2004
Les études philosophiques
Note sur le premier marteau de Spinoza (et quelques penseurs juifs)
Thierry Alcocoumbre
Université de Bar-Ilan (Israël).
On trouve dans la Réforme de l’entendement une comparaison célèbre entre la recherche de la bonne méthode et l’invention du premier marteau. Pas besoin, pour chercher la méthode, de remonter à une autre méthode, et ainsi de suite à l’infini ; de la même façon que le marteau (l’outil) ne présuppose pas forcément une suite infinie d’outils préalables :
Car pour forger le fer on a besoin d’un marteau, et pour avoir un marteau, il est nécessaire de le faire. Pour cela on a besoin d’un autre marteau et d’autres instruments ; et pour avoir ceux-ci on a besoin de nouveaux instruments, et ainsi à l’infini. Or c’est bien en vain qu’on s’efforcerait de prouver de cette façon que les hommes n’ont aucun pouvoir de forger le fer. Mais de même que les hommes, au début, à l’aide d’instruments naturels, et bien qu’avec peine et d’une manière imparfaite, ont pu faire certaines choses très faciles, et après avoir fait celles-ci, en ont fait d’autres, plus difficiles, avec moins de peine et plus de perfection, et ainsi, s’élevant par degrés des travaux les plus simples aux instruments, et des instruments revenant à d’autres œuvres et instruments, en arrivèrent à pouvoir accomplir beaucoup de choses, et de très difficiles, avec peu de labeur ; de même l’entendement par sa puissance innée se forme des instruments intellectuels, à l’aide desquels il acquiert d’autres forces pour d’autres œuvres intellectuelles et grâce à ces œuvres (il se forme) d’autres instruments, c’est-à-dire le pouvoir de pousser l’investigation plus avant : ainsi il avance de degré en degré jusqu’à ce qu’il ait atteint le comble de la sagesse [1].
Si l’analogie entre l’artisanat et la méthode remonte probablement à Bacon
[2], c’est un autre rapprochement que je voudrais tenter ici, à propos du premier outil lui-même. En effet, la question de son origine se rencontre dans plusieurs textes hébraïques composant l’arrière-plan juif de Spinoza. J’en explorerai ici quelques-uns : le premier est un passage célèbre du Talmud, rédigé entre le II
e et le V
e siècle ; le second, le commentaire par Maïmonide (1135-1204) de ce même passage ; le troisième, le commentaire du Maharal de Prague (Yehuda Loewe ben Betsalel, 1525-1609), repris plus tard par son disciple, Yom Tov Lipman Heller (1579-1654), contemporain direct de Spinoza. Les commentaires de Maïmonide et de Yom Tov Heller sont devenus canoniques. Sans affirmer positivement que ces textes ont influencé le philosophe, il me semble intéressant d’en explorer les directions.
I. – L’origine des tenailles (Pirké Avot, V, 6)
L’origine du premier outil est évoquée dans l’un des traités qui compose la
Mishnah, compendium de la Loi orale rédigé par Rabbi Judah le Prince, au II
e siècle de l’ère chrétienne, et plus tard intégré dans le Talmud
[3]. Il s’agit des
Pirké Avot ou
« Maximes des Pères », recueil d’enseignements attribués aux rabbins du I
er au III
e siècle et composant un manuel d’éthique
[4]. Ce traité occupe une place particulièrement importante dans le judaïsme : enseigné aux enfants, abondamment cité dans les homélies rabbiniques, il fut même intégré dans le rituel de la synagogue
[5]. Il était bien connu des hébraïsants chrétiens
[6]. On y trouve, au sixième chapitre du cinquième livre, un passage fort curieux sur les miracles :
Dix choses ont été créées la veille du Shabbat au crépuscule : la bouche de la terre, la bouche du puits, la bouche de l’ânesse, l’arc-en-ciel, la manne, la verge (de Moïse), le shamir, l’écriture, la (pointe) graveuse, et les tables (de la Loi) ; certains ajoutent : les démons [7], la tombe de Moïse, et le bélier du patriarche Abraham ; d’autres encore : les tenailles fabriquées au moyen des tenailles [8].
