2004
Les études philosophiques
La figure et le moment du scepticisme chez Hegel
Christian Godin
Aucun philosophe ne fut aussi résolument opposé au scepticisme que Hegel, et nul plus que Hegel ne reconnut le sérieux et la positivité de cette manière de philosopher. Dans l’étude qu’il écrivit : « L’essence du scepticisme selon Hegel », Roger Verneaux alla jusqu’à soutenir que « Hegel est le seul philosophe avec Renouvier à avoir réfléchi sur ce qu’est être sceptique »
[1]. Dans le livre, plus récent, qu’il consacra à la question des rapports entre Hegel et le scepticisme, Michael N. Forster montre qu’une bonne part de la pensée hégélienne se joue sur cette question
[2].
Hegel traite du scepticisme à trois reprises : en 1802, dans un long article intitulé
La relation du scepticisme avec la philosophie
[3], dans
La phénoménologie de l’Esprit, un passage de l’introduction et un paragraphe du chapitre relatif à la conscience de soi traitent du scepticisme, et enfin dans les
Leçons sur l’histoire de la philosophie, avec les chapitres sur le scepticisme et la Nouvelle Académie. Dès l’article de 1802, soit cinq ans avant la publication de la
Phénoménologie, au début donc de la période d’Iéna, Hegel est déjà en possession de ses thèses centrales sur cette question : l’opposition du scepticisme ancien et du scepticisme moderne, le rejet radical de ce dernier, l’acceptation du scepticisme ancien comme moment nécessaire de la philosophie
[4].
Michael N. Forster cite un poème écrit en 1826 par un ami de Hegel, en l’honneur de celui-ci :
« Et ainsi s’annonça notre héros précocement,
Lorsque les sceptiques avaient envoyé contre lui les serpents du doute.
Foi ! Il écrasa les monstres comme des saucisses de Göttingen,
Et il ne restait plus derrière lui que la peau vide du scepticisme. » [5]
La différence entre les systèmes philosophiques de Fichte et de Schelling, le premier grand traité préphénoménologique de Hegel, s’ouvre par cette phrase : « Quand une époque laisse, après elle, le passé de tant de systèmes philosophiques, elle semble vouée à cette indifférence à laquelle arrive la vie après s’être essayée sous toutes les formes. L’instinct de totalité s’exprime encore comme instinct de la connaissance totale, alors que l’individualité ossifiée ne se risque plus elle-même à vivre ; avec la diversité de ce qu’elle a, elle tente de se donner l’apparence de ce qu’elle n’est pas. »
[6]
Toute la pensée hégélienne fut un long combat contre l’indifférence en matière philosophique. Celui qui fut le plus grand philosophe
de son temps ne cessa de lutter philosophiquement contre son temps. Or l’ensemble de la génération romantique vécut dans la désolation du scepticisme, et pleura après un absolu perdu par la faute, croyait-on, de Kant. Dans cette génération, les sceptiques, précisément, furent à peu près les seuls à ne pas voir en Kant un sceptique
[7]. Hegel n’est pas mieux de son temps qu’avec la lecture qu’il fait de l’auteur des trois
Critiques. La préface de la première édition de l’
Encyclopédie des sciences philosophiques accole le scepticisme et le criticisme, et les accuse d’avoir suscité contre « le sérieux allemand » et « son profond besoin philosophique » une « indifférence » et même un « mépris » à l’égard de la philosophie
[8]. Passant outre aux déclarations de Kant lui-même
[9], Hegel décèle dans la
Critique de la raison pure le même « style de scepticisme »
[10] que l’on voit chez Hume. D’ailleurs, Kant n’avait-il pas identifié idéalisme transcendantal et réalisme empirique ? Au-delà du criticisme, c’est l’ensemble de l’idéalisme que Hegel rejette comme scepticisme : le parallèle entre idéalisme et scepticisme est explicitement établi au début de la
Doctrine de l’essence (la deuxième partie de la
Science de la logique). Il y a pour Hegel plus qu’une parenté, il existe une connexion entre le scepticisme et l’idéalisme.
Hegel cite le passage dans lequel Schulze
[11] affirme que le scepticisme récuse non seulement tous les systèmes passés mais aussi tous les systèmes possibles
[12]. Il s’agit donc de rien moins que de sauver avec le système la philosophie même.
L’article de 1802 distingue trois modes de scepticisme : le scepticisme comme philosophie dont il ne serait que le côté négatif, le scepticisme séparé de la philosophie mais non ennemi d’elle, le scepticisme hostile à la philosophie
[13]. Chacune de ces trois formes sera l’objet d’une stratégie théorique spécifique.
Hegel est conscient de la difficulté particulière dans laquelle le scepticisme place la philosophie. « En tout temps, et aujourd’hui encore, note-t-il dans ses
Leçons sur l’histoire de la philosophie, le scepticisme a passé pour le plus terrible adversaire de la philosophie, il a passé pour invincible... »
[14] et Hegel de préciser un peu plus loin que « le scepticisme n’est proprement pas réfutable »
[15], qu’ « on ne peut pas triompher de quelqu’un qui veut absolument être sceptique »
[16] « pas plus qu’on ne peut faire se tenir debout un homme paralysé de tous ses membres »
[17] – car le scepticisme est une paralysie – « on ne peut expulser personne du néant »
[18]. L’invincibilité du scepticisme semble donc absolue. Seulement, cette invincibilité est apparente car elle n’est que particulière. L’arme favorite du sceptique, le renvoi de la position de l’autre à sa propre particularité, peut lui être retournée. À partir de son écrit
La différence (1800), Hegel conçoit la totalité comme devant et pouvant être réalisée non par la religion, non par la société, mais par la philosophie. Dès lors, deux stratégies sont possibles à l’endroit du scepticisme : ou bien l’intégrer à titre d’élément essentiel de la philosophie (c’est ce que Hegel fait avec le scepticisme ancien), ou bien le récuser comme inessentiel (c’est ce qu’il fait avec le scepticisme moderne)
[19]. En déclarant, dès 1802, dans son article, que la philosophie rationnelle n’a pas d’opposé, Hegel pense la mettre définitivement à l’abri de toute attaque sceptique : la totalité n’a pas d’autre. Le scepticisme réduisait l’autre à sa négation, la philosophie hégélienne englobera le scepticisme dans son affirmation. Tel sera l’objectif constant de Hegel, proclamé dès
La relation du scepticisme avec la philosophie : arracher la philosophie à sa division, aggravée par Schulze, entre dogmatisme et scepticisme : le scepticisme n’est pas
une philosophie mais
la philosophie dans l’un de ses moments essentiels. Plus tard, dans les leçons de Berlin, lorsqu’il présentera la diversité des philosophies non comme une multiplicité externe mais comme un processus de différenciation interne, Hegel pensera avoir trouvé le meilleur contre-feu pour éteindre l’incendie sceptique.
