2004
Les études philosophiques
Supprimer le doute.
La réécriture spinoziste du cartésianisme
Alain Boyer
Université de Paris IV -Sorbonne.
« Quid enim nunc mihi opponetur ? »
Descartes, Meditatio V.
On connaît la définition de la Méthode donnée par Spinoza dans le
Tractatus de Intellectus Emendatione (TIE)
[1]. C’est « l’idée de l’idée », autrement dit la conception vraie de l’idée vraie donnée, la connaissance réflexive. Nous avons au moins une idée vraie, c’est un fait. Un fait de l’entendement, si l’on peut dire. Et la Méthode présuppose cette possession logiquement antérieure d’au moins une idée vraie. Cette thèse est directement anti-cartésienne, même si elle est exprimée dans le régime cartésien de l’idée
[2]. La méthode cartésienne, dans les
Méditations, est effectivement conçue comme opérant déjà antérieurement à la découverte de la première vérité
(ego sum, ego existo), découverte qui passe par l’épreuve du doute, ce qui amène le sujet cartésien à « remâcher la viande sceptique »
[3].
Le cercle et la tromperie, ou d’un scrupule d’Arnauld
Partons de la fin des
Réponses aux Secondes Objections de Descartes, puisque Louis Meyer y fait référence dans sa Préface des
Principia Philosophiae Cartesianae (PPC)
[4], ouvrage probablement contemporain du
TIE, mais qui fut publié dès 1663, bien qu’il fût également inachevé. Descartes oppose l’ordre des matières, scolastique et artificiel, et l’ordre des raisons, suivi par les mathématiciens. Mais il distingue aussi, au sein de ce dernier, la voie
(ratio demonstrandi, via) analytique, celle de la découverte « méthodique » du vrai, et la voie synthétique, axiomatique, euclidienne, celle de l’exposition du vrai. L’heuristique et la justification, ou plutôt l’invention et l’exposition
[5]. Or, la voie analytique n’est autre que celle des
Méditations, nous dit leur auteur lui-même, c’est donc au premier chef une procédure dynamique d’élimination de l’incertitude, qui passe d’abord par l’augmentation progressive de l’incertitude, le doute sceptique, la suspension du jugement
[6], le doute hyperbolique et même « métaphysique ». Cet exercice d’
épochè met le lecteur dans un état d’incertitude totale. Si je lis les
Méditations comme il se doit, en opérant moi-même en quelque sorte sur moi-même les mises en doute de tout auxquelles Descartes m’invite à procéder effectivement, et si je lis une
Méditation par jour, la première nuit est un cauchemar : je ne sais plus rien, ni si j’ai un corps, ni si deux et deux sont quatre, ni si je ne suis pas le jouet d’un Malin Génie s’ingéniant à me tromper et à me mettre dans un état où je ne sais plus si la vie n’est pas un songe, si je peux manger du pain, etc. L’horreur épistémique. La
Première Méditation n’affirme rien, elle est « toute remplie de doutes »
[7]. On peut supposer que cet état d’insécurité épistémique est inacceptable aux yeux de Spinoza, en tout cas en tant qu’il aurait pour ambition d’inaugurer un livre de Philosophie, lequel ne doit contenir que des vérités établies, évidentes ou démontrées. Il y a là l’affrontement de deux « styles » du philosopher au sens de Gilles-Gaston Granger. Comme le pensera par ailleurs Kant, lorsqu’il l’accusera d’être un « idéaliste problématique », incapable de prouver l’existence du monde « hors de moi »
[8], Descartes ferait trop de concessions, fussent-elles méthodologiques, au scepticisme
[9], d’autant plus qu’il accepte même de mettre en doute, fût-ce provisoirement, la vérité des mathématiques, paradigme de la connaissance vraie et certaine.
Or, on a pu soutenir que l’un des principaux problèmes que rencontre la démarche cartésienne est celui qu’a pointé le (futur) grand Arnauld : le risque de cercle
[10]. Cela dit, Spinoza ne cite pas les
Quatrièmes Objections, où cet argument est évoqué rapidement mais avec fermeté par le jeune théologien janséniste, mais comme il correspond aussi à certaines des suggestions de Caterus (un théologien hollandais) et de Mersenne, dans les deux premières
Objections, il est possible de faire comme si Spinoza l’avait bien compris comme tel. Selon Arnauld, qui connaissait déjà la force critique implacable de la Logique, n’y a-t-il pas un « cercle » (vicieux) à ne reconnaître que toutes nos connaissances claires (et distinctes) sont vraies ( « règle générale » ) que si l’on a une connaissance claire (et distincte) de Dieu (vérace)
[11] ? Il semble que la connaissance claire de Dieu doive être reconnue avec évidence comme vraie pour que l’on puisse en déduire qu’Il ne nous trompe pas, et que donc nos idées claires sont vraies. L’idée vraie et certaine de Dieu précéderait son propre fondement épistémologique. Cela dit, Arnauld s’est déclaré convaincu par les réponses de Descartes, et quand, vingt ans après, dans la partie de la
Logique consacrée à la Méthode (IV, 6), il reformule la « règle générale » ( « Tout ce qui est contenu dans l’idée claire et distincte d’une chose se peut affirmer avec vérité de cette chose » ), il déclare simplement que nier cela, c’est tomber dans un « Pyrrhonisme ridicule ». La Règle serait un principe de possibilité de la connaissance ; reprenant les
Regulae qu’il paraphrase, il les défend donc par une sorte d’argument « transcendantal ». Le doute métaphysique, absent des
Regulae, qui ne donnent par conséquent aucun privilège au
cogito par rapport aux autres certitudes
[12], n’est pas de mise dans une théorie de la Méthode. Mais le « dixième axiome » du chapitre suivant de la
Logique pose que nous
devons être plus assurés du fait qu’une « personne infiniment sage et infiniment bonne » ne nous trompe pas que du fait que « nous ne nous trompons pas dans les choses les plus claires ».
Dans sa précieuse édition, Ferdinand Alquié reconnaît en note à deux reprises
[13] que la réponse de Descartes (celle-là même que Spinoza rapportera dans les
PPC
[14]) n’est pas absolument satisfaisante, car elle fait comme si la garantie
[15] n’était nécessaire que pour le souvenir des évidences, et pas pour les évidences elles-mêmes, ce qui semble contraire au doute métaphysique, lequel met bien en question les évidences présentes. La seule vérité qui n’a pas besoin de garantie contre le doute, car elle est, comme dira Spinoza,
index sui, la seule pensée qui montre elle-même avec certitude et sans recours à autre chose qu’elle-même qu’elle est vraie, c’est le
cogito (au moment de son effectuation), et toutes ses versions (je pense que je marche
(cogito me ambulare), je pense que je vois
(videor videre), je pense à (ce que je crois être) un cercle, à Dieu, etc.)
[16]. Une fois cette vérité découverte, je peux en quelque sorte l’autonomiser par rapport au processus méthodique du doute métaphysique : elle lui résiste, et elle ne dépend pas de la manière dont elle a été obtenue. Elle est l’idée vraie la plus simple à partir de laquelle la conquête des certitudes va être possible. Mais la question de la valeur objective de mes autres idées claires demeure. Spinoza veut au fond partir d’une idée tout aussi simple, et donc vraie
[17], et qui puisse aussi s’autonomiser par rapport au doute possible sur sa découverte, mais qui soit telle que les autres idées claires soient par là même dotées de valeur objective, inaccessibles au doute. Cette idée doit selon lui envelopper l’infini, contrairement à l’idée de la pensée humaine
[18]. Car le problème est que ce n’est pas parce que le
cogito est clair et distinct et indubitablement vrai quand je le pense que mes autres idées claires et distinctes sont par là même indubitablement vraies. Qu’est-ce qui autorise cette généralisation, ce caractère exemplaire du
cogito ? Supposons un athée géomètre, convaincu par le doute métaphysique universel et également par le fait que le
cogito le réfute en un point singulier, la conscience de soi. Peut-il reporter directement sur ses idées mathématiques le gain de sécurité qu’il a acquis ? Non, car il lui faut accepter encore l’idée que Dieu pourrait le tromper pendant qu’il conçoit une idée géométrique : non pas en tant qu’il a cette idée, mais eu égard à la question de savoir si elle correspond à son objet, l’essence du triangle. Il faut donc qu’il reconnaisse que l’idée claire que nous avons de Dieu est telle qu’il est évident que s’il existe, il ne peut être malin, et évidemment qu’il puisse prouver que Dieu ne peut pas ne pas exister. Ce n’est que de l’idée de perfection infinie, cause de son idée en moi et de mon existence, moi qui me sais fini, puisque je doute, que je peux déduire cela.
C’est ce que dira Spinoza : mais autant partir de cette idée elle-même, parfaitement claire, et en déduire que toutes les idées claires sont vraies. L’ordre analytique est inutile et... incertain, comme disait Pascal de la physique de Descartes, car il est dangereux de tant concéder au sceptique, trop heureux que l’on renforce ses doutes, et difficile à convaincre par la preuve de Dieu à partir de la réalité objective de son idée, une fois tant d’énergie dépensée à montrer combien nous sommes faillibles. Descartes est tombé dans le cercle, tel pourrait être l’avis de Spinoza
[19]. Néanmoins, il va tenter de montrer qu’il n’y a pas
nécessairement de cercle chez Descartes, mais que cela ne peut être démontré qu’en mettant en évidence ceci que le doute, et donc le passage par le
cogito comme vérité première, est inutile : l’idée de Dieu (l’infiniment infini) est elle aussi une singularité dans l’espace des idées, car elle est une
veritas index sui. Dès que je l’ai effectivement saisie, je sais qu’elle est vraie : Dieu existe et n’est pas trompeur. Que si l’on me dit que Dieu pourrait me tromper dans tous mes raisonnements, je peux rétorquer que même si un
« summus deceptor » tente de me tromper, il n’en demeure pas moins que ma connaissance de la vérité de l’inférence « Si Dieu existe, il n’est pas trompeur » est aussi claire que n’importe quelle déduction mathématique intuitivement compréhensible. La clarté de l’idée et de la déduction ne sont pas même métaphysiquement douteuses. Il n’y a que le rapport entre la clarté et la vérité qui puisse l’être, sauf dans le cas du
cogito et de l’idée de Dieu, mais celle-ci a l’avantage d’envelopper à la fois la certitude et l’infini. Spinoza ne réfute donc pas Descartes en reprenant l’argument du cercle, il affirme simplement que la bonne réponse cartésienne à l’objection arnaldienne montre elle-même que la démarche dubitative est inutile et qu’elle ne permet pas de connaître véritablement Dieu
(Lettre II). Seule la définition (cartésienne) de la (vraie) substance permet de connaître Dieu. Le
TRE est un traité de la correction du cartésianisme.
