Les études philosophiques
P.U.F.

I.S.B.N.9782130534419
144 pages

p. 161 à 171
doi: 10.3917/leph.032.0161

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n° 65 2003/2

2003 Les études philosophiques

Sur un problème qui vient à temps

Charlotte Coulombeau Université Blaise-Pascal - Clermont-Ferrand II.
Présentation : Ce texte, rédigé en 1776, est écrit en réponse à une question posée par Wieland dans le Teutscher Merkur (janvier 1776)1. Plusieurs réponses anonymes à cette question paraissent entre août et novembre 1776, la dernière étant celle de Herder2 ; le texte de Lessing ne sera en revanche publié qu’en 1795 par son frère Karl3. À l’occasion d’une discussion des rapports de l’enthousiasme et du fanatisme qu’évoque la question posée, c’est aussi pour Lessing le lieu de présenter une vision aboutie de ce qu’est pour lui la philosophie et la fonction du véritable philosophe, alors opposée à ses épigones illégitimes que sont les « têtes philosophiques » ou les « esprits luciens ».
« Les efforts des philosophes flegmatiques et des esprits luciens [4] à l’encontre de ce qu’ils nomment enthousiasme et fanatisme [5] engendrent-ils plus de mauvais que de bon ? Et dans quelles bornes les antiplatoniciens doivent-ils se tenir, pour être utiles [6] ? (Teutscher Merkur).
J’ai préféré dire : « Sur un problème qui vient à temps » plutôt que : « sur un problème du temps » [7]. D’abord, parce que ceci me semble sonner trop français ; et ensuite parce qu’un problème du temps n’est pas toujours un problème qui vient à temps. C’est-à-dire : un problème qui se trouve à présent sur le tapis n’est pas forcément un problème qui soit particulièrement approprié au présent et, précisément maintenant, mûr pour être tranché. J’aimerais toutefois qu’en lisant mon titre on pensât davantage à ceci qu’à cela.
Se trouvait il y a quelque temps dans le Teuscher Merkur un problème, sur lequel on a maintenant déjà tant écrit [8]. Je dois tout de même aussi y réfléchir un peu. Dommage seulement que je ne puisse réfléchir que la plume à la main ! À la vérité, quel dommage ! Je ne pense qu’en vue de ma propre instruction. Mes pensées, à la fin, me satisfont-elles : je déchire le papier. Ne me satisfont-elles pas : je les livre à l’impression [9]. Si je m’en trouve davantage instruit je saurai sûrement faire avec une petite humiliation.
Le problème s’énonce : « Les efforts des philosophes flegmatiques et des esprits luciens à l’encontre de ce qu’ils nomment enthousiasme et fanatisme engendrent-ils plus de mauvais que de bon ? Et dans quelles bornes les antiplatoniciens doivent-ils se tenir, pour être utiles ? »
Un étrange problème ! – à ce qu’il m’en semble au premier aperçu général que j’en prends avec étonnement. Si je savais seulement ce qui a occasionné ce problème et ce à quoi il vise au juste !
Ne sait-on pas du moins qui l’a posé ? Un philosophe flegmatique et un esprit lucien ? Ou un enthousiaste et un fanatique ?
À en juger d’après la tournure, sans nul doute un enthousiaste et un fanatique. Car enthousiasme et fanatisme y apparaissent comme la partie agressée – qui certainement serait aussi méconnue – et à l’encontre de laquelle on serait en danger d’aller trop loin.
Mais que m’importent occasion, intention et instigateur ? Je ne veux certes pas trancher le problème en faveur de ceci ou de cela, eu égard à ceci ou cela : je veux simplement y réfléchir [10].
Mais comment puis-je réfléchir [11] un problème sans l’avoir auparavant percé à jour [12] ? Comment puis-je espérer trouver la solution si je n’ai pas d’idée distincte, complète et précise du problème et de ses éléments ? Donc, point par point, et pr²ton 3pq t²n pr°twn.
Philosophes flegmatiques ? N’est-ce pas là quelque chose comme une épée d’acier ? Certes il y a aussi des épées de bois ; mais c’est à vrai dire seulement pour faire plaisir aux enfants que l’on nomme épée une épée de bois [13].
Tous les hommes flegmatiques ne sont pas philosophes. Mais tous les philosophes, à ce que je pensais, seraient pourtant flegmatiques.
Car un philosophe échauffé ! – Quel objet ! – Une tête philosophique échauffée, cela je le conçois bien. Mais il s’en faut certes de beaucoup qu’une tête philosophique soit un philosophe. Un philosophe possède une tête philosophique comme un soldat le courage. Mais l’un et l’autre ne sont pas les seules qualités qu’ils possèdent respectivement. Le soldat possède beaucoup plus que le courage, et le philosophe encore bien plus que la pénétration naturelle. – Rêverie linguistique [14] !, dira-t-on. – Qui ne commence sa réflexion par une rêverie linguistique n’en vient, pour parler bref, jamais à bout. – Continuons seulement.
Philosophes flegmatiques et esprits luciens – on ne prétend pourtant sans doute pas que ce soit là les mêmes êtres ? Lucien était un persifleur, et le philosophe tient tout persiflage en mépris – les têtes philosophiques, je le sais bien, aimèrent jadis et aimeraient bien encore faire du persiflage la pierre de touche de la vérité. – Mais voilà précisément pourquoi ils n’étaient et ne sont pas non plus des philosophes, mais seulement des têtes philosophiques.
