2004
Les études philosophiques
Sur une invention hégélienne : les remarques encyclopédiques
Jérôme Lèbre
Résumé — L’Encyclopédie hégélienne n’indique pas ce que devrait être une philosophie systématique, mais rend ce système effectif. Et, pourtant, sa présentation rigoureuse, sous forme de paragraphes, accepte le voisinage intermittent et désordonné d’un certain nombre de remarques, munies du laissez-passer tout relatif que leur offre leur brièveté, et récusant souvent par leur longueur cette justification même. On tente d’abord ici de saisir l’origine des remarques, en s’intéressant aux différents voisinages du système encyclopédique : la parole philosophique et populaire, le parcours phénoménologique, les explications préliminaires, les esquisses d’encyclopédie non publiées et l’énigmatique « encyclopédie autre, habituelle » à laquelle se réfère régulièrement Hegel. Le désordre des remarques s’explique alors par la rencontre entre différents ordres (ordre du concept, de la représentation, des sciences particulières, de l’histoire de la philosophie, et des renvois encyclopédiques).
On en déduit finalement qu’il y a place chez Hegel pour une logique de la non-rigueur, qui fonde l’invention des remarques, en acceptant toutes les rencontres. Cette logique révèle, selon ses propres termes, les parentés et les divergences entre les connaissances non philosophiques et la pensée pure ; elle assure la brièveté et la complétude de l’exposition. Bref, elle réalise toutes les exigences d’une encyclopédie philosophique, elle la fait être.
Die hegelianische Enzyklopädie weist nicht darauf hin, wie eine systematische Philosophie beschaffen sein sollte, sondern sie verwirklicht dieses System selbst. Ihre strenge Darstellung, organisiert in Paragraphen, lässt das zeitweilig unterbrochene und ungeordnete Nebeneinander zahlreicher Anmerkungen zu. Deren Kürze verleiht ihnen auf befremdliche Art einen Freibrief, eine Rechtfertigung, die jedoch durch die Länge einiger Anmerkungen zurückgewiesen wird. Der vorliegende Artikel versucht zunächst, den Ursprung dieser Anmerkungen zu erfassen, indem er sich den verschiedenen Nebenbereichen des enzyklopädischen Systems zuwendet : der philosophischen und der populären Rede, dem phänomenologischen Verlauf, den vorläufigen Erklärungen, den unveröffentlichten Entwürfen der Enzyklopädie und schliesslich der rätselhaften « anderen, gewöhnlichen Encyclopädie », auf die sich Hegel regelmässig bezieht. Im Lichte dieser Beziehungen erklärt sich die Unordnung der Anmerkungen alsdann als das Ergebnis eines Zusammentreffens unterschiedlicher Ordnungen (Ordnung des Begriffs, der Vorstellung, der besonderen Wissenschaften, der Geschichte der Philosophie, sowie der enzyklopädischen Verweise).
Aus diesen Untersuchungen ergibt sich die Feststellung, dass Hegel einen Platz einräumt für eine Logik der Nicht-Strenge, die die Erfindung der Anmerkungen begründet, indem sie ein jegliches Zusammentreffen zulässt. Diese Logik enthüllt, nach ihren eigenen Worten, die Verwandtschaften und Abweichungen zwischen den nicht-philosophischen Kenntnissen und dem reinen Denken ; sie sichert die Kürze und die Vollkommenheit der Ausführungen. Kurz gesagt, sie erfüllt alle Anforderungen einer philosophischen Enzyklopädie, sie verwirklicht ihr Sein.
Avant le commencement se trouve la préface et, avant elle, le titre. Choisissant de nommer
Encyclopédie l’exposition rigoureuse des sciences philosophiques, Hegel écrit immédiatement : « Le titre d’
Encyclopédie pouvait, il est vrai,
initialement (anfänglich) laisser de l’espace à une moindre rigueur de la méthode scientifique et à un assemblage extérieur ; mais selon la nature de la Chose, la connexion logique devait rester l’assise fondamentale. »
[1] Ainsi s’ouvre dans le passé un espace étrange, celui de la « moindre rigueur », que referme l’imposition radicale de l’ordre philosophique.
Cependant, cet espace ne reste-t-il pas, de fait, à jamais ouvert ? Comme ses lecteurs le savent bien, l’
Encyclopédie de Hegel, conçue comme un cercle de cercles
[2], renferme au prix d’une certaine tension des remarques qui se glissent très souvent après les paragraphes de présentation. Hegel justifie ainsi l’espace qu’il leur laisse : les remarques « devaient initialement signaler en une brève mention les représentations apparentées ou divergentes, les conséquences ultérieures et autres choses semblables qui recevaient dans les cours le commentaire requis, ceci afin de clarifier de temps à autre le contenu plus abstrait du texte et de tenir plus largement compte de représentations courantes en ce moment pour des raisons faciles à comprendre »
[3].
Notons d’abord que les remarques « devaient » (sollten) être brèves. L’espace de la moindre rigueur, que le titre d’Encyclopédie « pouvait » ouvrir et que la nécessité logique « devait » (musste) refermer, s’ouvre et s’avère plus grand que prévu. Ensuite, si l’absence de rigueur concerne les seules remarques, et non les paragraphes, il faut bien reconnaître que le rapport établi entre ces deux types de textes n’est pas lui-même rigoureux. Des raisons allusives (faciles à comprendre) suffiraient pour que l’on tienne compte, mais sans nécessité, donc de temps à autre, de représentations courantes. Celles-ci ne diffèrent pas logiquement de la logique : elles sont « apparentées » ou « divergentes », ce qui ne traduit aucune relation déterminée. De même, si le texte logique est « plus abstrait » qu’elles, c’est en un sens que récusera toujours Hegel, puisque la logique se dicte à elle-même sa propre concrétude. Notons enfin qu’on ne peut délimiter l’espace des remarques en affirmant (ce qui a souvent été fait) qu’il ne contient que des représentations non philosophiques, et donc faussement concrètes. En effet, de temps en temps, les remarques exposent les « conséquences ultérieures » qui découlent logiquement du texte des paragraphes... et même d’ « autres choses semblables ». Or, que sont ces choses « semblables » aux conséquences ou, pis, semblables à la fois aux conséquences logiques et aux représentations ?
L’écriture hégélienne est ici désordonnée, comme le seront les remarques elles-mêmes. Ce désordre semble d’abord hérité de l’exposition philosophique kantienne et fichtéenne, laquelle thématise sa propre imperfection. Pour Kant, il est impossible de présenter adéquatement l’idée d’un tout encyclopédique : l’écriture philosophique dépend de l’art des systèmes, même si elle renvoie à la législation de la raison. Pour Fichte, il est impossible de conceptualiser adéquatement l’intuition intellectuelle d’une totalité pure et, par là même, non encyclopédique : l’écriture est historiographique, et n’est toujours pas législatrice. Les paragraphes kantiens ou fichtéens ne sont alors que les marques contingentes d’une systématicité qui les dépasse, et contribuent ainsi à la clarté de l’exposition des concepts. Et, chez Kant, comme cette exposition est inadéquate, non seulement à l’idée du tout, mais aussi à l’intuition, des remarques s’ajoutent aux paragraphes, afin d’offrir par des exemples empiriques une clarification
in concreto
[4]. Mais comment la philosophie hégélienne, qui entend dépasser le double héritage d’une idée encyclopédique non présentable et d’une intuition non encyclopédique, et délaisser le simple
devoir-être (idéel ou intuitif) du système au profit de son effectuation encyclopédique totale, peut-elle s’accommoder de la forme écrite de cet héritage ? En d’autres termes, comment peut-elle rendre raison de la totalité (rationnelle, non contingente) du contingent, et admettre une part de contingence dans son exposition même ? Pour mieux le comprendre, il nous faut enquêter plus précisément sur l’origine des remarques encyclopédiques et déduire de cette recherche les
différents ordres qui s’y
rencontrent. Ainsi se dégagera la nécessité d’une pensée non rigoureuse, située dans un temps toujours dépassé, et opposée à la
vitesse idéale du savoir systématique.
Système écrit et parole transcrite. — Le système hégélien dans sa version définitive est la transcription d’une parole. L’
Encyclopédie est originellement un « livre de cours »
[5], servant de support à une exposition orale. Elle est en cela fidèle à son contenu même, lequel précisera que la parole est la première manifestation extérieure de la pensée ; l’écriture, composée de « signes de signes »
[6], ne vaut qu’en position
seconde.
Mais la pensée ne peut pas pour autant se déployer sans ce support écrit. La parole n’est pas possible sans livre, comme le montre l’origine même de la philosophie. La méthode socratique ne mérite pas encore vraiment le nom de méthode, parce qu’elle se déroule au rythme de la « conversation », et qu’elle soude la pensée à la subjectivité particulière de son auteur
[7]. Le dialogue platonicien est par suite une retranscription trop directe de la parole socratique
[8]. Toute l’histoire de la philosophie livre ainsi les efforts déployés pour dégager la parole de la représentation, c’est-à-dire pour écrire un système universel qui ne soit plus à la merci de vues contingentes. La systématisation est
seconde, comme l’écriture, et la parole rigoureuse est nécessairement écrite. Ainsi, l’exposition du système hégélien est orale, mais elle
part nécessairement du texte divisé en paragraphes. Le texte est écrit en vue du cours, mais le cours n’est que le
moyen d’élucider le texte
[9].
Or le texte que commente Hegel dans ces premiers cours sur l’
Encyclopédie n’est qu’une succession de paragraphes
[10]. Les remarques, quant à elles, dérivent directement de ces commentaires oraux. Originellement, elles n’accompagnent pas l’écriture des paragraphes, mais leur
lecture. Libérées du texte par leur origine orale, elles restent plus proches de la subjectivité particulière de celui qui s’exprime et de celle des auditeurs, et s’autorisent
nécessairement un mélange de genres qui tranche avec le travail d’universalisation et d’épuration gouvernant l’écriture rigoureuse. Par là même, elles retrouvent le style qui précédait cette épuration : l’origine des remarques garde trace de l’origine de la philosophie, même si leur contenu est puisé dans des représentations actuelles.
L’exotérique. — Mais, tout aussi bien, les remarques inversent l’origine de la philosophie, scindée par la différence entre des paroles ésotériques et des écrits exotériques. Hegel affirme l’inconsistance de cette distinction, dans sa forme traditionnelle : la pensée n’agit qu’en manifestant extérieurement
son contenu ; le contenu ésotérique « existe seulement dans son concept (...). C’est ce qui est parfaitement déterminé qui est en même temps exotérique »
[11] ; il en découle qu’aucun philosophe ne peut garder ses idées dans sa poche
[12]. Cependant, quand l’écrit doit tenir « dans les mains des auditeurs »
[13] et, pourquoi pas, dans leur poche, l’espace restreint des pages « n’exclut pas seulement un développement des idées selon leur contenu, mais rétrécit en particulier le développement de leur dérivation systématique ». Le
titre même de « précis » ou d’« abrégé » indique « l’intention de réserver le détail pour l’exposé oral ». La parole est donc cette fois-ci plus exotérique que l’écrit, parce qu’elle se déploie par définition dans un espace libre.
Cet espace est encore, au
dire de Hegel (déjà démenti par la
transcription des remarques) voué à une explicitation plus poussée de la pensée, sans solution de continuité. Mais l’irréductibilité de l’exotérique quitte définitivement cet aspect quantitatif au moment même où elle devient explicite, c’est-à-dire dans la préface de 1827 : « Je me suis efforcé d’atténuer et de réduire le côté formel de l’exposé et aussi, grâce à des
remarques exotériques plus détaillées, de rapprocher des concepts abstraits de l’intelligence ordinaire et des représentations plus concrètes qu’on en a. »
[14] Les remarques ne se contentent donc pas de détailler le contenu des paragraphes. L’exotérique n’est pas qu’une extériorisation poussée, il suppose une « position extérieure » par rapport à la pensée. La relation extérieure entre la parole et l’écrit remplace alors la scission rationnelle entre l’intelligible et le sensible, qui excluait, selon Kant, toute version sensible et populaire de la philosophie
[15]. Si le philosophe ne peut être un
écrivain populaire, l’espace libre de la parole (et l’espace libéré dans le livre pour sa transcription) laisse place chez Hegel à une
parole populaire, qui diffère du contenu rigoureux de la pensée écrite
[16]. L’exotérique devient parole, transcrite certes, mais
hors de l’écriture systématique.