Descartes n’a pas de critique à faire contre l’axiomatique euclidienne, mais manifestement, ce n’est pas ainsi qu’il conçoit la découverte des vérités, et en cela il a raison : tout mathématicien sait que l’on ne découvre pas un théorème intéressant en partant des définitions et des axiomes et en en dérivant pas à pas les conséquences successives
[20]. Mais pour ce qui est de la philosophie, son « style » propre ne peut pas même se couler dans le cadre axiomatique : l’ordre synthétique « ne convient pas si bien aux matières qui appartiennent à la métaphysique ». Ce n’est que pour être agréable à Mersenne qu’il consent à rédiger l’
Abrégé géométrique, qui, pour aucun lecteur, ne remplacera jamais les extraordinaires
Meditationes. Il suppose que l’on doit partir non d’une idée, mais d’une question, et que l’on peut chercher le vrai sans avoir à présupposer qu’on peut l’atteindre, ce qui est très profond. D’où l’insécurité et l’intensité dramatique : le lecteur ne sait pas comment il va s’en sortir...
Mais revenons à la question du cercle. Cette figure de sophisme consiste à utiliser parmi ses prémisses une version cachée de la conclusion que l’on veut établir, ce qui n’est pas logiquement choquant, mais rend l’inférence triviale : une inférence intéressante est celle qui fait émerger une conclusion qui n’est contenue dans aucune des prémisses en particulier, mais n’est dérivable que de leur conjonction, ou bien, si l’on part d’une seule prémisse, une conclusion plus faible, quoiqu’inattendue, de la prémisse. Mais il est sans intérêt et trompeur de prouver une proposition en en présupposant une autre, équivalente à la première.
Les sophistes, selon Aristote
[21], avaient déjà miné le terrain. La justification des principes se heurte à un « trilemme » : soit le justificateur commet un cercle (vicieux), en présupposant son principe ou même un principe plus fort, soit il tombe dans la régression à l’infini, sans jamais pouvoir partir, tel Achille
[22], soit il doit commencer par un principe non justifié, affirmé dogmatiquement. Autant suspendre la recherche des principes. Aristote avait compris que la seule solution était de partir de principes
intuitivement infaillibles, et c’est là l’origine de la démarche axiomatique mise en
œuvre magistralement par Euclide. Seul un sceptique radical (et ridicule) pouvant contester ce qui est « demandé » (postulé), on pourra assurer la démarche contre tout doute, et ce jusqu’aux démonstrations des théorèmes les plus abstrus. Comme Hobbes, Spinoza refuse de céder un pouce de terrain au sceptique quant à la validité absolue des principes mathématiques et de la déduction : il n’y a pas plus d’intuition certaine, de « science intuitive », dans le « je suis, moi qui pense » que dans la proposition selon laquelle entre deux points, il passe une et une seule droite. Et tout ce qui s’ensuit déductivement d’une proposition vraie est certainement et absolument vrai (ce qui est vrai). Si toutes les prémisses sont vraies et certaines, toutes leurs conséquences sont vraies et certaines. Beauté « monotone » de la déduction classique. Le vrai est déductivement transmissible (alors que le faux est « retransmissible » des conséquences à la conjonction des prémisses
[23]). La sécurité de l’ordre géométrique impeccable ne saurait être rationnellement mise en question. Tout doute à ce sujet, mais aussi toute théorie de Dieu Créateur des vérités
« ex nihilo » n’est que folie. Mais il est peut-être vrai que, selon Spinoza, si Dieu est créateur
ex nihilo, il est créateur des vérités (par définition éternelles, même celles afférentes aux essences singulières). Par contraposition, s’il ne l’est pas, il n’est Créateur de rien : tout découle simplement de sa nature. Il est cause de tout, fondement autofondé de tout
[24]. Il
est le vrai
[25]. Et il serait indigne de Lui d’avoir crée une
œuvre réellement extérieure à Lui, qu’il n’envelopperait pas. Il est l’être
[26]. Rien n’est (donné) en dehors de Dieu.
Descartes, dans les « Réponses aux Secondes Objections »
[27], distingue « connaissance claire » (du fait que la somme des angles d’un triangle est égale à deux droits) et « vraie science »
[28] ;
« Atheus non potest esse certus se non decipi » : une
« cognitio clara » ne peut être considérée comme de la
« vera scientia » que s’il est connu que Dieu n’est pas trompeur
[29]. La science dépend entièrement de la métaphysique (Spinoza le pense aussi).
Mais, comme il juge que la réponse de Descartes lui-même à la question du cercle n’est pas satisfaisante, Spinoza se sent obligé, à la fin de l’Introduction des PPC, d’apporter une nouvelle réponse (cartésienne) : de quelque manière que nous ayons acquis l’idée de Dieu, même si nous ne savons pas encore s’il ne nous trompe pas en tout, nous pouvons déduire de cette idée claire et distincte qu’il ne nous trompe pas, et nous ne pouvons dès lors ni douter de son existence (déductible de son idée en soi) ni de celles des vérités mathématiques. Nous pouvons avoir une idée claire de Dieu, même si la manière dont nous y parvenons n’est pas exempte de l’objection du doute. Si nous arrivons à une connaissance de l’idée de Dieu aussi claire que celle que l’athée a du triangle, au sens de Descartes, alors cette connaissance suffit à « abolir tout doute ». Le doute n’intervient que lorsque l’on étudie les choses « sans ordre », et c’est ce que dit le TRE au paragraphe 79, lequel livre exactement le même raisonnement que le texte de l’Introduction des Principia philosophiae cartesianae.
Le « bon ordre », l’ordre « dû » (= que l’on doit absolument adopter), c’est l’ordre axiomatique : partir d’idées adéquates correctement définies et d’axiomes évidents « par soi », et en déduire une foule de vérités belles et utiles, cet engendrement culminant dans la mise en évidence du vrai Bien, l’amour intellectuel de Dieu, connaissance de « notre union avec la nature tout entière », union qui est la vraie « immortalité »
[30].
Toute la question se ramène à celle du point de départ. Partir de la pensée, du sujet, c’est se jeter dans la gueule du loup sceptique. Tschirnhaus l’aurait rapporté à Leibniz : « Le vulgaire (la scolastique) commençait par les créatures, Descartes par l’esprit
(Mens), je commence par Dieu. » Commencer par l’esprit, c’est risquer de ne pas pouvoir sortir du
cogito. En partant de l’idée de Dieu, dit Spinoza à la fin de l’Introduction des
PPC, il est impossible de voir intervenir le doute. Il suffit d’avoir de cette idée une connaissance
(cognitio) aussi
claire que celle que nous avons du triangle (celle de l’athée),
même si nous ne savons pas encore au départ si nous ne sommes pas le jouet d’un
« summus deceptor », pour que nous puissions « supprimer tout doute possible »
(omnis dubitatio tollitur). Nous pouvons avoir une idée claire de Dieu par elle-même, alors que l’objection reposait sur le fait que Descartes admettait, selon Spinoza, que nous n’arrivons à l’existence de Dieu que « par autre chose qu’elle-même », à savoir, sans doute, à partir du
cogito et de la présence en moi de Son idée, effet de son existence, cause éminente dudit effet
[31]. Spinoza tient que l’essence de Dieu peut être connue avant que l’on prouvé son existence, et que de cette connaissance, aussi claire qu’une connaissance vraie peut l’être, nous pouvons déduire son existence (par une version de la preuve
a priori ou « ontologique » (Kant) de la
Cinquième Méditation), sa véracité, et l’indubitabilité des mathématiques. L’hypothèse du Dieu trompeur ne saurait nous empêcher de former librement, spontanément, l’idée de Dieu, d’en éprouver la vérité, et d’en déduire, comme en passant, la fausseté de l’hypothèse en question. Mais pour ce faire, il faut commencer non par l’idée de pensée
(cogitatio), mais par celle de Dieu
[32], en la traitant comme le géomètre euclidien traite l’idée de triangle. Dans l
’Éthique, l’existence nécessaire de Dieu sera prouvée par la proposition XI du Livre I, elle-même déduite de la proposition 7 (Il appartient à la nature d’une substance d’exister), laquelle s’appuie sur la Définition 1, celle de la
causa sui
[33]. Tout dépend de la connaissance intuitive de cette définition « essentielle » (et non seulement nominale
[34]) et de celle des axiomes. Quant au fait que Dieu est vérace, il équivaut à la proposition XXXII du Livre II, laquelle implique que toutes les idées en Dieu sont vraies. Cette proposition s’ensuit elle-même de la fameuse proposition VII, qui dit simplement que les idées des effets dépendent des idées des causes comme les effets dépendent de leurs causes : donc, tout ce qui suit en acte
(formaliter) de Dieu suit aussi en Dieu en idée ( « objectivement » ) de l’idée de Dieu. Toute idée en Dieu convient donc avec son objet (idéat), et par conséquent est vraie (Ax. 6 du
De Deo). Un être qui n’a que des idées vraies ne saurait tromper, produire des idées fausses. Du vrai ne s’ensuit que du vrai. De l’idée vraie de Dieu ne s’ensuivent que des idées vraies. Et l’enchaînement des causes naturelles est strictement identique ou parallèle à l’enchaînement déductif des idées.