Par conséquent, les philosophes flegmatiques et les esprits luciens sont deux classes d’esprits différentes : le problème est donc également double.
Tantôt on demande : les efforts des philosophes flegmatiques à l’encontre de ce qu’ils nomment enthousiasme et fanatisme engendrent-ils plus de mauvais que de bon ?
Et tantôt : les efforts des esprits luciens à l’encontre de ce qu’ils nomment enthousiasme et fanatisme engendrent-ils plus de mauvais que de bon ?
Il est impossible qu’une seule réponse suffise à cette double question. Car des esprits différents ont nécessairement aussi des manières différentes de procéder. – Et quand les efforts des philosophes flegmatiques engendreraient plus de bon que de mauvais, ou rien que de bon : il se pourrait bien que les efforts des esprits luciens engendrassent plus de mauvais que de bon, ou rien que de mauvais. Ou inversement.
Comment les limites de l’un pourraient-elles alors être aussi les limites de l’autre ?
Je veux parcourir rapidement en éclaireur un peu du chemin de droite, un peu du chemin de gauche, pour voir où ils mènent l’un et l’autre. Est-il vrai que tous deux se rencontrent à nouveau en un même point [15] ? Ce point étant l’enthousiasme et le fanatisme.
Enthousiasme ! Fanatisme ! – Est-ce d’hier que l’on fait mention de ces choses ? Est-ce d’hier que ces choses ont commencé à manifester leurs effets de par le monde ? Et leurs effets – leurs effets heureux ou malheureux – n’auraient pas ouvert depuis longtemps leur essence intime à l’observateur paisible ?
Oh, assurément chacun sait ce que sont l’enthousiasme et le fanatisme ; et le sait si bien que l’esquisse la plus minutieuse, l’image la mieux peinte que je voudrais en présenter ici ne ferait certainement que les rendre plus méconnaissables à la pensée de tout un chacun.
Des éclaircissements au sujet des choses bien connues sont comme des tailles-douces superflues dans les livres. Non seulement elles n’aident pas l’imagination du lecteur ; elles l’entravent ; elles l’égarent [16].
Mais où veux-je donc en venir ? Il n’est certes pas même question dans le problème de ce que sont réellement l’enthousiasme et le fanatisme. Il est certes seulement question de ce que les philosophes flegmatiques et les esprits luciens tiennent pour enthousiasme et fanatisme.
Et que tiennent-ils donc pour cela ? – Ce qui est réellement enthousiasme et fanatisme ? Ou ce qui ne l’est pas ?
Est-ce ce qu’ils sont réellement : nous voilà alors de nouveau dans l’ornière. Est-ce toutefois ce qu’ils ne sont pas – et des milliers de choses qui ne le sont pas peuvent leur sembler enthousiasme et fanatisme : Dieu sait alors sur laquelle de ces milliers de choses il me faut tomber pour rencontrer le sens qu’y a placé celui qui a proposé le problème ! Le problème manque d’une détermination sans laquelle il est susceptible d’une infinité de solutions [17].
Par exemple ces Messieurs, que je ne connais pas et ne souhaite pas connaître, ont tenu la chaleur et la sensibilité de l’expression, l’amour ardent de la vérité, l’attachement à ses propres opinions singulières, la hardiesse de dire ce qu’on pense et comment on le pense, la fraternisation silencieuse avec les esprits sympathisants – ont tenu, dis-je, un ou plusieurs, ou la totalité de ces points pour enthousiasme et fanatisme : eh bien ! tant pis pour eux. – Mais est-ce alors encore une question que de savoir si leurs efforts à l’encontre de ces propriétés méconnues, sur lesquelles reposent la vraie vie philosophique de la tête pensante, engendrent plus de mauvais que de bon ?
Cependant comment peuvent-ils – comment du moins des philosophes flegmatiques peuvent-ils penser de façon si erronée et inepte ? – Des philosophes ! Une telle chose ressemble encore plutôt aux esprits luciens, parce qu’il n’est pas rare que les esprits luciens soient eux-mêmes des enthousiastes, et prennent dans leur enjouement dépourvu de pensée une lubie pour une raison, une bouffonnerie pour une réfutation.
Mais, comme je l’ai dit, des philosophes ! – Des philosophes ne sauraient pas mieux ce que sont l’enthousiasme et le fanatisme ? Des philosophes seraient en danger d’engendrer par leurs efforts contre l’enthousiasme et le fanatisme plus de mauvais que de bon ? Des philosophes ?
Car que fait donc le philosophe contre l’enthousiasme et le fanatisme ? – Contre l’enthousiasme de la présentation [18] il ne se contente pas de ne rien faire ; mais il le cultive bien plutôt de la manière la plus méticuleuse. Il sait trop bien que celui-ci est l’3kmP, la pointe, la fleur de tous les Beaux-Arts et humanités, et que dissuader un poète, un peintre, un musicien de l’enthousiasme n’est autre chose que de lui recommander de rester médiocre sa vie durant. – Mais contre l’enthousiasme de la spéculation ? Que fait-il là contre ? Contre celui dans lequel il se trouve si souvent lui-même ? Il cherche simplement à se garder de ce que cet enthousiasme ne fasse de lui un enthousiaste. Comme le libertin raffiné, qui goûte le vin et vide volontiers son verre entre amis se gardera bien de devenir un ivrogne. Maintenant, ce que le philosophe fait à son propre endroit pour son bien personnel, il ne serait pas autorisé à le faire également à l’endroit d’autrui ? Il cherche, une fois recouvré son flegme, à clarifier pour lui-même en idées distinctes les sensations obscures et vivaces qu’il a eues pendant son accès d’enthousiasme. Et il ne serait pas autorisé à en faire de même avec les sensations obscures d’autrui ? Quel est donc son métier, si ce n’est celui-là ? Rencontre-t-il enfin, le philosophe, le double enthousiasme, c’est-à-dire un enthousiasme de la spéculation qui a en sa puissance l’enthousiasme de la présentation, que fait-il donc ? Il distingue. Il admire l’un, et met l’autre à l’épreuve.
