Les études philosophiques
P.U.F.

I.S.B.N.9782130553618
142 pages

p. 567 à 570
doi: en cours

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n° 75 2005/4

 
F. Alquié, Leçons sur Descartes. Science et métaphysique chez Descartes, Paris, La Table ronde, 2005, 288 p., 10 E.
 
 
Par ces Leçons sur Descartes, l’éditeur La Table ronde poursuit la publication des cours tenus par Ferdinand Alquié à la Sorbonne et conservés en polycopiés par le Centre de documentation universitaire. Bien que le texte de ces Leçons n’ait pas été transcrit en vue d’une publication, Alquié a vérifié son exactitude, sans toutefois corriger les répétitions et le style fortement lié au ton du discours parlé. On remarque aussi l’absence de toute note de la part de l’auteur.
Le lecteur trouvera donc ici une exposition scolaire de la pensée de Descartes (relue à partir du rapport entre science et métaphysique) par un des plus importants interprètes de la philosophie cartésienne du XXe siècle. Il s’agit, cependant, d’une exposition proposée dans la forme d’un cours universitaire qui eut lieu en 1954, et de cela il faut tenir compte. Il faut d’abord observer que – nous l’avons déjà dit – ce texte n’était pas destiné à la publication (voir la « Note préliminaire », p. 7 non paginée) et que, donc, il ne peut pas être mis sur le même plan des nombreux essais sur Descartes publiés par l’auteur. En deuxième lieu, tout en étant une exposition scolaire et efficace sur le plan didactique, il s’agit d’un texte de 1954, qui ne tient évidemment pas compte des travaux historiographiques des derniers cinquante ans.
Cela dit, l’intérêt de cet ouvrage réside dans sa valeur documentaire. À travers les neuf leçons données par Alquié, le lecteur participe indirectement à un cours sur Descartes, donné dans les années 1950 par un interprète qui, par son enseignement (outre que par ses ouvrages), a formé différentes générations de chercheurs, avec une grande influence sur toute la littérature cartésienne de la seconde moitié du siècle dernier. Ce qui résulte des Leçons d’Alquié, c’est une approche didactique et scientifique qui tient compte de tout le corpus cartésien, en privilégiant une lecture diachronique des textes dans la perspective du rapport entre métaphysique et science. Parmi les ouvrages pris en considération, chacun selon sa perspective particulière, on trouve, donc, les Regulae, le Monde, le Discours et les Essais, les Meditationes (auxquelles sont consacrées les leçons centrales) et les Principia. L’élève qui aurait eu la chance de suivre le cours du professeur Alquié aurait parcouru presque la totalité de l’œuvre cartésienne, sous le guide d’un lecteur subtil, capable de lui présenter, selon une perspective unitaire (mais qui ne négligeait pas l’attention à la spécificité des textes), les thèmes et les problèmes de la pensée de Descartes.
Massimiliano SAVINI.
 
Ian Hacking, L’émergence de la probabilité, trad. Michel Dufour, Paris, Le Seuil, coll. « Liber », 2002, 276 p.
 