Il est vrai, reconnaît cependant Spinoza dans le
TIE, que pour ne pas pouvoir douter un instant de la vérité des mathématiques, pour terrasser le scepticisme, il faut avoir démontré la véracité divine (prouver que Dieu existe et n’est pas trompeur), mais l’athée mathématicien n’a pas lui-même à faire l’expérience déstabilisante du doute sur ses propres idées, car le philosophe, partant de l’idée de l’être le plus grand et origine de tout, peut démontrer à sa manière (celle du géomètre euclidien) que la véracité s’ensuit aussi clairement de l’idée de Dieu que le théorème des angles égaux à deux droits s’ensuit de la définition du triangle (euclidien...
[35]). Si Descartes reconnaît en effet que l’athée peut avoir une « connaissance claire » du triangle et de ses propriétés, tout en n’ayant pas une « science vraie » absolument indubitable de la vérité de ses prémisses, il devrait reconnaître que le philosophe peut avoir la même « connaissance claire » de l’idée de Dieu et en déduire son existence et sa véracité, sans avoir à démontrer d’abord que Dieu n’est pas trompeur
. Aucune autre idée vraie donnée ne saurait faire l’affaire : seule celle de Dieu permet, en raisonnant à partir d’elle comme l’athée géomètre raisonne à partir de l’idée de triangle, de parvenir à démontrer qu’elle ne peut elle-même être claire et distincte (ce qu’elle est, manifestement,
même si un
« summus deceptor » me fait prendre pour vraie une idée claire et distincte mais fausse), sans être vraie et garante de la vérité des autres idées claires ; seule cette idée permet de déduire d’elle-même la véracité divine, ou encore, en langage spinoziste, l’impossibilité que Dieu contienne ou engendre du faux, et donc la certitude que toutes les idées claires et distinctes sont vraies, puisque Dieu seul à la rigueur pourrait me tromper, et qu’il ne saurait le faire. On pourrait presque dire qu’il ne sait pas le faire
[36].
Mersenne avait objecté (
Secondes Objections, 4, AT IX, 99) que certains théologiens avaient soutenu que Dieu pouvait nous tromper (pour notre Bien). Mais loin de s’intéresser à ces auteurs marginaux, Descartes répond que c’est là de la fort mauvaise théologie, et que la totalité des vrais théologiens
[37] convient avec lui, qui n’est pas théologien, que Dieu est la « souveraine vérité », ce que répétera Spinoza. Dans l’article 5 du Livre I des
Principes ( « Pourquoi on peut aussi douter des démonstrations de mathématique » ), la traduction française donne à penser que Descartes tiendrait que « nous avons ouï dire que Dieu, qui nous a créés, peut faire tout ce qui lui plaît,
et que nous ne savons pas encore s’il a voulu nous faire tels que nous soyons toujours trompés ». Mais cette traduction de Pollot est elle-même quelque peu trompeuse. Or, s’il se trouve dans les traductions une thèse apparemment originale, il convient toujours de revenir au latin. Il ne s’agit pas d’une allusion à Grégoire de Rimini, cité par Mersenne, comme l’affirme A. Lécrivain
[38]. L’original latin donne en effet une version passablement différente :
« Audivimus esse Deum, qui potest omnia, & a quo sumus creati » : « Nous avons entendu dire qu’il y avait un Dieu, omnipotent, et par qui nous avons été créés. » Et Descartes de continuer,
mais ce dans une nouvelle phrase : « Ignoramus an forte nos tales creare voluerit, ut semper fallamur » : « Nous ignorons s’il n’a pas peut-être voulu nous créer tels que nous nous trompions toujours. » Aucun « ouï-dire » de la « thèse » scolastique supposée être ici contestée par Descartes. Le « Audivimus » ne commande pas la phrase sur l’éventuelle tromperie de Dieu, et, comme dans les
Méditations, il ne renvoie qu’au fait empirique non encore soumis au doute, selon lequel nous avons été éduqués avec une certaine idée d’un Dieu créateur omnipotent. C’est bien Descartes qui affirme que nous ne savons pas encore si Dieu n’est pas trompeur (l’ordre des
Principes, et singulièrement de leur Livre I (la Métaphysique) est « analytique »). La critique spinoziste de l’usage métaphysique de l’hypothèse du
Deus deceptor ne vise et ne peut viser que Descartes.
« Verum sive intellectus »
Descartes tient que nous avons une idée du vrai et du faux
[39], sinon l’idée même de doute ne serait pas douée de sens ; Spinoza tient lui que ce qui importe, c’est que nous avons au moins une idée vraie. La thèse de Spinoza est que l’idée
du vrai ne saurait être normative : la norme ne peut venir que de l’idée vraie elle-même, et non de la seule « idée du vrai », idée abstraite. Il est crucial d’avoir une idée vraie de Dieu pour commencer la
vera scientia, et Spinoza ne fait là qu’applaudir Descartes. Or, celui-ci avait distingué, dans la troisième
Méditation, trois origines possibles pour les idées
(quartum non datur) : elles sont « innées », « adventices » (venant de l’extérieur, sensibles) ou « factices » (
factae, faites, forgées par moi)
[40]. Les deux premières classes d’idées sont « données ». Je ne les invente pas à loisir, ni ne puis éviter de les avoir si je les ai. John Locke fondera d’ailleurs son programme de recherche sur l’hypothèse de l’inexistence de la source innée
[41]. Spinoza, au contraire, dans le
TIE, « supprime » les idées de la perception (§109), mises dans la même catégorie que celles de l’imagination, source de l’erreur, comme chez Malebranche.
Ergo, toute idée vraie que nous avons
(habemus), qui nous est donc « donnée »
[42], est innée, produite nécessairement par la puissance innée de l’entendement
(vis nativa)
[43]. Elle est consubstantielle à l’entendement, si l’on peut dire. L’inné, c’est ce qui ne vient pas de l’extérieur, ce qui est « en nous », comme nous sommes donnés à nous-mêmes. Le Moi n’est pas séparable de ses idées vraies, il ne peut pas s’en détacher, faire comme s’il ne les avait pas quand il les a, et les idées innées pour Spinoza ne sont pas même « imprimées » en nous par Dieu, mais, pour ainsi dire, nous les voyons naturellement en Dieu, et ce n’est pas un hasard si Malebranche sera accusé de « spinozisme ». Toute vérité est interne
[44], et l’expérience ne peut que confirmer, et jamais réfuter, ce que l’entendement pur, comme dit aussi Malebranche, a déjà découvert en lui, de par sa propre puissance d’engendrement déductif du vrai.
L’entendement est naturellement infaillible
[45], et s’il n’était pas rendu malade, s’il n’était pas contaminé par les influences
extérieures de la perception, de l’imagination, des passions tristes et de l’opinion, il serait effectivement infaillible, impeccable, et produirait
automatiquement
[46] et seulement des idées vraies. La transparence et les obstacles. Que nous ne soyons pas toujours dans le vrai ne s’explique pas par un défaut naturel, par exemple la différence entre notre volonté et notre entendement, mais parce que nous ne sommes que des « parties » finies de la substance
[47], et que de ce fait nous sommes amenés à « rencontrer »
fortuitement d’autres modes, qui nous affectent et nous induisent en erreur en nous amenant à prendre pour vraies de simples fragments d’idées vraies. Mais cela est corrigible, « amendable ». Le
TIE est un traité de médecine de l’esprit, de purification de l’entendement. La Préface du Livre V de l’
Éthique est à cet égard significative : cet ouvrage, écrit
more geometrico, ne contient, nous informe Spinoza, ni une Médecine du corps, ni une « Logique » de l’esprit, laquelle montrerait comment ce dernier peut être « perfectionné ». Le parallélisme entre Médecine corporelle et Logique mentale est total.. D’une part, cette
« Logica » pourrait bien être le
TIE encore à achever, ou à réécrire, mais nullement abandonné, juste laissé de côté comme une partie non essentielle et seulement préparatoire de la science, ou plutôt de sa juste compréhension ; d’autre part, la Méthode ou « Logique »
[48] est une sorte de médecine ou plutôt de catharsis de l’esprit
[49]. Alors que Descartes voyait en elle le moyen indispensable de la construction de l’arbre de la connaissance, dont l’une des branches, avec la mécanique et la morale, est d’ailleurs la médecine
[50], la science en acte pour Spinoza est par elle-même une Éthique, et la Méthode n’est là que pour faciliter le développement naturel des puissances déductives spontanées de l’esprit déployées par le système, comme la Médecine est là pour permettre au corps d’exprimer au mieux ses potentialités naturelles.
Mens sana in corpore sano
[51]. Plus le corps est sain, plus l’entendement l’est aussi, et réciproquement. La méthode doit juste permettre à l’entendement de lire sans difficulté la vérité absolue du système. Toutes les erreurs et toutes les maladies ont des causes extérieures
[52], et il faut cesser de dire du mal de la nature humaine. Et c’est encore en dire, selon Spinoza
(Lettre II), que d’imputer, comme Descartes, à l’asymétrie de l’entendement et de la volonté l’origine de l’erreur. Quoi qu’il en soit, le délicat problème cartésien du rapport entre Méthode et Métaphysique, encore présent dans le
TIE, est réglé de manière presque brutale dans l’
Éthique : la Logique est une discipline propédeutique, et elle est à distinguer de l’ordre (géométrique), qui ne saurait être décrit abstraitement
[53], et ne peut donc que s’exhiber dans le corps des démonstrations.
