2004
Les études philosophiques
Pour une relecture des écrits socratiques de Xénophon
Luc Brisson
(cnrs, Paris).
Louis-André Dorion
(Université de Montréal).
Xénophon fut certainement l’un des auteurs « classiques » les plus déconsidérés et les plus négligés au cours du dernier siècle. Le discrédit qui a frappé, entre autres, ses écrits socratiques (
Mémorables, Banquet, Économique, Apologie) est une conséquence directe des conclusions auxquelles sont parvenus, au début du XX
e siècle, les historiens qui cherchaient une solution à la fameuse « Question socratique », c’est-à-dire au problème de savoir s’il est possible de reconstituer la pensée du Socrate historique à partir de nos principaux témoignages (Aristophane, Platon, Xénophon et Aristote). Dès les origines de la Question socratique, qui remontent à l’étude de Schleiermacher, « La valeur de Socrate en tant que philosophe »
[1], le témoignage de Xénophon, considéré jusqu’alors comme la source la plus fiable, fut soumis à une critique impitoyable. Dans cette étude de 1815, qui eut une influence déterminante sur des générations d’historiens attachés à résoudre la Question socratique, Schleiermacher a formulé à l’endroit de l’auteur des
Mémorables ces deux critiques principales : premièrement, Xénophon n’était pas un philosophe, mais plutôt un militaire et un politicien, de sorte qu’il n’était pas le témoin le plus qualifié pour faire un exposé fidèle des principales positions philosophiques de Socrate. Deuxièmement, Xénophon déploie un tel zèle pour défendre son maître contre les accusations qui lui reprochent son enseignement subversif, que Socrate fait figure, dans ses écrits, de représentant de l’ordre établi et des valeurs les plus traditionnelles. Les positions défendues par le Socrate de Xénophon sont à ce point conservatrices et conventionnelles qu’on ne comprend pas comment un philosophe aussi plat et ennuyeux a pu attirer, captiver et retenir des esprits naturellement portés à la spéculation, tels que Platon et Euclide, celui que l’on considère comme le fondateur de l’école mégarique. Bref, si Socrate avait ressemblé à son homonyme des écrits de Xénophon, il n’aurait pas été entouré de tels disciples, il les aurait au contraire fait fuir
[2].
À en juger par les quelques pages très sévères que T. C. Brickhouse et N. D. Smith ont récemment consacrées u Socrate de Xénophon
[3], Xénophon est toujours en butte au mépris, et les critiques de Schleiermacher séduisent encore certains esprits qui restent résolument hostiles au Socrate de Xénophon. On retrouve en effet sous la plume de Brickhouse et Smith les deux critiques formulées jadis par Schleiermacher
[4]. Ces critiques éculées, inlassablement et paresseusement répétées par tous les détracteurs de Xénophon depuis le début du XIX
e siècle, peuvent être facilement surmontées. La première s’adosse à une conception qui voit dans la philosophie une activité essentiellement spéculative ; or comme les écrits socratiques de Xénophon sont peu spéculatifs, Schleiermacher et ses épigones concluent tout naturellement que Xénophon n’était pas un philosophe et qu’il n’a pas exposé dans toute leur profondeur les positions philosophiques de Socrate. C’est faire à Xénophon un faux procès, car il n’a jamais eu l’intention d’exposer le « système » philosophique de Socrate ; son but avoué, tel qu’il le proclame au début des
Mémorables (I 3, 1 et I 4, 1), est de montrer comment et à quel point, par son exemple et ses discours, Socrate fut utile à autrui et a contribué à rendre ses compagnons meilleurs. être utile aux autres et les rendre meilleurs, n’est-ce pas là des objectifs que peut légitimement se fixer et poursuivre une philosophie entendue comme
genre de vie ? En ce sens, le Socrate des
Mémorables est un philosophe et Xénophon lui-même fait également
œuvre de philosophe en exposant, dans une
œuvre à la fois riche et complexe, les multiples facettes de l’inépuisable utilité de Socrate. Enfin, il faut s’interroger sur le fait que le reproche suivant lequel Xénophon n’est pas un philosophe n’avait jamais été formulé, semble-t-il, avant le début du XIX
e siècle. À cette époque, comme aujourd’hui d’ailleurs, on réserve plus volontiers le titre de « philosophe » à l’auteur d’une
œuvre spéculative réputée profonde et originale. Il est certain que si « philosophique » est synonyme de « critique » et de « spéculatif », Xénophon fait plutôt pâle figure en tant que philosophe. Mais cette conception moderne de la philosophie n’occulte-t-elle pas une autre acception de la philosophie, en vertu de laquelle le Socrate de Xénophon peut être tenu pour un authentique philosophe ? C’est du moins l’avis de Nietzsche, qui n’a jamais caché son admiration pour les
Mémorables, « le livre le plus attirant de la littérature grecque