Comme on le voit, la
Mishnah énumère dix créatures merveilleuses, dont elle situe la création au crépuscule du sixième jour, c’est-à-dire juste avant le « shabbat » de la création où Dieu clôt son intervention créatrice. Pour le judaïsme, une journée (24 heures) commence non pas avec le soleil, mais avec la nuit ; le « crépuscule »
[9] désigne le laps de temps incertain séparant le coucher du soleil de l’apparition des étoiles, qui semble appartenir autant au jour qu’à la nuit ; le crépuscule du vendredi soir a donc le statut ambigu d’un moment intermédiaire entre les six jours de la semaine (temps « séculier » du travail) et le shabbat (temps « saint » du repos). Il faudra se demander pourquoi c’est ce moment ambigu qui est choisi pour les réalités mentionnées.
On aura reconnu au passage le gouffre engloutissant Koré et ses complices (Nb, XVI, 32) ; le puits qui aurait abreuvé Israël dans le désert (Ex. II, 6) ; l’ânesse de Biléam parlant à son maître (Nb, XXII, 28), l’arc-en-ciel manifesté à Noé (Gen. IX), la verge utilisée par Moïse pour de nombreux miracles, et l’écriture des premières tables de la Loi gravées par « le doigt de Dieu » (Deut. IX, 10). Quant au « shamir », c’est un ver légendaire capable de percer la pierre, utilisé par le roi Salomon pour construire le Temple
[10]. Mais la
Mishnah ne se contente pas de ces dix miracles. Comme c’est souvent le cas, elle mentionne aussi des opinions divergentes, minoritaires ou non retenues dans la pratique. Nous en avons ici deux exemples, qui proposent quatre candidats supplémentaires à la création
extra temporem. C’est ici qu’apparaît le premier outil,
« tenailles fabriquées au moyen des tenailles », qui semblent bien correspondre au premier marteau de Spinoza.
En effet, mettre les premières tenailles sur le même plan qu’un bâton devenu serpent ou une ânesse qui parle, c’est poser que leur commencement est impensable, à moins d’un recours au miracle (ou au mythe)
[11]. Précisément, la guemara de
Pessah’im qui commente cette opinion, fait argumenter son auteur (Rabbi Yehuda bar Ilaï) d’une façon analogue à celle qu’avait évoquée Spinoza :
« pour fabriquer des tenailles, il faut les saisir avec d’autres tenailles ; or qui a fabriqué ces premières tenailles ? ne faut-il pas poser une création céleste ? » (p. 54 a
[12]). Réalité humaine s’il en est, l’artefact ne peut demeurer jusqu’au bout dans le domaine humain : son origine participe du surnaturel. Les commentateurs, parmi lesquels Maïmonide et le Maharal de Prague, reviendront sur l’aporie du premier outil, à l’intérieur du débat sur les miracles.
II. – Le commentaire de Maïmonide
Maïmonide (1135-1204) est une référence d’autant plus importante qu’il est le penseur juif avec ou contre lequel Spinoza débat le plus constamment
[13]. Auteur d’une immense somme du droit hébraïque (le
Mishneh Torah), auteur aussi du célèbre
Guide des Égarés reconnu comme la synthèse du judaïsme et de l’aristotélisme, il a dans sa jeunesse rédigé un commentaire de la
Mishnah qui restera jusqu’au XVI
e siècle le seul commentaire compréhensif disponible de cet ouvrage
[14]. Ce commentaire englobe en particulier les
Pirké Avot, qu’il fait précéder d’une introduction philosophique en huit chapitres, traité d’éthique à part entière. Spinoza cite le plus souvent le
Mishneh Torah et le
Guide, mais les réminiscences des
Huit Chapitres ne sont pas absentes de son
œuvre
[15].
La pensée de Maïmonide obéit à un rationalisme naturaliste d’inspiration aristotélicienne. Il polémique contre les philosophes du Kalâm, qui abolissaient l’idée même de nature pour mieux défendre les dogmes de la création, du miracle, et de la Providence. Pour lui, au contraire, la tradition religieuse non seulement ne contredit pas, mais encore affirme l’idée d’une nature stable soumise à des principes connaissables, étudiés par le physicien et le métaphysicien. Des phénomènes comme le miracle, la prophétie, la providence divine peuvent s’expliquer conformément au fonctionnement de la nature que Dieu ne transgresse pas mais au contraire utilise pour diriger le monde. Bien que créée, la nature est impérissable (
Guide, II, 27) et même les temps messianiques ne modifieront pas la régularité de son fonctionnement :
« Le monde suit son cours habituel »
[16] (
Mishneh Torah, lois régales, XII, 1). Volonté et sagesse divine tendent à se confondre avec la direction de la nature, au point de paraître annoncer le
Deus sive natura de Spinoza
[17].