Il est significatif de noter que dans la
Lettre II (1661, comme le
TIE), Spinoza reproche à Bacon d’avoir supposé que l’entendement lui-même était source d’erreur et « condamné à se tromper ». L’erreur de l’empirisme est d’assigner à l’entendement la source de l’erreur ; mais Spinoza de préciser que cela ne diffère point tant que cela de la thèse cartésienne, sur la liberté (infinie) de la volonté par rapport à l’entendement fini. Il est pour lui impensable de trouver quelque infirmité que ce soit à l’entendement. Certes, le nôtre est fini, mais il a accès à l’infini dont il participe. Et quand il est dans le vrai, il le sait. Je peux rêver que je suis éveillé, mais je ne peux pas croire que je rêve quand je suis éveillé. Dans la
Lettre LXXVI à Burgh, Spinoza, visiblement irrité, affirme qu’il ne sait pas si sa philosophie est la meilleure, mais qu’il sait qu’elle est vraie :
veritas index sui et falsi. Il ne faut pas voir là une opposition inédite entre « recherche du vrai » et « recherche du meilleur ». Si une philosophie est vraie, les autres sont fausses, même si certaines sont plus fausses que d’autres
[54]. Spinoza n’aurait pas partagé l’idée de M. Gueroult selon laquelle tous les systèmes sont « vrais », par cohérence architectonique. Non, si la philosophie de Spinoza est (la) vraie, elle est, trivialement, la meilleure. Ce que Spinoza répugne à faire, c’est comparer systématiquement et de manière polémique sa théorie à celle des autres, comme il l’avoue dans la
Lettre II à Oldenburg, à propos de Bacon et de Descartes. C’est inutile. Quand il dit : « Je ne sais pas si ma philosophie est la meilleure », ce ne peut être que de l’ironie, ou alors cela veut dire : ce n’est pas en la comparant aux autres que je parviens à la connaissance réflexive de sa vérité.
Il est frappant de constater l’importance de la dialectique entre « facilité » et « difficulté » chez Spinoza, laquelle mériterait une étude particulière. Disons en un mot comment nous voyons la chose : ce qui est difficile
[55] et (rare), c’est d’en arriver au point de vue de la vérité. Les obstacles sont légion, et sur ce point, Spinoza, une fois de plus, et consciemment, ne fait que répéter Descartes, même s’il a une autre généalogie des idées fausses, des préjugés ou des chimères. Mais si l’on se situe « au bon point de vue » (ce que retiendra Althusser
[56]), alors tout devient « facile », tout s’enchaîne naturellement, et cette facilité est en quelque sorte le signe de la félicité : « facilité » et « félicité » sont souvent liées, par exemple dans le paragraphe 94 du
TRE. Il est intéressant de constater que les éditeurs ont pris une petite décision pour corriger l’édition
princeps, dans le paragraphe 104 : le texte portait
« feciliter », ce qui est incorrect ; ils ont donc choisi
« feliciter », mais on peut conjecturer que
« faciliter » serait peut-être l’interprétation la plus... facile. Les deux sont d’ailleurs justifiables, tant le texte montre que plus les déductions sont facilitées par la purification de l’esprit, plus celui-ci peut les conduire avec bonheur. Le paragraphe 31 paraît à première vue aller contre cette interprétation du progrès de l’entendement comme progrès dans la facilité : il y est dit, pour les besoins d’une simple analogie avec la « réforme » de l’entendement, que les hommes, « au début », ont pu faire des choses « très faciles », alors qu’avec le progrès technique, ils ont pu en faire de « plus difficiles ». Mais c’est, au sens objectif : des choses plus difficiles, plus complexes, mais ce avec « moins de labeur »
(laboriose / parvo labore), et donc plus « facilement ». L’ordre correct doit permettre de ne pas « se fatiguer » avec des choses inutiles (§ 49). Là est tout « l’optimisme épistémologique » de l’âge classique à son apogée. Karl Popper, citant Spinoza, n’a pas eu tort de parler de « théorie de la vérité manifeste »
[57], à propos de l’idée selon laquelle le vrai « se montre lui-même »
(ipse patefacit)
[58]. Nous devons renoncer à ce bel optimisme, d’ailleurs peu propice à l’idée de la nécessité du dialogue critique intersubjectif. (En politique, en revanche, Spinoza est l’un des rares partisans « modernes » de la délibération collective et « tâtonnante »
[59].)
Revenons à la Métaphysique. Il faut, selon Spinoza, réécrire les
Méditations, more euclidiano
[60] : la
Méditation IV (De vero et falso) n’est en partie que la Méthode, et elle est donc réduite à une propédeutique logique et purificatrice, expulsée du système
[61], d’autant que l’asymétrie de l’entendement et de la volonté est supprimée
[62]. La
Troisième est à mettre en premier
(De Deo), mais l’essence objective ou le déploiement de l’idée de Dieu précédant la démonstration de son existence
(quod existat), sans faire intervenir la
Mens humana
[63], dont l’étude passe
après le
De Deo (de Spinoza), alors que le
De natura mentis humanae, la
Seconde Méditation, précédait le
De Deo (de Descartes), la
Troisième Méditation. Enfin, la (géniale)
Première Méditation est entièrement « supprimée », car son principe sceptique a été éliminé par la
bona Methodus. Le contenu des deux dernières
Méditations, en dehors de la « preuve
a priori » (rapatriée dans le
De Deo), à savoir l’essence des corps, leur existence et le problème de l’union/distinction de l’âme et du corps, entièrement réélaboré au vue du
De Deo, sera traité dans les trois derniers livres de l’
Éthique, lesquels comprennent aussi un nouveau
Traité des passions
[64]. L’existence des choses matérielles, premier objet de la
VIe Méditation, qui seule permet de passer de la mathématique à la physique
[65], est déjà assurée par la Proposition II du Livre II de l’
Éthique. Spinoza refuse de se laisser entraîner sur la pente glissante de la mise en doute de l’existence de l’étendue hors de l’esprit humain, et donc de l’idéalisme. Dieu est étendu par nature
[66]. De même, le
cogito n’est plus que le souvenir de lui-même, si j’ose dire, puisqu’il s’ensuivrait (en ajoutant la prémisse
« homo sum »
[67]) de l’axiome II du Livre II de l’
Éthique (Homo cogitat). Et la première proposition qui utilisera cet axiome est la XI, qui revient (Corollaire) à affirmer que la
Mens humana est une partie de l’entendement infini de Dieu. Si je pense, si j’ai une idée, c’est Dieu qui pense. Proposition tellement peu intuitive que Spinoza ajoute dans le Scolie que les lecteurs auront du mal à suivre, et qu’il leur faut attendre pour comprendre d’avoir
tout lu. Comme pour la question de la « véracité », certains résultats ne peuvent être compris que par la suite du développement déductif. Seule la compréhension de la totalité permettra au lecteur de ne pas « regabeler », comme dirait Descartes, contre les propositions vraies mais difficiles à comprendre, de telle ou telle partie du système. C’est tout ou rien. La théorie spinoziste est un système, ou alors aucune philosophie n’en est un !
Mais si Descartes n’a « pas compris » l’essence de Dieu
(Lettre II), c’est qu’il n’a pas été assez conséquent, comme dirait Kant. Dans l’article 51 des
Principes (I), il affirme au fond l’équivocité du terme « substance »
[68], ce qui peut surprendre, étant donné l’allure aristotélicienne de ce genre de stratégie
[69]. Il y aurait dans l’être une sorte de dualité du subsister : la substance
stricto sensu, qui n’a besoin de rien d’autre qu’elle-même pour exister : Dieu, et les deux substances entre lesquelles le monde créé se partage, l’esprit et le corps, qui n’ont besoin que de Dieu pour exister, avec ceci de troublant qu’autant les corps peuvent être considérés comme les modes d’une même substance, autant les âmes sont des substances séparées ; sinon, la personnalité de chacun s’évanouirait
[70]. Et ce n’est que comme cela que l’union peut être comprise : non pas l’union de « la » substance spirituelle avec la
substance corporelle, mais l’union d’
une substance spirituelle particulière avec une partie de la substance étendue (mon corps). Il y a donc au moins autant de substances spirituelles réellement distinctes que d’hommes. Une seule « vraie » substance, et deux substances... secondes, ou plutôt créées, qui n’ont besoin que « du concours ordinaire de Dieu » pour exister, et dont l’une est une (
le Monde physique, dont les lois sont partout les mêmes), et l’autre réellement multiple, monadique (
les âmes des hommes). Deux stratégies au moins sont possibles pour éviter cet apparent désordre ontologique et sémantique
[71] : l’atomisme spirituel (Leibniz) et le monisme substantiel (Spinoza). Le Multiple, ou l’Un. Pythagore ou Parménide. On ne sort jamais tout à fait de la pensée des « Présocratiques ». Si Spinoza choisit l’Un, et dévalorise le nombre, c’est en partie par fidélité à la définition cartésienne de la substance : ce qui n’a pas besoin d’autre chose pour exister. Les monades leibniziennes n’auront pas ce statut. Mais si seul Dieu est l’unique substance, tout le reste ne peut être que parties de la Substance Mère. Et pourquoi celle-ci n’aurait-elle pas de cause qui la fasse exister plutôt que de ne pas exister ? Rien n’existe en dehors d’elle. Mais tout a une cause : une seule exception à ce principe le rendrait faux. Elle est donc
causa sui, comme Descartes avait eu l’audace de le postuler
[72], en précisant toutefois que cela ne voulait pas dire que Dieu avait besoin d’une cause pour exister, mais que son immensité d’essence était
« causa sive ratio » (cause au sens de raison ?) du fait qu’il n’a pas besoin de cause
[73]. Son « immensité » (Il est infiniment infini, dirait peut-être Spinoza) est l’explication rationnelle
(ratio) de sa capacité à ne pas avoir besoin de cause : Dieu est le seul être dont la nature positive explique qu’il n’a pas besoin de cause efficiente,
stricto sensu. Mais, de toute manière, Dieu, même si l’on peut en trouver une raison dans son immensité, est incompréhensible, ce que n’accorde pas Spinoza, qui remplace cette thèse par celle de l’infinité des attributs de Dieu, dont nous ne connaissons que deux, la pensée et l’étendue. Il est clair que si la Substance est infiniment infinie, elle ne saurait n’avoir que deux manières d’être envisagée. Mais il se trouve que nous n’en connaissons que deux. Spinoza ne nie pas absolument notre finitude.
