Les études philosophiques
P.U.F.

I.S.B.N.9782130555261
136 pages

p. 131 à 133
doi: en cours

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n° 76 2006/1

 
F. Nef, Qu’est-ce que la métaphysique ?, Paris, Gallimard, coll. « Folio-Essais », 2004, 1 062 p.
 
 
En reprenant le titre d’une célèbre conférence de M. Heidegger, F. Nef propose un traité dont l’esprit tout comme la méthode s’opposent à l’approche heideggérienne d’une recherche de l’ « essence » de la métaphysique. Il s’agit non de tendre à une définition univoque et définitive de ce concept, mais d’interroger la nature de la métaphysique à partir de ses diverses manifestations. Selon l’auteur, en effet, « la question de la métaphysique, en son centre qui est l’ontologie, n’est pas l’être, comme le voudrait une étymologie rapide, mais un réseau de concepts : le possible, l’essence, l’objet, l’événement... » (p. 16). La métaphysique contemporaine a pu ainsi se déployer selon des « programmes de recherche » (p. 49) qui, pour n’être pas directement compatibles, voire pour être en compétition, proposent des modèles de connaissance qui n’en sont pas moins cohérents. Multiple dans ses manifestations, la métaphysique a une existence effective, elle a une actualité réelle (y compris dans le domaine de la recherche scientifique, par exemple les réflexions à base ontologique en intelligence artificielle, p. 77), même si son unité n’est pas directement évidente, et si son statut n’est plus celui de la science suprême qui lui était jadis conféré.
Prenant pour point de départ l’état de la réflexion contemporaine sur la nature et le statut de la métaphysique, F. Nef prend acte du contraste entre un discours qui, depuis un siècle au moins, proclame sa fin, sa disparition, sa destruction ou son dépassement, et la réalité persistante d’une certaine spéculation métaphysique, qui se développe le plus souvent de façon souterraine ou du moins implicite, sans toujours se reconnaître ou s’avouer comme telle. L’auteur ne cherche pas à rétablir les droits de l’ancienne philosophie première en regard de sa critique lorsque celle-ci s’est avérée pertinente : « Une certaine conception de la métaphysique a vécu et il ne peut s’agir de ressusciter telle ou telle figure du passé » (p. 26) ; il entend par contre démontrer la faiblesse d’une certaine pensée qui prétend avoir triomphé de toute spéculation métaphysique, et démontré définitivement son inanité. L’auteur se donne ainsi un objectif multiple : mettre au jour les faiblesses et inconséquences de la thèse d’une absence actuelle, voire d’une impossibilité définitive de toute spéculation métaphysique véritable, ce qui conduit à une relecture de l’histoire de la métaphysique dans le but de montrer l’actualité et la vigueur de certains de ses thèmes, pour enfin cerner les problèmes qui définissent le contenu de la spéculation métaphysique actuelle, en particulier dans ses rapports à la logique et la sémantique.
Une première partie de l’ouvrage est consacrée à l’examen des origines et de la pertinence du discours sur la fin de la métaphysique. C’est Kant que l’on désigne classiquement comme le premier postmétaphysicien ; l’auteur rappelle que les travaux qui ont été menés sur cette question ont montré la complexité de la position de Kant envers la tradition métaphysique, la théorie critique étant souvent présentée par son auteur comme une propédeutique à la métaphysique, dans la perspective d’en produire de nouveaux fondements (p. 110-139). Le motif d’une destruction ou d’un dépassement de la métaphysique est en vérité apparu simultanément vers 1930 chez Carnap, Heidegger et Schlick, dans des perspectives très différentes. La thèse de Carnap est que les énoncés métaphysiques sont dépourvus de sens ; mais les critères en vertu desquels il circonscrit le domaine des énoncés pourvus de sens est aujourd’hui reconnu comme beaucoup trop limitatif, de sorte que certains énoncés scientifiques ne les respectent pas (p. 154-177). L’auteur examine ensuite les principes de la déconstruction de la métaphysique, initiée par J. Derrida, et montre qu’elle « repose sur une série de sophismes » (p. 180).
F. Nef entreprend ensuite d’examiner l’histoire de la métaphysique pour éprouver l’hypothèse, d’origine heideggérienne, selon laquelle cette science aurait une « structure onto-théo-logique ». Il faut tout d’abord revenir sur l’ambiguïté du concept aristotélicien de « philosophie première », à travers les différents textes où le Stagirite en fait mention, et l’impossibilité de lui attribuer clairement une structure onto-théologique : « La métaphysique aristotélicienne est plurielle ; elle est une archéologie (science des principes ultimes des sciences), une ontologie (science de l’être en tant qu’être), une ousialogie (science de la substance), une hénologie (une science de l’un) » (p. 254). La métaphysique médiévale apparaît, quant à elle, d’une diversité qui la rend