2003
Les études philosophiques
Les « grâces » des grecs et la philosophie : de Platon à Hegel
Daniel Saintillan
Université de Poitiers.
C’est sans doute la plus grecque de toutes les notions forgées par les Grecs que celle de la « grâce »
(charis) ; et il n’est pas exagéré de dire que c’est autour d’elle que toute leur vision du monde se trouvait articulée à l’époque archaïque
[1]. Mais on doit convenir que la philosophie, qu’ils ont aussi inventée, n’en a pas fait l’un de ses concepts : c’est en marge de cette dernière, ou dans ses marges, qu’elle s’est survécue jusqu’à nous – et cela sous des formes où sa signification originelle a été altérée, voire oblitérée, pour se trouver finalement reléguée au rang d’une notion mineure. Aussi les historiens de la philosophie ne la convoquent-ils que fort rarement, et nul ne s’avise en tout cas de reconnaître qu’elle ait pu jouer un rôle à la naissance de ce qu’ils ont pris comme objet de leur réflexion. Or c’est là, croyons-nous, une vue qui doit être corrigée, imputable au fait qu’il n’a pas été porté attention à ce que cette notion – par ailleurs peu étudiée par les hellénistes eux-mêmes – recouvrait exactement à l’origine. S’il est vrai que la philosophie n’en a pas fait l’un de ses concepts, et à certains égards peut être dite l’avoir congédiée, ce n’est pas néanmoins sans relation avec ce qui était visé antérieurement à travers elle, et qui était alors pour les Grecs de toutes choses la plus importante, qu’elle a initialement élaboré le système de représentations qui lui est propre : notre propos sera ici de suggérer que celle-ci a bien joué un rôle, jusqu’ici inaperçu, au principe de la constitution de la « métaphysique ». Par quoi s’explique aussi que la philosophie, nonobstant le fait qu’elle l’ait congédiée, n’ait cessé d’entretenir ensuite avec elle au long de son histoire, jusqu’à Heidegger compris, un très singulier rapport.
Pour introduire à la considération de ce rapport, on choisira ici de partir de Hegel – celui qui s’est donné pour tâche de faire entrer la métaphysique issue des Grecs dans la figure de son achèvement. Chacun sait le rôle qu’a joué, au départ de la pensée de ce dernier, la nostalgie de la Grèce que lui communiqua le poète Schiller. Or, faut-il le rappeler, c’est la notion de la « grâce » et la figure des Charites qui ont été au centre de celle-ci. Ainsi, dans
Les dieux de la Grèce, le monde des dieux grecs enfuis est-il désigné comme celui « où régnait la Grâce » (
wo die Grazie gebot, v. 48), puis, dans les
Künstler, comme celui « où jouaient les Grâces » (v. 300), celui où « l’esprit a revêtu de grâce la nécessité » (v. 332) ; et l’on sait qu’en 1793, après avoir lu la
Critique de la faculté de juger, c’est à cette notion de la grâce que Schiller a consacré son premier essai philosophique,
Von Anmut und Würde ; et qu’il a cru alors pouvoir se tourner vers elle, en la réactualisant, pour y trouver rien moins que ce qui permettrait de tisser un lien entre ce que Kant laissait séparé par un infranchissable abîme – à savoir la nature et la liberté, l’apparaître sensible et la moralité. Or cet essai de Schiller a eu un impact considérable sur les jeunes amis du Stift de Tübingen qu’étaient Hölderlin, Schelling et Hegel. Ainsi, s’agissant de Hölderlin, est-ce la « grâce » qui sera dite resplendir de la Mélite du fragment
Thalia, puis de la Diotima d’
Hypérion ; et, dans ce dernier ouvrage, ce sont les Grâces qui porteront en elles l’ultime révélation de la Grèce
[2]. S’agissant de Schelling, il y aurait lieu d’envisager la place toute particulière qu’il a faite à cette notion tant dans sa philosophie de l’art – ainsi dans le
Discours de 1807
[3] – que dans sa réflexion sur l’absolu – ainsi dans les
Ages du monde
[4]. Mais c’est aussi le jeune Hegel qui l’a faite sienne : ainsi, dans les fragments de l’époque de Tübingen, désigne-t-il la Grèce comme le monde « où les sages et les héros sacrifiaient aux Grâces »
[5], comme celui où l’on a su, « en accord avec les Grâces, tisser une couronne de roses autour du lien de la nécessité », et il évoque le Génie de la Grèce comme « ce beau jeune-homme que nous aimons même dans son insouciance, accompagné de tout le cortège des Grâces et du souffle balsamique de la nature » – ajoutant que l’âme de celui-ci « s’est enfuie de la terre »
[6]. Toutes formules inspirées de Schiller, mais qui attestent que Hegel a pu voir, dans les Charites chères à celui-ci, la figuration de la vie sous la forme où elle était censée habiter la Belle Totalité grecque, en deçà des oppositions du sujet et de l’objet, de la raison et de la sensibilité, de la nature et de la liberté. De la notion correspondante, il ne sera certes plus guère question par la suite. Car c’est à la dialectique, incluant en elle le travail du négatif, qu’il appartiendra de réunir, au travers de ces mêmes oppositions où elle s’est trouvée défaite, ce que celle-ci unissait en elle de manière immédiate. On ne la trouvera plus évoquée que lorsqu’il s’agira du moment – lequel appelle à être dépassé – de l’art : on verra à ce sujet les pages significatives qui lui seront consacrées dans l’Esthétique lors de l’examen du « style idéal », en relation avec le thème de la
Lebendigkeit
[7]. Mais c’est assurément aussi le souvenir de ce que représentaient les Charites qui transparaîtra, sans qu’elles soient nommées, dans la page célèbre sur la religion révélée de la
Phénoménologie où Hegel évoque les tables des
dieux à présent sans nourriture, les statues dont l’âme animatrice s’est enfuie, les jeux et les fêtes qui n’assurent plus la bienheureuse unité de la conscience avec l’essence, les
œuvres des Muses qui ne sont plus que comme des fruits détachés de leur arbre
[8]. Car, celui-ci ne l’ignorait pas, c’est très exactement à tout ce qui se trouvait nommé là que présidaient les Charites pour les Grecs – incarnation, on va le voir, de la
Lebendigkeit de la vie. Or s’il est vrai que dans le processus de l’esprit absolu, c’est encore de cette même
Lebendigkeit qu’il y va, la référence faite par Hegel à ces divinités aux prémisses de sa démarche, pour momentanée et fugitive qu’elle ait été, n’est pas indifférente et dénuée de signification : il y va d’une première figure de ce que celui-ci s’est donné pour tâche de penser au travers de sa philosophie – et qui n’est rien d’autre, en effet, que la « vie »
[9].
Mais peut-être convient-il ici d’aller plus loin. Peut-être y a-t-il quelque nécessité profonde derrière le fait que Schiller soit venu à se référer à cette figure divine en relation avec le problème soulevé dans la Critique de la faculté de juger. Nécessité relevant de la chose même qui est alors en question, et renvoyant au fait qu’il existerait et n’aurait jamais cessé d’exister un certain lien entre la représentation que la métaphysique a élaborée du suprasensible et ce que les Grecs avaient initialement visé à travers elle.
Un certain nombre de remarques d’ordre historique pourraient être faites pour étayer cette supposition au premier abord insolite. On remarquera en premier lieu que l’attention portée par Schiller à la
charis et aux Charites n’a pas été à l’époque un phénomène isolé. Un grand nombre d’ouvrages avaient été, en tout ou partie, consacrés à celle-ci en Allemagne autour des années 1770 : ainsi par le poète Wieland (l’un des poètes préférés de Kant !), par le poète Jacobi, par Bodmer, par Salomon Gessner, et aussi par Herder, qui publia sur elle deux opuscules
[10] ; et il a même été créé en 1774, à Halle, une revue intitulée
Die Akademie der Grazien, destinée à populariser ce que Wieland appelait alors la « philosophie des Grâces ». Il y a, dans la manière dont la figure des Grâces est venue à faire retour à cette époque en Allemagne (et aussi bien, d’ailleurs, simultanément en France
[11]), quelque chose de singulier qui demande explication. Or, cette première remarque faite, on s’avisera que ce n’est pas le seul moment de l’histoire de l’Occident où un tel phénomène s’est produit ; et d’autre part qu’il s’est produit chaque fois à une époque où par ailleurs le dispositif de la métaphysique s’est trouvé en crise et a exigé d’être reconstitué sur une nouvelle base.
Ainsi – pour mentionner d’abord l’exemple le plus connu – non moins remarquable que celle que nous venons d’évoquer fut la résurgence de la figure des Charites au tournant de la Renaissance italienne, à l’époque de Laurent le Magnifique. Une foule de représentations en sont alors produites par les peintres, parmi lesquelles celle de Botticelli n’est que la plus célèbre, et elle envahit simultanément la littérature. Or chacun sait la prédilection qu’eurent pour elle Marsile Ficin et Pic de la Mirandole, et la place centrale qu’elle a occupé dans la nouvelle version que ceux-ci ont élaborée du néoplatonisme – les trois Charites y figurant, dans la ronde à laquelle elles se livrent, les trois moments de la procession plotinienne
[12]. Mais ce ne fut pas là la première renaissance des Charites : un phénomène à certains égards comparable peut être déjà repéré dans l’Antiquité elle-même. Aux I
e et II
e siècles de notre ère, à un moment où le discours de la philosophie a sombré dans l’éclectisme et où de nouvelles formes de religiosité viennent en prendre le relais, on voit en effet la notion de
charis et avec elle la figure des Charites se charger, par-delà les significations esthético-morales dans lesquelles les penseurs de l’époque hellénistique l’avaient enfermée, d’une nouvelle signification profonde, venant renouer avec certaines de ses valeurs originelles ; et ce n’est sans rapport avec cette reviviscence, on pourrait le montrer, que Saint-Paul a alors élaboré sa notion théologique de la « grâce »
[13]. Mais c’est aussi le renouveau du platonisme auquel on assiste à cette époque qui y a puisé aliment ; et cela sous les deux formes qu’il est venu à prendre – où le platonisme se trouve réinstauré d’abord par le bas, puis par le haut : tout d’abord ce platonisme d’en deçà de l’essence qu’est au II
e siècle celui d’Apulée (qui a articulé autour de la notion de la grâce l’histoire d’Éros et de Psychè), comme aussi celui de Plutarque (chez qui la référence à la
charis est omniprésente, avec la prescription insistante suivant laquelle la philosophie se doit de « sacrifier aux Charites ») ; puis, au siècle suivant, ce platonisme d’au-delà de l’essence qu’est celui de Plotin, lequel a fait à la
charis une place extraordinaire – puisqu’il y va, avec elle, rien moins que de la dispensation de l’Un-Bien à l’être (cf.
