Les études philosophiques
P.U.F.

I.S.B.N.9782130534433
144 pages

p. 433 à 435
doi: en cours

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n° 67 2003/4

2003 Les études philosophiques

Présentation

Pierre Destrée Chercheur qualifié du FNRS, Université catholique de Louvain.
De tous les traités d’Aristote que nous possédons, la Poétique est sans doute celui qui a connu le plus curieux destin. Étonnant paradoxe, tout d’abord, entre l’histoire de sa transmission et celle de sa réception : au contraire de la plupart des autres traités, nous n’en avons que très peu de manuscrits et aucun commentaire grec, pas même sous forme fragmentaire, alors que la Renaissance en fera l’un des plus commentés, et dès lors un ouvrage de référence pour toutes les théories esthétiques modernes. Étonnant paradoxe aussi et surtout entre l’importance que nous accordons encore aujourd’hui à ce texte, tant d’un point de vue historique que philosophique, et la diversité, sans commune mesure avec les autres traités aristotéliciens, des interprétations qui en ont été proposées.
Quel est en effet le sens de la tragédie grecque selon Aristote ? Cette question s’est surtout focalisée autour de la célèbre définition du chapitre 6 de la Poétique, et en particulier autour de la finalité ou de l’effet qu’Aristote attribue à la tragédie : une catharsis des émotions de peur et de pitié. Le XIXe et la première moitié du XXe siècle auront surtout vu s’affronter les défenseurs d’une compréhension « morale » (autour de la figure de Lessing) et les partisans d’une compréhension « médicale » (surtout depuis Jacob Bernays) [1] de ce fameux concept de catharsis, qui s’est étendu à l’interprétation du sens de la tragédie tout entière. Mais la seconde moitié du XXe siècle aura vu l’émergence d’un troisième type d’interprétation, déjà anticipé par Goethe : une interprétation « esthétique » de la tragédie a vu le jour dans les pays anglo-saxons, notamment avec les travaux de Leon Golden. Dans les pays francophones, surtout en France et en Belgique, il n’est pas exagéré de dire que ce type d’interprétation, défendu dans les ouvrages bien connus de Victor Goldschmidt, de Pierre Somville et de Joselyne Dupont-Roc et Jean Lallot, et brillamment repris dans une perspective philosophique plus large par Paul Ricœur, sont encore aujourd’hui le cadre de référence dominant [2]. Ce paradigme interprétatif, cependant, a été sévèrement remis en cause, depuis plus de quinze ans maintenant, par de nombreux et importants travaux qui, avec des arguments nouveaux, ont voulu reprendre la défense du paradigme « éthique » : ce sont d’abord et surtout, venant du monde anglo-saxon, les travaux de Stephen Halliwell, Richard Janko, Elizabeth Belfiore et Martha Nussbaum [3], ainsi que ceux d’Arbogast Schmitt en Allemagne [4] et de Pierluigi Donini en Italie [5]. L’interprétation « médicale » du sens de la tragédie (quel qu’en soit éventuellement l’intérêt pour la question de la catharsis comme telle) a certainement le défaut d’être peu satisfaisante d’un point de vue philosophique : peut-on sérieusement soutenir, avec Jacob Bernays, que la tragédie n’était à peu près qu’une médication destinée à des malades mentaux ? Le paradigme « esthétique » souffre en quelque sorte du défaut inverse : il est sûrement très intéressant pour nous (et bien entendu, certaines des analyses qu’il a permis restent toujours pertinentes), mais n’est-il pas, d’une manière ou d’une autre, profondément anachronique ?
En réalité, les Grecs n’ont sans doute jamais distingué de manière très claire, comme nous le faisons habituellement, esthétique et éthique, ni d’ailleurs non plus éthique et médecine : le nouveau paradigme « éthique » se caractérise, malgré les nombreuses divergences, parfois très profondes, entre les auteurs que j’ai cités, par un souci commun de ne pas séparer aussi radicalement, aussi artificiellement, ces trois dimensions. Mais la dimension éthique doit rester centrale pour comprendre le sens de la tragédie selon Aristote, et cela pour au moins les deux raisons historiques suivantes. La première ressort de ce fameux passage des Grenouilles d’Aristophane : « Réponds-moi : en quoi faut-il admirer un poète ? », demande Eschyle à Euripide, qui lui répond : « Parce que, grâce à notre habileté à les rappeler à l’ordre, nous rendons les hommes meilleurs dans les cités » (1008-1010). Pourquoi ? Et le personnage d’Eschyle de répondre un peu plus loin : « Car pour les petits enfants, l’éducateur c’est le maître d’école ; pour les jeunes gens, ce sont les poètes » (1054-1055). Quelle que soit l’intention exacte du poète comique, où entre sûrement une part d’ironie et de moquerie, Aristophane ne fait visiblement que reprendre un lieu commun : la tragédie, qui, ne l’oublions pas, est portée à la scène lors de concours publics, au cours de fêtes politico-religieuses, doit avoir un rôle de nature pratique, éthique et/ou politique. Or, il en va exactement de même pour Platon : la raison fondamentale pour laquelle il chasse ces mêmes poètes hors de sa cité idéale, c’est qu’il admet, sans jamais le remettre en question, le caractère éducatif de la tragédie ; il les chasse, en effet, par peur de voir les citoyens de sa cité imiter les actes impies et non vertueux des grands personnages tragiques, ainsi que prendre plaisir aux émotions de peur et de pitié qu’il estime indignes d’un philosophe, à commencer par la peur de la mort. Si, comme on l’admet généralement, le défi d’Aristote est de répondre à Platon en réhabilitant la tragédie, il est difficile de croire qu’il ait pu le faire à partir de tout autres prémisses que celles que son maître a lui-même repris d’une tradition plus ancienne.
Les études proposées ici voudraient contribuer à ce renouveau des études sur la Poétique en adoptant, ou tout au moins en tenant compte, de manière très diverse, de ce nouveau paradigme « éthique » du sens de la tragédie selon Aristote [6].
 
NOTES
 
[1] Les principaux représentants de ce paradigme sont : Wolfgang Schadewaldt, Hellmut Flashar, Jeanne Croissant, D. W. Lucas, ainsi que, plus récemment, Richard Sorabji.
[2] Voir aussi les traductions de Barbara Gernez et Michel Magnien, et surtout les travaux de Sophie Klimis. Dans le monde anglo-saxon, voir encore les travaux tout récents de G. R. F. Ferrari, Andrew Ford et M. Husain.
[3] Ajoutons encore : Carnes Lord, John P. Anton, Stephen Salkever, ainsi que plusieurs études reprises dans l’important recueil édité par Amélie Oksenberg Rorty (en particulier, les études de Alexander Nehamas, A. Oksenberg Rorty, Cynthia Freeland, Nancy Shermann et Jonathan Lear), et l’introduction donnée par Malcolm Heath à sa traduction de la Poétique.
[4] Voir aussi les travaux de Rudolf Stark et Viviane Cessi.
[5] Voir aussi l’édition de A. Rostagni.
[6] Je désire remercier en particulier Annick Stevens et André Laks pour leur participation à une table ronde, organisée par le Centre De Wulf-Mansion et le Centre d’Esthétique Philosophique de l’Université catholique de Louvain, où une première version de certaines des contributions ici proposées a pu être discutée, ainsi que le FNRS qui en a matériellement soutenu l’organisation.
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