? C’est une vétille ; par la suite nous allons exercer nos forces sur de plus grands objets. Vous hochez la tête ? Non ? Maintenant nous y sommes. Je parierai presque que vous ne savez pas même ce qu’est une grandeur irrationnelle ? Et vous prétendez au titre de philosophe
[44] ? Ô témérité ! Ô temps ! Ô barbarie !
Ah ah ! l’interrompt l’astronome, je devrai donc bien moi aussi m’attendre à une mauvaise réponse de votre part ? Car si, comme je l’entends, vous ne possédez pas même les premiers fondements de l’algèbre, il faudrait, si vous aviez une théorie de la lune meilleure que la mienne, que Dieu vous l’eût inspirée directement. Voyons ce que vous en savez. Vous vous taisez ? Vous riez même ?
Place ! Un couple de métaphysiciens s’approche, pour rompre pareillement une lance avec mon héros. Alors, crie l’un, vous croyez pourtant bien aux monades ? Oui. Vous rejetez pourtant bien les monades ?, l’interpelle le second. Oui. Quoi ? Vous y croyez, et n’y croyez pas non plus ? Excellent
[45] !
En vain procéderait-il comme ce garçon de ferme à qui son curé demandait : connais-tu le septième commandement ? Au lieu de répondre, il prit son chapeau, le posa sur la pointe d’un doigt, l’y fit virevolter avec beaucoup d’art, et ajouta : Monsieur le curé, savez-vous cela ? Pourtant je veux parler plus sérieusement. En vain, dis-je, soumettrait-il à ses détracteurs d’autres questions importantes. C’est même en pure perte qu’il prouverait que ses questions ont pour elles plus que les leurs. Pouvez-vous, dirait-il par exemple au premier, mesurer votre orgueil hyperbolique ? Et à l’autre : êtes-vous moins inconstant que la lune ? Et au troisième : Ne peut-on pas exercer son entendement à quelque chose de mieux que des objets impénétrables ? Vous êtes un exalté
[46] !, crieraient-ils à l’unisson. Un fou échappé de l’asile d’aliénés ! Toutefois l’on aura sans doute soin que vous repreniez votre place.
Dieu soit loué qu’un si téméraire ami des profanes ne soit pas encore survenu, et ne se plaise à survenir en notre temps : car les Messieurs qui ont tant à faire avec la réalité des choses prendront sans doute soin que la figure que j’ai forgée
[47] ne devienne jamais réalité.
Qu’en irait-il cependant, si un tel destin avait frappé nos théologiens
[48] ? Pourtant je veux m’expliquer sans ambages. Je crois que ce qu’un homme tel que celui que j’ai ici dépeint serait pour les philosophes
[49], les frères de Herrnhut le sont dès maintenant pour les théologiens
[50]. Voit-on bien où je veux en venir ?
Une seule question à laquelle, si l’on a la moindre équité, on ne pourra plus jamais répondre par l’affirmative, montrera distinctement que ma comparaison n’est pas sans fondement. Les frères de Herrnhut, ou leur chef de file, le comte de Z...
[51], ont-ils jamais eu l’intention de modifier la théorie de notre christianisme ? A-t-il jamais dit que mes contemporains font erreur dans telle ou telle doctrine ? Vous comprenez ce point de travers ? Ici vous devez me laisser vous indiquer le droit chemin ? Si nos théologiens
[52] veulent être honnêtes, ils reconnaîtront qu’il ne s’est jamais élevé à la prétention d’être un réformateur religieux. Ne leur a-t-il pas, plus d’une fois, donné les assurances les plus claires que ses doctrines étaient en tout point conformes à la Confession d’Augsbourg ? C’est bon, répondront-ils ; seulement pourquoi affirme-t-il dans ses propres écrits des choses qui contredisent manifestement ces assurances ? Ne l’avons-nous pas convaincu des erreurs les plus abominables ? Qu’on me permette de différer un peu ma réponse sur ce point. Il suffit que nous ayons sa confession ; il ne désire rien changer aux doctrines de notre Église. Que veut-il donc ? – –
[53]
[1]
Sur la communauté des frères de Herrnhut et le comte de Zinzendorf, cf. notre article dans ce même numéro, note 2, p. 174.
