Les études philosophiques
P.U.F.

I.S.B.N.9782130548096
142 pages

p. 573 à 578
doi: en cours

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n° 71 2004/4

 
Ann Van Sevenant, Philosophie de la sollicitude, Paris, Vrin, coll. « Pour Demain », 2001, 194 p., 13,5 × 21,5 cm, 22 t.
 
 
Dans ce livre, A. Van Sevenant présente trois « philosophies du souci », celle de Foucault (le souci de soi), de Heidegger (le souci en soi) et de Arendt (le souci d’autrui) et développe une réflexion personnelle visant à remplacer ces trois approches – qui, selon elle, auraient le tort d’être « basées sur la conception unitaire du soi » et de présupposer « une possible fin des soucis » (p. 95) – par une « philosophie de la sollicitude ». Étant donné le sens courant de ce terme, on pourrait penser que l’insistance sur la sollicitude vise simplement à accentuer l’importance du soin concret apporté à autrui, dans le sillage de l’Ethics of care américaine. Erreur ! La proposition de l’A. est plus sophistiquée : « Une philosophie de la sollicitude », explique-t-elle, « se propose avant tout de spatialiser le principe actif sous-jacent à tout souci, de mettre en avant l’espace tensionnel constitué par les nombreuses forces impliquées et d’admettre la libre circulation des énergies générées. Car dans tout souci un principe s’occupant du souci est à l’œuvre, chaque souci étant sous-tendu par un principe actif, qui est assimilé ici à la sollicitude. La spatialité de la sollicitude sera alors en mesure d’accentuer le jeu de forces constituant les échanges et les interactions entre les hommes, à l’intérieur d’eux et en rapport avec leur environnement » (p. 101). Qu’est-ce à dire ? En fait, l’A. semble vouloir communiquer l’intuition que le monde est animé par une multiplicité de forces qui portent tous les êtres (la « portance »), phénomène fondamental qu’elle suggère de baptiser « sollicitude », en se fondant sur le sens étymologique du verbe solliciter, du latin sollicitare : remuer totalement. La sollicitude telle qu’elle l’entend n’est donc pas nécessairement intentionnelle, il ne s’agit même pas d’un phénomène proprement humain, mais elle correspond à une tendance universelle, à un « espace tensionnel qui fait tendre toutes choses les unes vers les autres ». L’A. explique ainsi que : « L’évolution même nous apprend que non seulement l’homme, mais l’univers entier sont perpétuellement en mouvement, les êtres vivants comme le monde inorganique ou les forces énergétiques. Tous les êtres vivants sont présumés tendre vers quelque chose, se maintiennent dans la disjonction et manifestent de la sollicitude pour quelque chose ou pour quelqu’un. Cela ne vaut pas uniquement pour l’homme, car une plante peut manifester de la sollicitude pour sa graine ou l’oiseau pour son œuf. [...] Tout ce qui est, est tendu et se tend et tend. Même ce qui ne s’occupe pas intentionnellement de quelque chose, s’occupe de cette chose mais sur un autre plan. Dans ce sens, chaque particule occupe un lieu et s’occupe déjà au moins de ce lieu » (p. 113). Que faire face à ce mobilisme universel, diversement orienté, mais n’admettant apparemment aucune téléologie ? Selon l’A. – qui milite, dans un esprit « post-moderne », en faveur d’une « désubstantialisation du concept de soi » et d’une conception d’un « être disjoint » –, il s’agirait de « sculpter la sollicitude » et non le soi, ce qui revient à découvrir « la spatialité des jeux de force sollicitantes et sollicitées, des plans et volumes conceptuels impliqués qui nous permettent d’entrer en contact avec les forces d’attraction et de rejet, des échanges et des répulsions, des tensions partagées et des espaces non partagés qui forment et déforment cet espace tensionnel fluctuant » (p. 156).
Nous avons abondamment cité le texte afin que le lecteur puisse se faire une idée du style passablement abstrus de cette réflexion qui se maintient, du début à la fin, dans un flou artistique où n’intervient aucune argumentation rigoureuse. Des intuitions sont évoquées, qui donnent lieu à un discours où les concepts les plus importants – « espace », « force », « tension » – ne font jamais l’objet d’un examen philosophique approfondi. Les jongleries conceptuelles verbeuses (de longues pages sont consacrées à l’examen d’expressions postales comme « ne pas affranchir » ou « port payé », « cette pratique postale » fournissant, explique l’A., « un excellent point de départ pour aborder la problématique de l’affranchissement et du salut par rapport à la sollicitude », p. 114) côtoient de plates observations sur la société contemporaine (ex. : « tandis que le workaholism perd de ses charmes, le temps partiel gagne en importance parce qu’il permet de concilier vie personnelle et vie professionnelle » (p. 128) ; l’expression « cool » « mis à part sa connotation thermique évidente contient une volonté explicite d’approuver quelque chose selon de nouveaux critères », p. 135, etc.).
Tout cela resterait anodin si l’A. ne croyait inaugurer, avec son concept de sollicitude, rien de moins qu’ « une nouvelle époque », succédant à « l’époque de l’être ou l’époque du souci » qui se serait étendue « de la philosophie grecque à l’ère post-industrielle ». Cette époque étant révolue, nous arriverions maintenant à l’époque de la sollicitude, qui est celle où « l’on prend en considération les rapports entre les étants, où l’attention n’est pas seulement dirigée vers tout ce qui est (ontologie) ou vers la connaissance qu’on peut en avoir (épistémologie), mais aussi vers la façon dont on se rapporte aux choses » (p. 124). Face à de pareilles déclarations, une question toute bête vient spontanément à l’esprit du lecteur : la connaissance, le fait d’être, ne sont-ils pas et n’ont-ils pas été considérés par une multitudes de philosophes anciens et modernes précisément comme des manières de se rapporter aux choses ?
En fin de compte, les trois chapitres où l’A. se contente de présenter la pensée de Foucault, Heidegger et Arendt restent les plus lisibles, bien qu’on y trouve beaucoup d’imprécisions et d’inexactitudes. Un exemple parmi d’autres : l’A. affirme que les séminaires de 1921-1922 et de 1923-1924 donnés par le jeune Heidegger à Fribourg et Marbourg contiennent « plusieurs centaines de pages » sur le souci (p. 42). Après vérification, on ne peut compter que 96 pages directement liées à ce thème dans les tomes 61 et 17 de la Ga (140 en étant très généreux). Par ailleurs, le reproche qu’Ann Van Scvenant adresse à ces penseurs d’avoir fondé leur réflexion sur une « conception unitaire du soi » et d’avoir présupposé une « possible fin des soucis » témoigne – particulièrement pour Foucault et Heidegger – d’une compréhension de leur œuvre qui semble fort contestable.
Annie LARIVéE.
 