Enn., VI, 7,22).
C’est à vrai dire tout au long de l’histoire de l’Occident qu’une telle enquête pourrait être poursuivie. On s’avisera alors, par exemple, de la résurgence du thème de la grâce en France au XVII
e siècle, au moment même où par ailleurs Descartes éprouve la nécessité d’un recommencement de la métaphysique ; puis de sa résurgence sous une nouvelle forme en Angleterre, dans le sillage du platonisme de Cambridge, avec les Grâces de Shaftesbury (et leurs prolongements ensuite chez Home, chez Hutcheson, chez Hume) ; puis, par-delà celle à laquelle on assiste en Allemagne à l’aube de l’idéalisme allemand, de celle qui se produira encore en France à la fin du XIX
e siècle, en réaction contre le positivisme : on connaît à cet égard le sort tout particulier que Ravaisson a réservé aux Grâces des Grecs, et l’influence déterminante que la conception ravaisonienne de la grâce a exercée sur Bergson. Pourrait enfin être évoquée, tout près de nous, la manière dont la méditation de Heidegger est venue à son terme à se tourner elle aussi vers cette notion – en rapport avec ce qu’elle envisageait antérieurement sous le nom de « faveur de l’être »
(Gunst des Seins). Ainsi, dans l’entretien avec un japonais de 1954, Heidegger évoque-t-il l’essai de Schiller (en notant au passage son influence sur Hegel), et, proposant de délier la notion de la grâce du rapport sujet-objet où l’esthétique l’a enfermée, il se tourne alors vers le terme grec
charis, en suggérant de voir dans ce qu’il désignait rien moins que ce qui est en jeu dans la différence ontologique
[14].
Au vu de cette histoire, où le destin de la notion grecque n’a cessé de se trouver entrelacé avec celui de la métaphysique, nous sommes à tout le moins fondés à nous interroger sur le rapport que cette dernière a pu entretenir avec elle lors de sa première instauration. Ce qui implique d’abord que nous soyons à même d’en ressaisir la signification originelle – en deçà de celles dont les Grecs l’ont eux-mêmes chargée au cours de leur histoire, et qui font à présent écran entre elle et nous.
C’est une très singulière notion que celle de la « grâce » que ces derniers nous ont finalement léguée. Nous y visons simultanément deux choses au premier abord très différentes : disons-nous par exemple d’une jeune-fille qu’elle est « gracieuse », c’est son apparence extérieure que nous qualifions, visant un certain charme indéfinissable émanant de celle-ci, auquel nous lions un pouvoir de séduction ; mais lorsque nous disons d’une action qu’elle est effectuée à titre « gracieux », nous visons apparemment tout autre chose, le fait que celle-ci est accomplie gratuitement – en dehors de toute obligation, qu’elle soit morale ou juridique, et en même temps sans contrepartie : la grâce est alors la faveur appelant gratitude. Ces deux acceptions, que nous sommes enclins à rattacher l’une à l’éthique et l’autre à l’esthétique, remontent l’une et l’autre aux Grecs ; mais le mot grec
charis n’est venu à les comporter qu’au terme de toute une évolution, où sa signification originelle s’est trouvée profondément modifiée. Ainsi à l’époque hellénistique voit-on la notion correspondante se scinder, et
deux allégories distinctes des Charites se constituer pour en fixer les contours : suivant la première, qu’ont particulièrement développée les Stoïciens, les Charites président à l’échange des bienfaits, et elles incarnent, dans leur triplicité, la triple obligation de donner, de recevoir et de rendre
[15] ; tandis qu’une autre simultanément désigne en elles, comme servantes d’Aphrodite, les dispensatrices des attraits de la séduction : ainsi chez les poètes de l’
Anthologie palatine (cf. par exemple
AP VI, 67). Et, si nous mettons à part la notion théologique élaborée par le christianisme, ce sont ensuite – apparemment du moins – deux discours distincts qui ont été tenus sur la grâce à partir des Grecs à travers l’Occident. En vis-à-vis d’un discours sur l’échange gracieux, exaltant les devoirs de la bienfaisance, de la gratitude et de la reconnaissance, il en est un second portant sur cette autre « grâce » que La Fontaine dira « plus belle encore que la beauté » : ce sont alors les théories du « je ne sais quoi », depuis Denys d’Halicarnasse et Quintilien jusqu’à Vladimir Jankélevitch ; ce sont les innombrables traités de l’art de plaire, avec là encore la référence obligée aux trois Grâces ; et c’est enfin l’esthétique du gracieux à laquelle se sont essayés les Modernes. Nous pourrions penser qu’il s’est agi là de deux notions indépendantes. Or il n’en est rien en réalité : la grâce, qui n’appartient en fait proprement ni à l’éthique ni à l’esthétique, n’a jamais été thématisée dans l’une de ses deux acceptions sans que soit faite au moins implicitement référence à l’autre, et une certaine notion indivise en a été toujours présupposée, portant survivance, sous une forme à présent équivoque, de ce qui avait été initialement pensé en elle. Une telle notion qui tisse un lien immédiat, sur la base du seul sentiment, entre ce qui est le plus intérieur et ce qui est le plus extérieur, peut alors viser tout aussi bien la chose la plus profonde – en l’occurrence la merveille même de la vie, quand c’est par l’intérieur que ses pôles sont identifiés ; que ce qui est le plus superficiel, lorsque ceux-ci le sont par le dehors – mêlant équivoquement en ce cas bienveillance et séduction. C’est pourquoi cette notion-là, tantôt ineffable et tantôt équivoque, la philosophie l’a généralement – sauf exceptions alors très remarquables – exclue du champ de sa réflexion : c’est du Bien qu’elle traite, non de la Grâce, du Beau ou du Sublime, non de la Grâce. Mais si elle l’a ainsi récusée, ce n’est pas pour le lien qu’elle se trouve établir entre la générosité du don et l’apparaître sensible, c’est en raison du fait que celui-ci y soit envisagé sur la base d’un sentiment, à un niveau empirique où il ne peut être noué à ses yeux qu’au prix d’une équivoque. Car c’est bien par ailleurs l’équivalent d’un tel lien qu’elle s’est efforcée pour sa part de nouer par le biais de sa représentation du suprasensible – cette dernière permettant en effet de concevoir que la vertu morale relève du même principe qui régit par ailleurs les phénomènes ; et à cet égard la notion de la « grâce » – dont Schelling pourra dire qu’elle s’offre à constituer « le lien et l’intermédiaire entre bonté morale et phénomène sensible »
[16] – se trouve être celle qui entretient avec celle-ci le plus étroit rapport. Ainsi comprenons-nous déjà que la philosophie ait pu y faire momentanément référence, en relation avec l’enjeu même de la métaphysique. Or ce dont nous allons devoir nous aviser, c’est que c’est antérieurement à la philosophie, sous la forme qu’elle a prise avec Socrate et Platon, que la notion de
charis était devenue, pour les Grecs eux-mêmes, une notion équivoque : très exactement dans le courant du V
e siècle, où le système de représentations qui la sous-tendait est venu à se rompre ; et que, dès le départ, ce n’est pas sans rapport avec la crise ainsi ouverte que la philosophie a élaboré le discours qui lui est propre.
Qu’était-ce donc que la
charis pour les Grecs de l’époque archaïque, avant que sa notion se trouve précipitée dans l’équivoque ? Et, tout d’abord, qu’était-ce que ces Charites, qui dans leur panthéon étaient censées accompagner tous les dieux
[17] ? C’est là chose particulièrement complexe, et nous ne ferons qu’indiquer très sommairement à leur sujet l’idée essentielle, sans pouvoir inclure dans notre exposé les analyses et références qui seraient requises pour l’étayer
[18]. Ce qui était visé à travers ces divinités n’était rien moins, selon nous, que la
vie, mais la vie comprise en un certain sens : non pas la vie au sens du simple fait de vivre, mais la vie envisagée sous la forme où elle peut être dite constituer une excellence, une perfection. Car la pensée mythique – c’est là le point important – se faisait de la vie du vivant une conception à certains égards analogue à celle que la métaphysique se fera de l’être de l’étant : celle suivant laquelle un vivant n’est vivant que pour autant qu’il participe de la vie, laquelle peut être dite en lui plus ou moins vivante ; et ce qu’incarnaient alors les Charites, c’était très exactement l’ensemble des valeurs que devait réunir en elle la vie pour pouvoir être dite la plus vivante – en quelque sorte la vie de la vie (pour parler comme Hegel : sa
Lebendigkeit). Ce pourquoi elles étaient dites entourer tous les dieux d’en haut – les « toujours vivants » que l’on disait « bienheureux » et « dispensateurs de tous bienfaits ». Quant aux valeurs en question, elles étaient au nombre de trois – celles connotées par les noms donnés par Hésiode à ces divinités :
Aglaiè,
Euphrosunè et
Thaliè, c’est-à-dire « Splendeur », « Liesse » et « Abondance ». Dans cette appellation, c’est une triple détermination assignée à la vie qui se laisse reconnaître. Sous le nom de
Thaliè – qui indique l’abondance au sens de la surabondance, de l’exubérance, de la profusion – se trouve visé le fait que la vie n’est vivante qu’à la proportion d’un surcroît, d’un trop-plein qui est en elle et qui la constitue en propre, commandant qu’elle s’exprime sur le mode de la dépense, de la prodigalité. Il y va alors de la vie envisagée en quelque sorte en son dedans, sous l’angle de la spontanéité qui s’y déploie ; tandis qu’en vis-à-vis le terme
Aglaiè, qui signifie la splendeur, l’éclat de la belle apparence, la
qualifie au contraire en son dehors, du point de vue de sa réception. Deuxième détermination de la vie, suivant laquelle celle-ci n’existe qu’en se montrant : vivre, c’est pour le Grec fondamentalement venir à la lumière, venir au jour et s’y donner à voir, dans le rayonnement d’une apparence qui sera dite belle, glorieuse, ou majestueuse, à proportion de l’intensité et de l’excellence de la vie qui s’exprime en elle. Troisième détermination enfin, inséparable des deux précédentes : il appartient à la vie qui se dépense et qui se montre de la sorte, de s’éprouver elle-même en ce faisant sur le mode du plaisir, de la joie.
Euphrosunè dit alors l’excellence du plaisir qui ne fait qu’un avec la vie, visant tout particulièrement la manière dont celui-ci trouve à s’épanouir dans l’allégresse communicative de la fête. Telles sont les trois valeurs – une foule de textes sont là pour l’attester – à l’aune desquelles se mesure pour les Grecs l’excellence de la vie : le
eu zôein.