Dans ce contexte, Maïmonide perçoit l’enseignement des
Pirké Avot comme une mise au point nécessaire. En effet, le croyant est bien obligé d’admettre, à côté des miracles conformes au possible naturel
[18], des miracles qui en transgressent évidemment le cours. Le plus connu est le passage de la mer Rouge (Ex. XIV). Cette idée est problématique à deux égards :
a) elle met en question la permanence de la nature et donc la possibilité de la science ;
b) plus gravement, elle suppose une mutabilité de la volonté divine : Dieu serait susceptible d’intervenir
en tant que Créateur à tel ou tel moment au gré des circonstances. Le problème se pose de la même façon pour le libre-arbitre humain, où l’on peut voir une sorte de miracle perpétuel : la décision humaine semble échapper à la causalité naturelle ; et si l’on admet que Dieu gouverne tous les phénomènes, alors Dieu renouvellerait son intervention à chaque occurrence du choix humain. En localisant la création des miracles à la veille du Shabbat originel, la
Mishnah supprime ces implications : certes, les miracles existent et peuvent effectivement rompre la régularité naturelle ; mais cette rupture est une
exception contrôlée introduite au moment de la création. Les miracles étant fixés d’avance, leur occurrence est moins la rupture que la manifestation d’un ordre préalable, et la volonté divine n’a pas besoin de changer pour les faire advenir au monde. En fait la volonté divine, en tant que volonté créatrice
[19], n’est intervenue qu’une seule fois : pendant les six jours de la création, ce qui se relie à la formule de l’
Ecclésiaste que
« rien n’est nouveau sous le soleil » (I, 9). Semblablement, le libre arbitre humain est une exception, fixée par avance, au cours automatique des choses : elle ne nécessite pas le renouvellement de l’acte créateur (
Huit Chapitres, K. 399-400 = K. heb., p. 262 ; tr. Brague, p. 111-113).
Le
Guide (II, 29, tr. fr., p. 225-226) précisera cet enseignement, en s’appuyant sur un passage du Midrash
Bereshit rabba
[20] (V, 4) :
« Rabbi Jonathan dit : Dieu avait fait des conditions avec la mer, pour qu’elle se divisât devant les Israélites ; c’est là ce qui est écrit : la mer retourna, vers le matin, à sa première condition (Ex., XIV, 27). R. Jérémie, fils d’Eléazar dit : ce ne fut pas seulement avec la mer que Dieu fit des conditions, mais avec tout ce qui fut créé dans les six jours de la Création ; tel est le sens des mots : Ce sont mes mains qui ont déployé les Cieux, et j’ai ordonné à toute leur armée (Is. XLV, 12). J’ai ordonné à la mer de se diviser, au feu de ne pas nuire à Hanania, Mischaël et Asaria, aux lions de ne pas faire de mal à Daniel, à la baleine de vomir Jonas. »
L’idée qu’ils ont voulu exprimer est celle-ci : que les miracles sont aussi, en quelque sorte, dans la nature ; car, disent-ils, lorsque Dieu crée cet univers et qu’il y mit ces dispositions physiques, il mit aussi dans ces dispositions (la faculté) de faire naître tous les miracles survenus au moment même où ils sont réellement survenus.
Les dix miracles cités dans notre mishnah ne constituent donc pas une liste complète : toute exception au cours de la nature y est inscrite comme une clause restrictive et attend pour se manifester les événements qui l’appellent. On pourrait alors se demander pourquoi la
Mishnah s’est contentée d’une liste partielle ; à cette question, Maïmonide donne une réponse d’ordre formel : alors que les autres miracles ont été fixés simultanément avec l’apparition de chaque être naturel (par exemple l’ouverture de la mer Rouge le deuxième jour, au moment de la séparation des eaux supérieures et inférieures
[21]), les dix cas mentionnés se distinguent par leur position à part, à la fin du processus, juste avant le premier « shabbat » (Commentaire de la Mishnah
ad loc., K., p. 456 = K. heb., p. 298)
[22]. Cette explication convient au style allusif de la
Mishnah, qui préfère souvent l’exception à la règle générale, laissée à la perspicacité de l’étudiant.