Ce faisant, il contredisait et dépassait la tradition classique. Alors que Spinoza (très loin d’être isolé dans cette thèse) disait qu’il fallait considérer les sceptiques comme « des automates totalement dépourvus d’esprit »
[20], dès son article de 1802 Hegel écrivait que le scepticisme est « foncièrement un avec toute philosophie vraie »
[21]. « Il y a du scepticisme en toute philosophie », écrira Victor Brochard
[22] – Hegel fut le premier à le reconnaître, comme il fut le premier à reconnaître un usage proprement philosophique (et non plus seulement critique ou théologique
[23]) au scepticisme. Par ailleurs, en pensant le scepticisme comme moment de la philosophie, Hegel pousse beaucoup plus loin que les éclectismes l’effort d’intégration des différents courants de pensée : il est à cet égard caractéristique que Leibniz, qui déclarait accueillir toutes les philosophies dans son système, faisait pour le scepticisme une exception
[24]. Ce n’est pas, écrit Hegel, la philosophie comme telle mais « seulement la pensée finie, relevant de l’entendement abstrait »
[25] qui doit craindre le scepticisme comme son ennemi. La philosophie, en effet, « contient en elle le sceptique comme un moment »
[26], ce moment étant le dialectique
[27].
Le scepticisme est donc moins une philosophie qu’un moment de la philosophie : comme philosophie, détermination unilatérale fondée sur la négativité pure, il trahit le sens de ce qu’il représente comme moment. D’une manière plus générale, la question du scepticisme chez Hegel pose le problème de l’articulation entre la figure phénoménologique et le moment logique. Le moment particularise la totalité ; il détermine et réalise en différenciant. Dans la Phénoménologie, Hegel le distingue de la figure (Gestalt) qui, elle, détermine en différenciant le réel. Mais si le moment est sur le plan logique ce qu’est la figure sur le plan phénoménologique, il n’y a pas, entre eux, de parallélisme intégral : les figures de l’esprit et les moments de l’idée ne se répondent pas exactement. Dans La phénoménologie de l’Esprit, le sceptique s’achève dans le déchirement de la conscience malheureuse, et ne représente qu’une figure médiatrice d’une conscience de soi qui ne s’est pas encore emparée de la substantialité de l’objet, tandis que, dans la Science de la logique, le moment sceptique s’achève dans le spéculatif qui, en le dépassant, atteint la vérité.
La stratégie d’englobement-récusation de Hegel repose sur deux présupposés que les historiens de la philosophie n’ont pas manqué de critiquer avec force : d’une part, l’opposition établie entre le scepticisme ancien comme seul vrai scepticisme et le scepticisme moderne comme pseudo-scepticisme ; d’autre part, l’identification du scepticisme ancien à une position de négation radicale, tant sur le plan logique que sur le plan gnoséologique. Les deux présupposés sont liés : l’article de 1802 prend appui sur le scepticisme ancien contre le scepticisme moderne pour affirmer l’intégration de la position sceptique au sein de la philosophie, et c’est la raison pour laquelle Hegel considère que le point de vue de Sextus Empiricus (qui faisait du scepticisme l’ennemi de la philosophie identifiée au dogmatisme) ne représentait pas le « véritable » point de vue sceptique
[28].
La représentation hégélienne du scepticisme moderne ne subit pas une simplification moindre : Hume mais surtout Schulze
[29] condensent cette figure. Montaigne est « oublié », ainsi que la lutte antireligieuse à laquelle Hegel ne fait pas même allusion. Le sens philosophique de cette simplification est à chercher du côté du débat auquel le criticisme donna lieu en Allemagne, et donc, en filigrane, dans les rapports de Hegel à Kant.
Ives Radrizzani a noté la situation inédite engendrée par le criticisme : « Alors que les sceptiques antiques n’avaient aucune difficulté à identifier leurs adversaires (...), il semble que le développement d’une position entièrement nouvelle, la philosophie transcendantale, ait provoqué une véritable crise d’identité chez les sceptiques. »
[30] La controverse qui a vu s’affronter Maïmon et Schulze, qui se disaient tous deux sceptiques, montre assez que la détermination du scepticisme n’avait rien d’univoque à la fin du XVIII
e siècle. Il est, à cet égard, intéressant de constater que c’est d’abord sur la nature du criticisme kantien que les deux philosophes s’affrontent : alors que, pour Maïmon, le criticisme constitue une forme philosophiquement acceptable de scepticisme moderne, Schulze décèle dans le criticisme un nouveau dogmatisme et entend revenir, par-delà Kant, au véritable scepticisme, celui de Hume, selon lui
[31]. Le scepticisme de la fin du XVIII
e siècle est un « aenésidémisme » et non un « pyrrhonisme » : l’
épochè n’est plus le moyen de l’ataraxie, mais la fin même. C’est pourquoi Schulze prend Aenésidème (et non Pyrrhon) pour son porte-concept. Dans son
Aenesidemus, Schulze détermine ainsi le scepticisme : « L’affirmation que rien n’a été fixé en philosophie selon des principes incontestablement certains et universels ni sur l’existence et la non-existence des choses en soi et sur leurs propriétés, ni sur les limites des facultés de connaître humaines. »
[32] Par ailleurs, l’idée exposée par Kant dans sa
Critique de la raison pure – que le scepticisme fondé sur la circonspection du jugement averti par l’expérience représente le passage nécessaire du dogmatisme à la philosophie critique – pourrait faire penser à la thèse hégélienne, seulement c’est le scepticisme moderne (Hume) que Kant évoque ainsi
[33]. Le rejet de ce pseudo-scepticisme par Hegel en un
topos qui pourrait faire croire à une rencontre objective entre les deux philosophes doit être compris aussi dans le cadre de son combat contre Kant.
Dans ses
Leçons sur l’histoire de la philosophie, Hegel traite le scepticisme moderne avec un franc mépris : « Le résultat auquel Hume aboutit est ainsi nécessairement un étonnement sur la condition de la connaissance humaine, une méfiance générale et une indécision sceptique ; ce qui certes n’est pas grand-chose. »
[34] Comme l’écrit Michael N. Forster, alors que le scepticisme ancien est fondé sur une méthode, le scepticisme moderne est seulement fondé sur des problèmes spécifiques
[35]. Pour reprendre la distinction faite par certains philosophes analytiques contemporains entre un scepticisme local (il porte sur une proposition P) et un scepticisme total ou global (P représente n’importe quelle proposition), disons que ce que Hegel reproche au scepticisme moderne, c’est son caractère local, donc inconsistant. Cette critique est directement liée à l’argument de l’autocontradiction, un point sur lequel, de 1802 à 1830, Hegel n’a pas varié. Dans les dernières éditions de son
Encyclopédie (1827 et 1830), il renvoie à son article sur la relation du scepticisme à la philosophie, dont il assume encore la thèse centrale : alors que le scepticisme ancien mettait en doute les données sensibles, le scepticisme moderne s’appuie sur elles
[36]. Ce scepticisme, comme dogmatisme du sensible, est donc un faux scepticisme. De fait, Schulze ne disait-il pas lui-même qu’il était « parfaitement d’accord avec le dogmatique tant critique que non critique sur la certitude de tout ce qui se présente immédiatement à la conscience en tant que fait »
[37] ? Curieux scepticisme qu’un scepticisme que les tropes d’Aenésidème suffiraient à détruire ! Le scepticisme moderne, donc, n’est qu’un dogmatisme
[38]. Hegel, dans son article, donne comme autre exemple de dogmatisme le premier « argument » de Schulze : « Pour autant que la philosophie doit être une science, elle a besoin de principes absolument vrais. Mais de tels principes sont impossibles. »
[39] Qu’est-ce qui peut fonder la certitude d’une telle impossibilité ?