Voilà ce que fait le philosophe contre l’enthousiasme ! Et que fait-il donc contre le fanatisme ? – Car on ne prétend pourtant pas ici, sans doute, que les deux ne fassent qu’un ? On ne prétend pourtant sans doute pas que le fanatisme ne soit que le surnom péjoratif donné à l’enthousiasme lors de la traduction de ce terme [19] ?
Impossible ! Car il y a des enthousiastes qui ne sont pas des fanatiques. Et il y a des fanatiques qui ne sont rien moins que des enthousiastes ; à peine se donnent-ils la peine de la paraître.
Schwärmer (fanatique), Schwärmerei (fanatisme) vient de Schwarm, schwärmen [20] : « essaim », « essaimer », ainsi qu’on en fait en particulier usage à propos des abeilles. Le désir de former un essaim est par conséquent proprement le critère distinctif du fanatique.
Pour quelles raisons le fanatique aime-t-il à former des essaims, quels moyens emploie-t-il à cette fin : voilà ce qui donne les classes de fanatisme.
C’est seulement parce que les fanatiques ayant eu l’intention d’imposer certains concepts religieux, et prétextant avoir, pour parvenir à ce but qui n’est peut-être à nouveau que le moyen d’atteindre un autre but, leurs propres impulsions et révélations divines (qu’ils soient en cela trompeurs ou trompés, trompés par eux-mêmes ou par d’autres) : c’est seulement parce que ces fanatiques, dis-je, constituent malheureusement la classe la plus nombreuse et la plus dangereuse de fanatisme qu’on a nommés fanatiques ces fanatiques kat’CxocPn [21].
Que plus d’un fanatique de cette classe ne veuillent absolument pas être appelé fanatique parce qu’ils ne prétextent aucune impulsion ou révélation divine qui leur serait propre ne fait rien à l’affaire. Tous les fanatiques sont si ingénieux qu’ils savent à chaque époque très exactement quel masque ils doivent adopter [22]. Ce masque était bon quand régnaient la superstition et la tyrannie. Des temps philosophiques requièrent un masque plus philosophique. Mais vous avez beau changer de masque, nous vous reconnaissons tout de même ! Vous êtes tout de même des fanatiques ; – parce que vous voulez former un essaim. Et vous êtes tout de même des fanatiques de cette classe la plus dangereuse ; parce que vous cherchez maintenant à obtenir encore exactement ce pourquoi vous prétextiez jadis avoir vos propres impulsions et révélations divines, le dévouement aveugle, en décriant la froide enquête [23], en la donnant pour inapplicable à certaines choses, et en ne la voulant absolument pas savoir poussée plus loin que vous ne voulez et pouvez la pousser vous-mêmes.
Contre ce fanatisme au sens le plus large, que fait le philosophe ? – Le philosophe ! Car de l’esprit lucien je ne me préoccupe pas non plus ici. Ainsi que les efforts portés par le premier contre l’enthousiasme ne peuvent aller bien loin, parce qu’il est lui-même un enthousiaste : ainsi aussi les efforts portés par ce dernier contre le fanatisme ne peuvent être d’aucune utilité véritable, parce qu’il est lui-même un fanatique. Car lui aussi veut former un essaim. Il veut avoir les rieurs de son côté. Un essaim de rieurs ! – l’essaim le plus ridicule, le plus méprisable de tous.
Arrière, visages grimaçants ! – La question est : Qu’est-ce que le philosophe fait contre le fanatisme ?
Parce que le philosophe n’a jamais l’intention de fonder lui-même un essaim, et ne s’attache pas non plus aisément à un essaim ; parce qu’il voit bien, à ce propos, qu’on ne peut couper court aux visions fanatiques [24] que par le fanatisme : c’est pourquoi contre le fanatisme le philosophe – ne fait absolument rien. À moins qu’on ne veuille, à son sujet, imputer à des efforts portés contre le fanatisme le fait que lorsque le fanatisme a (ou néanmoins prétend avoir) pour fondement l’enthousiasme spéculatif, il s’efforce d’éclaircir et de rendre aussi distincts que possible les concepts qui y sont en jeu [25].
À la vérité tant de visions fanatiques se sont déjà volatilisées de cette manière. Mais le philosophe n’avait pourtant nul égard aux individus pris de fanatisme [26] ; mais il allait simplement son chemin. Sans aller batailler avec les moustiques dont l’essaim se déploie devant lui [27], son simple déplacement, son immobilité même coûte la vie à un nombre non négligeable d’entre eux. Celui-ci est écrasé ; celui-ci est avalé, celui-ci se prend dans ses vêtements ; celui-là se brûle à sa lampe. L’un d’eux se fait-il trop remarquer par son dard appliqué à un endroit sensible – clap ! S’il l’atteint, c’en est fait de lui. S’il ne l’atteint pas – bon voyage, vaste est le monde !