Revenons à l’invention du premier outil. Pour qui voit cette invention comme un acte miraculeux, elle doit prendre place avant le temps naturel ; d’où son appartenance
in extremis aux six jours de la création. Ce temps d’avant l’histoire est si l’on veut un temps mythique, mais dans une acception limitée : Maïmonide le conçoit comme une période intermédiaire pendant laquelle le temps physique existe déjà tandis que les lois de la nature sont encore en voie de fixation. Le
Guide reprendra cette notion pour expliquer l’histoire d’Adam et d’Ève au jardin d’Eden, une histoire située par la tradition juive au sixième jour de la création :
« Tous les docteurs tombent d’accord que tout cet événement eut lieu le vendredi, et que rien ne fut changé, en aucune façon, après les six jours de la Création. Il ne faut donc rien voir de choquant dans aucune de ces choses ; car, comme nous l’avons dit, il n’y avait encore jusque-là aucune nature fixe » (II, 30, p. 247). Ce temps d’avant le temps peut aussi se comprendre allégoriquement, comme l’antériorité ontologique des premiers principes. La création des premières tenailles à la fin du sixième jour instaurerait le savoir technique de l’humanité
[23].
III. – Le commentaire du Maharal de Prague
L’autre grand commentateur des
Pirké Avot est le Maharal de Prague. Son
Derekh H’ayyim ou
Chemin de Vie, qui
paraît pour la première fois à Cracovie en 1589, s’inscrit dans un projet pédagogique global : encourager le retour à la science rabbinique, à ses méthodes et contenus spécifiques, considérées comme occultés par l’oubli mais aussi par l’influence des philosophes grecs. La réalisation de ce projet passe par le retour au texte de la
Mishnah, vrai fondement de l’étude talmudique, supplanté en Europe orientale par la méthode stérile du
pilpoul
[24] ; elle passe aussi par un commentaire systématique des
aggadot
[25] du Talmud, dont il s’agit d’élucider la doctrine, en particulier concernant la place d’Israël dans l’humanité et dans l’économie de l’histoire
[26]. Le Maharal rejoint donc à maints égards le projet de Maïmonide, pour qui le
Guide, dans sa conception initiale, n’était qu’un commentaire des
aggadot ; mais il lui reproche son inspiration aristotélicienne, contre laquelle il se réclame de la tradition véritable, enracinée dans l’enseignement des prophètes et son prolongement dans la Kabbale. Le
Derekh H’ayyim accuse ainsi souvent Maïmonide d’avoir sous-estimé la portée des
Pirké Avot en rabaissant leur enseignement au niveau de la sagesse courante.
Dans son commentaire de notre passage, le Derekh H’ayyim juge l’explication maïmonidienne insatisfaisante pour deux raisons. Tout d’abord elle néglige le détail essentiel de la Mishnah : le choix de dix réalités miraculeuses et leur localisation précise au crépuscule du sixième jour et pas avant ; assimiler ces cas particuliers aux miracles en général, c’est noyer le poisson, car on n’a toujours pas expliqué pourquoi ils ne se répartissent pas entre les six jours comme les autres (ainsi la « bouche » de la terre aurait pu être apparaître le deuxième jour, avec les continents). Ensuite, l’argument théologique et naturaliste sur lesquels elle repose est illusoire : pour Maïmonide, un Dieu intervenant dans l’univers serait un dieu changeant, et un dieu qui transgresserait les lois qu’il a fixées lui-même ; or les variations de la volonté divine ne font problème que si on voit dans cette volonté un attribut essentiel ; pour le Maharal la volonté (comme d’ailleurs la connaissance) divines sont des actions : elles peuvent changer sans affecter le principe de l’immuabilité divine. Quant au droit de modifier les lois naturelles, s’il s’exerce pendant les six jours de la création, pourquoi ne pourrait-il pas s’exercer après ? Il faut donc reprendre le commentaire à nouveaux frais.
Tout d’abord en concédant qu’il y a effectivement un problème dans l’intrusion des miracles dans la nature. Mais ce problème ne tient pas à la puissance du Créateur, mais à celle de la
nature elle-même vis-à-vis d’un ordre différent du sien. En effet les miracles sont moins la transgression des lois naturelles que l’émergence d’un
ordre différent et supérieur, l’ordre d’un monde séparé qui se trouve au-delà de notre monde mais peut y faire intrusion lorsque Dieu le souhaite
[27]. La clause introduite dans la nature n’est rien d’autre qu’une
capacité de tolérance, en vertu de laquelle la nature supporte le contact de « l’autre » sans risquer la destruction.