[5] » : « Si tout va bien, le temps viendra où l’on préférera, pour se perfectionner en morale et en raison, recourir aux
Mémorables de Socrate plutôt qu’à la Bible, et où l’on se servira de Montaigne et d’Horace comme de guides sur la voie qui mène à la compréhension du sage et du médiateur le plus simple et le plus impérissable de tous, Socrate. »
[6]
Pour ce qui est de la deuxième critique, il est absolument faux de prétendre que le Socrate de Xénophon ne peut exercer aucune attraction philosophique sur de jeunes esprits doués. Un tel jugement est démenti non seulement par les abondants
testimonia qui attestent l’extraordinaire influence des
Mémorables sur les auteurs de l’Antiquité
[7], mais aussi par une anecdote que Diogène Laërce rapporte au sujet de Zénon de Cittium, le fondateur du stoïcisme : « Étant monté à Athènes, déjà âgé de 30 ans, il s’assit chez un libraire. Comme celui-ci faisait lecture du deuxième livre des
Mémorables de Xénophon, charmé, il demanda où vivaient de tels hommes. »
[8] Cette anecdote est tout à fait représentative de la profonde influence que les
Mémorables ont exercée sur les premiers stoïciens
[9]. Rappelons, à titre d’exemple, que d’aucuns ont même considéré, à la fin du XIX
e siècle, que les chapitres « théologiques » des
Mémorables (I 4 et IV 3), où Socrate expose une doctrine de la providence divine à l’
œuvre dans l’ensemble de la nature, étaient à ce point originaux et profonds qu’il fallait probablement les considérer comme des « corps étrangers » aux
Mémorables, plus exactement comme des interpolations d’origine stoïcienne. Nous n’avons cependant aucune raison de priver Xénophon de la paternité de ces deux chapitres. L’anecdote rapportée par Diogène Laërce et les chapitres théologiques suffisent ainsi à montrer que les
Mémorables ont exercé une profonde influence philosophique sur une école aussi importante que le stoïcisme
[10].
Que l’on ne s’y trompe pas : depuis Schleiermacher, les plus âpres critiques des écrits socratiques de Xénophon sont ceux-là mêmes qui considèrent que l’on peut résoudre la Question socratique et que le Socrate historique correspond, pour l’essentiel, au Socrate des premiers dialogues de Platon. Or en ce qui touche la Question socratique, nous sommes entièrement d’accord avec ce jugement de C. Kahn : « Our evidence is such that [...] the philosophy of Socrates himself,
as distinct from his impact on his followers, does not fall within the reach of historical scholarship. In this sense the problem of Socrates must remain without a solution. »
[11] Si la Question socratique est condamnée à demeurer un problème insoluble
[12], du fait même que nos principales sources sont déjà de libres interprétations de la vie et de la pensée de Socrate, il faut en tirer toutes les conséquences. Et l’une de ces conséquences est que plus rien ne s’oppose, aujourd’hui, à une réhabilitation des écrits socratiques de Xénophon. Quand on passe en revue les principales critiques qui ont été adressées à ces écrits, et qui ont finalement provoqué leur éclipse pendant presque tout le XX
e siècle, on s’aperçoit qu’elles visent surtout à discréditer le témoignage de Xénophon dans le cadre d’une recherche de solution à la Question socratique. Or, si la Question socratique est un faux problème, sa mise au rancart rend caduques la plupart des critiques adressées aux écrits socratiques de Xénophon
[13].
La conjoncture semble donc propice à une réhabilitation des discours socratiques
(logoi sokratikoi) de Xénophon, et il faut se réjouir de ce que l’on observe, depuis quelques années, un regain d’intérêt pour ces écrits
[14]. Plutôt que de lire Xénophon en fonction d’une chimère, c’est-à-dire d’une « question » étrangère à son
œuvre et aux
logoi sokratikoi en général, pour autant que ceux-ci n’ont jamais eu l’ambition d’exposer la pensée du Socrate historique, il faut enfin le lire et l’interpréter pour lui-même, comme s’efforcent de le faire les études rassemblées dans ce numéro. Les auteurs qui ont contribué à ce numéro spécial « Xénophon et Socrate » comptent parmi les meilleurs spécialistes actuels des écrits socratiques de Xénophon, et le mouvement de réhabilitation de ses écrits doit beaucoup aux études novatrices qu’ils ont publiées au cours des dernières années
[15].
[1]
F. E. D. Schleiermacher, « Über den Werth des Sokrates als Philosophen », in
Abhandlungen der philosophischen Klasse der Königlich-preussischen Akademie der Wissenschaften aus den Jahren 1814-1815, 1818, p. 50-68 ; repris dans
Sämmtliche Werke, III, 2, Berlin, 1838, p. 287-308. Sur l’importance de cette étude de Schleiermacher, voir L.-A. Dorion, « À l’origine de la question socratique et de la critique du témoignage de Xénophon : l’étude de Schleiermacher sur Socrate (1815) », in
Dionysius, 2001 (19), p. 51-74.