Au fond c’est encore seulement cette influence que les philosophes ont réellement sur tous les événements humains, sans l’avoir voulu. De là vient que l’enthousiaste et le fanatique sont aussi aigris contre lui. Ils pourraient devenir enragés lorsqu’ils voient qu’au bout du compte tout suit ce que le philosophe avait en tête [28], et non ce qui était en la leur.
Car ce qui, même, rend les philosophes un peu indulgents et partisans à l’égard des enthousiastes et des fanatiques est qu’eux, les philosophes, perdraient le plus souvent à ce qu’il n’y eût plus d’enthousiastes ni de fanatiques. – Pas uniquement parce qu’alors serait aussi perdu l’enthousiasme de la présentation, qui est pour eux une source si vive de satisfactions et d’observations ; mais parce que l’enthousiasme de la spéculation aussi est pour eux une mine si riche de trouvailles en idées nouvelles, un sommet si riant pour de plus vastes horizons, et parce qu’ils descendent si volontiers dans cette mine, qu’ils gravissent si volontiers ce sommet [29], même s’ils ne devaient trouver là-haut qu’une fois sur dix les conditions climatiques requises pour que s’ouvrent ces horizons. Et parmi les fanatiques le philosophe voit tant d’hommes courageux dont le fanatisme s’exalte [30] pour les droits de l’humanité et avec lesquels, si l’époque et les circonstances l’y engageaient, il aimerait tout autant s’adonner à l’exaltation fanatique [31] qu’analyser ses idées entre ses quatre murs.
Qui fut un philosophe plus flegmatique que Leibniz ? Et qui se serait, moins volontiers que Leibniz, laissé soustraire les enthousiastes ? Car qui a jamais, mieux que lui précisément, mis à profit de si nombreux enthousiastes ? – Il savait même que, si l’on ne peut rien apprendre d’autre d’un enthousiaste allemand, on doit pourtant le lire à cause de sa langue. Si juste était Leibniz ! – Et qui est cependant plus haï des enthousiastes que, précisément, ce Leibniz ! Où son simple nom les heurte, ils entrent en convulsions ; et parce que Wolff a entrelacé quelques idées leibniziennes, parfois un peu déformées, en un système qui sans nul doute n’aurait pas été celui de Leibniz, le maître doit souffrir éternellement le châtiment à cause de son élève. – Quelques-uns d’entre eux savent à la vérité très bien quelle distance sépare encore l’un de l’autre maître et élève ; mais ils ne veulent pas le savoir. Il est de fait si parfaitement commode de décrier, sous le caractère borné et le manque de goût de l’élève, le coup d’œil perçant du maître qui savait toujours indiquer avec une précision si entière si, et combien chaque représentation mal digérée d’un enthousiaste contenait de vérité, ou non !
« Oh, ce coup d’œil dévastateur, assassin, funeste ! » dit l’enthousiaste. « Voici que l’homme froid fait une misérable petite distinction, et à cause de cette distinction il me faudrait tout abandonner ? Vous voyez à présent à quoi sert de faire des distinctions ! Cela décharge tous les nerfs. Je ne me sens plus du tout comme j’étais. Je l’avais déjà saisie, la vérité ; j’étais entièrement en sa possession [32] : – qui prétend me contester mon propre sentiment ? – Non, vous ne devez pas distinguer, pas analyser ; vous devez laisser ce que je vous dis, non tel que vous pouvez le penser mais tel que je le sens ; comme je prétends rendre certain que vous deviez aussi le sentir s’Il vous donne sa grâce et sa bénédiction. »
Selon ma traduction : – Si Dieu vous donne grâce et bénédiction pour méconnaître, pour fouler aux pieds l’unique bénédiction jamais mise en doute, de laquelle Dieu munit l’homme !
Vraiment, comment dans le port d’Athènes l’honnête homme dont un vieux médecin avait balayé le bel enthousiasme grâce à – je ne sais lequel des deux – une purge ou une poudre d’ellébore [33], pouvait-il répondre autrement que : – Empoisonneur !
Donc c’est ainsi, seulement ainsi, que se comporte le philosophe à l’encontre de l’enthousiasme et du fanatisme. Tout ce qu’il fait là n’est-il pas bon ? Que pourrait-il donc y avoir là-dedans de mauvais ? Et où veut à présent en venir la question : Peut-il y avoir quelque chose de mauvais dans ce qu’il fait ?
 
NOTES
 
[1] Cf. Wieland, Werke, éd. Kurrelmeyer, WeidmannscheVerlagsbuchhandlung, Bd. 21, p. 206. La thématique de l’enthousiasme, chez Wieland, est comme chez Lessing marquée par la découverte de Shaftesbury (Letters on Enthusiasm, 1707, in Characteristics of Men, Manners, Opinions and Time) : c’est après la lecture de Shaftesbury, qui le détourne de l’ascétisme piétiste, que Wieland écrit son premier grand roman, Don Sylvio Rosalva (1768), dont le sous-titre annonce : Victoire de la nature sur l’exaltation mystique (Schwärmerei). Mais J. Schröder (cf. infra, note 2) rappelle également l’influence de Lucien, que l’on voit intervenir à la fois dans la question et la réponse de Lessing. Sur le rapport de Wieland à Lucien, cf. infra, note 1, p. 162.