L’extérieur de l’Encyclopédie
: la Phénoménologie. — Si les remarques prennent leur origine hors du système encyclopédique, elles pourraient cependant bien découler de la première partie du système hégélien, c’est-à-dire de la
Phénoménologie elle-même. Dans l’
Encyclopédie, il revient justement à une remarque de citer cet ouvrage, qui « a pris le chemin consistant à partir de la première, la plus simple apparition de l’esprit,
la conscience immédiate, et à développer sa dialectique jusqu’au point de vue de la science philosophique »
[17].
La
Phénoménologie ne demande pas, elle, de complément exotérique : elle se trouve par définition dans l’élément extérieur de la conscience, c’est-à-dire dans le milieu même du mouvement entre l’écriture et la parole. En premier lieu, la conscience parle, en disant « cela est » à propos de tout objet sensible. Mais « une vérité ne perd rien à être écrite »
[18]. Or, si l’on écrit « le maintenant est la nuit », cette vérité s’effondre à la levée du jour. Et même si une parole irréfléchie peut encore contredire l’affirmation écrite, la conscience qui réfléchit sur la contradiction entre la nuit
transcrite et le jour
dit observe que le sens universel du maintenant s’est conservé : l’intelligibilité du sensible est tout entière incluse dans le mot « maintenant », et donc dans le langage : « C’est le langage qui est le plus vrai. »
[19]
Ce mouvement tient compte cependant de la possibilité de son propre blocage, lequel revient à opposer la représentation objective de la nuit ou du jour à la représentation subjective du maintenant. Citons une phrase qui s’applique ici parfaitement, alors même qu’elle concerne le mouvement de la conscience en général : « Nous voyons que la conscience a maintenant deux objets : l’un, le
premier en-soi ; le second,
l’être-pour-elle de cet
en-soi. Ce dernier paraît être seulement d’abord la réflexion de la conscience en soi-même, une
représentation non d’un objet, mais seulement de son savoir du premier objet. »
[20]
La représentation se définit alors clairement comme une
conscience bloquée à l’un des stades de sa progression : celui où la parole sur les objets sensibles est conservée dans l’intériorité amorphe du sujet : « L’être-là est simplement passé dans la représentation. »
[21] Dès lors, tout ce qui est vrai devient faux ou, plutôt, l’un et l’autre se mélangent « comme l’huile et l’eau »
[22]. À l’opposé, la conscience
en mouvement supprime ce que la représentation fige. Les affirmations singulières (c’est la nuit, c’est le jour) sont supprimées par l’universalité du langage. Plus profondément, la différence de l’écriture (nocturne) et de la parole (diurne) est dépassée par la réflexion de la conscience, laquelle accède à un universel pur de toute affirmation contingente. Citons encore une phrase très générale de Hegel sur ce mouvement général de la conscience : « Au moyen de ce mouvement, ces pures pensées deviennent
concepts et sont alors ce qu’elles sont en vérité, des automouvements, des cercles ; elles sont ce que leur substance est, des essentialités spirituelles. »
[23]
Le trajet phénoménologique se trouve alors
positivement à l’origine des paragraphes encyclopédiques, qui présentent l’« automouvement » de la pensée pure
[24], et
négativement à l’origine des remarques : l’apparition contingente de ces dernières montre que la représentation sensible est toujours là, comme le dépôt amorphe de toute affirmation en mouvement. Il faudrait, alors, plutôt leur donner le statut d’un hors-texte radicalement exclu du mouvement systématique. Dans ce cas, les remarques ne sont plus seules, puisqu’elles héritent du style des préfaces et des textes introductifs.
Les préliminaires du système : préfaces et introductions. — Nous touchons à ce stade une difficulté connue. Alors que la préface est étymologiquement l’anticipation d’une parole
(prae-fatio, vor-rede), Hegel a choisi de préfacer la
Phénoménologie après l’écriture de l’ouvrage, et commence ce texte par une critique de principe des préfaces en général : « La vraie figure dans laquelle la vérité existe ne peut être que le système scientifique de la vérité »
[25], si bien qu’un éclaircissement préliminaire « paraît non seulement superflu, mais encore impropre et inadapté à la nature de la recherche philosophique »
[26]. Le contenu du texte mine son existence, en deçà ou au-delà, semble-t-il, de toute maîtrise dialectique de la contradiction.
Mais si la préface « appartient à la fois au dedans et au dehors du concept »
[27], elle ne doit pas, pour autant, être directement confrontée au « Logos absolu »
[28] tel qui s’exprime dans la logique hégélienne, comme premier moment de l’
Encyclopédie. Elle est bien la préface
de la Phénoménologie. La parole préliminaire tranche donc avec les premiers mots de la conscience : « Cela est. » Alors que la conscience supprime la différence de la parole et de l’écriture dans l’affirmation de l’universalité du langage, la préface ne peut venir à bout des confusions qui découlent de son origine orale ou, si l’on veut, de son dessein populaire. Alors que la conscience se systématise dans l’écriture, la préface reste « une causerie
(Konversation) sur le but et des généralités de cet ordre »
[29], mélangeant nécessairement la pensée et les représentations courantes.
Le fait même que la préface ait été écrite après la
Phénoménologie renforce cette perspective : à la fin du trajet de la conscience, on est loin de toute « saturation sémantique »
[30] qui ferait de tout commencement la dernière manifestation d’un résultat déjà acquis (la préface n’est qu’une postface). On a simplement atteint la différence entre le « système de la vérité », qui n’est
pas encore exposé d’une manière pure, et le discours oral, qui
mélangera toujours le vrai et le faux. À partir de ce stade, l’écriture systématique et la transcription de paroles désordonnées
pourront coexister. L’on comprend dès lors que le même discours divergent se
continue, sous la forme de
différentes préfaces et introductions, et finalement, à la fois à côté et au c
œur du système, sous forme de
remarques. Ni les unes ni les autres ne sont intériorisées par le discours qui les suit ou (puisque c’est le cas des remarques) les
précède
[31].
Les remarques ont donc pour véritable origine les préfaces et les introductions – qui ont elles-mêmes pour origine négative le trajet de la conscience dans
La phénoménologie de l’esprit. Mais, au-delà de la continuité de style évidente que l’on trouve dans ces textes hors système, il nous faut également saisir leur différence de contenu. Les préfaces font véritablement office de discours libre ; elles considèrent dans sa
généralité la relation, toujours extérieure, du système et de la représentation. Les introductions précèdent un
moment du système. Elles se centrent donc sur la particularité de ce moment, et sur sa relation extérieure avec les sciences correspondantes. Autrement dit, elles portent principalement sur la division
interne du système, et critique les divisions toujours externes qu’implique une vue représentative sur les diverses parties du savoir
[32]. Enfin, les remarques, dont la seule présence finit de montrer que le discours non rigoureux ne s’efface pas
devant le système, traduisent les relations
singulières entre système et représentation. Elles sont, en un sens, ordonnées aux paragraphes, bien que leur lien avec ces unités logiques soit toujours extérieur et contingent. Elles correspondent bien à ce que Derrida appelle re-marque (ou double marque, les mêmes termes apparaissant dans et en dehors du système), mais ce dédoublement (qui est tout aussi bien accompagnement,
An-merkung) n’est nullement effacé par l’écriture hégélienne qui, au contraire, rouvre l’espace nécessaire à la retranscription des vues représentatives.
Finalement, seules les remarques traduisent au coup par coup les
rencontres entre les paragraphes et les représentations. L’
économie de la rencontre
[33] permet de comprendre à la fois les versions successives de l’Encyclopédie hégélienne (avant la publication de 1817), son écart par rapport aux autres encyclopédies, et l’ordre même des remarques.
L’extérieur du système : la genèse de l’Encyclopédie
et les autres encyclopédies. — Le premier paragraphe écrit par Hegel date de 1808, soit un an après la publication de la
Phénoménologie, et traite du concept d’Encyclopédie : « Une encyclopédie doit considérer le cercle entier des sciences d’après l’objet de chacune et d’après leur concept fondamental. »
[34] Le manuscrit, destiné à être lu devant les lycéens de Nuremberg, mais non à être publié, ne transcrit aucune remarque orale. Hegel rédige en revanche dans la même période, en vue de la publication
[35], une grande
Logique, qui développe entièrement la première partie du système encyclopédique, ne se divise pas en paragraphes, mais s’adjoint un nombre considérable de remarques.
Ces deux filiations (encyclopédie - livre de cours en abrégé - paragraphes / développement - publication - remarques) ne laissent pas place à la commande de Niethammer, qui demandait à Hegel un abrégé de logique pour le Lycée. En revanche, leur rencontre est déjà impliquée dans le projet de publication de l’Encyclopédie elle-même. Dès décembre 1808, Hegel écrit à Niethammer que son manuel avance, sur les bases de son cours au lycée, donc sous une forme encyclopédique et non seulement logique. Le titre même d’Encyclopédie surgit dans le programme de cours de 1811-1812. Il se maintient jusqu’à la fin de l’enseignement à Nuremberg (1815-1816), et, en 1817, Hegel publie pour la première fois son livre de cours... avec un ensemble de remarques adjointes aux paragraphes.
Si la rencontre entre paragraphes et remarques est celle de deux filiations, celle de l’abrégé et celle du développement, il en découle que les remarques (et d’abord celles de la grande Logique) entretiennent également un lien étroit avec les autres encyclopédies, qui tentent de développer chaque science particulière. Reprenons le texte de 1808 (§ 5-6) : « Dans une encyclopédie habituelle, les sciences sont relevées empiriquement, comme elles se trouvent. Elles doivent donc être développées entièrement et de plus ordonnées de telle sorte que le semblable et ce qui se rencontre sous des déterminations communes est rassemblé d’après une parenté analogique (§ 5). En revanche, l’encyclopédie philosophique est la science de la connexion nécessaire, déterminée par le concept, et de la genèse philosophique des concepts et propositions fondamentaux des sciences » (§ 6).
Le
mot « Encyclopédie » entraîne donc déjà la même mise en garde que le
titre donné, neuf ans plus tard, à la publication du cours. Mais ce n’est pas là le plus étonnant. L’
ordre propre à l’encyclopédie « habituelle » est en effet identique à celui qui autorise, dans la publication du cours, l’adjonction de remarques. Il est question, d’un côté comme de l’autre, de développer le contenu détaillé et, donc, les « conséquences ultérieures » de chaque science. Et, d’un côté comme de l’autre, on ne peut éviter de confondre ce développement avec ce qui lui est
apparenté par analogie. Quant au terme même d’encyclopédie « habituelle », il rappelle les titres que Hegel donne très fréquemment aux remarques de la grande
Logique, préparée à la même période
[36]. Enfin, le texte de 1808 renvoie explicitement à une économie de la rencontre : le contenu d’un article encyclopédique habituel comprend « ce qui se
rencontre sous des déterminations communes ». Par suite, la présence des remarques semble bien indiquer que l’Encyclopédie hégélienne rencontre en permanence, en même temps que la signification habituelle des mots qu’elle emploie,
toutes les autres encyclopédies.