Si telles sont les valeurs que réunissait en elle la figure des Charites – figurant de la sorte l’équivalent pour le Grec de l’époque archaïque de ce que visera plus tard la philosophie dans sa notion de « souverain bien » – quelle pouvait-être l’activité relevant en propre de ces divinités ? Bien évidemment celle qui convient à la vie lorsqu’elle est envisagée dans sa plus haute excellence, c’est-à-dire celle à laquelle nous nous livrerions, à l’exclusion de toute autre, si nous étions immortels. Une telle activité n’est autre, aux yeux des Grecs, que l’activité ludique et festive, dont le festin interminable des dieux porte en lui le paradigme. Ainsi les Charites étaient-elles principiellement les divinités du jeu et de la fête : celles qui président au festin, à la danse, au chant, à la musique, aux compétitions ludiques, comme aussi bien d’abord (comme compagnes d’Aphrodite) à la sexualité envisagée pour elle-même, c’est-à-dire à toutes les activités placées sous le signe de la gratuité, ordonnées au seul plaisir.
Qu’était-ce, en vis-à-vis de ces divinités, que la
charis ? Le mot
charis est un nom d’action construit sur le verbe
chairô signifiant « se réjouir », dont il est l’un des déverbatifs, et il désigne ainsi ce qui est propre à réjouir : non pas le sentiment de réjouissance (auquel convient le mot
chara), ni l’objet lui-même à propos duquel celui-ci est éprouvé (désigné, lui, par le mot
charma), mais, suivant une acception toujours transitive, une action, voire une force émanant de ce qui est apte à le provoquer, impliquée au principe de son expression et de sa communication
[19]. Or qu’est-ce que ce sentiment – le
chairein ? Non pas du tout le plaisir centripète qui sera visé plus tard sous le terme
hèdonè, mais fondamentalement celui qui accompagne la libre expression de la vie lorsqu’elle jouit d’elle-même sans entraves, plaisir toujours lié à une activité ayant forme de dépense : celui-là même auquel convient le nom de la Charite
Euphrosunè lorsque sont réunies les conditions de son excellence. C’est en quelque sorte de l’auto-affection de la vie qu’il y s’agit : de cette « joie de vivre » qui ne faisait qu’un aux yeux des Grecs avec la vie elle-même, et dont ils exprimaient le souhait dans la formule qu’ils utilisaient pour le salut :
chaire ! Or, s’il en est ainsi, toute action ou toute chose qui était dite porteuse de
charis devait porter en elle quelque chose de la vie.
Les occurrences du mot dans les poèmes homériques se laissent répartir, par moitié, selon deux domaines (non sans rapport, on le remarquera, avec les valeurs exprimées dans les noms des deux autres Charites,
Thaliè et
Aglaiè) : tantôt c’est une prestation qui est dite porter en elle la
charis, prestation ayant alors forme de don et où celle-ci se trouve en quelque sorte agie ; et tantôt c’est une manifestation, où elle est donnée à voir et à contempler. C’est dans la sphère de l’échange par le don que se découvrent les premiers emplois du mot – cette pratique à laquelle il revient, suivant le Grec de l’époque archaïque, de relier les hommes entre eux dans la société, comme aussi les hommes avec les dieux : on le trouve employé (en rapport avec le verbe
charizomai, « gratifier »), dans toutes les occurrences sans exception où joue ledit échange (hospitalité, mariage, sacrifice, prestations guerrières...). Mais l’important est de bien voir qu’il n’y désigne alors nullement, comme ce sera le cas plus tard, le sentiment qui y incite à donner, à recevoir et à rendre : à cette époque ni la
charis ni les Charites ne président à l’échange. Lorsqu’échange par le don il y a, c’est à ce qui y circule que s’attache la
charis –
celle-ci en constituant, non le principe, mais la matière et l’enjeu ; et c’est ainsi
la chose donnée elle-même qui est censée porter en elle les valeurs des Charites (laquelle peut recevoir alors, envisagée sous cet aspect, l’appellation d’
agalma). Quant à l’opération de donner, de recevoir et de rendre, à laquelle l’expression de la
charis se trouve en ce cas assujettie (au lieu que dans l’espace de la fête qui est son lieu originaire celle-ci se trouve communiquée de façon immédiate, par contagion mimétique), elle est dite relever, elle, de la « justice » (
themis et
dikè). Deuxième emploi du terme, en vis-à-vis de celui-là : le même mot
charis sera aussi utilisé par l’aède pour désigner une sorte d’éclat en forme de parure qui est « versé » par la divinité sur un mortel pour le faire resplendir
[20]. Pas plus qu’il ne connote, lorsqu’il s’agit du don, la faveur et la gratitude, il ne connote alors l’attrait de la séduction (relevant, lui, de
Peithô) : c’est d’une épiphanie chaque fois qu’il y va ; et celle-ci est susceptible de revêtir trois formes : c’est tout d’abord le rayonnement de la « beauté » sollicitant le désir (telle est la
charis dépendant d’Aphrodite, que celle-ci conjugue avec la
peithô) ; mais c’est aussi la splendeur virile du guerrier ou de l’athlète, l’éclat de leurs exploits que porte en elle la « gloire », et c’est enfin la « majesté » de l’autorité souveraine – cette
charis dont il est dit qu’elle brille sur le visage des rois. Dans cette triple épiphanie, on pourrait le montrer, c’est toujours de la vie qu’il s’agit, à proportion chaque fois de son excellence ; et en dernière instance de la splendeur de la vie divine – étant entendu que c’est seulement sur l’être mortel qui en participe qu’elle peut se donner à voir, les dieux étant pour ces derniers en eux-mêmes inapparaissants. Ainsi la
charis était-elle tout particulièrement cet éclat éphémère qui vient à rayonner sur l’homme lorsqu’il a atteint le faîte de l’adolescence – celui que désignait l’expression « la fleur de l’âge »
(anthos hèbès) – pour ensuite en disparaître dans le vieillissement et la mort, et faisant de lui, le temps qu’il en est porteur, comme une effigie du divin. Or c’était également ce même éclat de la vie qui était censé briller dans les objets relevant de l’art d’Hephaistos (auquel les Grecs ont donné, on le sait,
Charis comme épouse), comme aussi dans la parole poétique – impliquée alors dans la manière dont celle-ci met en évidence, produit au jour ce dont elle parle pour le glorifier (ce pourquoi cette dernière sera placée sous la dépendance conjointe des Charites et des Muses). En rapport avec ce deuxième pôle de la notion, les Charites ont été conçues comme impliquées dans tout ce qui, de façon générale, contribue à rehausser et embellir l’expression de la vie, porteuses du lustre, de la parure, de la gloire, de l’ensemble des ornements : elles étaient, pourrait-on dire, les divinités de la
Darstellung.
Est-il besoin de dire que la
charis, ainsi comprise, n’était nullement pour les Grecs chose mineure ? Celle-ci concentrant en elle tout ce qui avait valeur à leurs yeux, c’est bien plutôt autour d’elle que toute leur vision du monde se trouvait ordonnée. Or d’où vient que sa notion, qui était on le voit bipolaire comme celle de la « grâce » qui en sera issue, ait été alors exempte d’équivoque ? Elle n’était ni une notion morale, ni une notion esthétique : c’est comme expressions de la vie que le rayonnement de la belle apparence et la générosité impliquée dans le don s’y laissaient conjoindre et identifier – véhicules l’un et l’autre, à ce titre, d’un seul et même plaisir, celui que dit le verbe
chairein. Mais ce n’est pas assez de dire cela : une certaine conception de la vie était à cet effet présupposée – celle d’une vie participée, conçue comme première par rapport aux individus auxquels elle se communique. C’est alors
dans la relation nouée entre ceux-ci par son moyen,
et non pas en eux, que le dedans et le dehors qu’unit en elle la
charis étaient ajointés ensemble : c’est pourquoi, lorsque cette dernière viendra à être référée à l’individu (ainsi au V
e siècle), on verra sa notion se scinder en deux notions désormais divergentes. Mais tout un dispositif de pensée se trouvait en même temps présupposé, sans lequel ne pouvait être maintenu l’écart entre le « vivre »
(zên) et le « bien-vivre »
(eu zên) que celle-ci implique : ce dispositif,
à bien des égards analogue à celui que devra reconstituer la métaphysique pour le suppléer lorsqu’il sera détruit, est celui propre au mythe, ménageant une séparation, un
chorismos entre
deux plans de réalité dont l’un fait fonction d’archétype. En l’occurrence, ici, entre celui du divin et celui de la vie humaine mortelle. En fonction de quoi deux modalités de la
charis étaient distinguées : c’est dans la sphère du divin et en elle seule, on l’aura compris, que la vie était censée revêtir, d’elle-même, la forme d’excellence figurée dans les Charites, celle qu’expriment le jeu et la fête ; au lieu que les mortels, dont la modalité de vie est constamment définie par son écart d’avec celle de la vie festive, n’auront part aux bénédictions représentées en celles-ci que de façon restreinte et conditionnelle : très précisément, on pourrait le montrer, sous la condition de l’échange par le don
[21]. Échange définissant en l’occurrence le circuit que l’expression de la vie doit emprunter pour se conserver lorsqu’elle est mortelle, et où elle se trouve, en même temps que mariée avec la mort, soumise à l’empire de la loi, entrelacée avec l’obligation et avec la dette. C’est alors à la « justice » présidant à ce dernier qu’il revient de ménager l’accès à la
charis, d’une manière tout autre que ludique : les hommes viennent-ils à la transgresser, et la même puissance qui s’exprime dans les Charites est censée se retourner en son contraire pour revêtir la figure symétriquement opposée : celle des Erinyes, présidant, elles, à la contagion de la
vengeance (nombre de récits des Grecs sont construits sur cette polarité de la grâce et de la vengeance – à commencer par l’
Iliade, dont c’est le thème principal).