La confiance que le scepticisme moderne place dans le contenu de la conscience immédiate le jette bien en deçà du commencement de la philosophie
[40]. « Ce n’est pas même une philosophie de paysans », tranche Hegel, « car ceux-ci savent bien que toutes les choses terrestres sont éphémères, donc que leur être ne vaut pas davantage que leur non-être. »
[41] Le scepticisme moderne ne représente qu’ « une psychologie empirique »
[42]. Le fait d’attribuer une certitude et une vérité irréfutable aux faits de la conscience, Hegel l’appelle aussi une
barbarie
[43]. Mais le scepticisme moderne n’est pas seulement inconsistant, il est impensable. Argument rarissime sous la plume de Hegel, l’existence des sciences positives (sont citées la physique et l’astronomie
[44]) achève de rendre irréel ce mode de penser. Schulze en est resté à l’affrontement du dogmatisme et du scepticisme, comme si aucun dépassement n’était possible, comme si la véritable philosophie spéculative, la philosophie de la totalité, n’était pas possible. Il faut comprendre le caractère irréel et impensable (c’est tout un) du scepticisme moderne aux yeux de Hegel dans le cadre général d’une histoire de l’Esprit. Pour Hegel, le sens d’une figure est inséparable de sa mission. Or le scepticisme moderne n’a, dans l’histoire logique de l’Esprit, aucune mission assignable puisque celle-ci fut déjà accomplie, de manière achevée, parce que systématique, par le scepticisme ancien. Le scepticisme moderne n’est qu’une figure sans moment.
Seul le scepticisme ancien réalise l’identité logique, phénoménologique et historique de la figure et du moment sceptiques. Michael N. Forster parle de la « sympathie » de Hegel envers le scepticisme ancien
[45]. Par le scepticisme, en effet, la subjectivité et la liberté entrent dans l’histoire de l’Esprit – pas moins ! Un autre facteur a dû jouer pour expliquer l’attrait de Hegel, bien qu’il n’en soit pratiquement pas fait mention dans les textes du philosophe, sinon par allusion rapide : le souci
systématique des sceptiques grecs, leur désir d’exhaustivité. Le scepticisme a pour lui le sérieux de la totalité. Il se dirige, comme dit Hegel dans l’introduction de la
Phénoménologie, « sur toute l’étendue de la conscience phénoménale »
[46]. De fait, les écrits de Sextus Empiricus représentent une manière d’encyclopédie négative, les tropes d’Aenésidème et d’Agrippa représentent une manière de logique complète négative.
Cela dit, qui est sceptique ? Pascal doutait qu’il y eût jamais eu de « pyrrhonien effectif parfait »
[47]. Le scepticisme a fait école sans avoir d’école : pas d’Académie ni de Lycée, pas de Portique ni de Jardin sceptique. Pyrrhon, qui, à l’âge classique, a donné son nom au scepticisme, est un symbole sans
œuvre. Sextus Empiricus vécut cinq siècles après lui ; quant à la Nouvelle Académie, elle fait rétrospectivement de Platon le fondateur du scepticisme. À l’évidence, s’il faut parler du sceptique grec, il est nécessaire d’en recomposer la figure. À la fin de son
Enquête sur l’entendement humain, Hume suivait déjà la tradition lorsqu’il distinguait un scepticisme « mitigé », « académique », d’un scepticisme « outré », le pyrrhonisme
[48]. En comprenant le pyrrhonisme, d’un côté, Arcésilas et Carnéade, de l’autre, sous le même concept, Hegel déplace la ligne de fracture et lui donne un sens différent. Car même si elles lui consacrent deux chapitres séparés, les
Leçons sur l’histoire de la philosophie englobent la Nouvelle Académie dans le scepticisme : la vraisemblance n’est-elle pas une manière sceptique de considérer la vérité ? Cette opération d’élargissement en extension coïncide chez Hegel, et ce de manière qui peut sembler contradictoire, avec un durcissement dans la façon de déterminer la compréhension du scepticisme. C’est Kojève qui, le premier, utilise le terme de
nihiliste pour qualifier le scepticisme exposé dans la
Phénoménologie
[49]. Jean-Paul Dumont use de ce terme pour fustiger la mécompréhension de Hegel, lequel n’a pas vu, ou feint de ne pas voir, que le scepticisme fut en réalité un phénoménisme. Dans son ouvrage
Le scepticisme et le phénomène, il parle de « l’impuissance de Hegel à appréhender dans la philosophie grecque une pensée différente de la sienne propre »
[50] et, dans la préface à l’édition française de l’article de 1802, il va jusqu’à écrire que Hegel, en fait, reprochait à Sextus Empiricus de n’être pas Hegel
[51]. Sur le scepticisme ancien, l’auteur de la
Phénoménologie aurait commis un véritable « contresens »
[52]. Puisque Sextus Empiricus, qui écartait explicitement les apparences des attaques sceptiques
[53], qualifiait le scepticisme de zététique (chercheur) et d’éphectique (suspensif)
[54], et puisque le scepticisme est
en réalité négateur, l’auteur des
Hypotyposes pyrrhoniennes ne peut par conséquent pas représenter, aux yeux de Hegel, le « véritable » scepticisme. B. Fauquet, le traducteur de l’article de 1802, instruit contre Hegel le même procès en manipulation : « oubliant » que la critique de Pyrrhon ne portait pas sur la réalité des phénomènes mais sur leur interprétation, Hegel aurait forgé son image du sceptique à partir d’Arcésilas et des académiciens tels que Cicéron nous les représente
[55]. En somme, si l’on comprend bien cette ligne critique, le sceptique selon Hegel serait à l’image de Marphurius, ce « docteur pyrrhonien » qui, dans
Le Mariage forcé
[56] de Molière, reprend Sganarelle sur toutes les évidences ( « Vous ne devez pas dire “je suis venu” mais “il me semble que je suis venu” » ) jusqu’à ce qu’il reçoive de lui des coups bien réels et en ressente une douleur bien réelle : « Vous ne devez pas dire que je vous ai battu mais qu’il vous semble que je vous ai battu », réplique Sganarelle à celui qu’il appelle « chien de philosophe enragé ». Or, lorsque Hegel cite l’épisode dans lequel Pyrrhon, durant une traversée en mer particulièrement turbulente, montre à ses compagnons la tranquillité d’un pourceau, il ne va pas jusqu’à objecter au philosophe que l’existence de l’animal serait elle aussi à mettre en doute. Jean-Paul Dumont commet selon nous un contresens en dénonçant le contresens « nihiliste » de Hegel à l’égard du scepticisme ancien
[57] : une bonne part de l’analyse de Hegel consiste précisément à montrer que la négativité pure est une position intenable. C’est la catégorie de néant qui, aux yeux de Hegel, présente une contradiction en soi ; aussi, même débarrassé de sa connotation nietzschéenne, donc anachronique, le terme de « nihilisme » nous semble-t-il particulièrement inapproprié pour qualifier la figure et le moment sceptiques tels qu’ils sont pensés par le philosophe du savoir absolu.