difficilement étiquetable comme onto-théologie, en particulier à cause de l’influence, de Scot Érigène jusque chez Thomas d’Aquin, de la théologie négative qui situe Dieu au-delà de l’essence : « C’est un des traits de la métaphysique médiévale [...] que la coexistence d’une ontologie d’inspiration aristotélicienne, dont la compréhension passe par la médiation d’Avicenne et d’Averroès, et d’une méontologie d’inspiration dionysienne, véhiculant la théologie des néo-platoniciens » (p. 306). Avec Duns Scot, on assiste à un moment capital de l’histoire de la métaphysique, avec la mise en place de la théorie de la distinction formelle, de la distinction entre puissance subjective et objective, d’une nouvelle théorie de la modalité, ainsi que la doctrine de l’univocité de l’étant (p. 313-378) ; or, « dans tout ceci, nous apercevons la constitution de l’ontologie moderne de l’essence et de l’objet, mais il est beaucoup plus problématique de situer Duns Scot dans le processus de solidification de l’onto-théo-logie » (p. 332).
La dernière partie de l’ouvrage (« La métaphysique – le retour ») est consacrée à l’examen de la métaphysique au XXe siècle. Si la naissance de la métaphysique moderne, chez Duns Scot et Suarez, se signale par l’introduction de la notion d’objet, Meinong apparaissant comme l’aboutissement de cette tradition, au début du XXe siècle une nouvelle étape de l’évolution de la métaphysique semble marquée par l’introduction du concept de fait, avec en particulier l’affirmation, au début du Tractatus de Wittgenstein, que « le monde est la totalité des faits, non des choses » (p. 428-433). L’auteur analyse en particulier les écarts d’interprétation entre Russell et Wittgenstein sur les notions de fait, d’objet, et d’état-de-chose (p. 417-444). Parmi les différentes métaphysiques contemporaines, F. Nef choisit ensuite de consacrer un chapitre particulier à J. McTaggart, métaphysicien maintenu dans une « scandaleuse ignorance » (p. 520), et dont il entreprend de montrer l’importance à partir de ses thèses relatives à la distinction entre existence et réalité, ou le rapport entre croyance et vérité. Toutefois, la vivacité de la spéculation métaphysique n’est nulle part ailleurs sans doute plus évidente que dans la philosophie analytique. L’auteur propose en particulier une classification des principaux courants métaphysiques qui se rattachent à la pensée analytique (p. 630-635). Il apparaît alors que les questions qui dominent ce que l’auteur appelle la « métaphysique analytique », et qui divisent ses principaux courants, tiennent à « la nature des propriétés, la dispensabilité des universaux, les relations entre l’abstrait et le concret, la nature de la causalité, la nature des états de choses » (p. 635). Dans un dernier chapitre, F. Nef entreprend enfin de montrer l’importance de la « métaphysique des tropes » dans les perspectives métaphysiques actuelles.
Ce livre est dense et complexe ; la cause en revient, il est vrai, essentiellement à la nature et l’ampleur du sujet que F. Nef s’était donné ; toutefois, et pour cette raison même, certains apartés, voire digressions rendent le propos encore plus labyrinthique, et se révèlent parfois inutiles. Signalons comme exemple la digression sur l’irrationalisme de Heidegger (p. 202-213), qui vient interrompre la discussion, que l’auteur laisse inachevée, sur l’interprétation heideggérienne de la métaphysique comme onto-théologie. On pourra s’étonner aussi du nom quelque peu fantaisiste qui est donné à certains auteurs médiévaux (voir p. 326). Mais ces réserves n’enlèvent rien aux mérites de cet ouvrage-fleuve que nous qualifierons pour notre part de « salutaire ». Il est salutaire parce qu’il souligne de bien des façons la faiblesse, l’absence de fondement de la plupart des lieux communs sur l’histoire et la nature de la métaphysique. Il est salutaire parce qu’il rappelle le rôle décisif de la métaphysique médiévale, encore trop peu prise en compte dans l’enseignement de la philosophie, et parce qu’il montre que le XXe siècle, davantage sans doute que le XIXe siècle, a été un siècle métaphysique, où l’on n’a jamais cessé de s’interroger sur le statut de la réalité, sur le rapport entre proposition et état-de-chose, sur le statut ontologique de la relation, etc. Il est salutaire enfin parce qu’il offre une vue synthétique, même si elle est parfois partielle, voire partiale, sur l’ensemble de la pensée métaphysique, d’Aristote à nos jours. Il constitue par conséquent, au-delà des polémiques qu’il peut susciter et qu’il engage lui-même, un outil de réflexion précieux. Qu’il soit publié en livre de poche permet de former l’espoir que ce livre contribuera à ce que l’étudiant en philosophie puisse se forger désormais une conception plus critique, plus documentée et nuancée de la nature et de l’histoire de la pensée métaphysique.
Dominique DEMANGE.
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