Tout un système extraordinairement complexe de représentations, qu’il n’est pas possible de décrire ici, se trouvait ainsi ordonné autour de la notion qui nous occupe, lui permettant de recevoir la signification qui était la sienne. Or il est advenu que ce système se trouve défait en Grèce – le lieu de sa destruction ayant été l’institution de la « cité ». On sait quel est le trait distinctif de cette dernière : elle se caractérise par le fait que le principe qui liait les individus entre eux dans la société – c’est-à-dire la « justice » sous la forme où elle était figurée en
Thémis – y a été déplacé du lieu qui était initialement le sien : il ne les lie plus circulairement entre eux, sur le mode de la réciprocité, mais se trouve déposé « au milieu »
(es meson), sous la forme d’une instance médiatrice – celle du
Nomos, expression de la « chose commune » ; et l’on sait aussi qu’à partir de cet instant il sera à même de se trouver relativisé par rapport aux individus : on aboutira alors à un modèle de type atomistique, où c’est l’individu qui est devenu premier – avec pour corollaire cette perte du fondement auquel s’efforcera de remédier, au IV
e siècle, la « philosophie ». Or ce processus apporte inévitablement aussi avec lui la destruction de ce qui était visé antérieurement sous le terme
charis, dès lors qu’y était impliqué, comme on l’a vu, un primat de la relation. La cité grecque a tout d’abord fait des Charites ses indispensables protectrices, et immanentisé en elle ce qu’elles représentaient, pour en faire le ciment même de la communauté en quoi elle consiste
[22] ; mais ce dont il s’agit, une fois rapporté à l’individu, inévitablement viendra à se scinder, et ne se laissera plus unifier, au niveau de celui-ci, que dans l’équivoque. La
charis qui jouait dans l’échange par le don – lequel a pris, en marge de celui qui passe maintenant par la monnaie, la forme de l’échange gracieux (ayant pour ressort la gratuité) – va se trouver intériorisée dans l’individu sous les espèces d’un sentiment et revêtir une signification morale : le terme
charis désignera, dans son usage le plus courant, la « faveur », la « gratitude » et la « reconnaissance ». Quant à celle qui était dite rayonner de la belle apparence, elle aussi référée à l’individu, elle tendra, en vis-à-vis, à n’être plus évaluée que du point de vue de l’impression qu’elle produit, elle-même reconduite à l’
hèdonè. Ainsi le même terme, associé tantôt à
eunoia et tantôt à
hèdonè, connotera-t-il tout à la fois la faveur bienveillante et la charme séducteur
; et ces deux acceptions seront alors, dans un premier temps, non point opposées, mais fondues ensemble dans une même notion hybride, équivoque. Car, dans le processus que nous venons d’indiquer, c’est aussi l’écart séparant la
charis, prise sous la forme où elle était conjuguée avec la
peithô dans la sphère d’Aphrodite, de la « justice » à laquelle elle était assujettie dans le cadre de l’échange, qui se trouve aboli : si la
charis, comme c’est maintenant le cas, peut être dite présider d’elle-même à la réciprocité de l’échange, c’est bien que s’y trouve fondu ensemble ce qui dans la conception archaïque était au contraire nettement distingué – le sentiment du plaisir avec celui de l’obligation et de la dette. La figure divine des Charites portera alors en elle le reflet de cette équivoque : les mêmes divinités qui assistent Aphrodite dans l’union sexuelle seront honorées au IV
e siècle comme celles qui inspirent l’échange des bienfaits entre les citoyens
[23] ; et ladite Aphrodite, on le sait, sous la figure d’Aphrodite
Pandemos, pouvait déjà à la fin du V
e siècle être désignée simultanément comme la patronne des magistrats et celle des courtisanes, présidant tout à la fois au plaisir érotique et à la concorde civique. Equivoque ruineuse. Or ce n’est pas une mince affaire qu’une telle équivoque, reflet de la crise la plus grave qu’une société ait pu connaître. Une tragédie comme l’
Hécube d’Euripide, qui est tout entière construite sur elle, en fait ressortir l’une des principales conséquences, qui est l’impossibilité, désormais, de faire prévaloir la grâce sur la vengeance
[24].
S’il en est ainsi, comment la « philosophie » qui est née au IV
e siècle en réponse à la crise dont nous venons de parler, n’aurait-elle pas fait de la
charis l’un des objets de sa réflexion ? Tel a bien été le cas en effet. Davantage : ce sont les
deux sortes de « philosophie » dont on voit alors surgir la notion qui y ont fait référence : tant la
philosophia des rhéteurs, inaugurée par Isocrate, que celle dont se réclamera, en vis-à-vis de celle-ci, Platon disciple de Socrate. Le propre de la pensée d’Isocrate, on pourrait le montrer, est d’avoir faite sienne la notion de la
charis sous la forme où elle est devenue équivoque – ce qui est censé pouvoir la soustraire à son équivoque étant à ses yeux la
paideia rhétorique telle qu’il la comprend, ou, ce qui revient au même, la
philosophia. Cette dernière se donne en effet pour objet de former ceux que l’on appelle alors les
charientes – autre nom des
kaloikagathoi. Les
charientes, c’est-à-dire les hommes « gracieux » : par quoi l’on entendra l’élite des hommes cultivés, doués d’urbanité et de bienséance, de bon-sens comme de bonne-grâce, capables de bien parler comme de bien opiner, mais aussi, en vertu de cette même
charis que l’éducation aura ménagée en eux, bienveillants et obligeants envers leurs amis
[25]. C’est dans la tradition de cet humanisme rhétorique que toute une littérature sur les Grâces sera tenue ensuite au long de l’Occident, unissant les préceptes de la bienfaisance avec ceux de l’art de plaire : celles-ci y incarneront les vertus de la sociabilité, en relation avec le thème de l’
humanitas
[26]. Telles seront par exemple ces Grâces qu’évoquera Kant dans sa
Doctrine de la vertu (§ 48), ou dans son
Anthropologie (§ 87), porteuses des
virtutes homileticae, mais auxquelles il refusera d’accorder le moindre rôle tant au principe de la moralité
[27] qu’à celui du jugement de goût.
Si la philosophia des rhéteurs, qui a véhiculé en elle les Grâces ainsi conçues, peut être dite fille de la cité, celle des « philosophes » a impliqué au contraire, à son principe, un grand retournement, allant à rebours de toute l’évolution de la pensée antérieure. En l’occurrence, un double tournant a été alors mis en œuvre. Tout d’abord le tournant socratique : celui réflexif impliqué dans le « connais-toi toi-même », au terme duquel l’homme est invité à se découvrir porteur en lui-même, dans le rapport à soi de sa conscience, du fondement qu’il ne trouve plus maintenant ni dans la nature ni dans la cité – sous la forme d’une notion du « bien » censée avoir une valeur absolue, universelle ; puis un second tournant réalisé sur la base de celui-là, en quoi consiste proprement la Kehre instauratrice de la métaphysique : celui par lequel Platon, prenant appui sur cette notion du bien acquise par la réflexion socratique, se retourne vers la « nature » dont celle-ci s’était détournée, et, la réinterprétant en fonction d’elle, produit alors le concept d’une nature suprasensible. Or il y aurait lieu de montrer que dans ce double tournant aussi, la notion de charis s’est trouvée impliquée.
Qu’est-ce donc qui peut nous inviter à mettre en rapport la notion du bien dont se réclamait Socrate avec celle de charis ? C’est tout d’abord le fait que l’enjeu de la démarche socratique se trouve être la vie : Socrate ne cesse de dire, dans les propos qui lui sont prêtés, que la question la plus importante est celle de savoir comment on doit vivre, étant entendu que l’essentiel n’est pas de « vivre » (zên), mais de « bien vivre » (eu zên) (cf. Criton, 48 b, etc.). Or c’étaient les Charites, on l’a vu, qui incarnaient jusqu’à lui aux yeux des Grecs les valeurs impliquées dans le eu zên. Ainsi la conception du bien élaborée par Socrate, pour autant qu’il y va de cette même excellence, appelle-t-elle à être confrontée avec lesdites valeurs. Si l’on consent à cette mise en perspective, deux sortes de remarques peuvent être alors faites.
On notera d’abord que la réflexion socratique apporte, dans la représentation que les Grecs étaient venus à se faire de celles-ci, la destruction la plus grande, la plus radicale. À cet égard, les trois oppositions dont se réclame Socrate, l’opposition être/avoir, l’opposition être/paraître, et l’opposition bien/agréable, se laissent mettre en rapport avec les trois valeurs que nous avons liées aux Charites. Suivant la première, telle que la thématise l’Alcibiade, c’est l’ensemble des « biens » que les Grecs disaient dispensés par l’entremise de celles-ci, ceux qui étaient compris dans l’ « abondance » connotée par le terme thaliè, qui se trouvent dévalués, au titre de ce que l’on appellera maintenant des « biens extérieurs ». Suivant l’opposition, inséparable de celle-là, de l’être et du paraître, ce sont les valeurs que les Grecs associaient à la belle apparence, sous la forme où les portait en elle la Charite Aglaiè, qui sont simultanément dévaluées, devenues elles aussi grâces extérieures. Et, bien évidemment, troisièmement, c’est la notion du plaisir qui s’attachait aux unes et aux autres de ces grâces, et autour duquel elles se laissaient réunir, qui l’est aussi – celle visant « les délices de l’amour, du vin, de la bonne-chère, et autres amusements du même genre » (Rép. I, 329 a) : toutes choses que les Grecs incluaient traditionnellement dans le eu zên et qu’ils n’associaient pas moins aux Charites, mais dont il sera dit maintenant que ce n’est pas parce qu’on en a joui que l’on a bien vécu. L’indice du bien ne saurait être l’agréable – to hèdu.