[2]
Streitigkeiten.
[3]
Zuzus : nous n’avons trouvé dans aucun dictionnaire consulté ce terme qui désigne bien évidemment une race de chiens. S’agit-il d’une transcription d’un terme étranger, que le dictionnaire de Grimm ne répertorie pas ? Les dictionnaires modernes spécialisés dans les termes relatifs aux sciences naturelles n’ayant pas fourni plus d’aide, nous retenons provisoirement le terme de « bichon » qui désigne un petit chien d’appartement précisément très à la mode au XVIII
e siècle, quoique en ayant conscience qu’il ne s’agit sans doute pas là de l’exacte traduction. On peut alors faire une dernière hypothèse, et voir dans le terme
Zuzus la possible transcription de « chouchous », diminutif affectueux par lequel les dames de la bonne société française, souveraine en matière de modes traversant l’Europe, pouvaient désigner leur animal favori. Autre nuance du terme « bichon » qui peut contribuer à le retenir : ces petits chiens d’appartement n’ont-ils pas un caractère de préciosité qui, par transposition, pourrait aussi valoir pour marquer une certaine édulcoration ou caractère artificiel des « disputations érudites » par rapport à la « guerre » dont ils sont censément une « sorte », comme les « bichons » sont aussi une « sorte de chiens » ? Mais à vrai dire rien ne l’atteste directement.
[6]
Le thème du conflit (ici rendu par le sème
Streit- sous toutes ses déclinaisons, plus loin par
Kampf, combat, enfin par le thème de la
victoire, Sieg, du défi ( « rompre une lance » ) ou encore le terme d’
adversaire, Gegner, guerre, Krieg, en une acception plus pleinement métaphorique, est très souvent utilisé par Lessing pour désigner la relation de l’individu à la vérité, de façon très significative puisque la recherche de vérité se conçoit en effet pour lui à maints titres d’abord sous les auspices de la
polémique : cf. notamment sur ce point la préface de
Wie die Alten den Tod gebildet (1769 ; traduit par J. Bialostocka avec des extraits du
Laocoon, Hermann, 1964 : « J’avoue cependant que je trouve un peu excessive l’aversion du public actuel contre tout ce qui s’appelle polémique ou paraît l’être. On semble oublier combien de questions importantes n’ont pu être éclaircies que grâce aux contradicteurs, et que les hommes ne seraient d’accord sur quoi que ce fût s’ils ne s’étaient querellés sur rien. “Querelle”, c’est en effet le terme de bienséance pour stigmatiser toute discussion (...). Mais, dit-on encore, la vérité n’y gagne guère. Guère ? Supposons qu’aucune controverse n’ait jamais établi la vérité ; la vérité aurait pourtant chaque fois gagné quelque chose. La controverse a nourri l’esprit critique, elle a mis en question le préjugé et l’autorité ; bref, elle a empêché la contre-vérité avantageusement présentée d’usurper la place de la vérité. » La métaphore du combat
(Kampf), voire de la guerre (
Krieg, guerre de siège ou d’assaut), est alors omniprésente : cf. par exemple
Antigoeze, 2, épigraphe (Aufbau, Bd. 8, p. 210) ;
Antigoeze, 8, où Lessing s’attarde
expressis verbis sur son « art de combattre », mis en cause par Goeze précisément dans le cadre de la polémique qui les oppose (Aufbau, Bd 8, p. 379-381) ;
Von dem Zwecke Jesu und seiner Jünger, noch ein Fragment des Wolfenbüttelschen Ungenannten, Vorrede des Herausgebers (Aufbau, Bd. 8, p. 254 sq., 257 notamment) ;
Axiomata, Aufbau, Bd. 8, p. 164-165
; Rettung des Hier. Cardanus, Aufbau, Bd. 7, p. 214-215.