Michel Le Guern, Pascal et Arnauld, Paris, Honoré Champion, 2003, p. 239.
 
 
L’ouvrage que nous présente Michel Le Guern n’est pas une biographie croisée de deux des plus importants penseurs du XVIIe siècle. Il s’agit au contraire d’une mitable tentative de reconstruction de certains chapitres de l’histoire des idées à travers le biais que constitue l’analyse de l’entrelacement de la pensée et de l’histoire personnelle des philosophes. En général, mais cela vaut a fortiori pour Pascal et Arnauld, la simple analyse des textes, des thèses et des cheminements intellectuels ne suffit pas à rendre raison des motivations les plus profondes qui se cachent au dessous des philosophies : en fait, comme le dit l’auteur, « les hommes ont plus d’importance que leurs œuvres ou que leurs idées » (p. 8). Le mérite de ce livre consiste justement en ceci, c’est-à-dire dans la capacité de montrer la manière dont la pensée de Pascal et Arnauld et les discussions qu’ils ont entretenues sont strictement liées aux événements qui travaillaient le milieu intellectuel au XVIIe siècle.
Le livre, qui traverse la période s’étendant des années 1646-1647 jusqu’aux années 1660, se caractérise par une périodisation bipartite. Les premiers chapitres concernent principalement la formation de Pascal, qui se caractérise essentiellement par deux intérêts : d’un côté les questions relevant des mathématiques et de la physique ; et de l’autre côté la lecture des ouvrages d’Arnauld, qui constituent le principal véhicule de sa première conversion et de son approche de Port-Royal. À l’intérieur de l’évolution spirituelle qui amènera Pascal à s’approcher des port-royalistes, l’année 1654 est sans doute capitale ; mais, comme le remarque Le Guern, ce ne sera qu’en janvier 1655 que Pascal rencontrera pour la première fois Antoine Arnauld.
La deuxième partie de l’ouvrage, en revanche, est consacrée à la collaboration, à partir de janvier 1656, de Pascal et Arnauld. La reconstruction de cette période concerne la rédaction des Provinciales, la commune opposition des deux philosophes français à la morale laxiste des casuistes et la rédaction des Écrits des curés de Paris, qui marque une victoire incontestable contre la dérive de la morale des jésuites. L’intensité et la continuité de la collaboration des deux philosophes français n’est pourtant pas exempte de divergences et de désaccords. En effet, pendant toute la période de la collaboration, surtout à partir de 1657, la pensée de Pascal diverge de celle d’Arnauld, notamment en ce qui concerne le débat sur la grâce, mais aussi à propos de certaines questions mathématiques et physiques. Néanmoins, les divergences des idées philosophiques et surtout théologiques n’ont pas empêché la relation entre Pascal et Arnauld : l’amitié et la confiance réciproque qui les ont liés restent intactes même à l’occasion des divergences, car, comme le remarque Le Guern, elles relèvent d’un ordre infiniment plus élevé que celui des idées, et notamment de l’ordre de la charité.
Francesco MARRONE.
 