Ainsi les Charites peuvent-elles être dites d’un premier point de vue congédiées. Mais cette première remarque en appelle aussitôt une autre : si elles le sont, c’est seulement au regard de ce qu’elles sont devenues lorsque la charis s’est trouvée identifiée à l’hèdonè. Car, d’un autre point de vue, il est tout aussi possible de dire que c’est l’équivalent de ce qui, dans cette évolution, s’est trouvé perdu, que la réflexion socratique s’efforce de retrouver. La perception qui y est prise comme indice du bien, celle sur laquelle il y est pris appui pour établir qu’il est un bien au-delà de l’agréable, est, on le sait, celle de la « beauté » – du kalon : « rien de ce qui est beau n’est mauvais en ce qui fait sa beauté, et rien de ce qui est laid n’est bon en ce qui fait sa laideur » (Alc., 116 a). Or cette perception de la beauté, sous la forme où Socrate s’en réclame, pour inviter à la prendre comme indice du bien aux lieux et places de l’utile et de l’agréable – c’est-à-dire, on le remarquera, très exactement de ce en quoi la charis est venue à se disjoindre lorsque sa notion est devenue équivoque – est aussi celle qui lui permet de conjoindre à nouveau, de nouvelle manière, les dimensions que celle-ci réunissait initialement en elle. En premier lieu Socrate se trouve à même, à partir d’elle, d’associer à la notion du bien celle d’une absolue gratuité : on ne doit pas faire du bien à qui vous a fait du bien, du bien à ses amis et du mal à ses ennemis, mais faire le bien toujours, simplement parce que c’est beau de le faire, indépendamment de toute réciprocité (cf. Crit., 49 a-d). Or la gratuité, c’était cela qui était initialement visé dans la charis, en relation avec le libre-jeu de la vie en son excellence : nous la retrouvons ici, mais dissociée à présent de la réciprocité de l’échange dans laquelle la pensée mythique exigeait qu’elle soit insérée lorsqu’il s’agit de l’homme, et cela de telle sorte que la grâce n’entretient plus nul rapport avec la vengeance. Socrate, dont Platon nous dit qu’il refusait de parler ou d’agir pros charin (Gorg. 521 d, etc.) – c’est-à-dire pour capter la « faveur » –, et qui était aussi celui qui, à la différence des sophistes, ne se faisait pas payer, a pu ainsi apparaître comme une figure exemplaire du charistikos anèr – tel du moins que le définissait Démocrite : « celui qui n’a pas en vue la réciprocité, et qui fait le bien de son propre mouvement » (fr. 96, D. K.). Or, deuxièmement, c’était aussi la beauté prise sous la forme où elle rayonne dans la belle apparence sensible que Socrate était alors à même de conjoindre avec le bien, pour peu du moins que celle-ci ne soit pas appréciée suivant le critérium de l’agréable, mais sur la base de cette même perception qui a permis d’entrevoir la gratuité de ce dernier, impliquant la présence d’une satisfaction désintéressée ; et c’est ainsi que la beauté pourra jouer ensuite chez Platon, en vis-à-vis d’Éros (mais non de l’epithumia !), le rôle médiateur que l’on sait. Socrate est constamment défini comme l’amoureux de la beauté sous toutes ses formes ; et c’est alors l’énigmatique relation de Socrate et d’Alcibiade qu’il y aurait lieu d’interroger – cet Alcibiade dans lequel les Grecs ont vu l’enfant chéri des Grâces, et aussi la figure du flatteur, celui dont la charis – malgré Socrate – a été dévoyée (cf. à ce sujet ce que dira de lui Plutarque, dans sa Vie d’Alcibiade). Enfin, troisièmement, les propos concernant Socrate se plaisent on le sait à montrer dans le tenant de la générosité sans contrepartie, qui était aussi l’amoureux de la beauté, celui qui savait vivre, jouir des plaisirs de la vie, et qui n’avait pas son pareil dans un festin (lieu par excellence des Charites) – mais là encore en ayant avec ce dont il s’agit un rapport purement ludique, désintéressé.
Il est ainsi loisible d’imaginer quelque chose comme des Charites de Socrate. Or il est ici quelque chose de singulier : tout un ensemble de témoignages suggèrent qu’il aurait existé chez Socrate une prédilection toute particulière pour ces divinités. Le plus ancien que nous ayons sur lui est celui des
Nuées d’Aristophane. Or nous l’y voyons, au vers 773, jurer par les Charites : juron jusqu’alors inusité, et que Platon replacera à nouveau dans sa bouche dans le
Théètète (152
c). Socrate avait deux jurons qui lui étaient propres : « par le Chien », et « par les Charites ». Deuxième témoignage : Socrate était, on le sait, le fils du sculpteur Sophronisque ; or la légende voudra qu’il se soit essayé dans sa jeunesse à l’art de son père, et une tradition lui a nommément attribué la paternité d’une
œuvre : un bas-relief représentant les Charites, qui avait été placé sur l’Acropole
[28]. Qu’il en ait été effectivement l’auteur, rien n’est évidemment moins sûr, mais si l’attribution est fictive, reste à dire ce qui a pu la motiver. Autre sorte de témoignages : ceux qui prêtent à Socrate des propos sur ces divinités. On en trouvera un dans le
Banquet de Xénophon (en VII, 5) : Socrate y envoie promener des bateleurs venus proposer leur exhibitions, en leur déclarant qu’ils feraient mieux d’exécuter les danses auxquelles se livrent les Charites, les Heures et les Nymphes, telles qu’elles sont représentées par les peintres. Ils se donneraient alors moins de peine, leur dit-il, et le banquet y gagnerait beaucoup en « grâce ». Un autre se trouve chez Stobée (III, 15, 8), où l’on apprend que Socrate aurait accusé quelqu’un de faire des Charites, qui sont vierges, des courtisanes. Pourrait enfin être évoqué le célèbre passage de la fin du
Banquet où Alcibiade compare Socrate à l’une de ces boîtes en forme de Silènes que l’on voyait dans les ateliers des sculpteurs et qui, si on les ouvrait, laissaient apercevoir en leur intérieur de merveilleuses petites figurines de divinités. Alcibiade dit avoir vu
, dans l’âme de Socrate, l’équivalent de telles figurines. Or que représentaient ces figurines que l’on plaçait dans des Silènes ? Nous avons à ce sujet le témoignage de Synésios faisant mention de petites effigies des Charites
[29]. Le contemporain de Platon était censé le savoir ; et, de fait, tout ce qui est dit dans ce passage, où Alcibiade dit avoir escompté recevoir les paroles de sagesse de Socrate, assimilées à ces dernières, en échange de ces autres
charites que sont ses propres faveurs érotiques (cf. l’emploi qu’il fait en ce sens en 217
a, tout aussitôt après avoir parlé des figurines, du verbe
charizomai, avec l’indication du fait qu’il comptait sur la « fleur de sa beauté » –
hôra, équivalant alors à
charis – pour obtenir l’agrément desdites faveurs et en retour les grâces de Socrate) – ne se comprend pleinement que si l’on admet que c’est des Charites qu’il y s’agit
[30].
Ce n’est donc pas sans nul motif que l’on pourrait évoquer les Charites à propos de Socrate. Mais tout ce que l’on peut dire à ce sujet, s’agissant du moins du Socrate historique, ne peut être que conjecture. Ce qui en revanche n’est pas conjecture, et qui apporte confirmation de notre propos, c’est le rôle qu’a joué la notion de
charis dans l’élaboration par Platon de son discours « métaphysique ». Nous avons fait mention plus haut de ce tournant par lequel Platon, prenant appui sur la notion socratique du bien, se retournait vers la « nature » pour la réinterpréter en fonction de celle-ci. C’est dans le
Gorgias que ce dernier se laisse en premier lieu repérer : lorsque Platon veut justifier la conception du bien dont s’est réclamé Socrate dans sa discussion avec Polos, face à Calliclès qui la rejette du côté du
nomos en lui opposant la
phusis, il doit se placer sur le terrain même de cette
phusis que Calliclès lui oppose, afin de lui faire admettre (c’est là l’enjeu de sa réfutation) que c’est la conception socratique du bien, et non la sienne, qui lui est véritablement conforme ; et, bien évidemment, la conception de la nature qui ressort de cette réfutation, celle avec laquelle la notion socratique se laissera accorder, sera à présent celle d’une nature intelligible, suprasensible (l’opposition sensible / intelligible apparaissant ainsi comme celle qui permet de surmonter l’opposition de la nature et de la loi). Or de quoi s’est-il agi dans ce dialogue, où Platon s’en est pris à la rhétorique ? Cette dernière, on le sait, a été reconduite à la « flatterie »,
kolakeia. Mais qu’est-ce que la
kolakeia ? C’est, est-il dit en 462
c, « la production d’une certaine sorte de grâce
(charis) et de plaisir
(hèdonè) ». D’où alors l’exclamation de Polos : la rhétorique est assurément une belle chose, si elle est le moyen de « gratifier »
(charizesthai) !
Qu’est-ce que la « sorte de
charis » dont il s’agit ici, et quel est le sens du propos qui va être ensuite tenu sur elle tout au long du dialogue ? Ce dernier ne peut être compris, selon nous, que si l’on admet qu’à travers Gorgias c’est en fait son disciple Isocrate qui est visé, lequel venait tout juste de créer à Athènes l’école de « philosophie » dont l’Académie se trouve être concurrente, et qui précisément, nous l’avons marqué plus haut, se réclamait de la notion de
charis pour conférer à la rhétorique une valeur morale. Mais c’est aussi bien Alcidamas qui y faisait alors référence, définissant le rhéteur (nous le savons par Aristote), comme « le démiurge de la grâce pandémienne
(charitos pandemou demiourgos) en même temps que l’intendant du plaisir
(oikonomos... hèdonès) pour ses auditeurs »
[31]. On aura noté au passage la parenté avec cette formule de celle utilisée par Platon, réduisant le « démiurge de la persuasion »
(demiourgos peithous) que se flattait d’être le rhéteur suivant la conception de Gorgias à n’être que le fabricant « d’une certaine sorte de grâce et de plaisir ». Mais qu’est-ce ici que la
charis pandemos ? Comment ne pas songer à ces Charites qui étaient associées à cette époque, en même temps que
Peithô, à Aphrodite
Pandemos et dont nous avons parlé plus haut, porteuses d’une
charis unissant en elle plaisir et bienveillance, par le moyen de laquelle Aphrodite était dite présider à la concorde civique ? C’est cette
charis-là que la rhétorique prend à cette époque pour objet (et en tout cas celle d’Isocrate) – laquelle n’est nullement réductible à ses yeux à l’
hèdonè, mais inclut la « faveur » bienveillante qu’elle se propose de capter
[32] ; et c’est de cette
charis-là, celle chargée d’une signification morale qui joue dans la « faveur », et dont l’équivoque permet au flatteur de contrefaire le bienfaisant qu’il n’est pas en réalité, que Platon se propose dans le
Gorgias de détruire la notion,
en montrant qu’il n’y s’agit en définitive que du seul plaisir – hèdonè. Est-il besoin de dire que les Charites, réduites alors à n’être que les dispensatrices du plaisir, se trouvent implicitement visées dans le tableau des espèces de la flatterie ? Si l’âme confond toilette et gymnastique, cuisine et médecine, c’est, explique Platon, parce que le corps, par l’intermédiaire duquel elle juge, « ne dispose pas d’autre critère d’appréciation que les grâces
(charites) qui lui reviennent de ces choses » (465
d). Or c’était aux Charites qu’il revenait traditionnellement de présider à la toilette et la parure, et Plutarque nous apprendra que les Grecs appelaient aussi « Charites » les assaisonnements du cuisinier
[33]. On remarquera d’autre part que la notion de
charis ainsi comprise va se trouver détruite dans le dialogue en
trois moments, mettant successivement en jeu les trois dimensions que nous avons dites impliquées en elle, et que reflétaient les trois noms des Charites : au terme de la première partie de celui-ci, où il a été établi que la rhétorique ne pouvait être que mensongère, c’est du point de vue de la manifestation que la
charis s’est trouvée envisagée, dissociée alors de l’
alètheia suivant l’opposition être / paraître. Puis vient Polos, qui défend la rhétorique du point de vue de son utilité pour celui qui s’en sert : il sera alors montré que les biens qu’elle permet d’acquérir ne recouvrent pas celui que tout un chacun désire au fond de lui-même – la
charis se trouvant dissociée de ce fait de l’ « utilité »,
ôphelia
[34]. Enfin sera concernée sa troisième dimension : Calliclès, pour venir au secours de Polos, se placera sur le terrain du
chairein, conférant à celui-ci une certaine valeur qu’il s’agira là encore de récuser, en la ramenant à celle qui s’attache à la simple
hèdonè.