Cela dit, les merveilles comptées par la
Mishnah ont une essence particulière, qui les distingue des autres miracles et justifie leur compte séparé. Pour la saisir, il faut bien comprendre la signification du « crépuscule ». Comme on l’a vu, celui-ci est un moment ambigu, qui hésite entre le diurne et le nocturne, donc entre la journée d’avant et la journée d’après. Quand on transpose cet état des choses dans le temps de la Genèse, on s’aperçoit que le crépuscule veille du Shabbat hésite entre les six jours de la Création et le « shabbat de Dieu », autrement dit entre le temps d’apparition de la nature et le temps de l’ordre surnaturel. Participant à la fois du naturel et du surnaturel, il est propice à la création de réalités matérielles obéissant à l’ordre surnaturel. Ces réalités sont au nombre de dix, indice canonique de la sainteté
[28]. Ainsi se trouvent justifiées les précisions de la
Mishnah.
Mais le Maharal va plus loin encore, et s’intéresse aux opinions supplémentaires, parmi lesquelles se trouve la mention du premier outil. Pour lui, ces opinions ne sont pas en désaccord avec le début de la Mishnah, mais viennent seulement lui ajouter d’autres éléments ; et ces adjonctions, pas plus que la liste initiale, n’ont été choisies au hasard. Dans une première étape, le Maharal confronte l’enseignement de la Mishnah avec ses variantes citées dans le Talmud et le Midrash ; et pour des raisons qu’il n’y a pas lieu de mentionner ici, il propose de celle-ci une version corrigée comme suit :
« Certains ajoutent : le bélier du patriarche Abraham et la tombe de Moïse [29] ;
D’autres encore : les tenailles fabriquées au moyen des tenailles. »
D’après cette version, les opinions divergentes constituent trois groupes, classés selon une progression descendante : chacun s’éloigne davantage du niveau surnaturel des dix miracles et se rapproche davantage de la nature ordinaire
[30]. Les tenailles, mentionnées en dernier, sont tellement proches de notre réalité que la plupart des rabbins les classent résolument dans l’ordre du savoir-faire humain, comme on le verra. Et ce classement obéit aussi à la succession temporelle, mais prise à rebours : en effet, la différence établie tout à l’heure entre le crépuscule veille du Shabbat et les six jours précédents se retrouve à son tour à l’intérieur du crépuscule lui-même, divisé en trois étapes (commencement, milieu, et fin)
[31] : une fois le soleil couché, plus on se rapproche de la nuit, donc du Shabbat, plus les réalités créées excèdent l’ordre naturel. La
Mishnah suit donc l’ordre inverse de la chronologie en parcourant quatre étapes : elle s’ouvre sur les dix merveilles apparues une fraction de seconde avant l’entrée du Shabbat, passe au bélier et à la tombe (fin du crépuscule), continue avec les démons (milieu du crépuscule) et se clôt sur les premières tenailles créées juste à la fin du sixième jour.
En résumé, ce qui fait pour le Maharal la qualité surnaturelle du premier outil résulte moins de son origine divine (toute la nature est issue d’un acte créateur) que de son moment particulier : entre le profane et le « shabbatique », le premier outil participe à la fois du naturel et du surnaturel. Sa contiguïté avec le sixième jour le fait cependant pencher davantage du côté de la nature, ou plus précisément de la production humaine. Pour cette même raison, la qualité miraculeuse du premier outil est contestée par les rabbins, et finalement rejetée par le Talmud.
IV. – L’argument historique
En effet la
Guemara de
Pessah’im (54
a), qui développait tout à l’heure l’opinion de R. Yehuda, la repousse ensuite par l’argument suivant :
« On peut couler (cet outil) dans un moule
[32], et fixer sa forme en un rien de temps ; c’est donc bien l’objet d’une création humaine. » L’idée est assez analogue au schéma évolutif avancé par Spinoza, bien qu’elle en simplifie les étapes : les premières tenailles, qui ne pouvaient être forgées sur l’enclume (à défaut de tenailles antérieures) ont très bien pu être fabriquées par un procédé plus rudimentaire, ce qui rend superflu le recours au miracle.