[2]
Cf. F. E. D. Schleiermacher, art. cité, p. 57 (= 1838, p. 296).
[3]
Cf.
The Philosophy of Socrates, Boulder (Co.), Westview Press, 2000, p. 38-44.
[4]
Cf. p. 38 et 42-43.
[5]
Fragment posthume 41 [2], 1879, in
Œuvres philosophiques complètes, III, 2, Paris, Gallimard, 1968, p. 397.
[6]
Humain, trop humain, in
Œuvres philosophiques complètes, III, 2, Paris, Gallimard, 1968, p. 200.
[7]
Il suffit de consulter l’apparat des
testimonia établi par M. Bandini (
Xénophon : Mémorables, t. I :
Introduction générale et Livre I [texte grec établi par M. Bandini ; trad. et notes par L.-A. Dorion], Paris, Les Belles Lettres, 2000).
[8]
VII, 2 ; trad. Goulet.
[9]
Cf. A. A. Long, « Socrates in Hellenistic philosophy », in
Classical Quarterly, 1988 (38), p. 150-171 (ici, p. 162-163).
[10]
Cette influence est attestée, entre autres, par le témoignage de Sextus Empiricus ; il affirme en effet, après avoir longuement cité (
Adv. Math. IX 92 sq.) le début de
Mémorables I 4, que Zénon de Cittium prit Xénophon comme point de départ (3pq Xenoj²ntoV tQn 3jormQn lab:n, IX 101).
[11]
« Vlastos’s Socrates », in
Phronesis, 1992 (37), p. 233-258 (ici, p. 240 ; nous soulignons).
[12]
Cf. L.-A. Dorion, Introduction aux
Mémorables (cité
supra, n. 1), p. C-CXVIII.
[13]
Dans la première partie (p. VII-XCIX) de l’Introduction aux
Mémorables (cité
supra, n. 1, p. 139), L.-A. Dorion dresse un bilan des principales critiques, au nombre de dix, qui ont été adressées aux écrits socratiques de Xénophon. Il appert, après examen, que huit de ces dix critiques sont directement liées à la Question socratique et qu’elles n’ont aucune raison de survivre à la disparition de ce faux problème (cf. aussi p. CXVI, n. 2).
[14]
En plus des études mentionnées à la note suivante, signalons les ouvrages de S. B. Pomeroy (
Xenophon, Œconomicus
: A Social and Historical Commentary, Oxford, OUP, 1994) et de B. Huss (
Xenophons Symposion. Ein Kommentar, Stuttgart und Leipzig, Teubner, 1999).
[15]
Sans prétendre à l’exhaustivité, mentionnons surtout : V. J. Gray, « Xenophon’s
Defence of Socrates : the rhetorical background to the Socratic problem », in
Classical Quarterly, 1989 (39), p. 136-140 ; « Xenophon’s
Symposion : The display of wisdom », in
Hermes, 1992 (120), p. 58-75 ; « Xenophon’s image of Socrates in the
Memorabilia », in
Prudentia, 1995 (27), p. 50-73 ;
The Framing of Socrates. The Literary Interpretation of Xenophon’s Memorabilia, Stuttgart, Franz Steiner Verlag (Hermes Einzelschriften, 79), 1998. – D. R. Morrison, « On Professor Vlastos’ Xenophon », in
Ancient Philosophy, 1987 (7), p. 9-22 ;
Bibliography of Editions, Translations, and Commentary on Xenophon’s Socratic Writings (1600-Present), Pittsburgh, Mathesis Publications, 1988 ; « Xenophon’s Socrates as Teacher »,
in P. A. Vander Waerdt (ed.),
The Socratic Movement, Ithaca, Cornell University Press, 1994, p. 181-208 ; « Xenophon’s Socrates on the just and the lawful », in
Ancient Philosophy, 1995 (15), p. 329-347 (trad. franç. : « Justice et légalité selon le Socrate de Xénophon »,
in J.-B. Gourinat (éd.),
Socrate et les Socratiques, Paris, Vrin, 2001, p. 45-70) ; « Xénophon »,
in J. Brunschwig et G. E. R. Lloyd (éd.),
Le savoir grec, Paris, Flammarion, 1996, p. 843-849. – A. Brancacci, «
Ethos e
pathos nella teoria delle arti. Una poetica socratica della pittura e della scultura », in
Elenchos, 1995 (16), p. 101-127 ; « Socrate critico d’arte »,
in G. Giannantoni et M. Narcy (éd.),
Lezioni socratiche, Naples, Bibliopolis, 1997, p. 121-151. – M. Narcy, « Le choix d’Aristippe (Xénophon,
Mémorables, II, 1) »,
in G. Giannantoni
et al., La tradizione socratica, Naples, Bibliopolis, p. 71-87 ; « La religion de Socrate dans les
Mémorables de Xénophon »,
in G. Giannantoni et M. Narcy (éd.),
Lezioni socratiche, Naples, Bibliopolis, 1997, p. 15-28.