La charis est bien ici congédiée, et cela sur la base des trois oppositions socratiques que nous avons mentionnées plus haut. Mais, si elle l’est, c’est au nom de quelque chose qui doit venir la remplacer. Or qu’est-ce qui lui est alors opposé, au titre de ce qui doit la remplacer comme indice du bien après qu’elle ait été réduite à l’agréable ? C’est très précisément ce kalon sur lequel a pris appui ici Socrate pour faire admettre à Polos qu’il vaut mieux subir l’injustice que la commettre (474 c sq.), et dont nous avons montré qu’il s’offrait à en être le substitut. Or c’est sur la base de la notion du bien dont celui-ci est l’indice que se trouvera élaborée par Platon sa représentation de la nature suprasensible, que la réfutation de Calliclès a conduit déjà ici à présupposer ; et, s’il en est ainsi, cette représentation devra être celle qui permet à nouveau de conjoindre les pôles dont la dissociation a précipité la notion de charis dans l’équivoque. Tel est bien le cas en effet : par le biais de celle-ci, la spontanéité morale sous la forme où Socrate s’en réclame, et que Calliclès renvoyait au nomos, pourra être dite relever du même principe qui régit l’ordre des phénomènes dans la nature extérieure – l’abîme qui s’était ouvert entre l’homme et la nature étant de la sorte refermé. C’est de cela, on pourrait le montrer, qu’il s’agira toujours dans ce que l’on appellera ensuite la « métaphysique ». Et c’est précisément pourquoi, lorsque ce même suprasensible dont il est introduit ici le concept sera réputé inconnaissable, c’est.à-dire avec Kant, cette dernière verra resurgir en elle l’équivalent de l’opposition qu’il s’est agi initialement de surmonter par son moyen, sous la forme de l’opposition de la nature et de la liberté. Par quoi s’expliquera aussi que Schiller, pour surmonter cette dernière opposition, ait pu envisager de se tourner à nouveau vers la notion de charis et la figure des Charites.
Que sera en effet l’être platonicien, pour jouer le rôle que nous venons de dire ? Non plus assurément l’être au sens parménidien, mais, sous la forme archétype du suprasensible, l’être à présent conçu en termes de valeur, de perfection, celui dont l’étant, pour être, sera dit devoir « participer », tout comme le vivant, dans la pensée mythique, était dit participer de la vie ; et cet être – dont le Sophiste dira qu’on ne saurait lui refuser la « vie » (248 e) – nous pourrions montrer que c’est une certaine conception de la vie qui en sous-tend secrètement le concept. Et point n’importe laquelle : celle très précisément à laquelle correspondait initialement dans le mythe la figure des Charites, et que la pensée de Parménide est entre-temps venue rompre. Platon réintroduisant dans l’ « être » dont l’Eléate avait formé la notion – mais, il va sans dire, sur un mode à présent métaphorique – l’ensemble des déterminations que celui-ci avait dû supprimer de la vie pour l’en abstraire. C’est ainsi que l’être platonicien présentera des aspects en correspondance avec les trois dimensions de la vie que nous avons évoquées plus haut. Il se dira tout d’abord, à la différence de l’être parménidien, en termes d’eidos, c’est-à-dire qu’il comportera cette détermination qui était d’abord celle de la vie de n’exister qu’en se montrant, en se manifestant (à présent à la pensée s’entend, et la vision ayant alors valeur métaphorique). Deuxièmement, ce même être devra pouvoir être pensé en termes d’ousia et de genos, suivant les métaphores cette fois du fonds, de la racine, de l’engendrement : deuxième pôle de la vie, celui auquel correspondait la Charite Thaliè – la vie exigeant d’unir en elle un dedans et un dehors. Or qu’est-ce qui selon Platon fait le lien entre ces deux dimensions ? Suivant la République c’est le Bien, lequel confère à l’être intelligible l’apparaître qui lui est propre, c’est-à-dire son intelligibilité, en même temps que son essence et son existence, tout comme le soleil éclairant par exemple un arbre tout à la fois en produit la visibilité et lui fournit l’aliment de sa croissance, par quoi il est venu à surgir de la terre. Or le Bien, qui régit ainsi l’advenue de l’être à lui-même, c’est aussi, ne l’oublions pas, ce dont il est joui dans le « bonheur », et la joie faisant cortège à la sagesse méritera selon Platon de recevoir le nom de la Charite Euphrosunè (cf. Tim. 80 b). Mais qu’est-ce d’autre part que la métaphore de la lumière utilisée ici ? C’est l’une de celles qui étaient traditionnellement employées à propos des Charites ; et c’est ainsi qu’à l’époque de Platon le poète Antimaque pouvait dire ces divinités filles d’Hélios (fr. 95 West). Certes Platon ne nomme pas charis la lumière qui émane du Bien. Mais Plotin, lui, n’hésitera pas à employer ce terme et pourra dire l’être intelligible illuminé par les « Grâces » que lui envoie celui-ci (Enn. VI, 7, 22).
Une dernière remarque reste encore à faire s’agissant de Platon : précisément parce qu’il a reconstitué, par le biais du suprasensible, l’équivalent du dispositif qui permettait dans le mythe à la notion de
charis de fonctionner autrement que dans l’équivoque, il lui sera possible ensuite, non seulement de réévaluer cette dernière, mais aussi de faire à nouveau une place aux Charites, sous la forme non plus de ces divinités de la bienfaisance et/ou de la séduction qu’elles sont devenues, mais
sous la forme même qui était initialement la leur comme compagnes des dieux, figurant l’excellence de la vie. Où voyons-nous cela ? Rappelons tout d’abord qu’il a existé un culte des Charites dans l’Académie
[35], en relation avec le thiase des Muses en quoi celui-ci consistait : ainsi Philodème et Diogène Laerce nous apprennent que Speusippe y avait fait placer des statues de ces divinités
[36] ; et l’on connaît aussi le célèbre propos, devenu proverbial dans l’Antiquité, par lequel Platon aurait demandé à Xénocrate de « sacrifier aux Charites »
[37]. Or que pouvaient être ces Charites que l’Académie était à même d’accueillir en son sein ? Bien évidemment celles dont les
Lois (en III, 682
a) rappellent qu’elles présidaient ensemble avec les Muses à l’inspiration poétique, et que le thiase des Muses qu’était l’Académie se devait dès lors d’associer à ces dernières – mais comme animatrices à présent de cette « plus haute musique » (
megistè mousikè, Phéd. 61
a) qu’est la philosophie. De fait Platon évoquera les « grâces »
(charites) qui font défaut à l’homme « ignorant des Muses » (
Tim. 47
d 7 ; cf. aussi
Rép. III, 411
d-
e), et c’est au
mousikos anèr par excellence qu’est le philosophe qu’elles seront associées : la « grâce », faut-il le rappeler, est l’une des qualités que la
République déclare requises du « naturel philosophe » (cf. VI, 486
d 7 et 487
a 4 :
eucharin) – cette dernière étant alors rien moins que ce qui dispose son intelligence à se porter « spontanément » vers l’intelligible (486
e 2-3). Grâce évidemment chargée d’une signification toute autre que celle qu’Isocrate, on l’a vu, associait de son côté lui aussi à la « philosophie » ! La
charis a été dissociée par Platon de la relation sociale où l’envisageait celui-ci, pour être pensée selon une relation verticale avec l’intelligible et le divin : à travers elle sera visée, de façon générale, la forme harmonieuse que revêt l’expression de la vie lorsqu’elle se trouve assujettie au « rythme » et à la « mesure »
[38] – celle que sont aptes à y ménager les ch
œurs réglés par les Muses, conçue comme la traduction dans l’extériorité du sensible,
via quelque chose comme un schématisme, d’une perfection dont le principe se trouve dans l’intelligible. C’est toujours en rapport avec un plaisir que se dira la grâce, mais un plaisir qui ne sera plus une
hedonè alogos (
Tim. 47
d 3), et recevra l’appellation d’
euphrosunè (
ibid., 80
a) ; tandis que celui de l’homme esclave de l’
epithumia – celui qu’avait en vue le
Gorgias dans sa dénonciation de la flatterie – pourra être dit à présent un « plaisir dénué de grâce » (
acharistos hedonè, Lettre VII, 335
b). Aussi, pour lui faire à nouveau place, Platon aura-t-il dû repenser, et en quelque sorte réouvrir les notions du désir et du plaisir
en rapport avec lesquelles il l’avait d’abord dévaluée dans le
Gorgias : en construisant celle d’un désir désintéressé (tel l’
eros du
Banquet et du
Phèdre), et corrélativement celle d’un plaisir lui-même désintéressé, délié du schéma de la réplétion (en
Rép. IX et dans le
Philèbe). Il est alors très remarquable que c’est sous la forme même où les Charites étaient dites originellement y présider qu’elle sera réévaluée dans les
Lois (en II, 667
b-
e) : tout en réaffirmant que celle-ci ne saurait être prise comme critère ni de l’utilité ni de la vérité ni de la ressemblance, Platon l’y réévaluera au titre d’un plaisir survenant gratuitement par surcroît, d’un plaisir « parépomène »
[39], venant « accompagner » une activité dont aura été ménagée par ailleurs l’excellence. Tels par exemple ces plaisirs dont le
Philèbe pouvait dire qu’ils « accompagnent la vertu pareils au cortège d’une divinité » (63
e) (c’était aux Charites qu’il appartenait de faire ainsi cortège : cf.
supra, p. 547, n. 1). Et Platon d’ajouter que c’est la sphère du « jeu »
(paidia) qui reviendra à un tel plaisir lorsqu’il est visé pour lui-même (667
e) – c’est-à-dire, faut-il le rappeler, celle-même qui était dévolue aux Charites dans leur configuration initiale. Telle est la
charis dont il s’est agi lorsque Platon a évoqué précédemment le plaisir pris par l’enfant au jeu et à la danse, quand les ch
œurs inspirés par les Muses en ordonnent l’exubérance. Jeu envisagé alors dans le cadre de la
paideia où il se doit d’être inséré lorsqu’il s’agit de l’homme ; mais c’est aussi, par-delà celle-ci, au divin le plus haut que sa notion se trouve accordée – puisqu’il sera dit (en VIII, 803
c sq.) que les dieux jouent, et que nous sommes, nous les hommes, leurs jouets. Platon renoue ici, on le voit, avec la conception archaïque que nous avons évoquée plus haut.
