2003
Les études philosophiques
Analyses et comptes rendus
Gérard Bensussan, Le temps messianique. Temps historique et temps vécu, Paris, Vrin, coll. « Problèmes & Controverses », 2001, 193 p.
« Le messianisme est absolument moderne », proclame Gérard Bensussan au début de son ouvrage (p. 15). C’est dire que nous n’avons pas affaire ici à un travail d’interprétation historique d’une forme religieuse. Certes, l’arrière-fond qui nourrit le travail de l’auteur est la tradition judaïque. Toutefois il ne s’agit pas d’une étude sur le messianisme juif, mais bel et bien d’une recherche philosophique qui vise à dégager une structure proprement messianique dans la temporalité humaine en général. En fait, l’héritage judaïque offre des concepts susceptibles de renouveler l’entente du temps léguée par la tradition grecque et chrétienne, jusque dans les avatars sécularisés de cette dernière. Nous sommes donc au cœur du débat contemporain autour de l’héritage métaphysique et de son possible déplacement. L’auteur s’inscrit ici dans une filiation de pensée dont les figures les plus marquantes sont Rosenzweig (cf. l’ouvrage qu’il lui a récemment consacré, aux PUF), Benjamin, Lévinas, ou encore Derrida.
La structure temporelle dégagée par l’auteur s’articule dans des concepts d’une richesse étonnante tels que ceux de pli, d’écart et de reste. Des concepts qui tendent tous à désarticuler le temps linéaire et progressif légué par la tradition philosophique occidentale. Le nœud central de cette temporalité se joue dans l’instant, un instant qui est ouvert sur une dimension d’extrahistoricité qui déborde son inscription dans la linéarité des conditions qui l’entourent. Il s’agit là d’une ouverture qui le porte vers un passé résolument irrattrapable et pourtant qu’il mobilise, et vers un avenir impossible et pourtant attendu. Le temps humain retrouve alors quelque chose comme sa torsion fondamentale, où l’instant se voit restitué toute sa force de rupture, de fécondité et de recommencement. Dans chaque instant, en tant qu’il porte un éclat messianique, se produit comme une ouverture vers sa toujours imminente éternisation. Mais cette possibilité n’est pas de l’ordre d’un accomplissement téléologique, et elle ne saurait se définir en une visée déterminée. Elle est de l’ordre de l’écart ou du pli, qui maintient une inadéquation fondamentale du temps avec lui-même, inadéquation qui traverse également le sujet. L’espace de cet écart s’articule dans la figure du « comme si » messianique. Je dois agir comme si j’étais le Messie, et comme si tout instant était instant d’éternité. C’est dire alors que l’urgence concentrée sur l’instant est une urgence pratique. Tout se joue ici et maintenant, comme si le sort du monde en dépendait. II y a là comme une tension extrême entre le singulier et l’universel, propre au temps messianique.
L’ouvrage s’articule en cinq chapitres. Dans un premier temps, l’auteur commence par poser le champ messianique en le démarquant d’emblée de toutes ses versions sécularisées et historicisées, qui en retranchent l’élément essentiel, et constituent même une forme d’antimodèle. Il s’agit ici de bien distinguer messianisme et téléologie. D’une manière tout à fait passionnante, l’auteur met en cause le concept même de sécularisation. En somme, la thèse de l’auteur est que la faillite des grands récits progressistes n’est que celle d’un certain messianisme – exclusivement chrétien en fait – sécularisé, mais que cette faillite laisse le champ libre à l’éclosion d’une pensée authentiquement inspirée par le messianisme dans son actualité toujours renouvelée.
Après avoir, dans un deuxième temps, retracé les grandes lignes du messianisme juif, l’auteur s’engage dans un grand parcours à travers les pensées métaphysiques de l’idéalisme allemand, pour en dégager, par contrastes et recouvrements partiels, une notion d’histoire qui échappe à la rationalité du concept et qui pourtant la travaille secrètement. C’est avant tout à la pensée de Schelling qu’il consacre son attention (cf. ses récentes traductions de cet auteur). La question ici est celle de la figure politique de l’état comme accomplissement de l’histoire et de sa rationalité. Là encore, l’élément messianique introduit une extériorité qui interrompt cette prétention politique.
Après cette exploration du temps historique, l’auteur examine son pendant subjectif, le temps vécu, conformément à la polarité énoncée dans le sous-titre de son ouvrage. Il en déploie les trois dimensions – instant, attente et souvenir – dans leur discontinuité et dans l’inadéquation féconde de ce qu’il nomme leur « contre-temps ». Il faut souligner ici l’extrême modernité d’une pensée qui, n’étant pas la visée d’un accomplissement anticipé, ni la réminiscence d’un Bien déterminé, mais persévérance dans l’ouverture à ce qui la déborde, ou rupture par une altérité inassimilable, s’affronte sans ressentiment à la possibilité du désespoir et de l’oubli le plus complet. « Contrairement au mirage de l’optimisme et à ses trompeuses consolations, l’espérance messianique trouve toujours de quoi désespérer » (p. 127). Par ailleurs, ce chapitre se conclut par une confrontation avec Nietzsche, et sa pensée de l’éternel retour, confrontation qui marque un des temps forts de l’ouvrage.
Mais c’est sans doute le dernier chapitre, consacré à la justice, qui en constitue le point culminant. Rien d’étonnant à cela, car l’urgence éthique gît au cœur même des considérations sur la temporalité, et ce dès les premières lignes de l’ouvrage. L’injustice se lit ici comme la prétention d’abolir l’inadéquation de la temporalité, en déterminant une totalité et des normes achevées. À l’inverse, l’instant messianique signifie la rupture de cette prétention, et l’ouverture d’un « à-faire » du monde, dans la patience de son inachèvement.
On peut éventuellement regretter le manque de confrontation, sur le même terrain, avec d’autres travaux récents consacrés au temps messianique, notamment ceux d’Agamben. Mais le travail de G. Bensussan est moins construit dans une perspective polémique que constructive. On peut regretter également la faible place ménagée à la question du langage, à laquelle n’est consacrée qu’une courte dernière section, en forme d’épilogue. Toutefois, cette légère réserve ne suffit largement pas à amoindrir les mérites de l’ouvrage présenté par G. Bensussan. Sa grande richesse conceptuelle en fait une synthèse essentielle dans le cadre des recherches sur le messianisme et la temporalité.
Michel VANNI.