Les études philosophiques
P.U.F.

I.S.B.N.9782130542476
136 pages

p. 1 à 2
doi: en cours

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n° 68 2004/1

2004 Les études philosophiques

Présentation

Marc Crépon
Depuis près d’un an, à la suite de la parution, dans une première traduction française, du livre de Carl Schmitt : Le Léviathan dans la doctrine de l’État de Thomas Hobbes1, une vive polémique2 s’est engagée autour du juriste et philosophe allemand3. Celle-ci porte, pour l’essentiel, sur trois points qui doivent être distingués. Le premier est l’engagement sans réserve de Carl Schmitt au service de l’idéologie et de l’État nazis, le soutien inconditionnel qu’il a apporté à sa politique raciale et antisémite. Sur ce plan, qui n’a évidemment rien de secondaire, les deux textes publiés dans le no 14 de la revue Cités4 : « Le Führer protège le droit. À propos du discours d’Adolf Hitler au Reichstag du 13 juillet 1934 » et « La science allemande du droit dans sa lutte contre l’esprit juif (1936) », apportent un témoignage et une confirmation accablants. Ils désignent le climat de terreur dans lequel ils ont été écrits et la compromission d’autant plus lourde, d’autant plus impardonnable que représente la caution qu’ils lui apportent, en pleine connaissance de cause. Et il est vrai que ces prises de position antisémites ne s’arrêtent pas avec la guerre, qu’elles se retrouvent jusqu’à la fin, notamment dans le Glossarium – qu’elles grèvent donc la lecture de l’ensemble de l’œuvre de Schmitt d’une lourde hypothèque, tant rien ne saurait en minimiser le caractère insupportable.
Le second sujet de la controverse ne s’en trouve pas pour autant résolu et il exige une connaissance approfondie de l’œuvre de Carl Schmitt, difficile à maîtriser dans son ampleur. Il s’agit de savoir quelles sont la place et la signification de cet engagement, des textes qui l’expriment dans l’ensemble de cette pensée. Peut-on dire que les « positions » adoptées dans les textes cités plus hauts se laissent déjà pressentir dans les premières œuvres de Schmitt et surtout, comme le soutient l’auteur de la polémique, qu’elles se retrouvent, telles quelles, dans les textes écrits et publiés après la guerre – que tout donc peut être reconduit à ce moment et placé sous ce signe ? Auquel cas l’affaire serait entendue. Ou faut-il penser que ni le Catholicisme romain et la forme politique (1923 et 1925) ni la Théologie politique I (1922) – pour prendre des œuvres antérieures – ni le Nomos de la Terre (1950) – pour prendre une œuvre ultérieure – ne peuvent y être reconduits simplement. De quels héritages intellectuels, juridiques et politiques sont-ils tributaires ? Le catholicisme de Carl Schmitt peut-il être confondu avec la tradition de pensée qui conduit au nazisme ? Ou s’agit-il de tout autre chose et de tout autres débats, comme la querelle de la sécularisation ? La question ne peut être tranchée simplement. L’un des objectifs de ce numéro pourrait être de contribuer à en éclaircir les données. C’est la raison pour laquelle nous avons choisi de publier, comme un document d’étude, le texte de Hugo Ball : « La théologie politique de Carl Schmitt » – un essai qui, dès 1924, tentait de faire la synthèse des travaux publiés par l’auteur du Romantisme politique (1919).
Reste un troisième point, idéologique, qui appelle une réponse philosophique. Derrière la polémique pèse le soupçon que Carl Schmitt serait en passe de devenir la référence incontournable d’une certaine pensée de gauche, radicale, hostile à la démocratie parlementaire, aux droits de l’homme et aux institutions internationales. Lire Carl Schmitt, le commenter, le traduire, et trouver même un intérêt philosophique à sa pensée, ce serait forcément souscrire à ces thèses et faire preuve ipso facto de défiance à l’encontre de la démocratie parlementaire – ce serait même, plus radicalement encore, prendre position contre elle. Ce soupçon se heurte à deux objections. La première est qu’il s’agit d’un procès d’intention global qui se retourne contre celui qui le formule. Qui défend (aux deux sens du terme) quoi ? La seconde est que la confiscation de la traduction, de la publication et du commentaire se sont rarement trouvés du côté de la démocratie. Le propre du régime démocratique est qu’il n’a pas besoin de prendre les citoyens pour des lecteurs « mineurs » qu’il faudrait protéger des effets néfastes des livres. Elle part du principe que l’intelligence de ce qui la contredit ou la met en cause la renforce, au lieu de l’affaiblir. Ce serait là, si l’on veut, la dernière raison, externe, de ce numéro.
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