Certes, l’histoire philosophique de Hegel est bien éloignée des exigences d’une philosophie historique qui serait appuyée sur les scrupules d’une rigoureuse philologie. Son scepticisme est un idéal type au sens de Max Weber, un modèle dont on serait d’autant plus mal inspiré de contester la pertinence et la fécondité que les sources historiques objectives sont à la fois fragmentaires, dispersées et lacunaires. La figure n’est pas un portrait, ni le moment, un instant historique.
Michael N. Forster souligne à juste titre l’importance de la « culture sceptique »
[58] dans la philosophie hégélienne de l’histoire. Dès
La positivité de la religion chrétienne, un écrit de jeunesse, rédigé en même temps que la
Vie de Jésus (1795), Hegel se demande comment la « belle totalité grecque » a pu ainsi s’effondrer
[59]. Car si le scepticisme a sapé les bases de la vie éthique, d’où vient-il lui-même ? Sur ce point, la réponse de Hegel a varié : dans la
Phénoménologie, c’est le stoïcisme qui est la précondition du scepticisme, dans la
Philosophie de l’histoire, ce rôle est dévolu aux sophistes, mais d’autres sources sont décelables. Dans
La phénoménologie de l’Esprit, le scepticisme représente le second moment de la « liberté de la conscience de soi » ; il constitue par conséquent l’exact moment médian du devenir de l’esprit. Les
Leçons sur l’histoire de la philosophie modifient la perspective puisque que le scepticisme s’y trouve relégué dans la lointaine Antiquité. Dans la
Phénoménologie, le scepticisme nie le stoïcisme seul ; dans les
Leçons sur l’histoire de la philosophie, il nie le stoïcisme et l’épicurisme, confondus comme dogmatismes. Alors que le dogmatisme est une pensée de l’universel, le scepticisme se comporte négativement envers tout ce qui a la forme de l’universel (stoïcisme) et de l’être (épicurisme)
[60], et avec lui prédomine le « rapport d’application de l’universel au particulier »
[61], « car l’idée de développer la particularisation de la totalité à partir de l’universel lui-même n’existe pas encore »
[62]. Cette rupture n’exclut pas la continuité : les
Leçons sur l’histoire de la philosophie notent que l’indifférence et l’ataraxie ont été communes aux dogmatismes stoïcien et épicurien, et au scepticisme
[63]. Avec son inscription historique, la figure-moment du scepticisme perd quelque peu de son relief.
La pensée centrale de Hegel sur le scepticisme fut de l’arracher à sa contingence singulière (qu’elle soit conçue comme une philosophie ou comme une non-philosophie ou encore comme une antiphilosophie) pour le lier à l’absolue nécessité de la figure-moment de la philosophie comme devenir conscient de l’Esprit. Comment, en effet, une philosophie serait-elle possible sans scepticisme, c’est-à-dire sans la négation du fini immédiat ? Hegel a été le premier sans doute à voir dans le scepticisme de la Nouvelle Académie non une trahison mais une continuation (même si celle-ci était partielle) de l’enseignement de Platon. Comme ensemble de déterminations unilatérales posées par d’entendement à l’exclusion des déterminations opposées
[64], le dogmatisme finit par s’identifier au scepticisme, que la tradition présente comme son absolue antithèse. La dérivation sceptique de l’Académie à partir de Platon n’est pas un accident historique, mais vient en toute nécessité du travail de l’Idée
contre le lieu sensible. Le « ou bien... ou bien... » s’
inverse en « ni... ni... » mais il ne s’y
renverse pas. Le
rien du scepticisme commence avec la totalité tronquée du dogmatisme. Les discussions du
Parménide sont présentées par Hegel, dès son écrit
Différence entre les systèmes philosophiques de Fichte et de Schelling comme un modèle de scepticisme
[65].
Hegel respecte suffisamment le scepticisme ancien pour ne pas le renvoyer aussitôt à un dogmatisme implicite. L’argument de l’autocontradiction performative est utilisé principalement contre le scepticisme moderne. Le scepticisme ancien, quant à lui, est pris dans le sérieux de son négatif. En dépassant le principe de contradiction, le scepticisme s’ouvre d’emblée à la philosophie, écrit Hegel
[66]. Dans ses
Leçons sur l’histoire de la philosophie, Hegel dit des tropes sceptiques qu’ils sont tout à fait « pertinents » « contre le dogmatisme du sens commun »
[67] et qu’ « en eux se trouvent contenus les défauts de toute métaphysique d’entendement »
[68]. Pour cette raison, Hegel les place au-dessus même de la logique stoïcienne et de la canonique épicurienne
[69]. Dans son article, Hegel va jusqu’à dire que pas un seul trope sceptique n’est dirigé contre la raison (tous visent, selon lui, l’entendement fini) ; dès lors, le scepticisme n’est pas dirigé contre la philosophie
[70].
R. Verneaux dit que l’originalité de Hegel dans son interprétation d’Arcésilas est de ramener l’
épochè à l’acatalepsie au lieu de voir dans l’acatalapsie le chemin de l’
épochè
[71]. On peut objecter à cette thèse que, en définissant le scepticisme comme l’
expérience de la liberté
[72], Hegel évite précisément la réduction du scepticisme soit à sa composante logique (l’acatalepsie), soit à sa composante éthique (l’
épochè et l’ataraxie). L’expérience, telle que l’entend Hegel, est l’unité du penser et de l’être ; aussi ataraxie et
épochè sont-elles à la fois l’une pour l’autre, l’une avec l’autre, fin et moyen.