On confirmera ce point en précisant la référence laconique à l’encyclopédie
« habituelle », que Hegel réitère invariablement de 1808 à 1830, en la faisant glisser dans une remarque dès que la publication le permet
[37]. Notons d’abord que l’habituel n’est pas l’historique. Alors que l’histoire est soumise à la visée de
l’idée encyclopédique, qui ne se réalise que chez Hegel (d’où la place qu’occupe historiquement, pour Hegel, la critique kantienne, entièrement orientée vers une encyclopédie qu’elle ne peut présenter), l’habituel ne peut être que le fruit de rencontres contingentes, situées dans un présent qui vaut comme l’
autre de l’idée philosophique. Si l’on tient compte non seulement de l’utilisation très courante du titre à l’époque de Hegel
[38], mais aussi de la ramification de tendances que cache ce même titre, il faut alors dire que l’Encyclopédie
philosophique se
différencie des encyclopédies consacrées à d’autres
domaines
[39],
supplée aux encyclopédies de plus en plus volumineuses consacrées à l’ensemble des sciences, et
s’oppose aux dictionnaires se consacrant à l’
autre de la
science, donc à l’usage commun de la langue, et plus précisément à ce que Hegel considère comme l’
autre de la
philosophie, la
conversation (les
Konversationslexica sont alors en plein essor
[40]). Plus précisément, Hegel ne pouvait manquer de constater que les encyclopédies des sciences, se présentant comme des dictionnaires de
choses et non de
mots, se contredisaient elles-mêmes en inventoriant les sciences par nom et ordre alphabétique, au milieu d’autres mots, quitte à revendiquer un ordre systématique sous-jacent. Ces ouvrages, n’étant pas
en fait systématiques, ne pouvaient être
en droit philosophiques, et devaient nécessairement
mélanger, dans le contenu de chaque article, la « signification habituelle » des mots et leur détermination scientifique ; de même, ils devaient mélanger les articles à teneur scientifique et à teneur lexicale, laissant ainsi la totalité de leur contenu dans un état d’incomplétude contradictoire, malgré la multiplication progressive des volumes
[41].
Hegel aurait pu citer ici la plus volumineuse et la plus philosophique des Encyclopédies : celle de Diderot et d’Alembert. Il ne le fait pas, il ne le fait jamais, et ce silence semble incompréhensible
[42]. Risquons une explication : l’
Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers traduit par son titre même l’ambiguïté de sa visée systématique, si bien qu’elle ne trouve pas place dans l’histoire de la philosophie : elle est intégrée implicitement dans les encyclopédies habituelles. Hegel ne manque d’ailleurs pas de commenter la source vraiment
systématique de l’ouvrage, c’est-à-dire le
De augmentis scientiarum de Bacon
[43]. Il voit dans sa « division générale » (Mémoire/imagination/raison) un inventaire
extérieur de facultés spirituelles données, appliquées ensuite
de l’extérieur sur les objets. Si, à défaut de texte, nous suivons ce raisonnement, il faut dire que l’
Encyclopédie française fait fonctionner la double extériorité sur la base des textes et non plus de l’expérience : l’arbre des facultés est trouvé... chez Bacon : il est cité, loué et modifié, mais reste la ramification
extérieure de l’ouvrage, que le lecteur devrait appliquer, non sur les objets, mais sur les articles classés par les auteurs en ordre alphabétique. Cette double extériorité (Hegel le dit à propos de Bacon) masque totalement l’activité de la pensée. Celle-ci s’extériorise en se divisant intérieurement, et systématise son objet en se développant elle-même : l’ordre systématique ne doit donc plus être trouvé ni cité, mais
pensé. En revanche, le désordre habituel des encyclopédies est rejeté à l’extérieur, et se
re-marque, au-delà des textes préliminaires, dans cet espace libre que Hegel invente, comme par compensation : l’auteur du système encyclopédique doit en effet revendiquer la disparition de la lettre « E », laquelle autorise les encyclopédies habituelles à faire – dans la continuité de leurs préliminaires – de l’Encyclopédie un
article.
Reportons-nous à l’article « Encyclopédie » rédigé par Diderot : il permet en effet de
penser le désordre, comme combinaison d’une pluralité d’ordres
[44], lesquels sont autant de « moyens » de « concilier dans ce Dictionnaire l’ordre encyclopédique avec l’ordre alphabétique »
[45]. Il découle de cette combinaison que la division organique de l’encyclopédie des sciences (l’arbre baconien) n’est qu’une perspective
partielle sur un nombre indéfini de déterminations,
qui se rencontrent également soit sous un même terme (comme éléments de sa signification nominale), soit dans une même substance (ou une même signification réelle). Et, finalement, Diderot préfère très nettement à l’arbre encyclopédique, figuration d’une raison dépassée par l’infini du langage et des choses, un ordre souterrain, dont le dynamisme est directement celui de la rencontre : l’ordre des renvois, qui fonctionne ou entre les choses (favorisant les analogies inventives) ou entre les mots (déployant un réseau de significations nominales qui évite de redéfinir chaque terme entrant dans une définition)
[46]. L’organisation des renvois, tout comme la combinaison des ordres, devient alors le véritable travail de l’éditeur, visant la
publication d’articles disparates. Lui seul peut suivre chaque partie « dans toutes ses ramifications » et, surtout, augmenter le nombre de parties, favoriser les rencontres entre perspectives – bref, agencer un tout rebelle à l’unité
[47]. Cet agencement se concilie parfaitement avec l’impératif d’un ordre que nous n’avons pas encore cité, celui de l’étendue des articles, qui doivent se proportionner à l’étendue de l’ouvrage. De plus, il se perfectionne au fil des éditions, la répétition de l’écrit intensifiant les liaisons entre articles et diminuant la disparité des voix
[48].
Dès lors, la proximité non systématique, non rigoureuse, mais néanmoins aussi réelle et effective que l’intériorisation de l’habitude elle-même
[49], entre l’
Encyclopédie de Hegel et la grande encyclopédie française ne fait plus de doute. L’ouvrage hégélien intensifie et intériorise l’ordre encyclopédique jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un seul article, se déployant en une suite de paragraphes, chacun offrant alors une perspective singulière sur la
totalité encyclopédique
[50]. Mais si l’ordre des paragraphes est déterminé purement par la singularisation de cette totalité, cette division est aussi une extériorisation. Et c’est pourquoi les paragraphes rencontrent les remarques. L’ordre encyclopédique et ses paragraphes ne sont pas affectés par ces rencontres, mais cela
parce que les remarques le sont. Il faut donc s’attendre à ce que le contenu de celles-ci implique une combinaison d’ordres et une organisation de renvois.
L’ordre du concept : détails, vues d’ensemble et exemples. — Dire que les remarques sont affectées par leurs rencontres avec la présentation du système, c’est admettre un premier ordre : celui de la présentation elle-même. Ainsi, les remarques reprennent souvent le contenu des paragraphes correspondants, et il s’agit de savoir dans quel but.
Serait-ce pour offrir une présentation plus claire de l’
Encyclopédie ? Mais, dans le domaine du concept, on dit voir clair quand on y voit à peine, c’est-à-dire quand on parvient tout juste à distinguer un concept d’un autre, sans pouvoir rien dire sur ce qu’il contient
[51]. La présentation serait-elle, dans les remarques, plus distincte ? Mais distinguer le contenu d’un concept, cela veut dire le décomposer arbitrairement en une somme indéfinie de
marques distinctives, qui sont autant de concepts prétendument simples, c’est-à-dire « clairs ».
Pour sortir de ce cercle, il faut absolument subordonner la clarté et la distinction à l’exposition du concept
adéquat, comprenant en lui-même sa capacité à poser la réalité et à se distinguer d’elle. Et le concept adéquat, c’est finalement l’idée, qui se déploie en restant identique à elle-même : « L’idée est le Vrai
en et pour soi, l’unité absolue du concept et de l’objectivité. Son contenu idéel n’est autre que le concept en ses déterminations ; son contenu réel est seulement l’exposition de celui-ci, qu’il se donne dans la forme d’un être-là extérieur, et, cette figure étant incluse dans son idéalité, dans sa puissance, ainsi il se conserve en elle. »
[52]
Nous avons avancé : l’idéalité ou la
puissance de l’idée ne se réalise qu’en s’exposant dans la forme de l’extériorité ; la présentation ou l’exposition encyclopédique n’est ainsi que le déploiement
actuel d’une unité intensive. On ne fera pas pour autant de chaque moment exposé un degré d’intensité de l’idée, laquelle n’est pas en elle-même une quantité. En revanche, on peut dire que la présentation implique nécessairement un
ordre quantitatif, qui détermine l’
étendue des paragraphes et leur proportion dans l’ensemble de l’ouvrage ; chaque moment s’en tient idéellement au
même degré d’intensité dans l’exposition de l’idée, ce qui proportionne son extension réelle à celles des autres moments et, par suite, à la totalité encyclopédique. Et dès lors, comme chaque degré d’une quantité intensive renvoie négativement à tous les autres
[53], l’intensité déterminée de l’exposition encyclopédique renvoie à d’autres expositions possibles, que les remarques
réalisent ponctuellement.
Ainsi s’explique que les remarques puissent augmenter l’extension des paragraphes, c’est-à-dire, selon les termes d’un texte déjà cité,
détailler les déterminations de l’idée et poursuivre « le développement de leur dérivation systématique »
[54]. La constitution du nombre est, de cette manière, dérivée dans une remarque du concept de quantité
[55], comme les diverses
nuances (Schattierungen) du dérangement de l’esprit (délire maniaque, manie, fureur, idiotie) sont dérivées de l’activité de l’âme
[56]. Mais le texte des remarques peut être également
moins détaillé que celui des paragraphes : les nuances voisinent alors avec les
généralisations, qui replacent le contenu réel de la présentation dans un mouvement plus vaste, en général à peine esquissé
[57].
Les remarques n’émanent donc pas des paragraphes comme les
Schattierungen (nuances, mais plus précisément ombres dégradées
[58]) émanent de la lumière
[59] ; à la logique de l’émanation manque l’essentielle négativité qui habite les différences conceptuelles et, avant tout, la différence entre les degrés d’une quantité intensive. Ainsi s’explique que l’ordre quantitatif de l’Encyclopédie hégélienne ne vise pas une exposition infiniment détaillée, mais se réalise dans la
différence entre des expositions plus ou moins intensives, qui ne se
rencontrent que dans les remarques.
Allons plus loin : les variations d’intensité dans l’exposition, qui constituent l’ordre
quantitatif de l’Encyclopédie philosophique, ne sont possibles que dans la mesure où elles renvoient négativement à un
autre ordre encyclopédique : son ordre
qualitatif. Détailler un moment dialectique est en effet une opération réductible au « passer et repasser permanents d’un membre à l’autre de la contradiction qui demeure »
[60]. On peut même, comme le montre Hegel dans une étude très serrée de « l’opposition seulement quantitative », faire varier cette opposition en répartissant différemment l’intensité entre chaque terme
[61]. Mais ces variations ne permettent jamais de
dépasser une contradiction, c’est-à-dire de passer d’un moment dialectique à un
autre, qui diffère qualitativement du précédent.
Ainsi l’exposition la plus détaillée, dégageant les nuances les plus infimes, ne fait que renvoyer négativement à la suppression qualitative de la différence, c’est-à-dire à l’identité. L’ordre
qualitatif
de l’Encyclopédie exige donc avant tout l’analyse la plus fine, c’est-à-dire celle qui exprime sans reste tout le contenu d’un moment dans un autre
[62]. De même, l’exposition la moins détaillée, se contentant des différences les plus grandes, a toujours pour limite la plus grande des différences, c’est-à-dire la contradiction
qualitative : celle-ci surgit au c
œur de l’identité analytique, dans la mesure où la
totalité d’un moment ne se pose qu’en s’opposant à son expression immédiate, comme simple moment
partiel du déploiement de l’idée
[63]. Et, finalement, l’identité
posée des termes contradictoires réalise à la fois la plus grande (ou la plus intensive) des synthèses et la plus fine (ou la plus extensive) des analyses ; elle implique et expose l’idée encyclopédique en sa totalité
[64].
