2005
Les études philosophiques
Reinach : philosophie du langage, droit, ontologie
Jocelyn Benoist
Université de Paris-I.
Adolf Reinach fut l’un des élèves les plus proches de Husserl (il fut son assistant dans les années qui précèdent la Première Guerre mondiale, et le co-éditeur du Jahrbuch à son lancement) et probablement son meilleur élève. Seule sa mort précoce au front en 1917 à l’âge de 34 ans l’empêcha d’occuper la place qui semblait l’attendre dans la philosophie du XXe siècle, à égalité avec un Scheler ou un Heidegger.
Pourtant, dans l’incandescence de sa trop brève trajectoire, Reinach, phénoménologue, philosophe du droit, philosophe du langage et métaphysicien en définitive, a déjà fait deux legs à cette philosophie du XX
e siècle, legs dont le fait qu’il ait fallu attendre le développement plus récent de certaines philosophies de type analytique pour en mesurer la portée ne fait que souligner l’importance : 1 / une théorie des états de choses comme contreparties ontologiques des jugements, exposée dans son magnifique essai de 1911 « Contribution à la théorie du jugement négatif »
[1], théorie foisonnante et autrement développée que celle de son maître Husserl ; 2 / l’esquisse d’une théorie des « actes de langage » (que Reinach ne nomme pas encore ainsi, mais « actes sociaux ») dans ce qui devait, par la force des choses, rester son chef-d’
œuvre à savoir l’essai sur
Les fondements a priori du droit civil de 1913
[2]. Au point de rencontre entre philosophie du langage de type phénoménologique et ontologie, Reinach mettait donc ainsi en avant ce qui allait devenir deux des concepts fondamentaux de la philosophie contemporaine, en offrant dans chaque cas une analyse conceptuelle précise et rigoureuse à fondement descriptif.
Presque un siècle après cette ébauche de la « phénoménologie réaliste » qui aurait pu être, il nous a semblé temps de méditer, dans un esprit libre de préjugé, et en poursuivant, y compris contre Reinach, l’inventaire des différences dans cet esprit de distinction qui a caractérisé son style philosophique, l’actualité d’Adolf Reinach : dans quelle mesure Adolf Reinach fut-il un « philosophe analytique » avant l’heure ? Et, derrière cette question, qui n’a guère d’autre sens que celui d’un anachronisme (mais les anachronismes permettent parfois de voir certaines choses) : que peut-on sauver, aujourd’hui, s’il y a jamais lieu de « sauver » quoi que ce soit, de l’intentionalité ?
[1]
Cf. Adolf Reinach, « Théorie du jugement négatif » (1911), trad. fr. Marc B. de Launay,
Revue de métaphysique et de morale, 101, 1996, p. 383-436.
[2]
Les fondements a priori du droit civil, trad. fr. Ronan de Calan, Paris, Vrin, 2004.