L’argument du Talmud était assez péremptoire pour faire abandonner la question des premières tenailles. En dehors des commentaires de la Mishnah qui doivent bien expliquer toutes les opinions en présence, cette question disparaît pratiquement de la philosophie juive, y compris chez Maïmonide et le Maharal de Prague. Lorsque Rabbi Yom Tov Lipman Heller, le disciple du Maharal, reprend dans son commentaire Tossefot Yom Tov l’interprétation de son maître, il prend acte de la conclusion du Talmud et note qu’une fois exclues les tenailles, la liste des merveilles se simplifie à trois grandes étapes (au lieu de quatre) : la fin (instantanée) du crépuscule, son milieu, et son commencement.
Cette brève incursion dans l’héritage hébraïque nous a permis de constater l’état d’une question telle que la connaissaient sans doute les contemporains juifs de Spinoza. Il serait présomptueux de conclure à une influence directe sur le philosophe : pour le faire, il faudrait expliquer comment les tenailles se sont transformées en marteau, et le moulage en une série d’améliorations progressives ; si on ajoute à cela la position marginale dans laquelle se trouvait reléguée la question, sans oublier l’indigence de Spinoza dans le domaine proprement talmudique
[33], il y a peu de chance que le débat talmudique soit parvenu jusqu’au rédacteur de la
Réforme de l’entendement. Mais si l’on considère malgré tout la prégnance des
Pirké Avot dans l’enseignement et le rituel du judaïsme
[34], alors on n’exclura pas la possibilité, pour le moins, d’une réminiscence. Au demeurant, l’essentiel est moins d’identifier une influence, toujours discutable, que d’avoir établi le point suivant : la pensée juive contemporaine de Spinoza avait admis depuis longtemps que le progrès technique ne nécessite pas une explication miraculeuse, et qu’on peut le faire dépendre tout entier de l’entreprise humaine.
·
1. Mishnah ’im perush rabbenu Moshé ben-Maïmon, édition du texte arabe et traduction hébraïque par R. Yossef Kafih, Jérusalem, Mosad haRav Kook, 1963-1968 (6 vol.) (= K.)
·
2. Édition de la traduction hébraïque seule, même éditeur, ibid., 5e éd., 5747 (1987) (= K. heb.).
·
3. Le Guide des Égarés, traité de Théologie et de Philosophie par Moïse ben Maimoun, dit Maïmonide, traduit par Salomon Munk, Paris, Maisonneuve et Larose, nouvelle édition de 1981.
·
4. Traité d’éthique. Huit Chapitres, Traduction, présentation et notes par Rémi Brague, Desclée de Brouwer, « Midrash. Références », 2001.
·
5. Mishneh Torah. Shoftim, édition S. Franckel, Congregation Benei Yosef, Jérusalem/Bené Berak, 1999.
·
1. Derekh H’ayyim. Peyrush lé-massékhet Avot, éd. Rav Hayyim Ha-Lévi Pardes, institut « Yad Mordekhay », Tel-Aviv, 5740 (1980).
·
2. Séfer Guevourot ha-shem, Sifré ha-Mararal mi-Prag, Israël, 1980.
·
3. Les hauts faits de l’Éternel : (Guevourot ha-Chem) traduit de l’hébreu par Édouard Gourévitch, Paris, Éd. du Cerf, 1994.
·
4. On trouvera des extraits du Derekh H’ayyim (ainsi que du commentaire de Maïmonide) dans Moïse Maïmonide, Rachi, rabbénou Yona, le Marahal de Prague, Rabbi Hayim de Volozyne, Commentaires du Traité des Pères – Pirqé Avot – traduit de l’hébreu, introduit et annoté par Éric Smilévitch, collection « les Dix Paroles » Verdier, 1990.
·
Tossefot Yom Tov, in Shisha Sidré Mishnah ’im 71 pérushim, Péér ha-Torah, Jérusalem, 5740 (1980) (12 vol.).
[1]
Spinoza,
Traité de la réforme de l’entendement, Librairie philosophique J. Vrin, 1984, trad. Alexandre Koyré, p. 24 et 26.