Véronique Le Ru, La crise de la substance et de la causalité. Des petits écarts cartésiens au grand écart occasionnaliste, Paris, CNRS Éditions, 2003, 216 p.
 
 
La thèse de fond de l’ouvrage de Véronique Le Ru est que la crise des concepts de cause et de substance – qui culmine dans le scepticisme de Hume ou dans le nominalisme de Locke – naît à l’intérieur des textes de Descartes. Mais c’est par l’entremise des œuvres des « petits cartésiens », Jacques Rohault, Louis de La Forge et Géraud de Cordemoy qu’elle acquiert un vrai statut problématique.
Si cette « perspective » historiographique soutient, d’une part, une continuité profonde entre Descartes et les cartésiens français, de l’autre elle marque l’importance de ces auteurs, parfois considérés comme « mineurs », dans l’élaboration des réponses des « majeurs » (Leibniz, Malebranche) à la question, ouverte par Descartes, de l’interaction âme-corps. Le texte se compose ainsi de deux parties : la première porte sur l’examen de certains textes de Descartes, l’autre concerne le développement des problèmes déjà contenus dans l’œuvre cartésienne, et dont les conséquences sont repérées dans les œuvres de Malebranche et Leibniz jusqu’à l’Encyclopédie.
À travers l’analyse des textes de Descartes, l’auteur met en évidence une série de difficultés relatives au concept de force et à son interprétation en perspective causale, aussi bien en ce qui concerne le mouvement local qu’en ce qui relève de l’interaction de l’âme et du corps. L’explication du phénomène de la lumière comme mouvement ou inclination à se mouvoir, à travers une analyse de plusieurs passages du Monde et de certaines lettres (en particulier la correspondance avec Morin en 1638 et celle avec More en 1649), met en évidence, selon Véronique Le Ru, le problème de concevoir en termes de cause-effet le rapport entre force mouvante et mouvement : les différentes « variantes » de ce problème aboutissent au même « type de causalité où l’effet ne ressemble pas à sa cause » (p. 50). Le même problème résulte de l’analyse de l’interaction entre l’âme et le corps dans la question du sentir, examinée à partir des Meditationes. En ce qui concerne le concept de substance, il s’agit selon l’auteur d’une notion équivoque et hétérogène, dans une perspective relativiste selon laquelle une même chose serait substance (une chose in se) ou une partie d’une autre chose selon le point de vue de celui qui la considère : ainsi le bras est en soi une substance, mais, par rapport au corps, il est une partie, ou, autrement, l’esprit est en soi une substance, mais par rapport à l’union avec le corps, il en est une partie.
La deuxième partie du texte considère le passage de ces « petits écarts » de Descartes aux « grands écarts » de l’occasionnalisme, jusqu’à montrer comment le problème de la causalité et de la notion de substance est assimilé non seulement par Malebranche et Leibniz, mais aussi par Locke et, en plein XVIIIe siècle, par Hume et par les auteurs de l’Encyclopédie.
Le travail de Véronique Le Ru s’inscrit donc dans la relecture que l’historiographie plus récente est en train de mener (voir surtout le livre récent de V. Carraud, Causa sive ratio. La raison de la cause de Suarez à Leibniz, Paris, PUF, 2002) autour du problème de la causalité dans la deuxième moitié du XVIIe siècle. Toutefois la bibliographie citée et utilisée semble ne pas tenir compte des travaux plus récents et importants. Ainsi que pour le concept de substance, l’analyse de la notion de cause, en ce qui concerne les textes de Descartes, mériterait un examen spécifique portant sur ce concept dans sa complexité, sans se limiter à des textes qui peuvent sembler, et parfois sont, des points qui montrent l’émergence d’une crise profonde.
Massimiliano SAVINI.
 