Le spinozisme est peut-être aux yeux de son auteur la seule possibilité philosophique rationnelle pour ne pas être sceptique, matérialiste et athée. Le spinozisme n’est pas un matérialisme, et n’est pas non plus un athéisme : pourquoi un athée se sentirait obligé de prouver
a priori l’existence de Dieu, s’il n’était que la Nature visible ? La Nature naturante
[74] étant hors du temps et de l’espace divisible, ce n’est même pas un panthéisme naturaliste. La substantialisation de la matière et des âmes, en revanche, rend possible leur éventuel détachement de Dieu, leur autonomisation, comme le soupçonnera Berkeley eu égard à la matière. Pascal l’avait vu : le Dieu de Descartes, malgré qu’il en ait, est peut-être « dispensable », si l’on peut dire. Il y a un risque. Pas la Substance, rétorquerait Spinoza. Si Dieu est tout, l’étendue, et la crasse et les ongles, comme aurait dit Parménide au jeune Socrate, sont en Lui. Pourquoi y aurait-il là blasphème ? Et Spinoza de faire allusion à la célèbre phrase de saint Paul
[75] : « En Lui, nous sommes, nous vivons et nous nous mouvons. » L’interprétation « panthéiste » de cette fameuse phrase est de fait peut-être l’une des moins contournées. Dieu n’est-il pas « omniprésent » ? Il est pour Spinoza plus incompréhensible de dire que Dieu a
créé le mal que de dire que tout, même ce que nous appelons le mal,
est un effet ou un mode (tout est là) de Lui. Spinoza interprétant la création non comme passage du néant à l’être mais comme rapport de causalité, il peut même dire dans le
TIE que Dieu est en un sens « créateur » de tout, cause efficiente de tout. Malebranche, Arnauld et Leibniz (MAL) soutiennent, de manières différentes, que Dieu a créé le « meilleur des mondes possibles ». Étant donné l’omnipotence, l’omniscience et la bonté infinie de Dieu, aucune autre solution théologique n’est satisfaisante, sauf à supposer que la série des mondes possibles classés en fonction de leur perfection n’ait pas de maximum, ce qui impliquerait une sorte de choix au hasard de la part de Dieu, ou qu’ils soient absolument incommensurables
[76]. Mais supposons un instant que Dieu ait
pu créer un monde meilleur. Pourquoi le Tout-Puissant s’en serait-il privé ? IL serait mauvais. Ou encore, s’il est infiniment bon, il serait incapable de faire mieux, et donc non omnipotent. Spinoza ne dit pas absolument autre chose : Dieu
est la Perfection. Mais il n’est pas nécessaire de le comparer à d’autres mondes « possibles », qui n’existent d’aucune façon et nulle part. Il est le fondement et la source du vrai monde. L’unique. Il est la norme du vrai.
Revenons aux « Définitions » des
PPC : elles ne font que reprendre presque mot pour mot celles de l’
Abrégé géométrique, ce qui indique bien que même lorsque Spinoza veut exposer une philosophie qui n’est pas la sienne, il ne peut le faire que selon sa conception de l’ordre, à savoir
ordine geometrico, à la manière d’Euclide. Descartes aurait dû écrire les
Principes à partir de l’
Abrégé, et c’est donc ce que fait explicitement Spinoza dans les
PPC. Il faut partir non d’une question, d’une recherche, d’une
skepsis, mais d’une idée vraie. Suivant nécessairement Descartes dans l’
Abrégé, il part donc ici de la pensée. Les quatre premières propositions ne concernent que le
cogito. L’existence de Dieu sera prouvée par son idée en moi dans la proposition VI, après la preuve
a priori (V)
[77], la véracité divine fera l’objet de la proposition XIII, et la « règle générale » en sera déduite (XIV). Une question se pose alors : Descartes, distinguant, comme Euclide, « Postulats » (demandes) et « Axiomes » (notions communes), avait introduit dans ses « Postulats » quelque chose comme l’exercice spirituel du doute et donc l’ordre analytique. Que va en faire Spinoza ? Le lecteur l’aura anticipé : il les « supprime ».
« Nous avons omis ici les Postulats de Descartes, car nous n’en tirons aucune conclusion dans ce qui suit ; nous prions cependant sérieusement les lecteurs de les lire et de les méditer attentivement. »
Les Postulats de l’Abrégé ne jouent aucun rôle déductif, ils n’ont rien à faire dans l’exposé de la Philosophie, mais ils peuvent être « médités » par le lecteur, à titre d’exercice préparatoire de purgation des préjugés, d’entraînement mental à l’attention au vrai. De même, il est à souligner que la proposition V précède la VI, comme dans l’Abrégé !, et qu’elle suffit à prouver Dieu, ce que l’Abrégé disait aussi (sinon, ce ne serait pas une preuve), et donc à démontrer la XIII et par conséquent la XIV : Dieu ne peut pas ne pas exister. Il ne peut pas être trompeur. Toutes les idées claires sont donc vraies. On peut se passer des quatre premières propositions ! Et l’on peut commencer à écrire l’Éthique. C’est ce que fit Spinoza, probablement dès 1662. Comparons maintenant les Définitions de Descartes reprises par Spinoza dans les PPC et celles de l’Éthique : à la place de la cogitatio, on a la causa sui ; la définition de Dieu n’est plus précédée par celle de la cogitatio, renvoyée à son « lieu propre », le Livre II, qui est aussi bien sûr un De Corpore, lequel correspond aux Livres II des Principia de Descartes et des PPC, et elle est définie d’abord comme attribut de Dieu. La structure de l’Éthique peut être lue en creux dans le mode d’exposition des PPC, autrement dit de Descartes géométrisé et purifié de tout doute.
La voie analytique est quelque peu ambiguë : soit elle apparaît comme un ordre contraignant, et donc déductif, une chaîne dont on peut contrôler mécaniquement tous les maillons
[78], soit son élément « expérientiel » est indispensable. Sa dimension de « procédure réglée de résolutions des problèmes », issue des étonnantes
Regulae, est mise en valeur par Arnauld dans la
Logique de Port-Royal, ouvrage exactement contemporain du
TRE, mais indépendant, et qui doit à la fois à Aristote, à Descartes et à Pascal
[79]. Arnauld et Nicole insistent
[80] sur le caractère heuristique d’une démarche qui vise, par exemple, à connaître « les causes par les effets »
[81], et donc à trouver les bonnes hypothèses, ou « les effets par les causes », et donc les conséquences techniques ( « très utiles » ) des théories scientifiques, procédures qui ne sauraient être rendues infaillibles, comme le savait Pascal. Mais, comme les Règles cartésiennes, les préceptes donnés par les Messieurs sont très contraignants par rapport à ce que l’on peut attendre maintenant d’une heuristique : n’admettre comme vrai que ce qui est évident, par exemple. Or, il est évident pour nous que l’évidence est trompeuse. L’ordre analytique des
Méditations demeure quelque peu mystérieux (et fascinant), parce qu’il est non seulement un ordre déductif, mais aussi l’ordre de progression d’un esprit expérimentant sur lui-même la mise en question de toutes ses certitudes, puis les reconstituant comme telles à partir de la découverte de la seule qui soit d’elle-même indubitable,
index sui.
L’idée vraie de Spinoza me paraît résider dans ceci que si nous avons une certitude, alors tout ce qui s’ensuit de cette certitude est certain. Dès lors, si nous sommes certains de notre idée de Dieu, la méthode du doute n’est pas de mise. Mais le point faible de cette stratégie réside dans l’assurance avec laquelle Spinoza pose que ses Axiomes sont évidents et ses démonstrations « plus claires que la lumière du midi »
[82]. Soutenir que la méthode n’est que la réflexion de l’idée certaine ne correspond plus guère par ailleurs à notre compréhension de la méthodologie : il est possible de chercher la vérité sans présupposer que nous l’avons, et c’est en cela que nous sommes, me semble-t-il, plus cartésiens que spinozistes, même s’il convient d’admettre que la recherche de la certitude serait plus assurée si Spinoza avait raison. Son système serait peut-être certain, si nous avions d’autres certitudes absolues que le
cogito et la déduction. Mais nous n’en avons pas. Il faut renoncer à la tyrannie de la certitude. Il est pourtant vrai, me semble-t-il, que nous devons faire l’hypothèse de l’inexistence d’un Malin Génie pour donner sens à notre refus des coïncidences répétées et des confirmations miraculeuses
[83]. Mais ce présupposé métaphysique a le statut d’une hypothèse, visant à répondre à un problème. Au fond, Descartes, eu égard à la découverte de la vérité, même s’il refuse toute dialectique stérile, s’accorde au moins avec Aristote sur ceci que le point de départ de la recherche est toujours un problème, et non une idée vraie déjà donnée, même s’il est impossible de ne pas présupposer certaines choses pour se mettre en quête de la vérité. Descartes est très sensible à l’aspect questionnant de la démarche philosophique, alors que Spinoza apparaît moins comme un penseur des questions qu’un penseur de la déduction des vérités. Nous devons sans doute renoncer à sa théorie des définitions essentielles, à sa conception de la vérité manifeste, à son optimisme épistémologique et à sa thèse selon laquelle l’idée du vrai, à l’opposé de l’idée vraie, ne peut être norme de vérité, à condition de distinguer la norme et le critère. Sa philosophie n’en demeure pas moins, comme toute grande philosophie, un trésor d’idées. Il est enfin important de noter que, du point de vue où il se plaçait, il avait de bonnes raisons de ne pas accepter l’ordre des raisons analytique, et de préférer l’ordre axiomatique, à condition que l’on commence par l’idée la plus puissante possible, et non par celle que livre l’ordre analytique (la pensée humaine), et qu’une sortie théologique du cercle cartésien est en un sens « cartésiennement » possible, à condition de réécrire entièrement la philosophie de Descartes lui-même, en n’éliminant rien de moins que ce qui constitue la spécificité de cette philosophie, le
« sum cogitans » comme premier principe.
Si Deus est veritas index sui, omnia sequuntur.
[1]
TIE, § 38 :
« Methodus non dabitur nisi prius detur idea » (Il n’y aura pas de Méthode s’il n’y a pas d’abord une idée). La méthode est une réflexion sur l’idée vraie. Le
TIE date semble-t-il de 1661. Je me permets de remercier ici P.-F. Moreau, qui m’a permis de prendre connaissance de la thèse de M. A. Klanjman sur le
TIE, dont la lecture est à l’origine de l’essai suivant. Voir, en particulier, Moreau,
Spinoza. L’expérience et l’éternité, PUF, 1994, p. 94-103. Je remercie aussi V. Carraud pour ses remarques et ses suggestions, toujours exactes et savantes.