La démarche sceptique, par sa systématicité même, échappe à l’empirisme et, en un sens, a valeur « scientifique »
[73], selon Hegel. Dans l’introduction de la
Phénoménologie, le scepticisme est loué pour sa reconnaissance de la non-vérité du savoir phénoménal et du savoir fondé sur l’autorité d’autrui : « Le scepticisme (...) rend l’esprit capable d’examiner ce qu’est la vérité, puisqu’il aboutit à désespérer des représentations, des pensées et des avis dits naturels. »
[74] Le verbe
désespérer est capital : le terme de « doute », qui définit universellement le scepticisme, ne figure pas dans le chapitre de la
Phénoménologie qui lui est consacré : le sceptique ne doute pas, il nie. Et même si l’introduction de la
Phénoménologie établit un rapprochement entre le doute
(Zweifel) et le désespoir
(Verzweiflung)
[75], le scepticisme, insiste Hegel, n’est pas une philosophie du doute
[76] : le doute est incertitude, or le sceptique est certain de son doute
[77] ; le doute est inquiétude, or le sceptique vit dans la quiétude. C’est ce « désespoir de tout »
[78] qui différencie le scepticisme ancien du scepticisme moderne, et c’est lui qui fait du premier le seul véritable scepticisme : dans le doute, le sceptique moderne ne s’abstient pas, une (ré)solution y mettra fin.
Ce serait commettre un contresens que d’interpréter ce désespoir sceptique en termes de catastrophe intérieure et de désir de mort
[79]. Jean Hyppolite voyait une parenté entre la tragédie et le dogmatisme, d’une part, le scepticisme et la comédie, d’autre part. Il existe, en effet, une sorte de jubilation sceptique qui a dû entrer pour une part non négligeable dans la fascination que Hegel ressentit à son endroit.
R. Verneaux écrit : « Le Sage stoïcien est libre en pensée dans les chaînes mais il a des chaînes et il n’est libre qu’en pensée. C’est le scepticisme qui actualise la négativité de la conscience et fait passer la liberté de l’état formel à l’état réel. »
[80] Le scepticisme achève le stoïcisme en mettant fin au simple face-à-face de la conscience et des choses. Avec lui, grâce à lui, la conscience libre s’engage dans les choses. Mais elle s’y engage sur le mode de la négativité, en révélant leur caractère fini et inessentiel. « Le scepticisme, écrit Hegel, est la réalisation de ce dont le stoïcisme est seulement le concept – il est l’expérience effectivement réelle de ce qu’est la liberté de la pensée, cette liberté est en soi le négatif. »
[81] L’être-autre tombe de ce fait dans l’inessentiel. Alors que le stoïcisme correspondait au concept de la conscience indépendante, laquelle se manifestait dans l’opposition de la maîtrise et de la servitude, le scepticisme engloutit l’être-autre dans sa négativité propre – aussi se manifeste-t-il dans le désir et le travail
[82]. « C’est l’honneur du scepticisme de s’être donné cette conscience du négatif, et d’avoir pensé avec une telle rigueur les formes du négatif », écrit Hegel dans ses
Leçons sur l’histoire de la philosophie
[83]. Le repli vers la subjectivité est à la fois la condition, le signe et l’effet du désespoir sceptique à l’égard des données objectives.
L’identité de la « pure négativité » avec la « pure subjectivité » est posée par Hegel dès l’article de 1802
[84]. « Le scepticisme, dit Hegel dans ses
Leçons sur l’histoire de la philosophie, a porté à son achèvement la manière de voir de la subjectivité de tout savoir, à l’être il a substitué universellement dans le savoir l’expression du paraître. »
[85] Le scepticisme représente l’
assomption d’une dialectique que les figures précédentes ne faisaient que subir. Pour la conscience sensible, les choses s’évanouissent de l’extérieur ; avec le sceptique, c’est la conscience elle-même qui dissout et fait disparaître la chose ; ainsi la dialectique devient-elle réfléchie. « On pourra donc dire aussi bien que dans le scepticisme la dialectique s’élève à la conscience d’elle-même ou que la conscience se découvre un pouvoir dialectique qu’elle ignorait jusqu’alors. »
[86] « C’est ainsi, commente Kojève, que l’idée de liberté pénètre dans la philosophie. »
[87] La liberté, pour Hegel, est négativité, et elle apparaît avec le scepticisme. En outre, par la négation de la validité de la morale épicurienne et stoïcienne, et par la dissolution accomplie de la belle totalité grecque (l’union communautaire et la confiance dans l’harmonie du monde), le scepticisme ouvre la voie au christianisme.
Hegel dit de Pyrrhon que « sa philosophie n’était rien que la liberté du caractère » ; or, « comment une philosophie pourrait-elle s’opposer en cela à ce scepticisme »
[88] ? une position existentielle est irréfutable. Mais une position irréfutable n’est pas indépassable, à moins qu’elle n’ait atteint l’absolu, ce qui, à l’évidence, n’est pas le cas du scepticisme.
La conscience sceptique est une conscience divisée doublement – car derrière la division entre elle et le monde resurgit sans cesse la division d’avec elle-même à travers sa négation même : « Le scepticisme a détruit l’un des termes, le monde extérieur ; mais, au moment même où il supprime un terme, il fait apparaître une dualité à l’intérieur du terme qui reste. De là son malheur... »
[89] Le sceptique est à la fois conscience du particulier (du contenu nié) et de la généralité (de la pensée comme négation). Mais il n’atteint jamais l’unité de ces deux déterminations, aussi est-il condamné à la division et à l’errance. Il « agit d’après des lois qui ne passent pas pour vraies à ses yeux »
[90] : il tombe par conséquent dans ce que les logiciens anglo-saxons nommeront plus tard autocontradiction performative. En niant le donné extérieur, le scepticisme se nie aussi lui-même. Comme négativité pure, jamais surmontée, le scepticisme appartient à la logique de l’entendement. L’
Encyclopédie nomme
dialectique le « négativement rationnel » – par opposition au spéculatif (le « positivement rationnel ») : « Le dialectique, pris à part pour lui-même par l’entendement, constitue, particulièrement quand il est présenté par des concepts scientifiques, le scepticisme ; celui-ci contient la simple négation comme résultat du dialectique. »
[91] Caractéristique de cette logique d’entendement dans laquelle le scepticisme retombe, la façon dont il use sans soupçon de la dualité du tout et de la partie
[92] dans son argumentaire en ignorant leur rapport
[93].
Mais la contradiction logique dans laquelle tombe le scepticisme n’est, selon Hegel, qu’un cas particulier d’une contradiction existentielle : « Ses actes et ses pensées se contredisent toujours, et ainsi la conscience sceptique possède la conscience double et contradictoire, soit de l’immutabilité et de l’égalité, soit de la pleine contingence et de la pleine inégalité avec soi-même. »
[94] Aussi son activité se fait-elle
caprice, et son discours,
bavardage : balancements incessants où l’on pourra reconnaître le mauvais infini. La négativité du scepticisme est celle du mauvais infini : un contenu nié chasse l’autre, vient après l’autre. L’indifférence
(adiaphoria) objective et subjective, le « pas plus ceci que cela »
[95] qui conduit à l’ataraxie donne au « tout est un » d’Héraclite un sens inédit, car l’identité n’est pas la
confusion.