Dionysos. Origines et résurgences, Études réunies par Ilana Zinguer, Paris, Librairie philosophique J.-Vrin, 2001 (198 pages, cahier de 31 illustrations dans le texte, manquent les 12 figures signalées dans l’article de Richard Cooper, « Dionysos exhumé : les archéologues français à la Renaissance »).
 
 
Il s’agit des actes de rencontres tenues sur le mont Carmel en 2000 où est analysée la résurgence du mythe de Dionysos en un des lieux de naissance de son mythe et plus généralement dans les cultures européo-méditerranéennes. L’introduction, sous la plume de J.-J. Wunenburger, traite de la question suivante : les grandes formes de désordre ou de transgression du XXe siècle peuvent-elles être pensées comme un retour de Dionysos ? Il rappelle que le Dionysos grec est défini comme dieu de toutes les formes d’excès et de frénésie, l’irruption dans la cité rationnelle d’une violence libératrice des émotions et des passions et que le goût de la fête, affranchissement des interdits, caractérise l’époque post-68. Il souligne cependant, avec raison et on ne saurait trop insister sur ce point, qu’en Grèce, la recherche de la transe et des états modifiés de conscience est strictement contrôlée dans le temps et l’espace. La célébration dionysiaque est un mode de rupture périodique. J’ajouterai qu’à Athènes Dionysos est un grand dieu civique, célébré par la Cité au cours de fêtes, notamment celles où ont lieu les représentations dramatiques et qu’Athènes constitue par conséquent l’anti-Thèbes, la cité de Penthée qui dans Les Bacchantes d’Euripide refuse d’accueillir Dionysos.
M. Maffesoli met en évidence un certain retour de Dionysos, une « exultation de valeurs orgiastiques » (p. 22) évoquant le ludisme, l’hédonisme comme si « de plus en plus Prométhée laisse la place à Dionysos » (p. 25).
La première section est consacrée à l’archéologie et compte deux articles, l’un consacré par R. Barkay aux scènes dionysiaques sur le monnayage de Nysa-Scythopolis à l’époque romaine (Ier siècle av. J.-C. - IIIe siècle ap. J.-C.) avec neuf types monétaires différents dont trois, selon l’A, sont relatifs à la naissance du dieu et à sa remise à la nymphe Nysa, qui donne son nom à la ville, pour être élevée par elle.
R. Rosenthal-Heginbotton rappelle la campagne des Indes menée par Dionysos et longuement évoquée au Ve siècle de notre ère par Nonnos de Panopolis dans Les Dionysiaques. L’A. réunit différents types d’objets, de préférence venus de l’Est, tous tardifs, liés à ces épisodes : textiles, mosaïques, pyxides d’ivoire, vaisselle métallique, reliefs.
La seconde section s’intitule « philosophie et religion ». La contribution de M. Rodan s’intéresse aux bacchanales modernes. Il rappelle qu’en Grèce, Dionysos est un Olympien pas comme les autres, né d’une mère mortelle et lié aux phénomènes irrationnels. Il faut seulement rappeler que Dionysos n’est pas tout à fait « le dieu étrange et étranger » (p. 47), qu’il est un dieu bien grec, déjà attesté dans les tablettes mycéniennes en linéaire B à Pylos et à La Canée, même si Euripide dans Les Bacchantes le présente comme « l’Étranger ». Dans la bibliographie consacrée au culte de Dionysos, signalons l’absence des travaux d’A. Henrichs, en particulier « Greek Maenadism from Olympias to Messalina », HSPh, 82, 1978, p. 121-160 et « Changing Dionysiac identities », Jewish and Christian Self-Definition, III : Self-Definition in the Graeco-Roman World, Londres, 1982, p. 137-160. On peut en outre ajouter maintenant A.-Fr. Jaccottet, Choisir Dionysos, Zurich, 2003. L’A. s’interroge ensuite sur les répercussions des bacchanales sur la culture européenne particulièrement sur le baroque en Europe lié à l’exaltation irrationnelle des masses par la pompe des festivités religieuses et artistiques et sur les « bacchanales romantiques » autour de la notion de nation.