Il y aurait lieu, à partir de là, de poursuivre l’examen du rapport que le discours de la métaphysique a entretenu ensuite, au cours de son histoire, avec celui tenu parallèlement sur la « grâce » ; et, en tout premier lieu, d’envisager la configuration dans laquelle Aristote a installé cette notion – matrice,
via vraisemblablement le
Peri charitos de Théophraste, de tous les discours qui seront tenus sur elle après lui par les philosophes à l’époque hellénistique
[40]. Nous ne pouvons le faire ici, et n’aurons fait qu’introduire à un tel examen. Mais c’est déjà assez pour saisir le sens de la référence que fera plus tard Hegel aux Charites, au moment de s’employer à achever cette même métaphysique dont Platon avait rendu possible l’instauration.
À cette métaphysique, dont l’objet fut de reconstituer l’équivalent du discours fondateur qu’était le « mythe » après que celui-ci se soit effondré en Grèce, il a appartenu de suivre à l’intérieur d’elle-même une évolution analogue à celle par laquelle ce dernier avait été préalablement défait pour qu’elle devienne possible. Ainsi le geste par lequel Aristote la réalise comme doctrine, et qui implique l’effacement du
chorismos platonicien (par la substitution, au schéma de la participation, de celui de la puissance et de l’acte), répète-t-il d’une autre manière, à un autre niveau, celui par lequel les premiers présocratiques, conformément au mode de pensée de la « cité », avaient effacé le
chorismos impliqué dans le mythe pour produire leur pensée de la « nature »
[41]. Par suite aussi il lui est advenu de se défaire, de la même manière que la pensée de ces derniers, et de devoir être plusieurs fois recommencée ; et c’est chaque fois, on le sait, par une répétition de sa démarche inaugurale – socratico-platonicienne – qu’elle l’a été de façon radicale : ainsi Descartes, puis Kant, réitèrent-ils chacun à leur manière, en la conduisant chaque fois plus loin, la même démarche réflexive qui avait été mise en
œuvre par Socrate, pour s’assurer du fondement qui permettra ensuite à la métaphysique d’être reconstituée. Or à chaque fois, nous pourrions le montrer, un scénario comparable à celui que nous avons décrit ici avec Socrate, Isocrate et Platon, se trouvera reproduit – la refondation de la métaphysique n’allant pas sans que soit recreusé l’écart, venu à s’effacer, entre les deux « philosophies ».
Nous pourrions le montrer s’agissant de Descartes. Mais c’est la réflexion kantienne, celle qui ouvre la voie à la pensée de Hegel, qui s’avère ici la plus instructive, dès lors que, prenant la forme de la « critique », elle déconstruit la métaphysique au niveau même de ses présuppositions. Sera-ce alors un hasard si celle-ci, au travers des trois Critiques, se déploie selon les trois mêmes moments suivant lesquels s’articulait le
Gorgias – correspondant eux-mêmes aux trois dimensions de la vie que réunissait en elle dans le mythe la figure des Charites : celui de la manifestation, celui de la spontanéité de l’agir, et celui du sentiment de plaisir et de peine ? Sera-ce hasard si, lorsque la troisième Critique se tournera vers le sentiment de plaisir et de peine pour rechercher ce qui permettrait de tisser un lien entre ce qu’ont disjoint les deux précédentes, c’est le sentiment accompagnant le jugement sur la « beauté » qui sera convoqué – le propos de Kant faisant alors écho au rôle que nous avons assigné ci-dessus au
kalon chez Socrate et Platon ? Or que sera ce sentiment dont l’existence, pour les raisons et sous les conditions que l’on sait, autorisera à présupposer dans le suprasensible – désormais inconnaissable – la réalité de ce « quelque chose qui, dans le sujet lui-même et hors de lui, n’est ni nature ni liberté »
[42] ? N’est-il pas remarquable que ce soit la « libre satisfaction » qui a nom « Faveur » (
Gunst, § 5), c’est-à-dire le sentiment dont la notion entretient le plus étroit rapport avec celle qui nous a occupés ici ? Mais la « faveur » dont il s’agit ne sera précisément pas alors la faveur au sens où la valorisait à cette époque la « philosophie des Grâces » : la beauté, pour jouer le rôle qui lui a été dévolu, aura été dissociée par Kant de la « grâce » au sens de l’ « attrait »
(Anmut, Reiz), et la satisfaction dans laquelle elle se trouve accueillie non moins dissociée de la faveur qui joue dans l’échange gracieux (elle est sans rapport, expliquera Kant, avec le fait que la nature nous aurait fait une « faveur »
[43]). Que sera-t-elle donc ? On ne s’étonnera pas, après les remarques que nous avons faites ici, de découvrir que les caractéristiques qui lui sont assignées (plaisir désintéressé, libre-jeu, communicabilité en deçà de toute règle, etc.) se trouvent correspondre – transportées maintenant dans le rapport subjectif des facultés – ni plus ni moins à l’ensemble de celles que les Grecs liaient aux Charites dans leur configuration la plus archaïque. Comme aussi bien, on l’aura remarqué, à celles que Platon liait à la
charis-paidia dans les
Lois. Ainsi s’explique que les fervents connaisseurs de la Grèce que furent Schiller puis Hölderlin aient pu, après avoir lu Kant, se retourner nostalgiquement, par-delà les Grâces équivoques de Wieland, vers ces Charites originelles auxquelles celui-ci avait sans le savoir ménagé un nouvel accès. Comme aussi le fait que Hegel, avant de s’employer à reconstituer de nouvelle manière, sur la base même de Kant, la sorte de métaphysique que celui-ci estimait impossible, y ait fait lui aussi référence. Est-il besoin de le dire ? C’est alors, conformément à leur acception originelle, une certaine représentation de la « vie » qui est visée à travers elles. C’est d’une « animation »
(Belebung) des facultés qu’il s’agissait chez Kant au principe du jugement esthétique – celle-ci supposant que l’on considère que « l’esprit
(Geist) n’est en lui-même que vie »
[44] ; et par suite aussi de quelque chose comme la vie qu’il devait s’agir dans ce dont ce jugement autorisait la présupposition, par-delà l’opposition de la nature et de la liberté. C’est pourquoi lorsque Hegel – comme aussi bien Schelling dans sa philosophie de l’identité – se placera en ce point même que la pensée de Kant autorisait seulement à présupposer, pour engendrer spéculativement à partir de lui l’ensemble des oppositions, c’est en effet une philosophie de la vie qui sera déployée : une philosophie prenant comme base, pour penser l’ « être », cette même sorte de « vie » que Platon avait dite métaphoriquement devoir lui appartenir, et dont la figure des Charites avait été initialement l’emblème. Comment alors, au vu de la dialectique hégélienne où cette vie, devenue vie de l’esprit, s’aliène à elle-même pour se retrouver, ne pas songer à cette autre circularité que décrivait le mythe de Déméter et Perséphone (le jeune Hegel avait on le sait consacré un poème à Eleusis), où celle qui porte en elle la grâce – Perséphone – se trouvait mariée avec la mort pour éternellement en revenir, accompagnée chaque fois des trois Charites ? La grande déesse, lorsque sa fille vient la rejoindre, y était dite « danser comme une Ménade »
[45]. Semblablement on devra penser que le vrai, par-delà la douleur du négatif, est comme « le délire bachique dont il n’y a aucun membre qui ne soit ivre »
[46].
Les Grâces des Grecs et la philosophie : ce pouvait, au départ, sembler extravagance que de vouloir envisager ce rapport autrement que de manière marginale et anecdotique. Nous voyons à présent qu’il n’en est rien, et que s’y est trouvé concerné cela même dont la philosophie a fait son affaire propre. Non pas toutefois qu’elle ait fait de la « grâce » un de ses concepts – puisqu’il est dans sa nature de ne pouvoir en recevoir un ; et c’est dans la première pensée des Grecs que nous avons dû en rechercher la figure, sous la forme où la philosophie peut être dite avoir entretenu un rapport intérieur avec elle. La figure des Grâces n’appartient pas à l’histoire de la métaphysique, mais à sa préhistoire. Mais c’est aussi cette préhistoire – encore à écrire – qui explique qu’elle ait eu ensuite une histoire, et celle-là qui a été la sienne. De ce point de vue elle relève de ce que nous pourrions appeler, en reprenant une expression de Kant, une « archéologie philosophique »
[47].
[1]
Cet article est la version remaniée d’une communication qui a été présentée à l’Université de Poitiers (CRDHM) en mai 1993, dans le cadre d’un colloque franco-canadien consacré à « éthique et politique chez Aristote et Hegel ».
[2]
Hypérion, livre II, trad. Pléiade, p. 196 ; et cf. les deux dernières strophes du poème
La migration.
[3]
Éd. Cotta, t. VII, p. 310 sqq.
[4]
Les Âges du Monde, trad. P. David, Paris, 1992, p. 46-47.
[5]
Hoffmeister,
Dokumente zu Hegels Entwicklung, p. 171.
[6]
Nohl,
Hegels theologische Jugendschriften, p. 28 et 29.
[7]
Éd. Glockner, t. XII, p. 248 sq.
[8]
Phénoménologie de l’esprit, trad. Hyppolite, t. II, p. 261.
[9]
Cf. Nohl,
op. cit., p. 429.
[10]
Cf. notamment Wieland,
Musarion, oder die Philosophie der Grazien (1768) et
Die Grazien (1770) ;
Jacobi,
Charmides und Théonè, oder das Sittliche Grazie (1773) ; Bodmer,
Von der Grazien des Kleinen (1769) ; Herder,
Von der Grazie in der Schule (1765), et
Das Fest der Grazien, publié en 1795 dans la revue de Schiller, suivi d’une étude intitulée
Das griechische Charis.
[11]
Cf. à cet égard le recueil publié en 1769 par Meusnier de Querlon,
Le triomphe des Grâces, élite en prose et en vers des meilleurs écrits anciens et modernes qui ont été faits à la louange des Grâces, réédité ensuite en 1771, 1774 et 1775 en raison du très grand succès qu’il a rencontré. Sur le thème des Grâces en Allemagne, on verra P. Pomezni,
Grazie und Grazien in der deutschen Litteratur des 18. Jahrhunderts, Hamburg-Leipzig, 1900.
[12]
Sur les Charites de Marsile Ficin, de Pic et de Botticelli, on verra surtout E. Wind,
Pagan Mysteries in the Renaissance, Londres, 1958 (trad. franç.,
Mystères païens de la Renaissance, Paris, 1992).
[13]
Sur la nouvelle configuration de la notion de
charis à cette époque, et l’influence qu’elle a exercée sur Saint-Paul, cf. par exemple G. von Wetter,
Charis, ein Beitrag zur Geschichte des ältesten Christentums, Leipzig, 1913.
[14]
Unterwegs zur Sprache, trad. franç.,
Acheminement vers la parole, Paris, 1976, p. 129 sq.