La conscience sceptique est victime d’une illusion fondamentale : elle procède à l’abolition du monde mais elle lui reste liée. Le néant qu’elle croit atteindre est toujours un néant déterminé, un néant de contenu – mais cela, elle ne le sait pas
[96]. Le monde que la conscience sceptique a supprimé subsiste sans qu’elle le sache. Du coup, elle perd sa liberté et devient passive, car, croyant avoir atteint le vide, elle ne peut plus aller plus loin. Elle doit donc attendre qu’un d’objet lui soit donné pour pouvoir exercer sur lui son activité négatrice et faire de nouveau l’expérience de la liberté. De plus, la négation sceptique est seulement mentale, et non pratique : on n’imagine pas une
œuvre, qu’elle fût d’art ou de science, qui serait inspirée par elle. Certes, la dialectique, jusque-là extérieure, s’élève à la conscience de soi avec le scepticisme, mais cette conscience de la négativité ignore sa propre positivité ; aussi le scepticisme n’est-il qu’une figure-moment. Ce qui était deux avec le stoïcisme – le maître et l’esclave – devient un dans la conscience sceptique, laquelle se retrouve ainsi dédoublée. Mais cette dualité n’est pas encore intégralement consciente – d’où le passage à la conscience malheureuse
[97]. Avec le scepticisme, la contradiction entre la conscience et les choses devient pour soi, elle s’intériorise ; mais elle n’atteint pas l’absolue conscience d’elle-même, en soi et pour soi (tel sera le sens de la
conscience malheureuse). La conscience sceptique est contradictoire dans son acte de nier le fini mais elle ne fait pas
pour soi la synthèse de ses deux côtés opposés. À la différence de la conscience malheureuse qui la remplacera, elle ne se sait pas ce qu’elle est, contradictoire. Elle est malheureuse objectivement mais non subjectivement ; aussi, tout en n’étant pas heureuse, elle n’est pas non plus réellement malheureuse.
Hegel repousse l’idée que le scepticisme puisse constituer un commencement pour la philosophie. Une telle présentation cantonnerait le dialectique dans la seule négativité
[98]. Mais le scepticisme n’est pas non plus une fin pour la philosophie : ignorant, inconscient de sa nature propre, le sceptique se croit résultat alors qu’il n’est que passage. Il méconnaît le caractère affirmatif de sa négation, il n’a pas conscience que sa négation a un contenu déterminé. La philosophie que Hegel appelle positive est la négation de cette négation, donc la négation se rapportant à elle-même, c’est-à-dire l’affirmation infinie
[99]. C’est pourquoi, contre le « spéculatif », c’est-à-dire le rationnel en et pour soi, le scepticisme est sans prise
[100] : le spéculatif, en effet, contient en lui-même déjà « l’élément dialectique et la suppression du fini »
[101]. D’où la stratégie sceptique consistant à ravaler le rationnel au rang de détermination particulière – on songe aujourd’hui,
mutatis mutandis, à la ruse de ceux qui renvoient l’universalité des droits de l’homme à sa particularité occidentale. Contre cette tentative, Hegel use d’une métaphore triviale : le scepticisme donne à l’infini la gale pour pouvoir le gratter
[102].
Il y a deux manières très différentes d’évaluer le point de vue hégélien sur le scepticisme à la lumière de l’histoire postérieure, car même les hégéliens les plus déterminés sont contraints de reconnaître qu’il s’est vécu, réalisé et pensé des choses après Hegel.
La première de ces deux manières est strictement philosophique. On peut lui associer le nom de Schelling. À la différence de son ancien condisciple et ami, Schelling, en effet, n’arrêtera pas le scepticisme à un moment de la pensée : la dignité de ce mode est de rappeler que c’est par leur inachèvement même que le savoir et l’action rendent hommage à l’Absolu, le premier parce qu’il refuse de s’objectiver dans un système, la seconde parce qu’elle refuse de se cristalliser dans un résultat.
« J’ai espéré faire de moi un dieu,
et j’étais déjà plongé jusqu’au cou
dans l’intuition du Tout universel
quand mon Witz m’a fait savoir
que je faisais fausse route. » [103]
En un sens, toute la philosophie post- et anti-hégélienne – donc, en fait, toute la philosophie – a spontanément fait sien ce point de vue. Mais aussi, quittant le cadre spécifique d’une philosophie identifiée avec l’histoire de l’esprit pour rejoindre celui de cette histoire même, on pourrait reconnaître, avec V. Brochard, que « les progrès de la science (ont) porté au scepticisme un coup dont il ne se relèvera pas »
[104] et que des sceptiques comme on l’entendait jadis, il n’y en a plus. De fait, l’interprétation sceptique des relations d’incertitude de Heisenberg et du théorème de Gödel nous apparaît aujourd’hui, comme elle fût probablement apparue à Hegel, non pas comme le sens délivré de ces découvertes mais comme une interprétation arrêtée à un moment de leur effectuation.
[1]
R. Verneaux, « L’essence du scepticisme selon Hegel », in
Histoire de la philosophie et métaphysique.
Recherches de philosophie, ouvr. coll., Desclée de Brouwer, 1955, p. 109.
[2]
L’ouvrage de Michael N. Forster,
Hegel and Skepticism (Harvard University Press, Cambridge, Mass., 1989), a également pour finalité, en montrant la consistance de l’ « épistémologie » hégélienne, de réconcilier la philosophie analytique, dominante aux États-Unis, avec ce que l’on appelle là-bas la « philosophie continentale ».
Un récent ouvrage,
Putting Skeptics in their Place, de John Greco (New York, Fordham University, 2000), qui ne parle pas de Hegel, part du sérieux de l’argumentaire sceptique pour dire quelle épistémologie est nécessaire pour y répondre.
[3]
Article publié dans le
Journal de philosophie que Hegel rédige alors avec son (encore) ami Schelling.
[4]
Le renvoi explicite que le Hegel de la maturité fait dans son
Encyclopédie à l’article de 1802 est le signe de cette continuité.
[5]
M. N. Forster,
op. cit., p. 99 (traduit de l’anglais). Le poème original figure dans AAAAHegel in Berichten seinerBBBB
Zeitgenossen, éd. G. Nicolin, Hamburg, Felix Meiner Verlag, 1970, p. 306.
[6]
G. W. F. Hegel, AAAALa différence entre les systèmes philosophiques de Fichte et de Schelling,BBBB trad. B. Gilson, Vrin, 1986, p. 105.
[7]
La première grande
œuvre de Schelling s’intitule
Lettres sur le dogmatisme et le criticisme, ce qui équivalait implicitement à identifier le criticisme au scepticisme.