[2] Herder, Werke, Suphan, Bd. IX, p. 497 sq. : Philosophie und Schwärmerei, zwo Schwestern. Pour un historique plus précis des diverses réponses apportées à cette question du Teutscher Merkur, cf. Jürgen Schröder, G. E. Lessing. Sprache und Drama, Fink, 1972, p. 13. On pourra d’ailleurs, avec le plus grand profit, se rapporter intégralement au premier chapitre de cet ouvrage qui constitue en effet un véritable commentaire de notre texte, dans lequel l’auteur construit une analyse magistrale autour des notions lessingiennes de Wortgrübelei, terme présent dans le texte, et d’einseitiger Dialog (cf. Lessing, Sogenannte Briefe an verschiedenen Gottesgelehrten, Aufbau, Bd. 8, p. 496).
[3] Karl Lessing, G. E. Lessings Leben, deuxième partie, 1795.
[4] Nous créons ce néologisme pour rendre l’allemand lucianisch : rappelant l’esprit du philosophe Lucien, en effet connu pour son esprit railleur et la verve de ses dialogues satiriques. Alliant scepticisme et sophistique, renouvelant les formes littéraires de façon éblouissante tout autant que parfaitement maîtrisée, sa pensée fut pourtant jugée par beaucoup, dans des critiques dont Lessing se fait ici l’écho, n’être en revanche qu’un piètre philosophe se contentant de compiler quelques leçons cyniques avec un vague épicurisme. C’est, on le rappelle, Wieland qui entreprit justement la traduction allemande des Œuvres complètes de Lucien (1788-1789), à laquelle il ajoute une notice Über Lucians Lebensumstände, Charakter und Schriften : cf. Wieland, Werke, Hempel, 1949, 37, 338-387.
[5] Voir plus loin, dans la note 2, page 167, la justification de cette traduction de Schwärmerei. Il semble qu’on en ait d’ailleurs déjà un élément digne de considération dans le Supplément de l’éditeur ajouté par Wieland à sa recension de l’ouvrage de Leonhard Meister, Auszüge aus einer Vorlesung über die Schwärmerei (Bern, 1775). Ce texte de Wieland est lui aussi publié dans le Teutscher Merkur : éd. Kurrelmezer, Weidmannsche Verlagsbuchhandlung, t. 21, p. 194 sq.), qui y définit de façon symptomatique la différence selon lui existante entre Enthusiasmus et Schwärmerei : « Je nomme exaltation Schwärmerei> un échauffement de l’âme par des objets qui ne sont absolument pas dans la nature, ou du moins qui ne sont pas ce pour quoi les tient l’âme enivrée (...). Au mot Schwärmerei, pris en ce sens, correspond assez exactement le mot Fanatizismus. » « Mais il y a aussi un échauffement de l’âme qui n’est pas exaltation ; mais l’effet de la contemplation immédiate du beau et du vrai, du parfait et du divin dans la nature, et de notre fond le plus intime, son miroir ! Un échauffement qui (...) entend et sent ce qui est vraiment beau et bon, est aussi naturel que l’est pour le fer porté au feu le fait de devenir brûlant. À cet état de l’âme je ne sais quel autre nom donner que l’enthousiasme. Car ce dont brûle notre âme est divin ; est (pour parler à la façon humaine) rayon, émanation, attouchement de Dieu ; et cet amour enflammé pour le beau et le bon véritables est tout à fait proprement influence de la divinité ; est (comme le dit Platon) Dieu en nous. » Dans ce texte on a donc non seulement un rapport explicite du terme Schwärmerei, dans sa traduction encore neutre comme exaltation (motivée par le rapport de cette notion à l’illusion), à celui de fanatisme, mais aussi, à partir de cette valorisation de l’enthousiasme aux dépens corrélatifs de la dépréciation de la Schwärmerei comme seulement illusoire (cf. plus loin dans le texte de Wieland : « Le fanatisme est maladie de l’âme, véritable fièvre de l’âme : l’enthousiasme est sa vraie vie ! (...) L’exalté est inspiré comme l’enthousiaste ; seulement celui-ci l’est par un Dieu et celui-là par un fétiche (...). être un exalté n’est pas plus fâcheux que d’avoir une fièvre aiguë ; être un enthousiaste, est ce qu’un mortel peut être de plus aimable, noble, de meilleur »), le contexte le plus général dans lequel s’inscrit la question à laquelle s’attelle la réponse de Lessing, dont la position va justement consister à contester en un second temps cette radicale opposition.
[6] Nous n’avons pour l’heure pu élucider le rapport de cette seconde question à la première, que Lessing considère d’ailleurs exclusivement.
[7] Über eine zeitige Aufgabe, über eine Aufgabe der Zeit. On pourrait alors aussi proposer la traduction « actuel/d’actualité ». Le terme zeitig, à cette époque, peut encore être employé au sens de rechtzeitig, et non pas seulement de vorzeitig : il désigne donc l’opportunité d’un questionnement, le fait qu’il s’agisse ici d’un problème pour lequel l’époque est mûre, par contraste avec des problèmes ne relevant que d’un effet de mode intellectuel, sans rapport profond avec l’esprit de l’époque. Ainsi, dans cette mise en regard des « problèmes posés à temps » et des « problèmes du temps », Lessing est-il proche du sens que Nietzsche donnera à ses Considérations intempestives (Unzeitgemäe Betrachtungen).
[8] Remarque qui tendrait à montrer que Lessing a pris connaissance des autres textes publiés en réponse à la question de Wieland, sans doute même de celle de Herder.