[2]
Il arrive à Spinoza de donner à l’idée un statut propositionnel : non pas l’idée de
x, mais l’idée que
p. L’idée vraie de
x, d’ailleurs, c’est l’idée certaine de
x existant, ou, à la rigueur, méritant d’exister, comme l’idée d’un « ouvrage » architectural bien fait (
fabrica : TIE, § 69). Si j’ai une idée vraie, j’en ai une infinité : le contenu logique d’une proposition non tautologique est infini. Mais si cette idée est celle de Dieu, la totalité des propositions vraies est (en droit) déductible d’elle. L’idée de Dieu est un peu la préfiguration de la « théorie du Tout » que recherchent certains physiciens contemporains. Le « spinozisme » vulgaire provient peut-être de cette fascination pour le Tout, et pour la vérité
« index sui », ainsi que de certains contresens sur le dualisme cartésien, comme s’il excluait le rôle des émotions, du corps, etc.
[3]
Secundae Responsiones, AT VII, 130. Littéralement : « faire recuire le chou
(crambe) ”
.
[4]
Spinoza,
Œuvres, GF, I, p. 234. Plusieurs thèses de l’
Éthique sont annoncées dans ce texte remarquable. Il y est dit que les
PPC ont été dictés en deux semaines. Comme la
Chartreuse de Parme !
[5]
Les deux ordres sont logiquement contraignants, « apodictiques », comme dit Meyer. Voir les pages classiques de M. Gueroult,
Descartes selon l’ordre des raisons, I, Aubier, chap. I. Mais Gueroult semble indiquer que le modèle de l’ordre des raisons est Euclide (p. 20), alors que Descartes ne parle que des « géomètres » (dont le « Prince », comme dirait Pascal, est pour lui aussi plus Archimède qu’Euclide), et que l’ordre des
Principes est synthétique (p. 22), ce qui est très discutable (Alquié,
Le Rationalisme de Spinoza, PUF, 1981, p. 72). Spinoza considère que seul l’ordre axiomatique convient, et que Descartes ne l’a suivi que dans l’
Abrégé. Il tient par ailleurs que le point de départ de Descartes (qui lui aussi affirmait que le plus difficile était de « concevoir clairement les premières notions »), n’est pas le bon. Gueroult « spinozise » le texte cartésien, en faisant de l’ordre synthétique l’ordre de dépendance des réalités en soi, ce que lui reproche Alquié (
in Descartes,
Œuvres, II, p. 585). La littérature sur cette question est considérable. Voir au moins Beyssade, « L’ordre dans les
Principia »,
Descartes au fil de l’ordre, Paris, PUF, 2001, p. 189-210 et «
Scientia perfectissima. Analyse et synthèse dans les
Principa », in J. R. Armogathe et G. Belgioioso,
Descartes : Principia philosophiae
(1644-1994), Naples, Vivarium, 1996, p. 5-36 ; et le chap. IX de Jaako Hintikka et U. Reemes,
The Method of Analysis, Dordrecht, Reidel, 1974.
[6]
Que Spinoza refuse : voir
TIE, § 80, où elle est assimilée au doute, à la pensée « sans ordre » ;
Éthique, II, Prop. XLIX, Scolie : nous n’avons pas de libre pouvoir de suspendre le jugement, ce qu’on appelle ainsi est juste une perception fausse. Cela a bien sûr à voir avec la conception spinoziste de la liberté (« ce qui agit par la seule nécessité de sa nature » :
Lettre LVIII à Schuller), proche de celle de Hobbes, mais opposée à celle de Descartes. Hobbes aussi, par ailleurs, tenait en haute estime l’ordre euclidien.
[7]
Réponses aux Septièmes Objections, Œuvres, II, Garnier, p. 975.
[8]
Cf. A. Boyer,
Hors du Temps. Un essai sur Kant, Vrin, 2001, chap. VIII et IX.
[9]
Alors même que l’un des objectifs de Descartes est de réfuter « la secte des sceptiques » : « Que répondra-t-il (celui qui n’aurait pas de certitude en sa philosophie) aux sceptiques qui vont au-delà de toutes les limites de douter ? Comment les réfutera-t-il ? Sans doute qu’il les mettra au nombre des désespérés et des incurables. Fort bien ; cependant en quel rang pensez vous que ces gens-là le mettront ? » (
Réponses aux Septièmes Objections,
Œuvres, II, p. 1019). Spinoza met effectivement les sceptiques au rang des malades délirants (
TIE, § 61), mais il pense que l’idée certaine de Dieu suffit à arrêter leur questionnement incessant.
[10]
Cf. G. Rodis-Lewis,
Descartes. Textes et débats, Le Livre de Poche, 1984, p. 254-277, qui mentionne déjà l’existence de 42 articles sur ce problème publiés entre 1966 et 1977, pour la plupart en anglais ; et G. Olivo, « L’évidence en règle. Descartes, Husserl et la question de la
Mathesis Universalis »,
Les Études philosophiques, 1996/1-2, p. 211. Je ne suis pas entièrement convaincu par l’une des conclusions de cet intéressant article (p. 217) : « Le recours à l’évidence précède toute fondation métaphysique et n’en requiert aucune. » Il la précède, oui, mais il me paraît bien la requérir. Un athée ne peut avoir de « science vraie », malgré ses évidences. Le lien entre évidence et vérité n’est pas donné avant Dieu, sauf par le
cogito. Il est clair qu’il n’y a pas de cercle dans les
Regulae, mais étant donné l’ordre des raisons des
Méditations, cela n’est pas évident dans ce dernier texte.
[11]
In Descartes,
Œuvres, II, Garnier, p. 653 (AT VII, 214). Arnauld parle d’un
« unicus scrupulus » qui lui reste.
[12]
Exactement comme le fera le
TIE (§ 54). La question de savoir si Spinoza avait pu lire les
Regulae est disputée. Il ne le dit pas. Le
« Definire limites ingenii » n’est pas un thème spinoziste, alors qu’on le retrouvera au centre des philosophies de Locke et de Kant.
[13]
Ibid., p. 564 et p. 690.
[14]
Première partie, Introduction, GF,
Œuvres, I, p. 243.
[15]
Comme l’a fait remarquer J.-L. Marion (
Questions cartésiennes, II, PUF, 1996), ce terme, pas plus que l’expression de « véracité divine », n’apparaît pas chez Descartes. Mais l’idée que Dieu existe et n’est point trompeur, et qu’avant de reconnaître cette vérité, l’on ne peut avoir de « certitude de ne point être déçu dans les choses qui (nous) semblent évidentes », cela est de Descartes. Il semble donc qu’il y ait quelque problème à s’appuyer par exemple sur le principe de la proportionnalité de la cause avec l’effet, supposé évident (ce qu’il n’est d’ailleurs pas) pour prouver Dieu. À moins que Descartes ne le considère comme un principe logique, au même titre que la déduction, qu’il ne rangerait pas parmi les « choses » douteuses. Si l’on doute de la déduction, on ne peut rien commencer du tout (paradoxe de la tortue de Lewis Caroll). Et la déduction permet de prouver Dieu à partir de son idée en moi. Le problème semble être lié à la question de savoir si Descartes considère que je peux me tromper dans mes inférences immédiates. Dans ce cas, sa position deviendrait plus difficile à défendre, car il fait usage de telles inférences pour parvenir à l’existence, puis à la véracité de Dieu. Ou alors, soutient-il que la véracité divine, une fois mise en évidence, fonde de manière absolue et inattaquable la vérité des inférences qui ont permis de la découvrir ? Voir le commentaire de l’objection du cercle dans l’examen de la
Première Méditation, dans
l’Entretien avec Burman, J.-M. Beyssade (éd.), PUF
(sic omnis difficultas tollitur)... Il est fort possible que Spinoza ait pu lire ce manuscrit, écrit en Hollande, treize ans avant le
TIE, où l’on trouve
« tum omnis dubitatio tollitur » (§ 79), à propos de la même « connaissance de Dieu non trompeur ». C’est le doute lui-même qui s’effondre, insiste Spinoza.
[16]
L’un des points de départ de la phénoménologie n’est autre que l’émerveillement devant le royaume de certitudes « apodictiques » que cette découverte fait advenir. Husserl reproche à Descartes de ne pas en être resté là, et d’avoir voulu tout de suite en sortir. Par l’idée de Dieu, et grâce à la théorie des différents « degrés de réalité objective » des idées (
Abrégé, Ax. 6,
Œuvres, II, p. 592). L’intentionnalité de la conscience selon Husserl n’est pas stratifiée de cette manière, et la phénoménologie tend vers la réduction de l’étant au donné phénoménal, ce qui n’est pas cartésien (si l’on ne s’en tient pas aux deux premières
Méditations) : une chose est l’idée de Dieu, autre chose est Dieu. Le
TIE (§ 33) le dit fortement : une chose est l’idée de cercle, autre chose est le cercle.
[17]
TIE, § 72. L’erreur n’est que dans les idées complexes, forgées.
[18]
TIE, § 108, III, à propos des idées que l’esprit forme « absolument », et non « à partir d’autres ». Les seules idées simples « originaires », en d’autres termes, sont les idées qui enveloppent l’infini. Locke soutiendra exactement le contraire : toutes nos idées simples (de la sensation et de la réflexion de l’entendement sur ses propres opérations) sont finies. L’infini est opérationnellement construit, et n’est qu’une idée complexe négative (
Essai, II, chap. 17). On ne peut avoir d’idée positive de l’éternité, ce qui va contre Spinoza. Locke ayant vécu en Hollande de 1684 à 1689, il est fort possible qu’il ait lu Spinoza, dont quelques exemplaires des
Œuvres posthumes pouvaient circuler encore. Lui empruntant peut-être par exemple le terme de « connaissance réflexive » et l’idée selon laquelle « la » volonté ne veut rien : il n’y a que des volitions particulières. Il est possible également qu’il ait pu apprécier l’éloge de la liberté de penser et de la tolérance que l’on trouve dans le
TTP (XX). Mais sa critique de la métaphysique s’applique à la dogmatique spinoziste. En a-t-il parlé avec ses maîtres Boyle (correspondant de Spinoza, via Oldenburg) et Huygens ? Il est intéressant de noter que Hegel opposera la méthode analytique de Locke et celle de Spinoza : cf.