[8]
G. W. F. Hegel,
Encyclopédie des sciences philosophiques en abrégé, trad. M. de Gandillac, Gallimard, 1970, p. 48. Voir également G. W. F. Hegel,
Encyclopédie des sciences philosophiques I,
La science de la logique, trad. B. Bourgeois, Vrin, 1986, p. 118-119.
[9]
Dans la préface de la première édition de la
Critique de la raison pure, Kant adresse au scepticisme un reproche proprement politique : ces « espèces de nomades »
(sic) « qui ont en horreur tout établissement stable sur le sol » rompent le lien social.
[10]
G. W. F. Hegel,
Science de la logique, III,
Doctrine du concept, trad. P.-J. Labarrière et G. Jarczyk, Aubier-Montaigne, 1981, p. 306.
[11]
Le principal représentant du scepticisme moderne (voir
infra).
[12]
G. W. F. Hegel,
La relation du scepticisme avec la philosophie, trad. B. Fauquet, Vrin, 1986, p. 71.
[14]
G. W. F. Hegel,
Leçons sur l’histoire de la philosophie, t. IV, trad. P. Garniron, Vrin, 1975, p. 759.
[19]
Quant à la deuxième sorte de scepticisme distinguée dans l’article de 1802 (le scepticisme séparé de la philosophie mais non ennemi d’elle), il se trouvera englobé dans le devenir général de l’Esprit.
[20]
Traité de la réforme de l’entendement, § 48.
[21]
G. W. F. Hegel,
La relation du scepticisme avec la philosophie, op. cit., p. 34.
[22]
V. Brochard,
Les sceptiques grecs, Vrin, rééd., 1981, p. 2.
[23]
« Que j’aime à voir cette superbe raison humiliée et suppliante », s’écriait Pascal (
Pensées, 388 Brunschvicg, 52 Lafuma) – dont l’apologétique avait en effet intégré, via Montaigne, la critique sceptique. S’il n’y a pas de piété sceptique, un scepticisme pieux est en revanche possible.
[24]
Voir l’énoncé fameux : « J’ai trouvé que la plupart des sectes ont raison dans une bonne partie de ce qu’elles avancent, mais non pas tant en ce qu’elles nient. » Semblablement, l’éclectisme et l’
œcuménisme de Pic de la Mirandole avaient fait exception pour le scepticisme.
[25]
G. W. F. Hegel,
Encyclopédie des sciences philosophiques, I,
op. cit., p. 516.
[28]
G. W. F. Hegel,
La relation du scepticisme..., op. cit., p. 48.
[29]
Gottlob Ernst Schulze (1761-1833) est l’auteur d’
Aenesidemus (1792), un ouvrage dirigé contre Kant, et qui lui valut son surnom d’Aenesidemus. Il enseigna la philosophie à Göttingen (d’où les saucisses sceptiques du « poème » cité
supra). Dans l’histoire des idées, le rôle de ce philosophe oublié fut loin d’être négligeable. Comme Hume tira Kant de son sommeil dogmatique, Schulze tire Fichte de son sommeil dogmatique. L’auteur d’
Aenesidemus eut un autre titre de gloire : il fut le professeur de Schopenhauer et suscita, selon certains commentateurs, la vocation philosophique du futur auteur du
Monde comme volonté et comme représentation.
[30]
I. Radrizzani, « Le scepticisme à l’époque kantienne : Maïmon contre Schulze », in
Archives de la philosophie, octobre-décembre 1991, p. 558.
[31]
Le scepticisme, en cette fin du XVIII
e siècle, sent encore tellement le soufre que c’est sous un pseudonyme que Schulze signa son
Aenesidemus.
[32]
Cité par I. Radrizzani, « Le scepticisme... », art. cité,
op. cit., p. 562.
[33]
La distinction discriminante que fait Kant (
Logique, Introduction X, trad. L. Guillermit, Vrin, 1997, p. 94) ne passe pas entre scepticisme ancien et scepticisme moderne mais entre scepticisme (qui écarte la vérité) et méthode sceptique (qui vise la vérité).
[34]
G. W. F. Hegel,
Leçons sur l’histoire de la philosophie, t. VI, trad. P. Garniron, Vrin, 1985, p. 1691.
[35]
Michael N. Forster,
Hegel and Skepticism, op. cit., p. 11.
[36]
G. W. F. Hegel,
Encyclopédie des sciences philosophiques, I,
op. cit., p. 301.
[37]
Cité par I. Radrizzani, « Le scepticisme... »,
op. cit., p. 564.
[38]
Semblablement, V. Brochard, à la fin de son ouvrage sur les sceptiques grecs, dira que « le scepticisme n’est plus qu’une différence entre les divers dogmatismes », qu’ « on n’est pas sceptique par soi-même, mais par rapport à autrui » (V. Brochard,
Les sceptiques grecs, op. cit., p. 415).
[39]
G. W. F. Hegel,
La relation du scepticisme.
.., op. cit., p. 69.
[41]
G. W. F. Hegel, AAAALeçons sur l’histoire de la philosophie,BBBB t. IV,
op. cit., p. 780.
[42]
G. W. F. Hegel,
La relation du scepticisme...,
op. cit., p. 62. Les
Leçons sur l’histoire de la philosophie (t. IV,
op. cit., p. 761) définissent le scepticisme moderne comme un épicurisme.
[43]
G. W. F. Hegel,
La relation du scepticisme..., op. cit., p. 62.
[44]
Ibid.
, p. 33. Par ailleurs, dans le même article (
ibid., p. 63), Hegel reproche au scepticisme moderne de mettre la physique, l’astronomie, la pensée analytique à l’abri du doute rationnel.
[45]
Michael N. Forster,
Hegel and Skepticism, op. cit., p. 36.
[46]
G. W. F. Hegel,
La phénoménologie de l’Esprit, t. I, trad. J. Hyppolite, Aubier-Montaigne, 1941, p. 70.
[47]
B. Pascal,
Pensées, 434 (Brunschvicg).
[48]
D. Hume,
Enquête sur l’entendement humain, XIII, 3, trad. M. Beyssade, Flammarion, 1983, p. 243.
[49]
A. Kojève,
Introduction à la lecture de Hegel, Gallimard, 1947, p. 62. Jean Wahl (
Le malheur de la conscience dans la philosophie de Hegel, PUF, 1951, p. 123) rapproche le sceptique selon Hegel de l’Ecclésiaste (celui qui proclame : « Tout est vanité »).
[50]
J.-P. Dumont,
Le scepticisme et le phénomène, Vrin, 1985, p. 77.
[51]
J.-P. Dumont, préface à l’édition française de
La relation du scepticisme avec la philosophie, op. cit., p. 10.
[53]
Sextus Empiricus,
Hypotyposes pyrrhoniennes I, 10.
[55]
B. Fauquet,
La relation du scepticisme...,
op. cit., n. 20, p. 30.
[57]
J.-P. Dumont, préface à
La relation entre le scepticisme.