Il faut alors distinguer très rigoureusement l’ordre quantitatif du
détail, qui permet de poursuivre plus ou moins loin une même contradiction dialectique, et l’ordre qualitatif de l’
exemple, qui exige la position de la contradiction en un terme autre : le devenir, dit ainsi Hegel, est
« l’exemple le plus proche » de l’unité être-néant
[65].
Les remarques peuvent alors exemplifier le contenu des paragraphes sans quitter l’ordre (qualitatif) du concept. Elles ne font dans ce cas que poser, par anticipation, l’unité de la détermination présentée et de son contraire, exprimant ainsi le contenu réel de cette détermination avant même qu’il ne se présente en une détermination nouvelle. On expliquera de cette manière toutes les remarques qui commentent le passage d’un moment à l’autre
[66].
L’articulation des deux ordres encyclopédiques (quantitatif et qualitatif) est à l’
œuvre dans chaque passage dialectique, qui pousse la plus petite différence jusqu’à l’identité analytique, et la plus grande jusqu’à la synthèse des contraires. Il faut dire, dès lors, qu’il n’y a qu’un seul ordre du concept : le développement de l’idée, laquelle se continue en suivant le fil de l’identité, tout en s’opposant à elle-même dans chaque passage. Tout l’avantage des remarques est alors de montrer l’essentielle
plasticité
[67] de ce développement : les détails et les vues d’ensemble qu’elles offrent montrent la possibilité de poursuivre l’analyse d’un moment ou de le faire entrer dans une synthèse plus large ;
à chacun de ces degrés d’intensité dans l’exposition correspond alors un exemple de dépassement dialectique
[68]. Cette étonnante plasticité de l’ordre encyclopédique finit de se clarifier par contraste avec les blocages de la représentation – et les réfute en les éclairant.
L’ordre de la représentation : du blocage au supplément. — Le discours représentatif est continu : il ne diminue pas
[69], il ne cesse pas, il affirme son ordre et son style au fil des remarques encyclopédiques. Pour mieux saisir ce style, il faut se reporter à nouveau à la première parole de la
Phénoménologie, qui est de fait une courte conversation : «
Qu’est-ce que le maintenant ? Nous répondrons, par exemple :
le maintenant est la nuit. » C’est cet
exemple que « nous notons par écrit ». Or, Hegel vient de l’expliquer, toute certitude déterminée se présente ainsi sur le mode de l’exemple
[70]. Ce que la conscience considère comme essentiel (le maintenant singulier) se supprime dans des exemples contradictoires (la nuit et le jour). Plus profondément, ce qui ne devait être qu’un exemple (ma visée singulière du maintenant) s’avère être l’essentiel (le moi comme visée de tout maintenant). Et, finalement, toute la dialectique phénoménologique peut être vue comme la transcription d’une parole essentielle sous forme d’exemples, lesquels, en se supprimant, renvoient à une essence
[71].
La représentation bloque ce mouvement ; elle profère donc une parole indéfinie, qui considère immédiatement l’exemple comme l’essentiel, et ne veut
que des exemples, quitte à rester dans l’inessentiel. Telle est la parole du « moi par exemple », qui se dilue elle-même dans une suite de cas concrets, pris indifféremment dans le champ de perception ou dans la mémoire du sujet singulier. Hegel, secrétaire de l’esprit du monde, transcrit tout aussi bien ce discours représentatif : « Ici un tilleul, à côté de saules, de boutures, etc., et en bas une vache passe en courant. »
[72]
Les remarques encyclopédiques continuent ce discours. Autrement dit, elles
ne le
dialectisent plus. Elles
marquent seulement l’écart entre la présentation du concept, qui est toujours « exemple de lui-même »
[73], et les exemples représentatifs, immédiatement lointains. Ainsi, l’identité de l’être et du néant, tout deux irreprésentables
[74], trouvent leur exemple le plus proche dans le devenir ; mais une remarque transcrit les « conséquences et applications » de cette identité pour la représentation : « Par exemple que, suivant celle-ci, c’est la même chose, que ma maison, ma fortune, l’air pour respirer, cette ville-ci, le soleil, le droit, l’esprit, Dieu,
soient ou
ne soient pas. »
[75]
Peut-on cerner précisément ces lointains exemples ? Autrement dit : peut-on trouver, dans les remarques, une véritable théorie de la représentation ? Nous répondons positivement
[76]. Dans la remarque que nous venons de citer, ces exemples sont autant de substitutions : « On substitue subrepticement une
différence pleine de contenu à la différence vide de l’être et du néant. » Et ces substitutions sont autant d’ajouts : « En de tels exemples [début de phrase rajouté par Hegel en 1830] (...) sont introduits subrepticement
des buts particuliers, l’
utilité que la chose a
pour moi, et l’on demande s’il
m’est indifférent que la chose utile soit ou ne soit pas. » On entend alors, « par l’acte de concevoir, encore
quelque chose de plus que le concept proprement dit ; on réclame une conscience plus diversifiée, plus riche, une représentation, de façon qu’un concept soit exhibé comme un cas concret avec lequel la pensée en sa praxis habituelle serait plus familiarisée »
[77]. La représentation
supplée
[78] donc ses exemples au concept. Alors que la présentation spéculative mène de concert l’analyse la plus fine et la plus grande synthèse, réalisant en chaque moment une totalité virtuelle (l’idée spéculative), la représentation substitue d’emblée à cette idée un concept concret, c’est-à-dire une synthèse
actuelle intuitionnée par un moi singulier, et en fait l’analyse grossière.
Ce supplément cache alors toute une économie de la
rencontre
[79]. Chaque synthèse actuelle du moi n’est en effet qu’un ensemble d’affects rencontrés par hasard et soudés dans la cohérence d’une notion. Déterminées par l’histoire individuelle du sujet, situées « dans son
propre espace et dans son
propre temps »
[80], les notions s’objectivent sous la forme de représentations liées aux termes de la langue naturelle. Ainsi, la signification habituelle d’un mot se complique au fil des rencontres avec un signe, lesquelles évoquent d’autres rencontres. Et, finalement, un terme ne peut se
présenter dans un paragraphe encyclopédique sans évoquer une pluralité indéfinie de notions compactes et de souvenirs vagues, re-présentées dans les remarques. Celles-ci sont donc fondées à signaler « de temps à autre » ces rencontres elles-mêmes contingentes, et à tenir compte de représentations « apparentées ou divergentes ». Ainsi s’explique également que les « conséquences ultérieures » du mouvement logique soient comptées parmi les « choses semblables » aux représentations ; « il est contingent que ce qui relie soit quelque chose d’imagé ou une catégorie de l’entendement, [comme] égalité et inégalité, raison et conséquence, etc. »
[81]. On pourrait tout juste réduire ces différents modes de liaison aux deux grands modes de l’association d’idées : la similitude, reposant sur l’identité lâche des petites synthèses subjectives, et la divergence, reposant sur les différences introduites par une analyse grossière. La structure de l’exemplification lointaine se réduit à cela : quand un concept se présente en un mot, l’intelligence représentative remplit ce mot de toutes les déterminations qu’elle lui attache habituellement, et effectue des actes de composition et de décomposition qui permettent de faire ou de défaire à l’infini des combinaisons arbitraires
[82].
Il en découle que le mot est le lieu incontournable de la rencontre entre l’ordre de la représentation et celui du concept. En s’actualisant à chaque moment dans son exemple
le plus proche, l’idée spéculative
se rapproche nécessairement des synthèses toujours actuelles de la représentation. Cette nécessité se transforme en liberté, dans la mesure où la philosophie
peut déterminer
son usage de la langue naturelle en fonction de son ordre propre – comme le fait chaque sujet individuel en fonction de sa propre histoire : la philosophie a « le droit, à partir du langage de la vie ordinaire, [langage] qui est fait pour le monde des représentations, de choisir des expressions qui
paraissent se rapprocher des déterminations du concept. Il ne peut pour cette raison être question, pour un mot choisi à partir du langage de la vie ordinaire, de
prouver que dans la vie ordinaire également on lie à lui le même concept pour lequel la philosophie l’utilise »
[83]. Cette règle de l’ « à peu près »
[84] n’affecte pas les paragraphes, qui usent de leur droit sans le dire, et l’étendent même jusqu’au droit d’utiliser « l’abondance vide de la langue » pour exprimer des déterminations du concept qui ne s’approchent d’aucune synthèse représentative
[85]. Elle est pleinement assumée dans les remarques, qui rendent compte de la proximité entre l’usage spéculatif et l’usage ordinaire de la langue, tout en montrant la distance infinie entre l’exemplification au plus proche de l’idée spéculative et les exemples concrets qui surgissent à l’occasion pour la représentation. Entre ces deux ordres, se trouve en effet toujours l’écart entre « un
substrat donné, représenté comme déjà
tout prêt »
[86], et une idée virtuelle se totalisant progressivement : l’écart entre ce qui
a été fait d’une manière contingente et ce qui
reste à se faire d’une manière encyclopédique.
Disons les choses autrement : les paragraphes sont purement encyclopédiques. En revanche, les remarques élaborent, au fil des rencontres entre les termes de l’encyclopédie et la représentation, un dictionnaire de mots spéculatifs. Elles assument donc la multiplicité d’ordres qu’implique une Encyclopédie philosophique des sciences en langue naturelle.
L’ordre des sciences particulières. — Nous avons vu plus haut que l’Encyclopédie hégélienne devait suppléer aux autres encyclopédies de sciences, en conjurant leur défaut fondamental : la confusion entre le développement systématique de chaque science et l’explication contingente, analogique, de la signification des mots, c’est-à-dire de ce qui « se rencontre sous des déterminations communes ». Cela signifie-t-il pour autant que l’ordre du concept absorbe tout autre ordre scientifique ?
Tel est bien le cas dans le premier texte hégélien qui énonce un projet d’encyclopédie : une continuité parfaite entre philosophie et science donne alors à la première le droit absolu – et la puissance – de développer ou non chaque science particulière
[87]. Ne sont visiblement exclues à ce stade que les démarches qui prétendent indûment au
nom de science, alors qu’elles se réduisent à de petites synthèses pratiques
[88].
Mais il en va tout autrement au moment où Hegel réalise son projet. S’il affirme que l’encyclopédie embrasse toutes les sciences véritables
[89], il se corrige bientôt : l’encyclopédie « doit être bornée aux éléments initiaux et aux concepts fondamentaux des sciences particulières »
[90]. La remarque qui suit distingue le projet hégélien de l’encyclopédie « ordinaire », mais propose également une typologie des sciences. Cette multiplication d’ordres, bien proche de la démarche de Diderot, est du plus grand intérêt. Les deux premiers ordres concernent les agrégats de connaissances sans fondement (la philologie) ou avec un fondement arbitraire (l’héraldique). Dans ce cas, il est clair que les sciences sont « de part en part positives » et ne contiennent rien de plus que des petites synthèses actuelles de la représentation ; le nom de « science » y est tout simplement usurpé, et il faudrait plutôt parler de
collection
[91]. Le troisième ordre est bien plus ambigu : il regroupe des sciences qui « ont un fondement rationnel ; cette partie d’elle-même appartient à la philosophie ; mais le côté
positif leur reste propre »
[92].
Ce « fondement rationnel » devient alors le lieu de
rencontre entre l’ordre du concept et l’ordre des sciences particulières. Ce dernier part toujours de ce qui se donne dans l’expérience, pour l’analyser et le réfléchir. Il dégage ainsi des principes, des genres ou des lois, qui forment à chaque fois la raison d’être (ou le
fondement) du donné. Le fondement a donc le même contenu que ce qu’il fonde, mais sous la forme de la pensée
[93]. S’il paraît nécessaire ou essentiel, il garde forcément la trace de son origine, d’où sa pluralité et sa contingence :
les raisons d’être ne s’accordent en un système que si l’une d’elles est posée arbitrairement comme genre, de façon à ordonner toutes les autres comme autant de
marques distinctives. Ces dernières ne déterminent pas vraiment le genre, mais servent de signes caractéristiques pour reconnaître une espèce ou un objet
[94]. Selon l’idée érigée comme genre, il y aura donc
plusieurs systèmes de signes, de marques ou de remarques, et plusieurs théories scientifiques dans l’ordre de la science.