[2]
E. Curley,
The Collected Works of Spinoza, I, Princeton University Press, 1985,
ad loc., p. 16, n. 25. Cf. Harold H. Joachim,
Spinoza’s Tractatus de intellectus emendatione
. A Commentary, Oxford at the Clarendon Press, 1940, p. 53, qui renvoie à Novum Organum, préf. et I, aphorisme 2. Joachim signale que chez Bacon l’analogie vise à déprécier la puissance innée de l’intellect : l’intellect sans aide extérieure ne peut rien à l’instar des mains dépourvues d’outil. Cf. Spinoza, au contraire, utilise l’analogie pour montrer l’existence dans l’intellect d’une certaine faculté naturelle
(vis nativa).
[3]
La seconde partie du Talmud, intitulée « Guemara », synthétise les travaux des académies rabbiniques postérieures (jusqu’à la fin de l’Antiquité) autour du texte de la Mishnah. On connaît deux Talmuds : le « Talmud de Jérusalem » (CCCCTJ) terminé en Palestine vers la fin du CCCCIV
wwwwexxxx siècle, et le « Talmud de Babylone » (CCCCTB) achevé en Babylonie un siècle plus tard.
[4]
Traduction en français :
Leçons des pères du monde. Pirqé Avot et Avot de Rabbi Nathan, traduit, préfacé et annoté par Éric Smilévitch, Appendice de Bernard Dupuy, Verdier, coll. « Les Dix Paroles », 1983.
[5]
Voir à ce sujet
Abudarham haShalem (R. David Abudarham, CCCCXIV
wwwwexxxx s.) Jérusalem, 5723 (1963), p. 255 ; et
Mah’zor Vitry (R. Simh’ah ben Samuel de Vitry, fin CCCCXI
wwwwexxxx siècle), édition de Simon Lévy Hurwitz, Nuremberg, 5683 (1823), p. 461-564.
[6]
Voir A. Katchen,
Christian Hebraists and Dutch Rabbis, 1983, p. 192, 202, 227, 253.
[7]
Littéralement : les nuisances.
[8]
C’est moi qui souligne (T. A.).
[9]
Je traduis ainsi l’hébreu « beyn ha-shemashot » (entre les soleils).
[10]
C. T. B. Guittin, 68
a.
[11]
Le lecteur hellénisant ne peut s’empêcher de penser au mythe platonicien, qui attribue au dieu égyptien Tôth l’invention du calcul, de l’écriture et du jeu de dés (
Phèdre, 274). On notera au passage que la
Mishnah inclut bien l’écriture dans sa liste initiale ; il ne s’agit pas cependant de l’écriture en général (mentionnée par la Bible avant la scène du mont Sinaï, Ex. XVII, 14), mais de l’écriture tracée sur les tables de la Loi.
[12]
Cf. CCCCTJ, Erouvin, p. 65
b pour un argument similaire.
[13]
C. Léo Strauss,
La critique de la religion chez Spinoza ou les fondements de la science spinoziste de la Bible. Recherches pour une étude du « Traité théologico-politique », traduction par G. Almaleh, A. Baraquin et M. Depadt-Ejchenbaum, Paris, Éd. du Cerf, 1996, en particulier p. 169-228.
[14]
Le rabbin italien Ovadia de Bertinoro (1445-1530) publie alors son propre commentaire, qui sera suivi par d’autres. Ces commentaires, tout en utilisant les conclusions de la Guemara et des décisionnaires ultérieurs, évitent au lecteur de se noyer dans « l’océan du Talmud ».
[15]
Pour un exemple de réminiscence des
Huit Chapitres dans l’
Éthique, je me permets de renvoyer à Th. Alcoloumbre,
Maïmonide et le problème de la personne, Paris, Vrin, 1999, p. 103, n. 2.
[16]
Expression talmudique, voir par exemple T. B. Avodah Zarah, 54
b.
[17]
Voir
Guide, III, 32, tr. fr. p. 249 ; Pinès, Introduction to the
Guide,
The Guide of the Perplexed, Chicago, 1963, p. CCCCXCVI, n. 66 ; id., Préface à Maïmonide,
Le livre de la Connaissance, trad. V. Nikiprowetzky et A. Zaoui, Paris, 1961, n. 5. Pour la possibilité d’un relais kabbalistique entre Maïmonide et Spinoza, voir Moshé Idel, « Deus sive Natura- the Metamorphosis of a Ditum from Maimonides to Spinoza », in
Maimonides and the Sciences, éd. par R. S. Cohen et H. Levine, p. 87-110.