[9] Cf. Abhandlungen über die Fabel, Hanser Verlag, Bd. 5, p. 353 : « À des remarques que l’on fait pendant l’étude et qu’on jette sur le papier seulement par défiance envers sa mémoire ; à des pensées que l’on se contente d’avoir sans leur donner par l’expression la précision nécessaire ; à des essais que l’on risque seulement pour son exercice, – – manque encore vraiment beaucoup pour faire un livre. Ce qui en est en fin de compte advenu en guise de ce dernier – le voici ! ». L’écriture de Lessing semble d’abord être caractérisée par son égocentrisme : on pense par soi-même, et aussi pour soi-même. Cependant on peut aussi se demander si ces déclarations de Lessing sont à prendre au premier degré, et si le fait de penser pour soi-même, pour sa propre instruction n’est pas également compatible avec la volonté de communiquer à autrui du moins le penchant à penser par soi-même – ce à quoi tendrait alors en tous lieux et de façon cette fois strictement organisée son écriture asystématique, destinée à rendre le mouvement même de la pensée telle qu’elle se déroule, se développe. Le présent essai dans sa construction et son écriture nous semble alors être un exemple significatif de cette intention et des procédés afférents.
[10] Nachdenken über + accusatif.
[11] Nachdenken + accusatif.
[12] Durchgedacht. Nous tentons, par cette double référence au champ lexical de la lumière comme corrélat métaphorique de la connaissance et de la pensée, de rendre l’écho des deux termes allemands nach- et durchdenken, qu’il nous a semblé difficilement pouvoir conserver par un biais moins détourné. Sur ce point, Schröder (op. cit., p. 30) note que Lessing entend d’une part suivre (nach-) le chemin ouvert par la question, mais aussi remonter à sa source et ses présupposés, ce que marquerait par contraste le préfixe durch-.
[13] Cf. un passage des Pensées sur les frères de Herrnhut qui reprend la même métaphore : « L’épée ne sert qu’en guerre, et en paix n’est portée qu’en guise d’ornement. En guerre on veille seulement à ce qu’elle soit tranchante ; en paix on l’enjolive, et lui donne par l’or et les pierreries une fausse valeur » (Aufbau Verlag, Bd. 7, p. 190-191).
[14] Wortgrübelei. J. Schröder fait de ce terme l’une des bases de son analyse de la pensée lessingienne en général et de ce texte en particulier, s’appuyant en cela sur la maxime énoncée par Lessing lui-même dans la phrase suivante, pour lui donner toute sa portée. En effet, le « jeu sur les mots » n’est de l’aveu même de Lessing jamais futile ni gratuit : « Même là où je joue le plus avec les mots, je ne joue cependant pas avec des mots vides ; il y a toujours au fondement un sens bon et solide (...) » (LM, XIII, 191, cité par Schröder, p. 101). Cf. encore la 49e Literaturbrief, contre Klopstock : « Je ne soulève contre l’auteur aucune querelle de mots. Car il ne s’agit plus d’une querelle de mots, si l’on peut montrer que le mauvais usage des mots conduit à de réelles erreurs » (LM, VIII, 132). Lessing se désigne alors lui-même à maintes reprises comme ce « rêveur linguistique » qu’est le Wortgrübler : notamment dans le Laocoon (LM, X, 420 : « höchst seltener Grübler ») ou les Briefe, antiquarischen Schriften betreffend, no 47 (LM, X, 391).
[15] La métaphore du chemin est omniprésente et cruciale chez Lessing – qui d’ailleurs l’utilise davantage comme un promeneur (Spaziergänger, à la flânerie folâtre) qu’un randonneur (Wanderer, pressé par le but qu’il sait d’emblée devoir atteindre : cf. l’avant-propos à L’Éducation du genre humain, Aufbau, Bd. 8, p. 590 : « L’auteur s’est placé en haut d’une colline (...). Mais il n’interpelle pas le randonneur pressé qui souhaite seulement atteindre bientôt le gîte, pour le détourner de son sentier. Il n’exige pas que l’horizon qui le transporte doive aussi transporter l’œil de tout autre. » Cf. alors un passage révélateur d’une lettre à Herder (à propos de Hamann) : « Un randonneur est vite trouvé : mais il est difficile de rencontrer un promeneur » (cité par W. Ölmüller, « Lessing und Hamann. Prolegomena zu einem künftigen Gespräch », in Collegium Philosophicum, Studien Joachim Ritter zum 60. Geburtstag, Schabe und Co. Verlag, Basel-Stuttgart, 1965).
[16] Par cette comparaison évoquant les tailles-douces, illustrations « superflues », Lessing est-il en train de critiquer en lui-même le procédé qui consiste à illustrer sa pensée, la faire passer en images ( « l’image la mieux peinte » ) en croyant ainsi mieux la communiquer ? Position pourtant difficilement conciliable avec son usage méthodologique constant de la métaphore et de l’image, dans une pensée dont le caractère imagé est absolument intrinsèque à son fonctionnement... Il faut alors bien plutôt comprendre que ce n’est pas l’image qui est ici visée, mais seulement la façon qui consisterait à rabattre son rôle (effectivement crucial lorsqu’il consiste en la multiplication des couches herméneutiques, destinée alors à provoquer l’interprétation active du lecteur confronté au transfert de la métaphore) sur celui de la simple illustration : c’est-à-dire reprise simplement redondante, donc superflue, de l’élément désormais seulement illustré et non plus transposé. « L’imagination du lecteur », à quoi il est explicitement fait appel, est alors bien plutôt éveillée par les images internes au texte lui-même, et on a alors bien là finalement le sens du sérieux méthodologique avec lequel Lessing traite la question du rôle de l’image et de la métaphore dans les textes philosophiques.