L’ordre de la science n’est pas celui de la représentation : il ne compose pas immédiatement ce qu’il rencontre en petites synthèses arbitraires mais, à l’inverse, commence par l’analyser. Cependant, son résultat est
encore une synthèse arbitraire. C’est pourquoi, premièrement, l’encyclopédie habituelle ne peut distinguer rigoureusement la présentation des termes scientifiques et ceux des termes communs, et se confond finalement avec un simple dictionnaire de mots. C’est pourquoi, deuxièmement, l’ordre encyclopédique reste arbitraire tant qu’il s’inspire de celui des sciences. C’est pourquoi, troisièmement, l’ordre du concept doit nier chez Hegel un tel héritage. Après s’être reconnu le droit de retrouver dans la représentation les déterminations conceptuelles, la science spéculative, dit Hegel, se donne le droit de
reconnaître dans les lois ou même le contenu de chaque science une détermination conceptuelle et d’en faire usage
[95]. Cette reconnaissance se mue nécessairement en ingratitude : la philosophie laisse à la science les analyses trop détaillées et les synthèses arbitraires, pour réaliser à elle seule l’analyse la plus fine de la plus grande synthèse. Ainsi, elle « se crée et se donne à elle-même son objet »
[96], et les paragraphes ne garderont rien de ce qu’ils doivent à l’analyse de l’expérience.
Autrement dit, l’ordre du concept et celui de la science ne se
rencontreront que dans les remarques. Elles seules reconnaîtront dans une détermination conceptuelle le « fondement rationnel » d’une science particulière. L’ingratitude des paragraphes est donc compensée par la gratitude des remarques, mais celle-ci n’est pas gratuite : il s’agira toujours de montrer que le concept, replacé dans l’ordre de la science, devient la
marque distinctive d’une espèce. Ainsi, la quantité comme fondement de la mathématique se divise immédiatement en grandeurs continue et discrète, « regardées comme des espèces »
[97]. De même, toutes les déterminations de la logique de l’essence sont des « catégories de la métaphysique et des sciences en général », placées par ces dernières « l’une à côté de l’autre », comme le seront, dans la mécanique, les forces attractive et répulsive, ou, dans la psychologie, les différentes facultés.
Les remarques ne se bornent donc pas à une critique des sciences, comme on en a souvent l’impression. Elles jouent leur vrai rôle, elles
re-marquent, font d’une concept une marque. Elles peuvent alors affirmer le droit et l’ordre de la
philosophie, en se chargeant de reconnaître une différence conceptuelle dans le contenu d’une science particulière ; dans ce cas, elles dérivent systématiquement les idées-signes du système scientifique, et ne font qu’augmenter l’extension de la présentation spéculative
[98]. Ou bien elles affirment le droit et l’ordre
des sciences. Dans la mesure même où l’ordre du concept actualise une totalité
virtuelle, il ne peut rendre compte de la réalité actuelle en
sa totalité. En revanche, comme l’ordre des sciences part de la réalité actuelle et en rend raison, il règne en maître quand il s’agit de remarquer des détails contingents : les sciences seules peuvent « faire descendre l’universel dans la
singularité et
effectivité empirique », car « dans ce champ de la variabilité on ne peut faire valoir le concept, mais seulement des raisons »
[99]. On distinguera donc strictement le détail spéculatif, qui étend l’encyclopédie, et le détail scientifique, qui se remarque à côté d’elle, et indique la rencontre entre la virtualité de l’idée et la réalité actuelle. Dans ce dernier domaine, les remarques se limitent elles-mêmes à des indications, de façon à ne pas se perdre dans une variabilité infinie
[100].
L’ordre de l’histoire de la philosophie. — Les remarques ne se font vraiment critiques que dans la mesure où l’ordre des sciences empiète sur celui de la philosophie. Pour peu que l’on prenne les marques distinctives pour des concepts adéquats, les fondements d’une science particulière deviennent des déterminations « absolument valables »
[101]. Dès lors, le passage d’une détermination à l’autre est bloqué, la science devient positive dans sa forme même et l’ordre de la science se confond avec celui de la représentation. Cette prétention encyclopédique de la science ne nuit alors pas simplement à la systématisation de toutes les sciences. Il porte bien directement atteinte à la philosophie, dont les catégories ne se limitent pas aux raisons tirées de l’expérience, mais implique un « autre cercle d’
objets »
[102]. L’atteinte est particulièrement nette quand la science particulière usurpe le
nom de philosophie : « Le nom de
philosophie a été donné à tout ce savoir qui s’est occupé de la connaissance et de la mesure fixe et de l’universel dans l’océan des singularités empiriques. »
[103] La mécanique newtonienne est ici un cas emblématique, dans la mesure où elle substitue les synthèses de l’expérience à celles de la pensée, et prétend se passer de toute catégorie métaphysique
[104]. Il en va de même de la psychologie, quand elle substitue à l’activité du sujet la référence à un moi empirique, et prétend expliquer à partir de lui tous les moments de la connaissance et de la pratique
[105].
On comprendra alors toute l’importance d’un autre ordre, celui de l’histoire de la philosophie. Hegel le dit en effet dès le début des
Leçons : c’est dans cette histoire qu’apparaît pleinement la
parenté (Verwandtschaft)
[106] entre la philosophie, la science et la représentation, ainsi que les efforts de la philosophie pour se dégager de l’une et de l’autre.
Les remarques pourront par suite noter les rencontres entre les déterminations conceptuelles et leurs représentations
historiquement apparentées. Il s’agira de montrer, en premier lieu, la confusion entre les philosophies antérieures et les sciences, qui se fait toujours au détriment de l’une et de l’autre : ainsi, la substance spinoziste, démontrée
more geometrico, donne une version rigide de l’infini mathématique
[107], et l’atomistique, en chosifiant le concept de quantité, gêne la physique
[108]. Il s’agira, en second lieu, de montrer l’aspect représentatif des philosophies antérieures, au moment même où elles abordent des objets proprement philosophiques. En érigeant en principe absolu une détermination conceptuelle, ces philosophies bloquent le mouvement, et substituent au concept une simple représentation : la monade leibnizienne donne ainsi une version figée de l’objet ; la substance spinoziste, une version figée de l’idée
[109].
La gratitude dont font preuve les remarques vis-à-vis des philosophies du passé n’est donc, ici encore, pas gratuite. D’un côté, il s’agit bien ici de reconnaître (dans tous les sens du terme) l’
œuvre de la rationalité dans l’histoire de la philosophie
[110] – et de signaler ainsi l’héritage historique de l’
Encyclopédie. Mais, d’un autre côté, les remarques raisonnent de l’extérieur sur cette histoire, elles ne la rationalisent pas
[111] : l’ordre d’apparition des philosophies n’est même plus historique, puisqu’il est soumis aux
rencontres avec les paragraphes. Et finalement, tant par leur statut que dans leur contenu, les remarques font surtout ressortir la part d’
irrationnel inhérente à l’histoire de la pensée.
Les incursions des remarques dans les ordres de la représentation, de la science et de l’histoire de la philosophie affirment donc avant tout le droit qu’a le concept de reconnaître son propre mouvement dans des formes de savoir qui ne sont pas véritablement systématiques. Elles offrent un mélange de dictionnaires (portant sur des mots et des théories) dont la contingence contraste avec le développement autonome de l’Encyclopédie philosophique. La puissance de ce développement est alors réaffirmée au cœur même des remarques, grâce à un ordre spécifique, celui des renvois.
L’ordre des renvois. — Les renvois sont des références d’un moment de l’Encyclopédie à un autre moment distant. Leur justification spéculative ne pose aucun problème : la même idée se déploie en chacun de ses moments, qui contient virtuellement la totalité de ce déploiement ; le renvoi n’est donc que l’actualisation partielle de cette implication virtuelle. Allons plus loin : chaque moment est dépassé par un mouvement régressif (l’analyse la plus fine de son contenu) et progressif (la position de ce contenu par la plus grande synthèse). L’ensemble de la présentation encyclopédique repose ainsi sur la détermination, à la fois régressive et progressive, de l’idée spéculative
[112] ; les renvois peuvent donc également se faire vers l’avant ou vers l’arrière.
Cependant, l’ordre des renvois ne doit pas être assimilé à l’ordre du concept : car, si celui-ci est nécessaire, celui-là est pleinement contingent. Alors que tous les renvois sont possibles et légitimes (les moments expriment tous la même idée), chacun d’eux implique un choix singulier de l’auteur, sans règle impérative.
Les renvois les plus visibles reposent sur la numérotation des paragraphes et des remarques. Ils sont alors (presque
[113]) tous régressifs. Cette série de rappels permet à la fois de refonder d’une manière plus concrète ce qui a été dit et de renforcer la continuité de la progression. Comme la présentation spéculative n’est pas directement affectée par sa rencontre avec les autres ordres, un paragraphe renvoie très rarement à une remarque
[114], et très fréquemment à un autre paragraphe
[115]. Il arrive qu’une remarque renvoie à une autre ; dans ce cas, on ne note pas de régression rationnelle, mais plutôt la continuation d’un même discours reposant sur des associations d’idées, lesquelles portent indifféremment sur des exemples ou des détails contingents
[116]. Et, finalement, le cas de renvoi numéroté le plus intéressant est celui qui relie une remarque à un paragraphe antérieur
[117]. Il implique en général une régression plus forte et plus significative que celle permise par les petits rappels reliant les paragraphes. De grands mouvements structurels sont ainsi soulignés, comme la refondation des doctrines de l’être et de l’essence par la doctrine du concept
[118], ou la reprise de la négation logique par l’acte d’élévation de la conscience religieuse
[119].
Cependant, les remarques se chargent de renvois encore plus importants : ceux qui ne se réfèrent pas précisément à un paragraphe ou une remarque, mais à des moments désignés selon leur contenu. Dans ce contexte, le mouvement peut être régressif
ou progressif. Les
régressions dévoilent alors l’intensité actuelle d’un moment, c’est-à-dire sa capacité à réfléchir les moments antérieurs. Ainsi, une remarque révèle que l’effectivité intériorise à la fois l’être immédiat et l’existence réfléchie
[120], une autre que la pensée subjective intériorise tout le mouvement de la logique et tout le mouvement de la conscience
[121]. Les
anticipations dévoilent, quant à elles, la virtualité d’un moment, c’est-à-dire sa capacité à exprimer toute l’encyclopédie selon une perspective abstraite. Tout se passe alors comme si l’exemple le plus proche d’une détermination conceptuelle pouvait tout aussi bien être très lointain, tout en restant pleinement rationnel. Ainsi, « l’espace pur, le temps, etc., peuvent être pris comme exemple de la quantité » ; ou encore : « Le besoin, l’impulsion, sont les exemples les plus proches que l’on ait du but », qui n’est pourtant qu’un concept logique
[122].
Ces traversées fulgurantes qui appliquent des moments logiques sur des moments réels, ou reviennent de la réalité à la logique, ne s’opposent pas à l’ordre du concept. En reliant deux moments distants, elles mettent en œuvre ponctuellement ce que le concept réalise d’une manière systématique : elles intensifient des déterminations, dégagent leur contenu actuel, dévoilent leur contenu virtuel. Alors que la présentation spéculative, en vertu de sa plasticité, peut se déployer plus ou moins, le renvoi spéculatif transforme ce déploiement en instantané. Alors que l’ordre du concept est plus ou moins intensif, le renvoi indique la possibilité d’une intensité idéale, en dessinant au cœur de l’encyclopédie des trajets multiples, parcourus à une vitesse infinie.