[8]
Theologen. On trouve plus loin le terme spécifiquement germanique
Gottesgelehrte, qui joue sur le sème de l’érudition (
Gelehrte : érudit, docte) présent au début du texte, et qu’on pourrait alors traduire par « docteur en religion » plutôt que par « théologien » pour garder le dualisme terminologique du texte allemand. La dualité de ces termes fait-elle écho à celle de
Philosoph/Weltweise (cf.
infra, note 4, p. 153 ; note 3, p. 158 ; note 3, p. 180) ? La nuance et sa signification semblent pourtant être beaucoup plus ténues et difficiles à assigner : telle est alors la raison pour laquelle nous choisissons, somme toute, de garder le même terme français de
théologien pour les deux occurrences, afin de ne pas risquer de surdéterminer dans la traduction une dualité terminologique qui tient peut-être seulement de la part de Lessing à l’intention d’éviter de trop fréquentes répétitions. En effet, si le terme
Theolog, repris de l’étranger comme
Philosoph, semble impliquer la nuance relative au théorique
(-logos) qu’on verra caractéristique de l’emploi de ce dernier terme par opposition à
Weltweise (cf. note 4, p. 153), c’est aussi le cas du terme
Gottes-gelehrte. À la vérité, la différenciation de ces deux termes ne semble donc pas pouvoir s’effectuer selon celle du théorique et du pratique qui gouverne la dualité de la
Philosophie et de la
Weltweisheit dans l’emploi qu’en fait Lessing, ce que paraissent d’ailleurs confirmer leurs occurrences respectives, que nous ne parvenons pas à départager selon un critère véritablement net (quoiqu’on constate, surtout vers la fin du texte, que le terme
Theolog est privilégié dans l’expression « nos théologiens », celui de
Gottesgelehrte dans l’expression « les théologiens » en général. Y a-t-il là alors un certain décalque du fonctionnement de
Weltweise et
Philosoph, qui, lui aussi, apparaît de façon privilégiée dans l’expression « nos philosophes »
(Philosophen), qui désignent aussi les philosophes
du temps, ceux qui s’autoproclament tels, mais sans en avoir la vraie légitimité aux yeux de Lessing ? (Cf. note 3, p. 158).S’il est une opposition du théorique et du pratique dans le domaine non plus de la philosophie mais de la religion, ce serait bien plus justement celle de la
Religion (terme très peu présent dans le texte) face à la
Theologie ou
Gottesgelahrtheit, toutes deux tournées vers l’intellection, la réflexion ou le discours sur l’expérience religieuse plus proprement pratique (cf.
Das Testament Johannis, Aufbau, Bd. 8, p. 17-23) – ou bien on peut encore évoquer la distinction faite plus bas (cf. note 2, p. 156) entre « christianisme pratiquant »
(ausübendes Christentum) et « contemplatif »
(beschauend).
[9]
Gottesgelehrte.
[10]
Indication méthodologique cruciale : Lessing se sait et se revendique penseur asystématique. Mais « l’ordre des paresseux » est loin d’être purement négatif, il n’est dés-ordre qu’au sens bergsonien, car il reste au contraire précisément un
ordre dans la mesure où il suit dans l’écriture
l’ordre même de la pensée, en son jaillissement premier. Or dans celle-ci, même débridée, rêveuse, nonchalante, l’on suit toujours, au cours d’une réflexion même débridée, ce que l’on appellera le « fil de ses pensées » : même si ce fil est sinueux, méandreux, il correspond pourtant à l’ordre d’engendrement réciproque des pensées, et en ce sens ne peut être désordonné qu’en apparence. Le principe méthodologique consistant à calquer l’
ordo scribendi sur cet
ordo cogitandi ou
inveniendi est alors des plus significatifs dans la perspective du rapport de communication entre auteur et lecteur : car c’est bien le lecteur qu’on cherche par là à projeter dans la logique même de la pensée en train de se faire, à rendre par là acteur d’une pensée elle-même en acte. On retrouve alors le principe d’une pratique de communication indirecte, plus tard chère à Kierkegaard ou Nietzsche – donc là encore le désordre et la paresse apparents des pensées, fragmentaires, métaphoriques avant d’être conceptuelles, n’est que le signe et le masque d’une ambition méthodologique capitale.