[17] Lessing reprend visiblement à dessein une formulation qui pourrait s’appliquer au mieux à un problème algébrique, cherchant à déterminer l’inconnue d’un problème. La façon dont il s’est auparavant attaché, d’une façon tatillonne et presque insupportable, à distinguer les différents sens de la question posée, ressemble aussi à la façon dont l’algébriste étudie une fonction suivant les différents cas du signe de l’inconnue.
[18] Darstellung.
[19] L’allemand Enthusiasm ne fait en effet que reprendre le terme grec, dont le terme Schwärmer serait alors la germanisation... avec, on le voit pourtant, un détournement de sens.
[20] Voici la raison intrinsèque au texte de Lessing qui nous fait traduire depuis le début du texte Schwärmer, Schwärmerei par « fanatique, fanatisme » plutôt que par « exalté, exaltation » (ou encore « rêveur, rêverie exaltée ») : le fait de former un essaim caractérise en effet l’esprit de secte – non certes dans sa dimension schismatique mais dans sa volonté de prosélytisme autant que par sa dimension communautariste, voire « grégaire » (ce qui reprend effectivement bien les deux dimensions connotées dans le terme « essaim ») ; au XVIe siècle le terme allemand Schwarm désigne bien les sectes qui se comportent en troupeaux animés de l’instinct de prosélytisme, tout en désignant aussi, en un sens restreint, plus particulièrement les sectes qui s’éloignent de la réalité pour tomber dans un mysticisme qui fera plus tard traduire le terme par « rêverie exaltée ». Cependant notre texte ne prend manifestement en compte que le premier sens, se rapportant en général à l’esprit de secte ; une traduction par « fanatisme » est donc plus exacte dans la mesure où le terme français, quant à lui, prend au XVIe siècle cette signification moderne d’intolérance et de sectarisme, s’éloignant de son sens premier qui se rapportait au fait d’être inspiré, en délire (correspondant cette fois à l’allemand : begeistert, voire enthusiast en son sens étymologique). Ainsi, on trouve explicitement dans les dictionnaires de l’époque Fanatizismus donné pour Schwärmerei (Grimm, Deutsches Wörterbuch, art. « Schwärmerei », 2. Sens général), tandis qu’en son sens religieux le terme Schwärmerei a aussi pu signifier hérésie – notamment l’hérésie piétiste, ce qui cette fois encore a pu contribuer à tirer le sens de Schwärmerei vers l’idée d’un mysticisme exalté. Mendelssohn, dans son fragment « Enthusiast, Visionair, Fanatiker » (Jubiläumsausgabe, III . 1, p. 315-317), rapporte, quant à lui, explicitement Schwärmer et Fanatiker, en tant qu’il place l’un et l’autre du côté de l’illusion pure et simple : on glisse cependant à une autre nuance de ce terme de « fanatisme », celui que souligne d’ailleurs déjà Shaftesbury dans la section 7 de la Lettre sur l’enthousiasme, en tant qu’il « était utilisé dans l’Antiquité dans son sens originel pour une apparition transportant l’esprit ».
[21] Par excellence.
[22] Le thème du masque est également important chez Lessing, ayant par exemple partie liée à celui de la communication ésotérique des doctrines, mais aussi à celui de l’acteur et de son rôle scénique. On le retrouve notamment dans les Gedanken über die Herrnhuter, où il s’agit pour le sage d’ « arracher son masque Larve> à la fausse sagesse » (op. cit., p. 194), tandis que « la sagesse ne nous intimera pas de lever le masque Maske> tant que notre rôle ne sera pas terminé ». Le masque, Larve ou Maske, peut donc être porteur des deux fonctions différentes, respectivement de dissimulation ou d’expression. Dans son rapport à la philosophie, le masque peut alors tenir alternativement de l’une et l’autre de ces fonctions – d’une part car c’est d’abord la non-philosophie qui cherche souvent à se camoufler en philosophie : ainsi encore dans Pope, ein Metaphysiker ! lorsque Lessing et Mendelssohn évoquent les « masques métaphysiques » empruntés par Pope, qui, lui-même cité in fine dans une lettre à Swift, prie son lecteur de « lui permettre de porter la barbe philosophique jusqu’à ce qu’il l’arrache [lui-même] pour s’en moquer » (op. cit., p. 268 et 272). Ce passage a manifestement retenu Lessing et Mendelssohn puisque la vignette de l’édition originale de l’essai représente un satyre masqué et porte en légende la phrase de Pope. Mais c’est aussi la philosophie elle-même, dans le procédé ésotérique, qui peut chercher à se dissimuler elle-même à certains, pour mieux se révéler à d’autres. Enfin, le procédé ésotérique peut là encore être utilisé par ce qui n’est pas philosophie pour se donner un temps comme philosophie – les deux fonctions du masque se voient alors conjointes : cf. Von der Art und Weise der Fortpflanzung und Ausbreitung der christlichen Religion, Aufbau, Bd. 7, p. 287 : le christianisme, pour se répandre, commence par se « camoufler (bemänteln) dans une pseudo-philosophie ». Le masque, on le voit, ne semble donc pas ici, comme ce sera le cas chez Nietzsche (Par-delà le bien et le mal, 289 : « Toute philosophie est une façade (...). Toute philosophie dissimule une autre philosophie, toute opinion est une cachette, toute parole peut être un masque »), inhérent à la philosophie elle-même mais plutôt aux dévoiements et aux utilisations externes qui peuvent en être faites. Ainsi encore le procédé ésotérique est-il lui-même intrinsèque à la philosophie ? En effet, c’est pour Lessing un devoir éthique absolu que, « lorsque l’on veut enseigner la vérité, on doive l’enseigner claire et nette, sans énigme, sans réserve » (Berengarius Turonensis, Aufbau, Bd. 7, p. 323) : comment penser alors qu’il assigne à l’ésotérisme un rôle philosophique véritablement positif – comme l’a voulu Strauss dans son article « Exoteric teaching » (repris dans La renaissance du rationalisme politique classique, Paris, 1989 ; Gallimard, 1993) –, ou le caractérise comme une propriété intrinsèque à la philosophie ? Si tel doit pourtant être l’ésotérique, ce ne sera donc peut-être pas tant dans sa dimension de masque mais seulement dans celle, qui lui est sinon identique du moins liée, d’exercice personnel, non public : ainsi, la distinction de l’écriture comme gumnastik²V ou dogmatik²V (lettre à Karl Lessing, 16 mars 1778) pourrait-elle finalement recouper le sens de celle de l’ésotérique et de l’exotérique ? Mais cette hypothèse ne vaut pourtant que si l’on postule une possible identité de l’ésotérique et du « gymnastique : sur ce qui serait néanmoins (au moins chez Shaftesbury) une distinction nécessaire de ces deux catégories, cf. Jaffro, op. cit., chap. 6.