Il faudrait finalement regarder l’Encyclopédie de Hegel avant de la lire. Le propre d’une encyclopédie n’est-il pas de faire en sorte que l’organisation du savoir saute aux yeux ? Les lettrines ouvragées des encyclopédies médiévales sont les signes d’une véritable conquête alphabétique du monde, réorganisé autour de notions fixes ; les planches de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert affirment l’équilibre des sens et de l’entendement, des sciences et des arts mécaniques. La distinction des paragraphes et des remarques dans l’Encyclopédie hégélienne montre déjà que la science n’est pas seule au monde, et qu’elle se trace dans un tissu de rencontres.
Les vues d’ensemble, les détails, les exemples, les marques, les significations spéculatives et nominales s’inscrivent dans différentes lignées généalogiques qui forment autant d’ordres distincts. Cette pluralité n’affecte pas les paragraphes, mais uniquement les remarques, qui mélangent ces ordres, entrecroisent ces lignes et montrent leurs points de rencontre. L’ordre spéculatif fait valoir son droit de préséance sur cette profusion que les encyclopédies ne peuvent habituellement maîtriser. Il ne l’ordonne pas totalement mais la soumet à la singularité des rencontres entre paragraphes et remarques. Ainsi est maintenue la possibilité d’abréger l’encyclopédie, de donner au système écrit la mesure d’un compendium.
[1]
Hegel,
Enzyklopädie der philosophischen Wissenchaften [Encyclopédie des sciences philosophiques] (1827), Meiner, p. 3 ; trad. fr. B. Bourgeois, Vrin, I, p. 121, modifiée.
[2]
Cf.
ibid. (1817), § 6.
[3]
Ce passage n’appartient pas à l’
Encyclopédie, mais aux
Principes de la philosophie du droit (
Grundlinien der Philosophie des Rechts, STW, Werke VII, p. 11 ; trad. fr. J.-F. Kervégan, PUF, p. 71, modifiée).
[4]
Cf
. Kant,
Critique de la raison pure (Préfaces et Architectonique),
Critique de la faculté de juger (Introduction à la première édition, XI) et
Premiers Principes métaphysiques de la doctrine du droit, trad. fr. J. Masson et O. Masson, Gallimard, p. 459, où il est directement question de la différence entre paragraphes et remarques ; pour Fichte, cf.
Sur le concept de la Doctrine de la science (1794), et « Avertissement sur la première édition des
Principes de la doctrine de la science », in
Œuvres choisies de philosophie première, trad. fr. A. Philonenko, Vrin, p. 14. Sur l’aspect systématique du lien Kant-Fichte-Hegel, cf. B. Bourgeois, « L’Idée de système », in
L’idéalisme allemand, Vrin, p. 97-106.
[5]
Enzyklopädie...
[Encyclopédie...], p. 3 ; trad. fr., I, p. 121.
[6]
Ibid., § 459, Anmerkung, p. 371 ; trad. fr., III, p. 256. Les remarques seront signalées dorénavant par le mot allemand abrégé « Anm. ».
[7]
Id.,
Vorlesungen über die Geschichte der Philosophie [Leçons sur l’histoire de la philosophie], STW, Werke XVIII, p. 156.
[8]
Il « comprend des éléments, des côtés très hétérogènes (...) cette diversité exprime qu’en eux le philosopher authentique sur l’essence absolue et la représentation de celle-ci sont mélangés d’une façon variable » (
ibid., p. 20 ; nous traduisons).
[9]
Cf.
Enzyklopädie...
[Encyclopédie...], p. 3 ; trad. fr., I, p. 121.
[10]
Voir,
infra, « L’extérieur du système : la genèse de l’
Encyclopédie et les autres encyclopédies ».
[11]
Id.,
Phänomenologie des Geistes [La phénoménologie de l’esprit], Meiner, p. 11 ; trad. fr., J. Hyppolite, Aubier, I, p. 14.
[12]
Ibid.,
Vorlesungen über die Geschichte der Philosophie [Leçons sur l’histoire de la philosophie], STW, Werke XIX, p. 21-22 ; nous traduisons.
[13]
Id.,
Encyclopédie... (1817), trad. fr., I, p. 117.
[14]
Ibid., p. 3 ; trad. fr., p. 121. C’est moi qui souligne. Mêmes références pour la citation suivante.
[15]
Kant,
Métaphysique des mœurs, éd. citée, p. 450-451.
[16]
B. Bourgeois, en annotant sa traduction de l’
Encyclopédie, n’hésite donc pas à considérer le contenu des paragraphes comme « ésotérique, essentiel, en droit autosuffisant » (éd. citée, p. 121, n. 1) ; les remarques sont, quant à elles, des « pauses » dans le développement (
ibid., p. 12). Nous verrons plus loin que ces pauses peuvent accélérer le mouvement.
Quand Karl-Heinz Ilting oppose, dans son édition des
Grundlinien der Philosophie des Rechts, les écrits hégéliens exotériques et réactionnaires à ses cours ésotériques et progressistes, il fait un usage non hégélien de la distinction entre l’ésotérique et l’exotérique. Sur cette thèse et ses multiples opposants, voir la présentation que J.-F. Kervégan fait de sa traduction des
Principes de la philosophie du droit, PUF, p. 15.
[17]
Hegel,
Enzyklopädie... [Encyclopédie...] (1830), § 25 Anm., p. 59 ; trad. fr., I, p. 291.
[18]
Id.,
Phänomenologie... [La phénoménologie...], p. 71 ; trad. fr., I, p. 83.
[19]
Ibid., p. 71-72 ; trad. fr., I, p. 84.
[20]
Ibid., p. 66 ; trad. fr., I, p. 75. Nous soulignons le terme « représentation ».
[21]
Ibid., p. 24 ; trad. fr., I, p. 28.
[22]
Ibid., p. 30 ; trad. fr., I, p. 34-35.
[23]
Ibid., p. 27 ; trad. fr., I, p. 31.
[24]
La logique, premier moment de l’
Encyclopédie, ne fait qu’exprimer la « nécessité intérieure » du trajet phénoménologique (cf.
ibid., trad. fr., I, p. 18).
[25]
Ibid., p. 6 ; trad. fr., I, p. 8.
[26]
Ibid., p. 3 ; trad. fr., I, p. 5.
[27]
Derrida,
La dissémination, Le Seuil, p. 17.
[28]
Ibid., mêmes références. Prochaine citation, p. 21.
[29]
Hegel,
Phänomenologie... [La phénoménologie...], p. 4 ; trad. fr., I, p. 6 ; voir aussi p. 36 (trad. fr., p. 42) où
Konversation est traduit par « entretien ».
[30]
Derrida,
op. cit., p. 27.
[31]
L’intériorisation de la représentation, comme Hegel ne cesse de le signaler, ne peut être effectuée
que par la Phénoménologie (Hegel,
Science de la logique, trad. fr. P.-J. Labarrière et G. Jarczyk, Aubier, I, I, p. 7 et p. 17 ; cf. la remarque de l’
Encyclopédie..., § 25).
[32]
Cf. Derrida,
op. cit., p. 23 sq
.
[33]
Rappelons une phrase de J.-L. Nancy, in
La remarque spéculative, Éd. Galilée : « Une économie des remarques semble ainsi doubler l’économie du discours logique : une économie de
remarques, c’est-à-dire une économie subordonnée, “décrochée”, dispersée, qui n’obéit pas à la stricte progression du concept, mais plutôt au hasard des rencontres du texte et des bonnes (ou mauvaises) fortunes de l’écrivain puisant dans la langue » (p. 66). Cet article se veut en discussion constante avec cette phrase et, plus généralement, avec cet ouvrage. Le rapport des remarques à la langue s’éclaircira plus loin.
[34]
Hegel, « Philosophische Enzyklopädie für die Oberklasse (1808 ff.) », in
Nürnberger und Heidelberger Schriften 1808-1817, STW, Werke IV, Suhrkamp, p. 9. Il est à noter que l’édition Meiner du système de 1803-1804 (
Jenaer Systementwürfe, I), ainsi que sa récente traduction française par Myriam Bienenstock (
Le premier système. La philosophie de l’esprit, PUF) ont levé l’ambiguïté que présentait l’édition Hoffmeister, laquelle introduisait des paragraphes dans un texte qui n’en comportait pas.
[35]
Les deux premiers livres seront imprimés en 1812.
[36]
« La dialectique habituelle au regard du devenir » (remarque 4), « la signification habituelle de la réalité » (remarque 6), « la signification habituelle de la qualité » (remarque 7), etc.
[37]
Id.,
Encyclopédie... (1817), § 10 Anm., trad. fr., I, p. 159-161.
[38]
Cf. la préface d’Otto Pöggeler à Hegel,
Enzyklopädie..., Meiner, p. XXIV-XXV.
[39]
Le
Littré juge impropre l’usage du mot « encyclopédie » dans un ouvrage spécialisé, en citant cependant Furetière. Mais outre que cet usage est attesté pendant tout le XVII
e siècle, nous ne voyons pas pourquoi le parcours d’un domaine précis ne pourrait être un cercle parmi les cercles, donc une encyclopédie.
[40]
Le premier
Konversationslexicon (Hübner) date de 1704 et comprend 100 articles en un volume. Il est remplacé en 1796 par le
Frauerzimmerlexicon de Löbel, dont le sixième et dernier volume sort précisément en 1808. La même année, les droits sont rachetés par Brockhaus. Le succès éditorial multiplie les éditions. La quatrième amène un changement de titre significatif :
Allgemeine Deutsche Real Enzyclopädie für die gebildeten Stände : Konversationslexikon. La mode atteint, du vivant de Hegel, la Scandinavie (Dansk Konversationsleksikon, 1816). En France,
deux ouvrages commencent à être publiés en 1833 :
Dictionnaire de la conversation et de la lecture et
Encyclopédie des gens du monde). Sur ces points, cf.
Encyclopædia Britannica, article « Encyclopædia ».
[41]
Cf. Hegel,
Enzyklopädie... [Encyclopédie...] (1830), § 16, p. 49 ; trad. fr., I, p. 181-182. Sur le lien entre collection indéfinie et recherche de compléments, cf. id.,
Phänomenologie... [La phénoménologie...], p. 167 ; trad. fr., I, p. 207.
[42]
Cf. J.-C. Bourdin,
Hegel et les matérialistes français du XVIIIe siècle, Méridiens-Klincksieck, p. 200. Comme le dit cet auteur, Hegel ne pouvait ignorer l’ouvrage français. Si la présence de l’ouvrage à Berlin et à cette époque ne fait aucun doute, notons de plus que d’Alembert lui-même avait séjourné à Berlin dans une période qui intéresse historiquement Hegel, celle de Frédéric II.
[43]
Hegel considère bien l’
œuvre de Bacon comme une « encyclopédie systématique des sciences » (Id.,
Vorlesungen über die Geschichte der Philosophie [Leçons sur l’histoire de la philosophie], STW, Werke XX, p. 80 ; nous traduisons).
[44]
« C’est l’édition où il doit régner le plus de désordre », mais « il n’est pas possible à l’architecte du génie le plus fécond d’introduire autant de variété dans la construction d’un grand édifice, dans la décoration de ses façades, dans la combinaison de ses ordres, en un mot, dans toutes les parties de sa distribution, que l’ordre encyclopédique n’en admet » (
Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, Redon). Nous citons une édition sur Cd-Rom, donc non paginée.
[45]
Diderot,
Prospectus de l’Encyclopédie ; ces moyens sont au nombre de trois dans le
Prospectus, et de cinq dans l’ Encyclopédie.
[46]
L’écart est ici maximal avec la vision pyramidale de l’ordre encyclopédique selon d’Alembert, qui ne libère donc pas l’ordre des renvois comme le fait Diderot ; cf. P. de Saint-Amand,
Diderot. Le labyrinthe de la relation, Vrin, p. 70-74.
[47]
Cf. Diderot, art. « Encyclopédie » : « Les rapports augmentent, les liaisons se portent en tout sens, la force de la démonstration s’accroît, la nomenclature se complette, les connoissances se rapprochent & se fortifient. » Et, sur le refus de l’unification : « Le travail des éditeurs seroit infini, s’ils avoient à fondre tous leurs articles en un seul »
(ibid.).