[11]
Socrate, désigné (selon Lessing) à bon droit tel par l’oracle de Delphes, dont Lessing raille alors de façon détournée l’habituelle absurdité.
[12]
On remarquera que le « secret » change alors de signe, puisque plus haut il se voyait invoqué négativement en tant qu’il concernait les « labyrinthes » (auxquels font ici écho les « profondeurs insondées ») des « chiffres » : le
secret et le
labyrinthique n’ont donc rien de négatif en soi pour Lessing, tant qu’on sait les appliquer au seul objet qui les rend vraiment dignes : l’âme humaine, que Lessing pense comme profondeur et repli, et qui fait alors l’objet d’une connaissance pratique et non d’une ratiocination théorique. Le secret et le labyrinthique doivent donc résulter de la structure abyssale de l’objet même, et non dans une attitude artificielle de la pensée cherchant quasi délibérément l’obscur et le complexe.
[13]
Schwärmerisch. Dans le texte
Sur un problème qui vient à temps, nous traduisons le sème
Schwärm- par celui de
fanatisme, pour les raisons que nous exposons dans la note 2, page 167 de ce second texte. Mais le sens le plus immédiat de ce terme, résidant dans l’idée d’exaltation, souvent visionnaire ou mystique, peut être ici préservé dans la mesure où il n’y est nullement surdéterminé comme ce sera au contraire le cas dans le texte suivant.
[14]
L’appréciation de Descartes par Lessing est donc fondamentalement ambiguë : loué pour avoir introduit en philosophie le
cogito, le sujet, qui fait en quelque manière fond sur l’exigence socratique d’un retour à soi-même, énoncé dans les paragraphes précédents (en ce sens il s’agit là d’une vérité « étincelante »), n’est-ce pas pour avoir conçu cette vérité première du
cogito finalement seulement dans la perspective de la fondation de la
science et du
savoir visant à nous rendre « maîtres et possesseurs de la nature », et non plus de nous-mêmes comme le réclamait plus haut Lessing, que cet éloge se voit alors immédiatement relativisé par l’affirmation complémentaire de cette vérité comme « trompeuse » ? Ce serait alors, dans l’esprit de Lessing, bien plutôt Descartes que ses deux successeurs évoqués dans le paragraphe suivant qui serait à l’origine de la conception d’une philosophie indûment contaminée par l’esprit de la
mécanique comme science (voir note suivante).
[15]
Sans doute Newton et Leibniz, comme le suggère une note de l’édition allemande
Aufbau. Lessing les rapproche par leur commune appréhension de la mécanique (cette « science dont l’Antiquité avait à peine connu les premiers rudiments »), et la liaison qu’ils lui donnent à la philosophie. Mais on remarquera à quel point Lessing est alors injustement sévère avec Leibniz, à qui il est si faux de reprocher d’avoir pensé que « la philosophie avait un aspect trop pratique ». On sait d’ailleurs à quel point Lessing reviendra sur ce jugement de jeunesse porté sur son illustre prédécesseur, pour en faire plus tard le modèle même du philosophe : cf. sur ce dernier point notamment la dernière page de
Sur un problème qui vient à temps ; ou encore
Leibniz von den ewigen Strafen, Aufbau, Bd. 7, p. 454, p. 488 ;
Des Andreas Wissowatius Einwürfe wider die Dreieinigkeit, Aufbau, Bd. 7, p. 527 ; lettre à Mendelssohn, 1
er mai 1774, Lachmann-Muncker, Bd. XVIII, p. 110.