Encyclopédie, I, Vrin, 1979, p. 618. Hegel est évidemment plus proche de Spinoza, du fait de son projet « totalitaire », selon le terme de B. Bourgeois, d’appréhension du vrai (
ibid., p. 360, à propos de la « proposition capitale de la philosophie, l’idéalité du fini », le concept « d’infini véritable » étant le « concept fondamental de la philosophie »).
[19]
C’est ce que Appuhn suggère dans sa préface aux
PPC (Spinoza,
Œuvres, I, GF, p. 225).
[20]
La critique la plus vigoureuse (et excessive) de cette vision de la découverte mathématique demeure celle de Lakatos,
Preuves et réfutations, Hermann, 1984. Mais cela ne revient pas à accepter l’ordre des raisons comme une « heuristique », laquelle a plus à voir avec une procédure faillible de résolutions de problèmes par « essais et erreurs » (Popper). La
Géométrie incarnation très féconde de la Méthode, selon Descartes lui-même, n’est pas euclidienne, mais elle part d’un problème (celui de Pappus). D’ailleurs, Spinoza ne paraît guère s’être intéressé à la découverte cartésienne, la géométrie algébrique. Quoi qu’il en soit, il me paraît possible de soutenir que si Spinoza avait été lui-même un mathématicien (démontrant des théorèmes), comme Descartes, Pascal ou Leibniz, il n’aurait pas eu la même confiance dans la méthode euclidienne comme art de trouver des vérités. Leibniz critiquera les
Méditations en affirmant « qu’il n’apparaît nulle part plus manifestement combien (elles) sont éloignées de la certitude que dans l’écrit où, à l’instigation de Mersenne et de divers autres (Descartes) a vraiment essayé des les revêtir d’une forme mathématique » (« De la réforme de la philosophie première », in
Opuscules philosophiques choisis, Vrin, 1969, trad. P. Schrecker, p. 80).
[21]
Seconds Analytiques, I, 2, et II, 19. Les sceptiques (Agrippa) reprendront cette difficulté, retrouvée en 1798 par le philosophe allemand J. Fries : d’où le nom de « trilemme de Fries » que lui donnera Popper (
Logique de la découverte scientifique (1934), Payot, 1973), en restreignant la troisième possibilité au « psychologisme ». La bonne solution consiste selon lui à renoncer à la justification : on peut partir d’où l’on veut, pourvu que l’on ouvre son hypothèse à la critique en en dérivant des conséquences déductives intersubjectivement testables. Ce n’est pas l’amont qui compte, c’est l’aval. Pas l’origine, mais la descendance.
[22]
Spinoza prend garde d’éviter la régression :
TIE, § 39. C’est pour ne pas à avoir à chercher une méthode pour découvrir la bonne méthode qu’il convient de partir d’un contenu, d’une idée vraie donnée.
[23]
Cette asymétrie est au fondement de la méthodologie poppérienne. Pascal l’avait mise en évidence dans sa « Lettre au Père Noël ».
[24]
Spinoza serait d’accord sur un point avec le Descartes des lettres à Mersenne de 1630 et des
Réponses aux Sixièmes Méditations (6) : Dieu ne produit pas la Nature naturée (les modes) en ayant « devant lui » une idée du Bien comme Modèle. Ce serait de la superstition finaliste (Appendice du Livre I). Mais « création » (terme encore employé dans le
TIE) devient chez lui synonyme de « production » (d’effets).
Ex nihilo, nihil (Lucrèce). Dieu, seule « cause libre », ne peut pas produire des idées fausses : il ne peut pas engendrer l’idée selon laquelle il n’existe pas ou selon laquelle il est trompeur. Descartes n’aurait pas pu le nier. Le § 71 du
TIE indique que Spinoza ne partage pas l’idée de ceux qui pensent un entendement divin « antérieur » à la création des choses.
[25]
Court Traité, II, chap. XV, 3 (cette thèse est scripturairement johannique) ; en
Éth., II, XLIII, Scolie, il est affirmé que le vrai et le faux sont entre eux comme l’être et le non-être.
[26]
TIE, 76 :
« Hoc ens est omne esse ; preaeter quod nullum datur esse. » Esse datur, nihil non datur, pourrait dire Spinoza d’Élée.
[27]
Ainsi que dans l’article 13 du Livre I des
Principia, cité aussi dans l’Introduction des
PPC, avec évidemment la fin de la
Cinquième Méditation.
[28]
Clerselier ajoute « et certaine », ce qui est inutile. Il n’y a de vraie science que certaine.
[29]
Suivent alors des considérations qui rappellent celles de Galilée sur l’interprétation de l’Écriture, et anticipent quelque peu l’une des thèses centrales du
TTP. Alquié (
in Descartes,
Œuvres, II, p. 565) observe qu’en ce lieu Descartes ne fait pas intervenir la « véracité divine » (Dieu non trompeur existe) pour « garantir le souvenir de l’évidence, mais la continuité, le maintien de l’évidence, ce qui est fort différent ». Mais il note (p. 690), comme nous l’avons dit, que, dans la réponse à Arnauld, Descartes revient à l’idée selon laquelle il suffit de garantir le souvenir de l’évidence.
[30]
Court Traité, II, chap. XXIII, « De l’immortalité de l’âme ». À propos de l’amour intellectuel de Dieu, Marcel Mauss notait (« La Notion de personne »,
Sociologie et Anthropologie, PUF, 1983, p. 360), que Spinoza s’était inspiré de Léon l’Hébreu, de Maïmonide, et à travers lui, de l’intellect « poétique » du
De Anima.
[31]
La première des preuves
a posteriori (de l’effet à la cause), ou « par les effets », et que l’on appelle, en suivant Descartes, la preuve par « la marque de l’ouvrier ».
[32]
Au lieu de
« sum res cogitans », proposition qui est tout le cartésianisme, on trouvera chez Spinoza
« Deus est res cogitans » (
Éth., II, Prop. I). Cela est évidemment capital.
[33]
Voir, sur ce point très délicat, Vincent Carraud,
Causa sive ratio, PUF, 2002 ; M. Gueroult,
Spinoza, Aubier, 1968, I, p. 46.
[34]
Selon le
TIE, la définition d’une (ou de « la » !) « chose incréée » doit impliquer l’existence de cette chose (§ 97, II). Ce texte récuse la
causa sui : la définition doit « exclure toute cause ». Dieu peut être « expliqué » (c’est la
ratio de Descartes) comme ce qui n’a besoin de rien d’autre que de son
esse. L’
Éthique tranchera dans l’autre sens, celui de la
causa sui.
[35]
Ce théorème dépend du célèbre postulat de l’existence et de l’unicité de la parallèle à une droite par un point donné extérieur à cette droite, et n’est donc vrai qu’en géométrie « euclidienne ». Cela ne devrait pas être sans conséquences sur une approche « spinozienne » contemporaine du problème. Les axiomes ne sont pas nécessairement « évidents ».
[36]
Voir aussi
TIE, § 54 et 68, et surtout 79, les allusions au
Deus deceptor. Spinoza ne distingue pas Malin Génie et Dieu trompeur.
[37]
Voir aussi,
Réponses aux Septièmes Objections,
Œuvres, II, p. 868 : l’impossibilité que Dieu soit trompeur est « le fondement de la religion Chrétienne ». Un athée ne peut « rien savoir avec certitude et assurance ». Il faut qu’il reconnaisse qu’il a été « créé par un vrai Dieu, principe de toute vérité, et qui ne peut être trompeur ».
[38]
TIE, GF, 2003, p. 194. Cette édition est par ailleurs recommandable.
[39]
Sec. Resp., AT VII, 144 :
« ideae falsi et veri ».
[40]
Cf. la
lettre à l’Hyperaspistes d’août 1641, et les
Notae in programma, AT VIII, 357 (12
e art.).
[41]
Essai sur l’entendement humain, Vrin, Livre I, et début du II.
[42]
La plupart des occurrences de
« dare »,
« dari » et surtout
« non datur », ne doivent pas être traduites autrement que par « il y a » ou « il n’y a pas », comme dans le
« tertium non datur ». Mais
« idea data » paraît devoir être traduit par « idée donnée », non pas au sens d’une donation, mais au sens où « nous avons cette idée, c’est un fait » : on ne trouve pas
« habemus ideam datam ». Koyré avait choisi de ne jamais traduire
« data », ce qui est excessif.
[43]
TIE, § 31 et la note. Cette thèse est cartésienne.
[44]
L’opposition interne/externe traverse tout le spinozisme.
[45]
Par exemple,
TIE, § 16 et 68.
[46]
TIE, § 85, le fameux
« quasi aliquod automa spirituale ». L’entendement est un « ordinateur », en quelque sorte. (Ce terme français pour « calculateur »
(computer) est d’ailleurs d’origine théologique : le Grand Ordinateur, c’est Dieu.) Ceux qui pensent faux, avec leur imagination, sont
aussi des automates, mais « sans esprit ». Leur « logiciel », en quelque sorte, est mauvais, bruité. Dans l’
Éthique, l’entendement n’est plus présenté comme produisant les idées
stricto sensu, il les « met au jour » (Gueroult,
Spinoza, I, p. 31). Seule la substance les engendre.
[47]
Éth., II, Prop. XI, Corollaire.
[48]
L’usage de ce terme en ce sens se trouve chez Descartes, dans la
Lettre-Préface aux Principes.