Y. Ehrenfreund met l’accent sur la dimension subversive et transgressive du mythe de Dionysos et sur son influence sur les textes libertins du XVIIIe siècle.
E. Masson étudie la manière dont deux écrivains rationalistes du XXe siècle : A. France et A. Gide se sont emparés du Dionysos des Bacchantes d’Euripide et lui donnent une fonction libératrice. B. Pinchard consacre sa contribution au « bachisme subtil » (p. 67) de Rabelais.
E. Dvorjetski souligne que si Dionysos n’est pas explicitement mentionné dans la littérature talmudique, celle-ci contient des allusions à ce culte, archéologiquement attesté en Israël. C’est son aspect orgiaque, son lien avec Astarté, les rites d’ivresse et de débauche, son rôle au théâtre qui seraient en cause.
R. Gersht s’interroge sur la vie et la survie des motifs dionysiaques en Palestine romaine. Il les prend au sérieux dans l’art public comme privé et, sans faire de chaque propriétaire d’une image du dieu un initié, invite à y voir un signe de familiarité avec les aspects de vie et de survie dionysiaques. Difficile problème de la nature cultuelle ou culturelle des images à une époque relativement tardive.
La troisième partie est consacrée à la littérature. P. Counillon examine la place de Dionysos dans La Description du monde de Denys d’Alexandrie, périégèse dans laquelle Dionysos reçoit un traitement de faveur : six passages lui sont consacrés. Ils laissent voir une figure de convention : le jeune dieu séduisant des Bacchantes d’Euripide et un dieu oriental, une sorte d’être intermédiaire entre un dieu très lointain et abstrait et les hommes.
I. Zinguer nous transporte à l’époque de la Renaissance, plus précisément dans « les banquets de paroles » où l’on mange des mots. Le langage veut incarner l’inspiration dionysiaque mais désacralisée et ludique, loin de tout enthousiasme sacré.
R. Cooper consacre son essai à l’exhumation de Dionysos par les archéologues français à la Renaissance. Le quattrocento italien puise aux sources antiques, tant littéraires qu’archéologiques, suivi par les artistes français du XVIe siècle. Témoin par exemple la statue de Bacchus reçue d’Italie par François Ier, connue sous le nom de Bacchus Richelieu parce qu’elle passa dans la collection du cardinal et est actuellement conservée au Louvre. On trouvait même en France des traces du culte de Bacchus et des temples du dieu en Gaule sont signalés notamment à Reims, des indices du culte théâtral du dieu sont recherchés à Bourges, à Nîmes par exemple. Ne reposant sur aucune donnée historique, les ruines de l’aqueduc d’Arcueil furent associées aux cultes d’Hercule et de Bacchus, et un banquet bacchique, immortalisé par une ode de Dorat et un poème de Ronsard, y prit place. G. Simoni trouve à Lyon, à l’île Barbe, des restes qui lui font penser à un temple de Bacchus. Les humanistes font appel à des statues, des reliefs, des monnaies pour corriger l’iconographie médiévale de Dionysos et compléter les sources écrites.
P. Eichel-Loikine insiste sur un autre aspect du dieu, très différent, mis également en relief à la Renaissance : son mystère, son ambiguïté et la superposition qu’opèrent les humanistes entre la figure de Bacchus et celle du Christ, Bacchus considéré comme un précurseur mythologique du Christ. Un dieu spiritualisé est analysé dans les œuvres de Michel-Ange et de Poussin.
La quatrième partie est consacrée à l’art : aux thèmes bacchiques dans l’œuvre de Caravage inspirés de l’Antique et de l’observation de son entourage, et au tableau : « le banquet de Platon » peint par A. Feuerbach en 1869.
Un livre dont la pluridisciplinarité fait la richesse, même si la part consacrée aux origines ne tient pas toujours compte des mises au point les plus récentes.
Marie-Christine VILLANUEVA PUIG,
Centre Louis-Gernet,
Paris.
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