[17]
Weltweisen. Sur la dualité des termes
Philosoph/Weltweise, cf. la note 3, page 180 de notre article dans ce même numéro, ainsi que la note 3, page 158 de la présente traduction. Cette dualité de termes recouvre en fait l’opposition cruciale dans la conception possible de la philosophie, comme
science théorique ou
sagesse (Weisheit) pratique. Si nous choisissons de conserver l’unique terme français de « philosophe » pour ces deux termes allemands, c’est alors d’une part parce que le terme de
sagesse, qui aurait éventuellement pu être utilisé, semble pourtant devoir être réservé, quant à lui, aux occurrences significatives de
Weisheit, également présent dans le texte, et d’autre part car le terme
Weltweisheit est à la vérité très couramment utilisé dans l’allemand du XVIII
e siècle pour désigner tout simplement ce que nous entendons par « philosophie » (cf. la n. 3, p. 180 de notre article). Si le lecteur du texte français, contrairement à celui du texte allemand, sera alors certes confronté à l’inconvénient ne pas différencier à la lecture immédiate les occurrences de chacun de ces deux termes, puisqu’il se voit proposer l’unique terme de « philosophe », la note 3, page 158 présente cependant un critère qui nous semble permettre de les différencier de manière sûre à l’aide d’une opération d’interprétation assez simple :
Weltweisen désignant finalement les
vrais, et
Philosophen les
faux philosophes (« nos philosophes », ceux du temps, qui se veulent ou se prétendent tels, sans cependant en avoir la vraie légitimité aux yeux de Lessing).
[19]
Weltweisheit. Philosophie et religion sont pensées en parallèle dans leur destination légitime (pratique) et le mouvement de leur décadence : mais on remarquera alors que si, par la suite, Lessing s’élève violemment contre la confusion de la philosophie et de la théologie (par exemple à l’
œuvre dans la néologie et l’orthodoxie dogmatique de son temps), il faut bien voir que c’est seulement en tant que philosophie et religion sont déjà tombées dans leur forme décadente et théorique – respectivement devenues « Philosophie » au lieu de
« Weltweisheit », science au lieu de sagesse,
théologie au lieu de
religion.
[20]
Ce passage nous semble pouvoir être rapproché des thèses de
L’Éducation du genre humain, comme il en va d’ailleurs de même, dans le paragraphe suivant, du rôle dévolu au Christ. Faut-il alors conclure à une continuité de la pensée religieuse de Lessing, de 1750 à 1778 ? Même si cette conclusion serait certes trop rapide sur la seule base de ces deux indications, il convient cependant semble-t-il, à tout le moins, de prendre acte de l’inscription de ce dernier texte, si souvent considéré dans un grandiose isolement, dans tout un mouvement de pensée qui le sous-tend et le prépare dès les plus jeunes années de réflexion de Lessing.
[21]
Deus ex machina : le Christ.
[22]
Cette conception du Christ comme « instituteur », « docteur » plus que « Fils de Dieu » est, là encore, tout à fait conforme à la perspective de l’ « éducation » du genre humain (cf.
Erziehung des Menschengeschlechts, § 58-60, Aufbau, Bd. 8, p. 605-606).
[23]
Cf. notre traduction de
Sur un problème qui vient à temps, n. 1, p. 164 (on y retrouve en effet cette même métaphore de l’épée dans une variante très proche).
[24]
Lessing relativisera cependant cette idée dans l’écrit de 1763-1764,
Von der Art und Weise der Fortpflanzung und Ausbreitung der christlichen Religion (Aufbau, Bd. 7, p. 282-304), en tant que, dans la section VI, il cherche en effet à établir que l’ampleur des persécutions romaines contre la chrétienté a été de bien moins grande ampleur que ce que l’histoire en a retenu.
[25]
On a ici à nouveau, on ne peut plus nettement, l’affirmation du clivage entre théorique et pratique, tel qu’il s’exprime cette fois dans la religion.
[27]
Lessing revient souvent, par exemple dans
Berengarius Turonensis, sur cette caractérisation très positive de l’esprit hérétique :
Berengarius Turonensis, Aufbau, Bd. 7, p. 315.