 
Le professeur canadien Ian Hacking partage son temps d’enseignement entre la chaire de philosophie et histoire des concepts scientifiques qu’il occupe au Collège de France et le département de philosophie de l’Université de Toronto. Dans L’émergence de la probabilité, il se propose de remonter aux origines de la notion moderne de probabilité. Plus précisément, et tel que mentionné dans la préface à l’édition française de cet ouvrage originellement paru en 1975 (The Emergence of Probability, Cambridge University Press), Hacking réalise une « archéologie du concept de probabilité » entendue au sens foucaldien d’une explication de la coupure épistémique survenue dans les années 1600. Ce changement d’épistémè marque la fin de l’ « ancien monde » (la Renaissance associée aux XVe et XVIe siècles) et le début d’un nouveau auquel nous appartenons. L’émergence de la probabilité s’intéresse principalement à l’histoire de la probabilité des XVIIe et XVIIIe siècles en se référant à plusieurs grands mathématiciens (Bernouilli, Fermat, Huygens, Laplace, etc.) et penseurs européens (Pascal, Leibniz, Hume, etc.) qui ont joué un rôle de premier plan dans le développement de la philosophie des sciences. Notons que Hacking a poursuivi cette recherche dans The Taming of Chance (Cambridge University Press, 1990) en s’intéressant à l’essor des modèles statistiques au XIXe siècle.
La méthode exposée par Foucault dans L’archéologie du savoir (Gallimard, 1969) a l’avantage de rendre compte des transformations épistémiques qui échappent à l’explication causale tout en trouvant leur efficacité propre. Hacking s’en inspire et associe l’émergence de la probabilité au XVIIe siècle à une « floraison soudaine » (p. 24), à un phénomène qui apparaît et « personne ne sait pourquoi » (p. 33). Dans sa relation particulière à l’histoire, Foucault avouait ne faire que des constructions délibérément fictionnelles avec des éléments authentiques (Dits et écrits III, Gallimard, 1994, p. 236). Contre tout idéal d’objectivation historique, Hacking laisse à son tour une place à la dimension fictive. La précision dans l’interprétation des œuvres et la justesse des datations n’empêchent pas Hacking de demander à ses lecteurs de ne pas « avaler tout cela » (p. 43). C’est que, par-delà l’extrême rigueur et la grande richesse des analyses, l’auteur adopte aussi une démarche plus intuitive (sans y consacrer un chapitre spécifique) venant questionner le sens de l’invention de la probabilité. À l’époque médiévale, la probabilité se rattachait au domaine de l’opinion sans accéder au statut de connaissance véritable (p. 51). Le probable était, en quelque sorte, faux par définition. Le probabilisme théologique des Jésuites au XVIe siècle soutient, quant à lui, qu’il faut suivre les conseils de l’autorité, même si sa parole est minoritaire (p. 54-55). Les jansénistes de Port-Royal (A. Arnauld, P. Nicole, B. Pascal) prennent position contre un tel probabilisme. L’une des avancées de la fameuse Logique de Port-Royal (1662) consiste à affirmer que la certitude se situe du côté de ce qui est numériquement le plus fréquent (p. 55). La probabilité n’est plus renvoyée au domaine de la simple opinion, et la certitude ne relève plus d’une pensée dogmatique. Sera certain ce qui a le plus de chance de l’être. Le pari pascalien, au centre de la démonstration de Hacking (chap. 8-9), fait de Dieu un objet de décision calculé, et non plus simplement de croyance. Cette évaluation de la certitude rend caduque la méthode déductive à la faveur de l’induction. Et le rapport établi par Hacking à partir de la Logique de Port-Royal entre l’invention de la probabilité et l’induction (c’est l’une des thèses centrales du livre) est aussi original que convaincant. L’ancien monde pouvait procéder à la découverte de la vérité par déduction de la certitude, mais la rupture épistémique renverse le champ des croyances en affirmant le caractère induit de la certitude à partir de la fréquence de ce qui est révélé par l’expérience. Ce qui ouvre, comme on le sait, sur une absence de justification et une incertitude des principes (scepticisme). Hacking fonde la nouvelle théorie de la probabilité sur les sciences qualifiées de « basses » (alchimie, occultisme, etc.) par contraste avec les sciences « hautes » (astronomie, mathématiques, etc.). L’auteur délaisse ici, pour un instant, la radicalité de la méthode archéologique pour expliquer l’enchaînement dialectique qui mène de la conception du « signe » à la théorie de la probabilité : « C’est des basses sciences qu’émerge la probabilité » (p. 73). Les sciences qualifiées de « hautes » découvrent une réalité préexistante à valeur éternelle, tandis que les sciences dites « basses », plutôt que de chercher des certitudes absolues, se contentent de recevoir une certaine approbation et d’acquérir un potentiel de prédiction en interprétant des