[48]
« Les connoissances se rapprocheront nécessairement ; le ton emphatique & oratoire s’affoiblira »
(ibid.).
[49]
Cf. Hegel,
Enzyklopädie... [Encyclopédie...] (1830), § 409-410.
[50]
Cf.
ibid., § 160, p. 151 ; trad. fr., I, p. 407. Notons que le secrétaire de l’Académie de Prusse, Formey, avait fait part à d’Alembert, dans une lettre, de sa volonté de publier une « encyclopédie réduite », provoquant la colère de l’éditeur français (nous tenons cette dernière indication d’Irène Passeron). L’idée d’une encyclopédie philosophique abrégeant l’
œuvre française, mais publiée à Berlin, daterait donc de... 1756. Mais ce n’était pas encore une idée systématique !
[51]
Id.,
Science de la logique, trad. fr., I, I, p. 68 : « Dans la clarté absolue on voit autant et aussi peu que dans l’obscurité absolue. »
[52]
Id.,
Enzyklopädie... [Encyclopédie...] (1830), § 213, p. 182, trad. fr., I, p. 446.
[53]
Cf.
ibid., § 104, p. 119 ; trad. fr., p. 366.
[54]
Id.,
Encyclopédie... (1817), trad. fr., I, p. 117. En logique classique, une exposition détaillée augmente la compréhension d’un concept et diminue son extension, c’est-à-dire sa généralité. Pour Hegel, en revanche (comme pour Leibniz), la vraie généralité est intensive et compréhensive : elle s’oppose radicalement à l’extension amorphe d’un concept indéterminé.
[55]
Id.,
Enzyklopädie... [Encyclopédie...] (1830), § 102 Anm., p. 118-119, trad. fr., I, p. 364-365. Cette remarque fait son apparition en 1827 ; on ne trouve pas son équivalent dans la
Doctrine de l’être de 1812, mais seulement dans l’édition de 1831. C’est donc ici la Grande
Logique qui reprendra un « détail » de l’
Encyclopédie. Hegel a montré dans le paragraphe qu’un quantum déterminé est le résultat d’un processus dynamique : la répétition d’unités discrètes (la valeur numérique) atteint une cohérence minimale dans la mesure où la même unité se continue en se répétant. La remarque elle-même organise les différents modes de calcul (addition, multiplication, potentialisation) en continuant la dialectique de la discrétion et de la continuité. Cette dérivation du « concept du nombre » permet de trouver « une nécessité et par là un entendement » dans l’articulation de l’arithmétique, en insistant dans le même mouvement sur la fécondité de la logique spéculative.
[56]
Cf. id.,
Encyclopédie... (1817), § 322, et Remarque, trad. fr., III, p. 111-112, modifiée.
[57]
Citons un cas saisissant, qui trouve place dans la
Science de la logique de l’
Encyclopédie (1827-1830), et plus précisément dans la Doctrine de l’essence. Hegel explique que la forme est toujours un contenu non réfléchi, et que le contenu n’est rien d’autre que la forme réfléchie en elle-même. Il rajoute alors, dans une remarque : « Ce renversement est l’une des déterminations les plus importantes. Mais
posé, il ne l’est que dans le
rapport absolu » (§ 133 Anm., p. 135 ; trad. fr., p. 387). Autrement dit, les étapes suivantes ne feront que détailler le même renversement, jusqu’à sa position totale, le rapport absolu impliquant qu’une substance réelle se manifeste dans la totalité de ses accidents (§ 150 Anm., p. 144-145 ; trad. fr., p. 399). Même la dialectique de la nécessité ne sera, dans le mouvement des remarques, qu’une étape : dans tout rapport nécessaire, une possibilité formelle se réfléchit dans une chose effective. Et si « le concept de la nécessité est très difficile », si l’on doit par conséquent « présenter, d’une manière encore plus détaillée, dans les deux paragraphes suivants, l’exposition des moments qui constituent la nécessité » (§ 147 Anm., p. 143 ; trad. fr., p. 397), le mouvement des remarques invite plutôt à passer directement de la nécessité au rapport absolu.
[58]
Telle est bien la traduction choisie par Bernard Bourgeois pour
Schattierungen. Sur la scène spéculative comme théâtre d’ombres, cf. J.-L. Nancy,
op. cit., p. 145.
[59]
L’émanation n’est pas un ordre encyclopédique : « Pour le concept, cette forme de l’immédiateté du mouvement, de la détermination n’est pas suffisante » (id.,
Vorlesungen über die Geschichte der Philosophie [Leçons sur l’histoire de la philosophie], STW, Werke XIX, p. 450 ; nous traduisons. Hegel parle évidemment, ici, de Plotin).
[60]
Id.,
Science de la logique, trad. fr., I, I, p. 218.
[61]
Ibid., p. 225. On expliquera ainsi les nuances
(Schattierungen) que l’on peut introduire au moment de l’étude de l’inversion âme/corps, le dérangement de l’esprit changeant de symptômes et de définition selon l’intensité de l’activité psychique et des affects corporels.
[62]
« La progression tout entière de la démarche philosophique, en tant que progression méthodique, c’est-à-dire en tant que progression nécessaire, n’est rien d’autre que tout simplement la position de ce qui est déjà contenu dans le concept. » On le sait, en quelque sorte, dès le commencement de l’ouvrage : celui-ci, en s’écrivant, passe du néant dans l’être. Or cet être totalement indéterminé est le néant, qui a pour seul contenu la même absence de contenu : « La déduction de leur unité, est, dans cette mesure, entièrement analytique », écrit Hegel,
ibid., § 88, Anmerkung, p. 108 ; trad. fr., I, p. 351. Cf. également
Science de la logique, I, 1, p. 61 : « Cette unité (être-néant) se trouve une fois pour toutes au fondement et constitue l’élément de tout ce qui suit. »
[63]
En exprimant le contenu de l’être, le néant exprime bien plutôt son in-détermination. De même, toute qualité n’est ce qu’elle est qu’en s’opposant à une autre qualité, laquelle exprime donc vraiment ce qu’elle est.
[64]
Ainsi, le passage de l’être dans le néant et du néant dans l’être, c’est-à-dire le devenir, réalise totalement l’adéquation du concept encyclopédique : « Toutes les déterminations logiques ultérieures : être-là, qualité, de façon générale tous les concepts de la philosophie, sont des exemples de cette unité (être-néant) » (
Science de la logique, I, 1, p. 61).
[65]
Id.,
Enzyklopädie... [Encyclopédie...] (1830), § 88 Anm., p. 109 ; trad. fr., I, p. 353. Nous soulignons.
[66]
Citons l’une de celles qui concernent le « devenir » : ce dernier, dit Hegel, exprime l’
unité de l’être et du néant ; mais cette « unité doit être saisie dans la diversité en même temps
présente et
posée » (
ibid., § 88 Anm., p. 110, trad. fr., I, p. 354). Cette position est déjà celle d’un nouveau concept, l’être-là, qui est aussi le « premier exemple » (
ibid., § 89 Anm., p. 111 ; trad. fr., p. 355) du devenir. Le procédé est le même quand Hegel montre que le concept en général se réalise dans l’objet (
ibid., § 193, p. 170 ; trad. fr., p. 431). Cette
identité, dit la remarque, signifie que l’objet est en soi « la totalité du concept » ; elle n’a donc d’unité que si les
différences de l’objet sont aussi celles du concept – ce que les paragraphes suivants démontreront.
[67]
Déjà remarquée par J.-L. Nancy, la plasticité hégélienne est le thème essentiel de l’ouvrage de C. Malabou,
L’avenir de Hegel. Plasticité, temporalité, dialectique, Vrin. Catherine Malabou insiste justement sur l’importance du « raccourci conceptuel » (p. 202-203), qui correspond à ce que nous nommons « généralisation » ou « intensité élevée ». Mais, en insistant sur le raccourci, ce texte manque selon nous les possibilités infinies d’extension qu’offrent les remarques encyclopédiques. De plus, la plasticité est expliquée uniquement selon l’ordre qualitatif de l’
Aufhebung, alors que, selon nous, il faut absolument tenir compte de l’ordre quantitatif. C. Malabou fonde son raisonnement sur la force d’intensification de l’esprit subjectif ; nous fondons le nôtre sur l’indifférence des variations quantitatives, qui s’articule avec la différence qualitative – articulation exposée dans la Doctrine de l’être et qui nous semble encore bien plus « plastique ».
[68]
On a vu ainsi, plus haut, comment l’apparition d’une subtance dans ses accidents pouvait directement servir d’exemple au renversement de la forme en contenu. De même, une remarque de la
Science de la logique sur le concept subjectif précise qu’il est « l’absolument concret, le sujet comme tel », et donne un exemple qui correspondra à l’ensemble du troisième moment de l’
Encyclopédie : « L’absolument concret est l’esprit » (
ibid., § 164 Anm., p. 154 ; trad. fr., p. 411). Dans cette plasticité de l’idée, on reconnaît l’indifférence contradictoire de la quantité vis-à-vis de la qualité, qui est le point névralgique de la logique de l’être.
[69]
Une hypothèse de lecture fondée sur un hyperrationalisme hégélien pourrait faire croire le contraire : « Au fur et à mesure que l’on avance dans la
Science de la logique, les remarques se font plus rares, comme si on assistait à une réduction progressive de l’extériorité » (
Introduction à la lecture de la science de la logique de Hegel, Coll., Séminaire de Saint-Cloud, Aubier, I, p. 11). Mais cette hypothèse ne se vérifie pas empiriquement.
[70]
Citation
in Hegel,
Phänomenologie... [La Phénoménologie...], p. 71 ; trad. fr., I, p. 83. Le mot allemand que traduit « exemple » est
Beispiel, ce qui permet un jeu de mots hégélien avec
beiherspielen (l’exemple se joue à côté de l’essence) ; cf.
J
. Hyppolite, traduction citée de
La Phénoménologie..., n. 4, et le commentaire très clair de P.-J. Labarrière,
Introduction à une lecture de La Phénoménologie de l’esprit
de Hegel, Aubier, p. 92 sq.
[71]
Ma visée n’est ensuite qu’un exemple de l’universalité du moi, défini dans une attitude naïve qui n’est qu’un exemple, très immédiat, de la relation moi-objet.
[72]
Id.,
Notes et fragments, Iéna 1803-1806, texte original et traduction collective, Aubier, p. 54 ; trad. fr., p. 55.
[73]
Id.,
Enzyklopädie... [Encyclopédie...] (1830), § 88 Anm., p. 109 ; trad. fr., I, p. 353.
[74]
Ils ne sont que des « abstractions vides » (
ibid., § 87 Anm., p. 107 ; trad. fr., I, p. 350).
[75]
Ibid., § 88 Anm., p. 108 ; trad. fr., I, p. 351-352.
[76]
Nous ne déploierons ici cette théorie qu’à partir des remarques encyclopédiques ; mais elle forme également l’objet principal du « Concept préliminaire » de la
Science de la logique incluse dans l’
Encyclopédie (sur les textes préliminaires, voir
supra).
[77]
Ibid., § 88 Anm., p. 109 ; trad. fr., I, p. 353. Nous soulignons « quelque chose de plus », qui est un ajout de 1830. Citons également la
Science de la logique, trad. fr., I, 1, p. 61 : « La confusion dans laquelle s’égare la conscience habituelle au sujet de telle proposition logique a pour raison qu’elle ajoute à cela des représentations d’un quelque chose concret, et oublie qu’il n’est pas question de quelque chose de tel, mais seulement des abstractions pures de l’être et du néant, et que c’est elles seules qui doivent être retenues fermement en et pour soi. »
[78]
Dans tous les sens du terme – donc dans le sens que donne Derrida à ce mot (cf., par exemple,
De la grammatologie, passim).