[49]
Le
TIE cherche un
« modus medendi intellectus » (§ 16) de telle manière qu’il comprenne les choses
« faciliter absque errore ». « Emendatio », chez Pline, pouvait d’ailleurs vouloir dire « guérison ». Il ne s’agit pas de « réformer » l’entendement, mais de le purifier
(purgare). M. Serres a pu arguer que
La Formation de l’esprit scientifique de Bachelard était également un « Traité de la Réforme » de l’entendement, de la purification et de la moralisation de l’esprit scientifique : « La Réforme et les sept péchés capitaux », in
Hermès, II, Minuit, 1972. Mais Bachelard, comme Popper, donne un rôle positif à l’erreur, ce que ne fait pas Spinoza.
[50]
Spinoza reprend la trilogie (des branches) dans le
TIE (§ 15), en adjoignant à la Morale l’éducation des enfants.
[51]
Lieu commun cité in
Éth., V, 39, sc.
[52]
Éth. III, Prop. IV (laquelle fonde la V, le
conatus) : « Nulle chose ne peut être détruite, sinon par une cause extérieure. » Il n’est pas dans la nature du corps ni de l’âme (qui sont identiques) de mourir. Mais il est impossible que nous ne pâtissions pas des choses extérieures (IV, Prop. IV, Démonstration).
[53]
Spinoza ne pouvait pas penser à l’idée hilbertienne de « métamathématique », née d’ailleurs de la prise de conscience du caractère non « évident », voir paradoxal, de notions intuitivement claires, comme celle d’ensemble.
[54]
Éth, I, Scolie II de la Prop. XXXIII,
in fine ( « minus a vero aberrare » ). Cette hiérarchie dans le faux correspond à ce que Popper appellera le « degré de vérisimilitude ». Mais sa théorie logique de cette notion intuitive indispensable a été réfutée par son disciple David Miller.
[55]
Voir la toute dernière phrase célèbre de l’
Éthique.
[56]
Le prolétariat remplaçant Dieu.
[57]
Des sources de la connaissance et de l’ignorance, Rivages Poches, 1998 ; ce texte date de 1960 ; il s’agit de l’Introduction de
Conjectures et Réfutations (Payot, 1985) ; on retrouve la même caractérisation de l’optimisme classique dans l’Avant-Propos de Koyré au
TIE (Vrin, 1964), p. XVII. Voir aussi J.-T. Desanti,
La philosophie silencieuse, Le Seuil, 1975, p. 15.
[58]
Cf. A. Boyer, « Rationalisme critique ou rationalisme absolu ? »,
Spinoza au XXe siècle, PUF, 1990 ; repris in
Introduction à la lecture de Karl Popper, PENS, 1994.
[59]
Traité politique, IX, § 14.
[60]
Gueroult,
Spinoza, II, p. 7.
[61]
Sauf la définition de la vérité, qui ne peut pas ne pas figurer dans le
De Deo. Cette définition paraît « extrinsèque » au début de l’
Éthique (Ax. VI), mais elle est en fait « intrinsèque » (
Éth., II, Def. IV), car la vérité est
index sui, et l’accord avec l’objet n’est qu’une conséquence du caractère « adéquat » de l’idée, ce qui est assez cartésien. Althusser comparaît volontiers cela avec la phrase de Lénine selon laquelle « le marxisme n’est pas vrai parce qu’il est vérifié, mais il est vérifié parce qu’il est vrai ».
[62]
Éth., II, XLIX, Corollaire.
[63]
Sauf de manière triviale, au sens où les idées sont des réalités mentales ; mais le mathématicien aussi raisonne sur « ses » idées vraies, celles de Dieu.
[64]
Cité dans l’
Éthique, V, Préface, où Spinoza critique vertement la théorie cartésienne de l’union et de la glande pinéale.
[65]
Les principes de la physique sont tous mathématiques (
Principes, II, 64), mais elle traite d’objets étendus existants réellement hors de l’esprit. Il faut démontrer leur existence réelle, et non seulement idéale. Et nos idées des corps en tant que figures ressemblent à ces corps. Si nous jugeons véridiquement que la Terre est ronde, elle
est ronde. Les qualités « secondes », comme diront Boyle et Locke, sont, elles, « codées » arbitrairement, comme l’a fait remarquer justement J.-L. Marion. Mais nier la ressemblance de nos idées de figure et de mouvement avec la réalité reviendrait à vider la physique cartésienne de sens. L’étendue (divisible) est une substance, elle n’a besoin que de Dieu pour exister, pas de nous, de notre
Mens. Descartes n’est pas idéaliste (subjectif). Ni Spinoza. Voir Gueroult,
Descartes, II, « Conclusions », p. 299 sq. : l’idéalisme méthodologique cartésien débouche sur un « réalisme ontologique ». Grâce à Dieu.
[66]
Ce qui est très difficile à comprendre, c’est que l’attribut qu’est l’étendue, en Dieu, est indivisible. La divisibilité n’est que modale. Une étendue indivisible seulement intelligible est un attribut divin. Le
« Deus est res extensa » du Livre II n’est donc pas si matérialiste que cela. Mais il est « réaliste ».
[67]
Conjecture : si l’on fait abstraction des Préfaces, des Scolies, de l’Appendice, le texte « géométrique » ne contient pas d’autre occurrence du « Je » que celui, traditionnel et innocent, des performatifs introduisant les définitions, celles de Spinoza
(intelligo) comme celles de Descartes
(complector). Le « nous » est en revanche très présent. Il est significatif que le seul Livre I, et donc l’
Éthique, ne comporte pas de préface. Il faut vraiment commencer par Dieu
(causa sui).
[68]
Voir J.-L. Marion, « Substance et subsistance. Suarez et le traité de la
substantia – Principia I, § 51-54 »,
Questions cartésiennes, II, 85-115.
[69]
Il est rare de lire sous la plume de Descartes qu’ « on a raison dans l’École de dire (que le nom de substance n’est pas univoque) ». L’âme, par exemple, est une, et non triple, et c’est pourquoi les animaux sont de pures machines. La question de savoir s’ils souffrent (comme nous) est délicate. En toute logique, non, et c’est ce que dira Malebranche. Descartes leur accorde du « sentiment », mais cela n’est pas entièrement clair.
[70]
Toute la question des « Paralogismes » chez Kant se ramène à cela.
[71]
Critiqué aussi par Locke (
Essai, II, 13, § 18), qui en infère une mise en cause radicale de toute philosophie de la substance, de toute « ontologie générale », comme dira Wolff, ce qui peut viser Spinoza.
[72]
Audace, car il est théologiquement problématique de soumettre Dieu à la causalité efficiente, fût-elle la sienne propre, comme le fait remarquer Arnauld (cf. V. Carraud,
op. cit., et J.-L. Marion,
op. cit., chap. V).
[73]
Réponses aux IVes Objections, AT VII, 236 ; Descartes parle de « cause formelle », mais aussi de
« quasi causa efficiens » (243) ; puisqu’en Dieu l’essence est identique à l’existence, cause formelle et efficiente le sont aussi, ou « quasiment ». On peut « demander » la cause efficiente pour tout ce qui existe, l’essence pour les essences, et la cause formelle ou essence de Dieu peut être appelée « quasi efficiente ». Ce n’est qu’une
« magna analogia », mais
« magna » tout de même. Voir les commentaires précis et précieux de V. Carraud,
op. cit., p. 276-288. Spinoza ne s’impose pas toutes ces précautions, mais il prend soin de démontrer qu’en Dieu essence et existence sont identiques (
Éthique, I, XX). Il ne semble parler littéralement de cause efficiente que pour Dieu par rapport aux essences et aux existences des choses (XXV), mais il ne donne pas l’impression de soutenir autre chose que l’univocité de la cause. Il me semble que Descartes ne l’aurait pas désavoué, mais qu’il ne pensait pas que nos catégories pouvaient s’appliquer exactement à Dieu, ce que Spinoza refuse, car nous n’aurions pas alors d’idée adéquate de Dieu. Si Dieu est concevable, il est compréhensible.
[74]
Comme il le notait dans le
Court Traité, Spinoza sait que cette expression vient de l’École. Mais comme tout philosophe, il se donne le droit de lui donner une signification originale.
[75]
Lettre LXXIII. Il s’y déclare sur ce point en accord non seulement avec Paul (sur l’Aréopage), mais aussi « (peut-être) avec tous les Anciens » et avec « les Hébreux ».
Non solus est. Mais il est à noter que Spinoza déforme la citation, en remplaçant « nous » par « toutes choses » et en omettant « nous vivons ».
[76]
Cf. Jon Elster,
Leibniz et la formation de l’esprit capitaliste, Aubier, 1975, chap. V.
[77]
Déduite de l’axiome VI, qui implique que la perfection enveloppe l’existence.
[78]
Une loi importante en ce domaine, comme le rappellera... Lénine, est que la résistance d’une chaîne ne peut excéder celle de son maillon le plus faible. Cela est vrai pour les deux ordres, qui sont déductifs. Mais le modèle de la chaîne a d’autres vertus ; voir M. Serres, « La chaîne sans chaînons », Hermès I.
[79]
Cf. l’ouvrage de J.-C. Pariente,
L’Analyse du langage à Port-Royal, Minuit, 1985.
[80]
Logique, Part. IV, chap. II.
[81]
Alors que pour Spinoza, il faut toujours connaître les effets pas les causes.
[82]
Éth., I, XXXIII, Scolie ; l’analogie avec la lumière et les ténèbres, assez traditionnelle, est reprise avec emphase, à propos de l’idée vraie comme norme du vrai et du faux, in
Éth., II, XLIII, Scolie.
« Norma » paraît synonyme de
« index ». Ce n’est pas une nouveauté absolue que de dire que la vérité se montre elle-même
(index sui), puisqu’il ne s’agit que de dire que nos idées claires sont
ipso facto vraies, et que cela n’équivaut pas à l’idée (moderne) selon laquelle il n’existe pas de critère de vérité infaillible. Pour Spinoza, la vérité se voit, et les démonstrations sont « les yeux de l’âme » (
Éth., V, 23, Scolie).
[83]
Cf. A. Boyer, « Microcosme et Malin Génie »,
Le formalisme en question, sous la dir. de F. Nef et D. Vernant, Vrin, 1998.