[28]
Jan Huss, le réformateur pragois, fut brûlé en 1415 après avoir été déclaré hérétique par le concile de Constance pour avoir soutenu des thèses proches de celles de l’Anglais Wyclif (1328-1384) ; mort en paix, ce dernier est cependant déclaré hérétique en même temps que Huss lors de ce même concile concernant l’organisation de l’Église : dans le
De Ecclesia, traité au titre identique d’ailleurs à un ouvrage de ce même Wycliff, il soutient en effet que l’Église n’est rien d’autre que la réunion des prédestinés, tout en s’élevant violemment contre le pape prévaricateur, les cardinaux et les prêtres rendus indignes par la pratique des indulgences, et par là même, quant à eux, exclus de cette Église.
[29]
Luther et très probablement Calvin.
[30]
Formule absolument caractéristique du rapport à la vérité prôné par Lessing.
[31]
Gottesgelehrtheit.
[33]
Lessing décrit ici très exactement le courant théologique dit « néologue » dans lequel, à son époque, les théologiens orthodoxes cherchaient à établir la vérité des dogmes chrétiens par des démonstrations de raison. L’aversion de Lessing contre une telle « confusion » indigne, sinon insigne, n’a jamais varié et s’est toujours exprimée avec virulence (cf. par exemple notamment la lettre du 2 février 1774 à son frère Karl).
[34]
C’est sans doute alors dans cette phrase que se manifeste au mieux le dualisme des dimensions théorique et pratique, constitutif du texte.
[36]
Thème central, repris bien plus tard dans le
Testament Johannis (Aufbau, Bd. 8, p. 17-23) – ce qui là encore permet de montrer la constance de tout un noyau de pensée lessingien, de 1750 à 1778.
[37]
On remarquera que la métaphore théâtrale du « masque » et du « rôle » lie ici le monde de la dramaturgie à celui de la théologie qui se trouvent être, à l’époque, les horizons les plus essentiels du jeune Lessing. Le thème du masque, lié à celui de la dissimulation ou de la dialectique de l’ésotérique et de l’exotérique, est d’ailleurs très important chez Lessing (on le retrouve du reste ici à peine quelques lignes plus bas, comme « masque de la fausse sagesse ») : cf. sur ce point notre traduction de
Sur un problème qui vient à temps, note 2, p. 168.
[38]
Weltweise. Le contexte montre ici très nettement à quel point la signification de ce terme est déterminée par le sème
weis-, pour apparenter la philosophie à la sagesse.
[39]
Philosophen. Ici, au contraire de ce que nous remarquons dans la note précédente, on note que ce terme n’est bien employé qu’en tant qu’il désigne ceux qui se voilent du « masque de la
fausse sagesse » – et tel est à vrai dire le cas dans tout le texte où
Weltweisen désigne finalement les
vrais, et
Philosophen les
faux philosophes (« nos philosophes », ceux du temps, qui se veulent ou se prétendent tels, sans cependant en avoir la vraie légitimité aux yeux de Lessing).
[42]
L’allemand dit :
Afterkugel (soit, littéralement : « pseudo-sphère »), terme que nous n’avons trouvé répertorié dans aucun dictionnaire, pas plus dans le
Deutsches Wörterbuch de Grimm que dans de modernes dictionnaires scientifiques et techniques. Notre traduction est donc approximative.
[43]
Nous dirions plutôt, dans le langage mathématique d’aujourd’hui :
dérivation, dériver ; cependant le terme
différenciation existe encore dans le même sens et rend, plus exactement, l’allemand
differenzieren.
[44]
Cf.
supra, note 3.
[45]
Cf. le commentaire que nous faisons, dans notre article, de ce savoureux passage.
[46]
Schwärmer ; cf. note 3, p. 152.
[50]
Gottesgelehrte.
[51]
Zinzendorf, bien sûr.
[53]
Manière caractéristique, pour Lessing, de quitter un texte en y laissant le lecteur plongé !