[23] Untersuchung.
[24] Schwärmereien.
[25] Cf. la Literaturbrief, no 111, et la note 2, p. 187 de notre article dans ce même numéro.
[26] Schwärmend.
[27] Herschwärmen.
[28] Alles nach dem Kopfe des Philosophen geht.
[29] Cf. Avant-propos de L’Éducation du genre humain : on y retrouve cette métaphore d’un « sommet » en haut duquel se place l’auteur, quand par ailleurs sont réinvesties dans le cours de l’ouvrage plusieurs idées que Lessing emprunte explicitement à des Schwärmer (ainsi l’idée clé du Troisième Évangile (§ 89), qui vient, pour une part, de Joachim de Flore). Le § 90 est d’ailleurs explicitement consacré aux Schwärmer : les opinions du Schwärmer ne sont pas mauvaises en soi, seulement son défaut consiste à vouloir trop précipiter les choses – cependant il semble bien alors que le terme Schwärmer n’ait plus ici son sens de « fanatique » mais bien de rêveur exalté. Le philosophe (Lessing) ne s’interdit donc pas, bien au contraire, de réinvestir les idées du Schwärmer, qu’il soit même non plus seulement rêveur mais encore même fanatique comme le montre la fin de notre paragraphe – mais là encore tout est question d’ « époque » dans la distinction du philosophe et du Schwärmer : le philosophe est de son époque, le Schwärmer ne l’est pas.
[30] L’allemand dit tout simplement : schwärmt. Mais à partir de ce passage, alors précisément que pour la première fois le registre de la Schwärmerei prend une connotation positive, il semble difficile de ne pas lui restituer sa dimension d’exaltation.
[31] Même remarque.
[32] On retrouve l’opposition de la recherche à la possession de la vérité, thème lessingien devenu classique avec le fameux passage de la Duplique.
[33] Nieswurz : ellébore ou poudre à éternuer. Si l’ellébore a effectivement des propriétés purgatives et vermifuges, elle était aussi réputée guérir la folie... d’où sa pertinente prescription contre cette « folie de la raison » qu’est l’enthousiasme (Jaffro, Introduction à la traduction des Exercices de Shaftesbury, p. 18). J. Schröder (op. cit., p. 46) note que Lucien affectionnait l’emploi du terme d’ « ellébore » à titre de métaphore (cf. notamment Dialogue des morts, 13, 17), ce que Wieland n’aurait su ignorer et dont il semble avoir répercuté l’écho dans un passage de l’Abderiten (Wieland, Säkularausgabe, XI, 304) dans lequel c’est cette fois Hippocrate qui en prescrit aux citoyens. Dans notre texte, c’est bien évidemment à nouveau la figure de Socrate, philosophe-médecin accoucheur, qui émerge de celle du « vieux médecin d’Athènes ».
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Cf. Wieland, Werke, éd. Kurrelmeyer, WeidmannscheVerlagsbu...
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[2]
Herder, Werke, Suphan, Bd. IX, p. 497 sq. : Philosophie un...
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[3]
Karl Lessing, G. E. Lessings Leben, deuxième partie, 1795. Suite de la note...
[4]
Nous créons ce néologisme pour rendre l’allemand lucianisc...
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[5]
Voir plus loin, dans la note 2, page 167, la justification...
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[6]
Nous n’avons pour l’heure pu élucider le rapport de cette ...
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[7]
Über eine zeitige Aufgabe, über eine Aufgabe der Zeit. On ...
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Remarque qui tendrait à montrer que Lessing a pris connais...
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[9]
Cf. Abhandlungen über die Fabel, Hanser Verlag, Bd. 5, p. ...
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Nachdenken über + accusatif. Suite de la note...
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Nachdenken + accusatif. Suite de la note...
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Durchgedacht. Nous tentons, par cette double référence au ...
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Cf. un passage des Pensées sur les frères de Herrnhut qui ...
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Wortgrübelei. J. Schröder fait de ce terme l’une des bases...
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Schwärmend. Suite de la note...
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L’allemand dit tout simplement : schwärmt. Mais à partir d...
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