signes occultes. Avec l’invention de la probabilité, ces signes se métamorphosent en évidences factuelles à fréquence mesurable qui deviennent l’objet d’un calcul. La mesure de leur occurrence vient augmenter la valeur prédictive de la science inductive. Hacking souligne au passage les conséquences sociopolitiques de l’émergence de la probabilité, entre autres en référence à l’invention du calcul des rentes (chap. 12-13). Ce qui renforce une fois de plus son attachement à la pensée de Foucault qui avait lui aussi remarqué l’apparition, au XVIIe siècle, de nouvelles préoccupations pour la gestion des populations. À cette époque, les questions d’hygiène publique, les conséquences économiques des maladies, les politiques de natalité, le contrôle de la longévité et de la fécondité des populations apparaissent au menu des discussions gouvernementales (Dits et écrits III, Gallimard, 1994, p. 153). Les implications de la naissance de la probabilité sont non seulement sociopolitiques, mais aussi scientifiques. Si, plus tard, une théorie telle que la théorie quantique fondée sur la « régularité statistique » des phénomènes a pu être admise jusqu’à devenir un « fait naturel », c’est parce que la probabilité a préalablement été intégrée dans la culture au XVIIe siècle (p. 237). L’énoncé selon lequel « on n’est pas en mesure d’établir une proposition avec certitude ; on peut, tout au plus, mesurer jusqu’à quel point les données garantissent les inférences » (p. 133) vaut aussi bien aujourd’hui pour la physique qu’en philosophie, pour l’organisation sociopolitique que dans la vie personnelle.
Pas de surprise, donc, si Hacking se réclame de la pensée de Foucault et de son projet d’élaboration d’une « ontologie historique de nous-mêmes » (p. 18). Mais n’oublions pas que Foucault entendait cette ontologie en un sens critique. Notre actualité est traversée, selon Foucault, par une série d’événements (enfermement des marginaux, psychiatrisation de la folie, invention des sciences humaines, création de la délinquance, etc.). Et comme tous les événements ont un début, ils ont aussi une fin. En se réclamant de l’ « ontologie historique de nous-mêmes », Hacking suggère que l’émergence de la probabilité traverse notre actualité de manière événementielle. Il réduit cependant la portée critique d’une telle ontologie. Peut-on séparer la démarche foucaldienne d’une pensée engagée ? En s’en tenant à L’archéologie du savoir qui exlut toute référence aux faits historiques, il semble que ce soit possible. Mais la séparation entre méthode et engagement devient plus ardue si L’archéologie est située dans l’ensemble de l’œuvre foucaldienne. Pourquoi cette digression ? Comme on le sait, la science et la philosophie ne sont pas les seuls champs du savoir à manifester l’appartenance de notre époque à l’épistémè de la probabilité. Les grandes compagnies d’assurance savent également en tirer profit. Hacking s’est vu remettre, le 29 avril 2003, le prix Risque-Les Échos pour son ouvrage L’émergence de la probabilité des mains mêmes du président des Assurances générales de France (AGF). La revue Risque, qui donne son nom au prix, est dirigée par François Ewald, ancien assistant de Michel Foucault au Collège de France et actuellement directeur de la recherche et de la stratégie à la Fédération française des sociétés d’assurance. Il serait, pour ainsi dire, stupide de tirer une leçon moralisante ou de discréditer la valeur scientifique essentielle du livre de Hacking en rappelant ce qui demeure, après tout, en partie anecdotique. En revanche, il est plus intéressant de remarquer la complexité de la réception de l’œuvre de Foucault qui nous réserve sans doute encore bien des surprises. Précisons aussi que la dimension véritablement critique ou la perspective d’un diagnostic engagé posé sur l’actualité par le philosophe « médecin de la civilisation », évacuée de L’émergence de la probabilité, ressurgit dans la suite que constitue The Taming of Chance où Hacking explique de quelle manière le niveau d’indéterminisme est directement proportionnel à la soif de contrôle et d’intervention.
L’émergence de la probabilité n’est pas destiné au seul public mathématicien. Il ne s’agit pas d’un livre technique sur la probabilité. Le texte demeure très accessible à tous les lecteurs intéressés aussi bien à l’épistémologie qu’à la philosophie des sciences ou à l’histoire des idées. Rédigé dans un style limipide et admirablement bien traduit, l’ouvrage de Hacking raconte une histoire d’un concept de probabilité irréductible à un simple outil mathématique utile à la connaissance. Ce que l’ouvrage décrit, c’est l’émergence d’une perspective inédite où la certitude devient probable, c’est-à-dire la naissance d’une nouvelle vision du monde détachée de toute référence à la grande nécessité cosmique.
Alain BEAULIEU.
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