[79]
Id.,
Enzyklopädie... [Encyclopédie...] (1830), § 452, p. 364 ; trad. fr., III, p. 247. Nous condensons ici les acquis de la « psychologie » hégélienne (cf.
ibid., § 451 sq.). Sur les notions (Kenntisse), cf. § 449, addition, trad. fr., III, p. 551. On pourra se rapporter ici à ce que dit B. Mabille de la « structure du
Vorfinden », in
Hegel. L’épreuve de la contingence, Aubier, p. 88 ; cet ouvrage est proche de l’économie de la rencontre, dans la mesure où il insiste sur l’irréductibilité de la contingence ; mais les remarques n’y jouent pas de rôle particulier.
[80]
Ibid., § 452, p. 364 ; trad. fr., III, p 247.
[81]
Ibid., § 455 Anm., p. 366-367 ; trad. fr., III, p. 249-250.
[82]
Hegel cite ainsi les représentations attachées aux termes d’ « égalité » et de « liberté » (§ 539 Anm.) ; il montre que les différents pouvoirs de l’État (législatif, exécutif, judiciaire) sont « liés par l’entendement en un Rapport irrationnel » (§ 541 Anm.) ; ou, dans une autre sphère, il rappelle les facultés que l’on subordonne au concept d’esprit (§ 440 Anm.). G. Lebrun (in
La patience du concept) dit à juste titre que les concepts d’entendement sont critiquables « en tant qu’ils revendiquent déjà le statut des essentialités concrètes, et non en tant qu’ils en donnent une approximation, en tant qu’ils imitent encore les objets perçus, dans leur juxtaposition indifférente, et non parce qu’ils seraient des
constructa plaqués artificiellement sur du sensible ». Mais, de fait, l’entendement
dans la représentation ne donne que des constructions approximatives : il ne fait pas que fixer des déterminations, il en ajoute d’autres dans des synthèses arbitraires.
[83]
Id.,
Wissenschaft der Logik [La science de la logique], STW, Werke VI, p. 406 ; trad. fr., III, p. 212-213. Cf. B. Bourgeois, Présentation de sa traduction de l’
Encyclopédie, I, p. 78. Cf. également G. Lebrun,
op. cit., p. 325 : « Il faut adopter le langage de l’entendement, puisque l’entendement seul a un langage. » Sur le lien entre systématicité et liberté, cf. le texte déjà cité de B. Bourgeois, « L’idée de système », in
L’idéalisme allemand, Vrin, p. 97-106.
[84]
Citons à nouveau la remarque, très révélatrice, qui concerne le passage du concept à l’objectivité : « Il n’y pas pour autant à vouloir rendre ce passage plausible pour la représentation. On peut seulement évoquer la question de savoir si notre représentation habituelle de ce qui est ici appelé
objet correspond
à peu près [nous soulignons] à ce qui constitue ici la détermination de l’objet » (Hegel
, op. cit., § 193 Anm., p. 169-170 ; trad. fr., I, p. 430.
[85]
Cf. id.,
Wissenschaft der Logik [La science de la logique], STW, Werke VI, p. 407 ; trad. fr., III, p. 213.
[86]
Id.,
Encyclopédie (1817), § 35, trad. fr., I, p. 199. Cet écart permet selon nous de conjurer le flottement entre l’usage spéculatif de la langue et son usage naturel, qui fait l’objet de l’ouvrage déjà cité de J.-L. Nancy,
La remarque spéculative. Rappelons que, selon cet ouvrage, le mot
aufheben serait le révélateur de cette irréductible hésitation : « L’
aufheben, de soi, s’engage dans l’approximation, se livre à la chance et à l’accident du pluriel des mots... » (
ibid., p. 171).
[87]
« La philosophie, par l’universalité du concept d’une déterminité et d’une puissance, se fixe arbitrairement sa limite par rapport à une science déterminée. La science déterminée n’est rien d’autre que l’exposition ou l’analyse (le mot étant pris en son sens plus élevé) progressive de la manière dont ce que la philosophie laisse, sans le développer, comme une déterminité simple, se ramifie à son tour et est à soi-même totalité » (id.,
Des manières de traiter scientifiquement du Droit naturel, trad. fr., B. Bourgeois, Vrin, p. 84). Même les sciences positives, c’est-à-dire celles qui prétendent à l’autonomie en se vouant à une analyse moins élevée (c’est-à-dire purement empirique), peuvent être incluses malgré elles dans ce système tout- puissant. Sur ce qui suit (y compris sur l’
Encyclopédie), cf. B. Bourgeois,
Le droit naturel de Hegel. Commentaire, Vrin, p. 561-569.
[88]
« Que n’appelle-t-on pas science aujourd’hui ! “Le terrassier, ou le tout de l’art des terrasses”. De même l’exploitation de la tourbe, la fumisterie, l’élevage des bovins, etc., tout cela est science » (Id.,
Notes et fragments, Iéna 1803-1806, p. 36 ; trad. fr., p. 37).
[89]
Id.,
Encyclopédie (1817), § 10, trad. fr., I, p. 159.
[90]
Id.,
Enzyklopädie... [Encyclopédie...] (1830), § 16, p. 48 ; trad. fr., p. 181.
[91]
Cf.
ibid., § 190, et id.,
Phänomenologie des Geistes [La Phénoménologie de l’esprit], p. 166 ; trad. fr., I, p. 207. Voir également l’
Encyclopédie, § 411 Anm., sur l’ « idée vide » de la cranioscopie.
[92]
Id.,
Enzyklopädie... [Encyclopédie...] (1830), § 16 Anm., p. 49 ; trad. fr., p. 182.
[93]
Id.,
Enzyklopädie... [Encyclopédie...] (1830), § 121, p. 130 ; trad. fr., p. 380.
[94]
Chacune d’elles « est en général seulement une détermination par quoi un
tiers remarque un objet ou un concept ; par conséquent elle peut être une circonstance tout à fait contingente. En général elle n’exprime pas tant l’immanence et l’essentialité d’une détermination, mais le rapport d’elle à un entendement extérieur » (Id.,
Wissenschaft der Logik, STW, Werke VI, p. 290 ; trad. fr., II, p. 86. Nous soulignons « remarque ». Cf. id.,
Enzyklopädie... [Encyclopédie...] (1830), § 229.
Merkmale est traduit par « signes caractéristiques » (Hyppolite, p. 208) ou plus souvent par « marques distinctives » ; les deux traductions sont intéressantes, mais la deuxième est plus juste ; elle fait également ressortir la proximité des remarques
(Anmerkungen).
[95]
Cf. Id.,
Enzyklopädie... [Encyclopédie...] (1830), § 9 et § 12.
[96]
Ibid., § 17, p. 50 ; trad. fr., p. 183.
[97]
Ibid., § 100 Anm., p. 117 ; trad. fr., I, p. 363. Citations suivantes : § 114 Anm., § 269 Anm., § 440 Anm. (p. 124, 224, 355).
[98]
Sur la dérivation, voir
supra. Citons également la très intéressante remarque au § 406 (p. 332-336 ; trad. fr., III, p. 205-210) concernant le magnétisme animal : Hegel insiste d’abord sur l’impossibilité factuelle de donner les raisons de ce phénomène, puis sur l’inutilité de ce travail, qui ne convaincrait personne, avant de choisir la voie de la dérivation conceptuelle.
[99]
Ibid., § 16 Anm., p. 49 ; trad. fr., I, p. 182.
[100]
Dans la réalité immédiate, la nature, il revient à l’ « l’histoire naturelle, la géographie, la médecine » (§ 16 Anm., p. 49 ; , trad. fr., I, p. 182) de donner des détails scientifiques. Ainsi, les cinq sens ne peuvent être dérivés directement de la triplicité du concept (§ 358 Anm.) ; il en est de même de la richesse des espèces naturelles, qui ne peut être dominée que par la recherche de
marques distinctives (§ 367 Anm. et 368 Anm.). Dans la réalité médiatisée par l’esprit, Hegel considère qu’il revient à une physiologie psychique d’étudier « la traduction corporelle que se donnent des déterminations spirituelles, particulièrement en tant qu’affects » (§ 401 Anm., p. 327 ; trad. fr., III, p. 198). De même, « la science du droit, par exemple, ou le système des impôts directs et indirects exigent des décisions ultimes détaillées » (§ 16 Anm., p. 49 ; trad. fr., I, p. 182), ce qui se vérifiera dans les remarques des § 544 et 529 comme dans celles des
Principes de la philosophie du droit (§ 3 Anm., § 212 Anm.).
[101]
Ibid., § 16 Anm., p. 49 ; trad. fr., I, p. 182.
[102]
Ibid., § 8, p. 41 ; trad. fr., I, p. 172.
[103]
Ibid., § 7, p. 39 ; trad. fr., I, p. 171.
[104]
Ibid., § 270 Anm., p. 225-230.
[105]
Ibid., § 442 Anm., p. 356-357 ; trad. fr., III, p. 237-238.
[106]
Id.,
Vorlesungen über die Geschichte der Philosophie [Leçons sur l’histoire de la philosophie], STW, Werke XVIII, p. 75.
[107]
Id.,
Science de la logique, trad. fr., I, I, p. 249.
[108]
Cf. id.,
Enzyklopädie...[Encyclopédie...] (1830), § 98 Anm., p. 115-116 ; trad. fr., p. 361-362.
[109]
Cf.
ibid., § 194 Anm. et § 215 Anm.
[110]
Cf.
ibid., § 117 Anm. (sur Leibniz).
[112]
Id.,
Science de la logique, trad. fr., I, I, p. 42 ; cf.
ibid., trad. fr., III, p. 386.
[113]
Nous avons compté 139 références ainsi numérotées dans les deux dernières éditions de l’
Encyclopédie (1827-1830). Une seule est progressive : la remarque du § 368 renvoie à celle du § 392. Les deux textes traitent de l’influence des grands rythmes naturels sur les êtres vivants. Il faut penser que Hegel a rajouté ce renvoi lors d’une relecture – sans vouloir donner plus de signification à cet acte.
[114]
Nous n’avons noté que trois occurrences de ce type : § 322 ? § 286 Anm., § 364 ? § 345 Anm., § 457 ? § 455 Anm. Il s’agit à chaque fois d’éviter une redite concernant la définition d’un phénomène naturel ou psychologique (la cristallisation, la métamorphose par contamination, l’acte d’appropriation de l’intelligence). Ajoutons que les renvois ne concernent que deux fois un paragraphe
et sa remarque. Dans le contexte de la première occurrence (§ 89 ? § 82 et § 82 Anm.), il s’agit « une fois pour toutes de rappeler » que la dialectique ne progresse qu’à condition de ne pas s’en tenir à une détermination unilatérale. Ce métadiscours fait clairement exception, d’autant plus que le § 82 appartient au « Concept préliminaire » de la
Science de la logique et non à sa progression. La deuxième occurrence (§ 445 Anm. ? § 136 et § 136 Anm.) permet de souligner que la remarque du § 136 est un très bon exemple de « détail spéculatif », sans solution de continuité avec le texte de présentation correspondant. Notons que la remarque du § 445 contient une autre exception : elle renvoie à elle-même sans qu’il y ait signe d’erreur (p. 360 ; trad. fr., III, p. 242).
[115]
74 occurrences. Prenons un exemple de fondation régressive : Hegel explique (§ 217) la structure dynamique du vivant, fondée sur les trois structures syllogistiques de l’objectivité (mécanique, chimique, téléologique). Il renvoie alors aux trois paragraphes présentant ces syllogismes antérieurs.
[116]
13 occurrences. Notons un renvoi qui insiste directement sur le statut – et l’insignifiance spéculative – des détails, dans le domaine juridique : § 544 Anm. ? § 529 Anm.
[118]
§ 162 Anm. ? § 84 et 112.
[119]
§ 552 Anm. ? § 192.
[121]
§ 142 Anm., § 467 Anm.
[122]
§ 99 Anm. et § 204 Anm. L’explication logique du mécanisme se réfère ainsi aux mécanismes physique (pression et choc) ou mnémotechnique (§ 195 Anm.).