.., op. cit., p. 12. Dans
Le scepticisme et le phénomène (
op. cit., p. 75), Dumont parle de « contresens de génie ». Hegel aurait substitué le « nihilisme radical » d’Arcésilas au « phénoménisme » de Pyrrhon pour construire son image du scepticisme (
ibid., p. 76). Dans une note (n
o 86) de sa traduction, B. Fauquet dit Hegel « obnubilé par son intention de souligner le caractère prétendument nihiliste du scepticisme grec » (
op. cit., p. 56).
[58]
Michael N. Forster,
Hegel and Skepticism, op. cit., chap. III.
[59]
La décadence et la chute de l’Empire romain ne posent pas à Hegel problème comme ils en posaient à Montesquieu et à Gibbon. L’
imperium chrétien était en place déjà dès la naissance du christianisme. Mais qu’une totalité puisse disparaître, voilà ce qui, pour Hegel, faisait problème.
[60]
G. W. F. Hegel,
Leçons sur l’histoire de la philosophie, t. IV,
op. cit., p. 776.
[64]
G. W. F. Hegel,
Encyclopédie des sciences philosophiques, I,
op. cit., p. 487.
[65]
G. W. F. Hegel,
La relation du scepticisme..
., op. cit., p. 36. V. Brochard montrera que le scepticisme ne naît pas contre le dogmatisme mais
de lui : ainsi l’opposition du sensible et de l’intelligible, qui constituera la base de l’argumentaire sceptique, apparaît avec Parménide et Zénon d’Élée, lesquels, écrit Brochard, « peuvent être comptés parmi les philosophes les plus dogmatistes qui furent jamais » (V. Brochard,
Les sceptiques grecs, op. cit., p. 5).
[66]
G. W. F. Hegel,
La relation du scepticisme..
., op. cit., p. 39.
[67]
G. W. F. Hegel,
Leçons sur l’histoire de la philosophie, IV,
op. cit., p. 790.
[70]
G. W. F. Hegel,
La relation du scepticisme..., op. cit., p. 51.
Michael N. Forster (
Hegel and Skepticism, op. cit., p. 207) note une inflexion entre l’article de 1802 et les
Leçons de Berlin à propos des tropes : alors que dans l’article les dix tropes d’Aenésidème sont jugés supérieurs aux cinq tropes d’Agrippa, parce qu’ils contredisent le dogmatisme de l’entendement, dans les
Leçons ce sont les tropes d’Agrippa qui sont préférés à cause de « la connaissance profonde des catégories » qu’ils manifestent.
[71]
R. Verneaux, « L’essence du scepticisme... », art. cité,
op. cit., p. 124-125. L’acatalepsie, qui s’oppose à la « représentation compréhensive » des Stoïciens, est l’incompréhension, l’inscience, le non-savoir.
[72]
G. W. F. Hegel,
La phénoménologie de l’Esprit, I,
op. cit., p. 174.
[73]
G. W. F. Hegel,
Leçons sur l’histoire de la philosophie, IV,
op. cit., p. 799.
[74]
G. W. F. Hegel,
La phénoménologie de l’Esprit, I,
op. cit., p. 70.
[75]
Ibid.
, p. 69. Hegel rappelle par ailleurs, dans ses
Leçons, que le doute,
Zweifel, vient de « deux »,
Zwei (
Leçons sur l’histoire de la philosophie, IV,
op. cit., p. 775).
[77]
« Le scepticisme ne peut être considéré simplement comme une doctrine du doute, il est bien plutôt certain de sa Chose, c’est-à-dire du caractère de néant de tout ce qui est fini » (G. W. F. Hegel,
Encyclopédie des sciences philosophiques, I,
op. cit., p. 515).
[78]
L’expression, dans un contexte légèrement différent, figure dans l’
Encyclopédie des sciences philosophiques, I (
ibid., p. 199).
[79]
En ce sens, le désespoir hégélien n’est pas si éloigné du désespoir kierkegaardien qu’on pourrait le croire.
[80]
R. Verneaux, « L’essence du scepticisme... », art. cité,
op. cit., p. 117.
[81]
G. W. F. Hegel,
La phénoménologie de l’Esprit, I,
op. cit., p. 171.
[82]
Ibid.
, p. 172. Le désir et le travail sont aussi des expressions du
désespoir.
[83]
G. W. F. Hegel,
Leçons sur l’histoire de la philosophie, IV,
op. cit., p. 798.
[84]
G. W. F. Hegel
, La relation du scepticisme.
.., op. cit., p. 60.
[85]
G. W. F. Hegel,
Leçons sur l’histoire de la philosophie, IV,
op. cit., p. 759.
[86]
R. Verneaux, « L’essence du scepticisme... », art. cité,
op. cit., p. 124.
[87]
A. Kojève,
Introduction à la lecture de Hegel, op. cit., p. 63.
[88]
G. W. F. Hegel,
La relation du scepticisme..., op. cit., p. 54.
[89]
J. Wahl,
Le malheur de la conscience..
., op. cit., p. 123.
[90]
G. W. F. Hegel,
Leçons sur l’histoire de la philosophie, IV,
op. cit., p. 807.
[91]
G. W. F. Hegel,
Encyclopédie des sciences philosophiques, I,
op. cit., p. 188.
[92]
G. W. F. Hegel,
Leçons sur l’histoire de la philosophie, IV,
op. cit., p. 806.
[93]
Pour le rapport du tout et de la partie, voir la
Science de la logique, Deuxième livre
(L’essence), 2
e section ( « Le phénomène » ), chapitre troisième ( « La relation essentielle » ), A) la relation du tout et des parties.
[94]
G. W. F. Hegel,
La phénoménologie de l’Esprit, I,
op. cit., p. 175.
[96]
G. W. F. Hegel,
La phénoménologie de l’Esprit, I,
op. cit., p. 70-71.
[98]
G. W. F. Hegel,
Encyclopédie des sciences philosophiques, I,
op. cit., p. 342.
[99]
G. W. F. Hegel,
Leçons sur l’histoire de la philosophie, IV,
op. cit., p. 761.
[102]
Ibid. L’image de la « gale de la limitation » donnée au rationnel pour pouvoir le gratter figure déjà dans l’article de 1802 (
La relation du scepticisme.
.., op. cit., p. 59).
[103]
F. W. J. Schelling, « Confession de foi épicurienne de Heinz Widerporst », trad. Ph. Lacoue-Labarthe et J.-L. Nancy,
L’absolu littéraire, Le Seuil, 1978, p. 251-252. Même s’il a un sens circonstanciel (la critique de Schleiermacher), ce poème de jeunesse fixe une pensée que Hegel n’a pas eue.
[104]
V. Brochard,
Les sceptiques grecs, op. cit., p. 415. Un peu plus haut, V. Brochard fait remarquer, à propos du positivisme, que « les savants d’aujourd’hui sont les sceptiques d’autrefois » (
ibid., p. 414).