[15]
C’était notamment l’interprétation de Chrysippe dans son
Peri Charitôn : cf. Sénèque,
De Ben. I, 3, 2 sq. Sur le destin à travers l’Occident de cette première allégorie, on pourra voir D. Vidal, Les trois Grâces, ou l’allégorie du don,
Gradhiva, 9, 1991, p. 30-47.
[16]
Discours des arts plastiques, éd. Cotta, t. VII, p. 315.
[17]
Ainsi l’
Hymne homérique à Aphrodite les désigne comme « celles qui accompagnent tous les dieux et reçoivent le nom d’Immortelles » (v. 95-96).
[18]
Nous renvoyons, pour celles-ci, à un ouvrage en préparation. Sur la figure des Charites et la notion de
charis, on pourra consulter R. M. R. Fernandes,
O tema das Graçàs na poesia classica, Lisbonne-Paris, 1961 ; E. Schwarzenberg,
Die Grazien, Bonn, 1966 ; K. Deichgräber,
Charis und Chariten, Münich, 1971 ; et récemment B. Mac Lachlan,
The Age of Grace, Princeton Univ. Press, 1993 ; A. Do Schiavo,
Charites, il segno della distinzione, Bibliopolis, Naples, 1993.
[19]
On pourra voir à ce sujet J. Latacz,
Zum Wortfeld « Freude » in der Sprache Homers, Heidelberg, 1966.
[20]
Cf. par exemple
Odyssée II-12, VI-235, VIII-19, XVII-63, XXIII-159, Hésiode,
Trav. 65.
[21]
Sur ce point on verra notre étude « Du festin à l’échange : les grâces de Pandore », in
Le métier du mythe, lectures d’Hésiode, Lille, Presses Universitaires du Septentrion, 1996, p. 315-348.
[22]
Ainsi Athènes peut être désignée par Euripide comme « l’heureuse cité des grâces » (
Héraklides, 379-380). Le rôle que jouait ici la notion de
charis dans l’idéologie de la cité grecque a été bien relevé récemment par Ch. Meier,
Politik und Anmut, Berlin, 1985 (trad. franç.,
La politique et la grâce, Paris, 1987).
[23]
Cf. Aristote,
Eth. Nic. V, 8, 1133
a, et fr. 656 (Rose) ; Démosthène,
Ep. II, 28,
Sur la couronne, 92, etc. Durant l’époque hellénistique, c’est en relation avec la pratique de la « bienfaisance »
(euergesia) que les Charites seront honorées à Athènes dans le temple « des Charites et du Démos ». Sur leur rapport avec l’idéologie de la démocratie, on verra J. Oliver,
Demokratia, the Gods and the Free World, Baltimore, 1960, p. 91 sq.
[24]
Cf. à ce sujet notre étude « Le discours tragique sur la vengeance », in
Anthropologie et théâtre antique, Montpellier, 1987 (
Cahiers du GITA, n
o 3), p. 179-196 (particulièrement p. 191-193).
[25]
La
philosophia a pour effet selon Isocrate de rendre le rhéteur « gracieux »,
charieis : cf. XIII-17, XV-204, etc. Cela signifie qu’il parlera « avec grâce »,
charientôs (cf. V-22, 85, XII-23, 37, 264, etc.). Mais les
charientes seront aussi les
sôphrones (IV-2) – la
charis allant de pair avec l’
epieikeia et la
philanthrôpia (cf. IV-64, et VI-14, XV-132) – de sorte que les mêmes seront aussi bienveillants et obligeants. L’éthique d’Isocrate place en son centre l’échange des bienfaits (cf. VII, 9-10, XV-133, etc.) ; et il est alors remarquable que si ce dernier, en termes analogues à ceux de Platon dans le
Gorgias, dénonce la « flatterie » (cf. VII, 9-11, XV-133, etc.), c’est, à l’inverse, au nom même de la
charis qu’il le fait (cf. par ex. IV-6 : ceux qui « parlent
pros charin » ne « disent rien qui
soit digne de
charis »).
[26]
S’agissant de la place qu’occupe la
charis dans la représentation de l’ « humanité » de l’homme qui s’élabore en Grèce à partir du IV
e siècle, on connaît la célèbre formule de Ménandre : « quel être gracieux
(charien) est l’homme, quand il est homme ! » (fr. 484 Körte).
[27]
Ce rejet s’appliquera aussi bien à la « grâce » telle que la concevait Schiller : cf. la longue note de
La Religion (
AK VI, 25) par laquelle il réagit à la lecture d’
Anmut und Würde et s’explique sur la place qui peut revenir, à ses yeux, aux Grâces.
[28]
Cf. Diogène Laerce, II, 5, 18-19 ; scolie Aristophane
Nuées 773 ; Pausanias, I, 22, 8, et IX, 35, 7 ; Suidas, sv
Sokratès. Sur ces « Charites de Socrate », qui n’ont pas été retrouvées, mais qui ont donné ensuite matière à reproductions, on verra en dernier lieu O. Palagia, « A New relief of the graces and the charites of Socrate »,
Sacris Erudiri, 1989, p. 347-356
.
[29]
Cf. Synésios,
Ep. 154, 177-179 (éd. Budé). Plus précisément, de représentations « d’Aphrodite, des Charites, et de beautés divines analogues ».
[30]
Ce passage mériterait une analyse que nous ne pouvons produire dans les limites de cet exposé. Assurément, afin d’en saisir les sous-entendus, il y aurait lieu de prendre en considération la connotation sexuelle impliquée dans l’association des Charites avec le Silène : on le rapprochera alors de celui du
Cyclope d’Euripide, v. 581 sq., où Polyphème s’écrie à l’adresse des satyres qui l’assaillent avec l’avoir enivré : « Non, je ne vous baiserai point, ce sont les Charites qui me lutinent ! », puis, se tournant vers Silène qui était étendu à ses côtés, et utilisant alors le juron propre à Socrate : « Il me suffit du Ganymède que voici. Avec lui, je reposerai délicieusement, oui, par les Charites, un mignon a pour moi plus d’attrait qu’une fille ! » Il y aurait lieu d’autre part de comprendre en quel sens ce qu’Alcibiade a vu en Socrate peut être dit équivaloir aux Charites, et de voir que si le sens du propos est bien de dire : « Socrate est disgracieux, mais les Grâces sont à l’intérieur », les Grâces qui sont en Socrate ne sauraient être ici des Grâces morales opposées à des Grâces esthétiques (ce qui contredirait l’ensemble du propos du dialogue, lequel a récusé la distinction des deux Aphrodite pour lui opposer la figure d’Éros médiateur, incarnée précisément par Socrate) : ce sont les Grâces
toutes entières, et cela
malgré l’apparence – sa sagesse pouvant être tenue pour équivalente à la
vie qui est dans le Silène, dont les Charites étaient l’emblème. Pourrait enfin être pris en considération le fait que le terme
agalma utilisé ici pour désigner les figurines était originellement celui utilisé pour dénommer l’
objet porteur de charis apte à être offert dans l’échange par le don et à y circuler. Or, c’est d’un échange qu’il s’agit dans notre passage (avec l’allusion ironique faite par Socrate à la fameuse scène de potlatch entre Glaukos et Diomède). Tenant compte du fait que les grâces qui sont en Socrate sont attachées ici à ses
logoi, on opposera alors à la sorte d’échange qu’escomptait Alcibiade, analogue au marché de dupes que réalise le flatteur aux dépens de son obligé, la relation où ces
logoi sont fondés à circuler comme circulait la
charis dans la forme archaïque de l’échange par le don : celle du dialogue philosophique où le
logos est, on le sait, selon Platon,
donné, reçu, et rendu.
[31]
Aristote,
Rhét. III, 3, 1406
a.
[32]
D’où, chez Aristote, la mention de la
charis au nombre des sentiments que le rhéteur doit prendre en considération : cf.
Rhét. II, 7, 1385
a sq.
[33]
Cf. Plutarque,
Quaest. Conv. 685
a et 697 b (s’agissant alors de l’assaisonnement par excellence qu’est le sel).
[34]
Cette double opposition
charis /
alètheia et
charis /
ôphelia, qui est ici seulement implicite, sera thématisée plus tard par Platon dans les
Lois (II, 667
c).
[35]
Cf. à ce sujet E. Schwarzenberg,
op. cit. (
supra, p. 547, n. 2), p. 42-48, et le
Dictionnaire des Philosophes (R. Goulet, dir.), t. I, p. 742-744.
[36]
D. Laerce, IV, I, Philochore cité par Philodème,
Acad. Hist. VI, 30-38 (cf. K. Gaiser,
Philodems Academica, Stuttgart, 1958, p. 190 et 459 sq.).
[37]
Cf. Plutarque,
Praec. conj. 141f
, et
Vie de Marius, II, 3 ; D. Laerce, IV, 6 ; Elien,
V. H. XIV, 9 ; Eunapios,
Vie des philosophes, 458 et 505.
[38]
Sur le lien de
charis avec
ruthmos et
metron, cf
. Rép. 411
e 2, 486
d 7 ;
Tim. 47
d 7.
[39]
Parepomenon, sumparepomenon : 667 b 6, b 8,
c 5,
d 1,
e 2.
[40]
Faut-il rappeler ici que la plupart des philosophes qui ont fait suite à Aristote ont consacré un ouvrage à celle-ci – un
Peri charitos, ou un
Peri charitôn : ainsi Théophraste, Démétrios, Cléanthe, Chrysippe, Hécaton, Épicure, Philodème.
[41]
Par là s’explique aussi que les Charites dont Aristote accueille la figure dans son discours éthique
ne soient plus celles de Platon, mais celles qu’avait engendrées la cité : celles qui président à l’échange des bienfaits (cf.
Eth. Nic. V, 8, 1133
a, et fr. 656, Rose). Mais il y aurait lieu de montrer comment, en fonction de la métaphysique qui est la sienne (avec, en particulier, sa conception de l’être comme
energeia), il se trouve alors à même d’arracher ledit échange à l’équivoque dans laquelle il est enfermé à son époque – articulant de celui-ci une conception qui va à l’encontre de celles alors admises, et qui renoue, à sa manière, avec l’esprit qui présidait à l’échange par le don à l’époque archaïque (cf. à cet égard, sa conception de l’
euergesia en
Eth. Nic. IX, 9).
[42]
CJ, § 59,
AK V
, 353.
[43]
Cf. § 58,
AK V
, 350 : « C’est nous qui recevons la nature avec faveur et, quant à elle, elle ne nous fait aucune faveur » ; et cf. § 67,
AK V
, 380, avec la note.
[44]
CJ, § 29,
AK V, 278.
[45]
Hymne homérique à Déméter, v. 385.
[46]
Phénoménologie de l’esprit, trad. J. Hyppolite, t. 1, p. 40.
[47]
AK, XX, p. 341.