[18]
Explicables par une coïncidence hasardeuse, et la causalité physique ou psychologique (exemples dans le
Guide : II, 42, à propos du fils « ressuscité » de la femme de Sarepta ; et II, 35 pour l’arrêt du soleil au commandement de Josué à Gabaon).
[19]
Distinguée de la volonté impliquée dans les phénomènes naturels. Voir A. Nuriel, « La volonté divine chez Maïmonide » (en hébreu),
Tarbiz, 39, 1970.
[20]
Midrash compilé entre le CCCCIV
wwwwexxxx et le CCCCV
wwwwexxxx siècles. Le midrash est la méthode rabbinique d’interprétation des écrits bibliques, et par extension les enseignements tirés de cette méthode.
Bereshit Rabba porte sur la Genèse.
[22]
On notera aussi que les autres miracles sont des
conduites exceptionnelles de telle ou telle réalité naturelle, ce qui justifie leur répartition progressive dans le cours de la création ; mais les miracles cités ici sont des
réalités atypiques, justifiant un traitement à part.
[23]
Rappelons que d’après la chronologie biblique, le premier forgeron serait Tubal Caïn (Gen., IV, 22).
[24]
Voir A. Néher,
Le Puits de l’exil. Tradition et modernité la pensée du Maharal de Prague, Éditions du Cerf, 1991, p. 12 et note. Cette réaction du Maharal n’est pas sans rappeler
(mutatis mutandis) la mise en question de la scolastique par les humanistes.
[25]
La Aggadah (parole, récit. Au pluriel : Aggadot) est la partie non législative de la tradition orale juive. Elle comprend des récits, des légendes, et des allégories de portée morale et spéculative. Ces enseignements sont désignés comme « aggadot » ou « derashot ».
[26]
Cf. Benjamin Gross,
Le Messianisme juif, « l’Éternité d’Israël » du Maharal de Prague, Paris-Strasbourg, 1969.
[27]
Le Maharal développe cette doctrine particulièrement dans la seconde
Introduction de son
Gevurot ha-Shem.
[28]
Cf. les Dix commandements, les dix paroles inaugurant la création (toujours d’après les
Pirké Avot, V, 1), les dix fidèles constituant le quota de la prière ou « minyan). Yom Tov Heller, dans son commentaire, s’inspire du Maharal lui-même pour assimiler ce nombre dix aux dix sefirot de la Kabbale.
[29]
Voir, respectivement, Gen. XXII, 13 et Deut. XXXIV, 6.
[30]
Fidèle à la démonologie rabbinique, le Maharal voit dans les démons une réalité physique tout à fait attestée. Le démon participe du monde céleste par sa nature ailée, son aire d’influence, sa connaissance de l’avenir ; mais il partage avec l’homme la condition mortelle et les fonctions de nutrition et de reproduction. Voir CCCCTB,
H’aguigah, 16
a, et le Maharal,
Gour Arieh ad Deut., XXIII, 22, § 22.
[31]
Cette division recoupe deux des trois définitions concurrentes du crépuscule proposées dans le Talmud (CCCCTB,
Shabbat, 34
b) : les premières minutes qui suivent le coucher du soleil (c’est le début), et le temps qu’il faut pour parcourir à pied un demi mille (c’est le milieu et la fin). D’après la troisième définition, le crépuscule est l’instant infinitésimal qui précède la nuit proprement dite ; à cet instant le Maharal fait correspondre la liste des dix miracles.
[32]
Cf.
ibid., p. 37
a, à propos de pain azymes décorés de motifs, et coulés dans un moule à pain.
[33]
Comme le note Levinas : « ... j’avais l’impression que, pour avoir reconnu parfaitement la philosophie juive médiévale et certains écrits cabalistiques, Spinoza n’avait pas eu de contact direct avec l’
œuvre pré-médiévale du Talmud » (
L’Au-delà du verset. Lectures et discours talmudiques, Paris, Les Éditions de Minuit, 1982, chap. IX : « L’arrière-plan de Spinoza », p. 201).
[34]
Spinoza enfant a pu étudier les
Pirké Avot au « Talmud Torah » où son père l’avait inscrit. Voir H. Méchoulan,
être juif à Amsterdam au temps de Spinoza, Albin Michel, 1991 p. 46-48.