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S'inscrire Alertes e-mail - Les études philosophiques Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezIntroduction : le problème du conflit
AuteurJean-Louis Vieillard-Baron du même auteur
L’objet de ce dossier est de faire le point sur les différentes théorisations du conflit dans l’idéalisme allemand, philosophie et littérature. De fait, conflit et pouvoir sont généralement associés. Il importe toujours de savoir qui domine et qui est dominé, qui est libre de s’opposer pour se poser, et qui est obligé de se soumettre sans être reconnu. Théoriser le conflit, c’est d’abord faire le constat qu’il nous est impossible d’éviter les conflits. Mais on a pris le soin de ne pas identifier le conflit à la guerre, et de ne pas restreindre la question au champ de la philosophie politique, même si Hegel, entre autres, est un fameux penseur politique.
Les différentes catégories de conflits
2 Il convient de distinguer deux grandes catégories de conflits, le conflit spirituel et le conflit politique. Le conflit spirituel est conflit de la conscience avec l’absolu (la lutte de Jacob avec l’Ange dans la Bible) ou bien conflit entre consciences qui se différencie en conflit tragique et conflit pour la reconnaissance. Le conflit politique se différencie à son tour en conflit interne à l’État et conflit entre les États. Contrairement à ce que les analyses françaises traditionnelles laissent entendre, l’idéalisme allemand n’est pas le fils des Lumières françaises, en ce qu’il n’oppose pas la raison et la religion, et s’enracine dans une profonde connaissance de la mythologie païenne et chrétienne qu’il ne considère pas comme des « contes de bonnes femmes » ou de simples superstitions. Les premiers essais académiques de Schelling et de Hegel sont des études d’herméneutique des récits bibliques et mythologiques. Or ces récits sont principalement des histoires conflictuelles. Les combats des géants, des dieux, des héros bibliques sont à penser philosophiquement ; pour Schelling et Hegel, ils sont riches d’un sens qu’il faut dégager. Globalement, ces conflits doivent être compris comme étant l’histoire de Dieu même, ou le combat, en Dieu, de l’homme et de l’absolu, de sorte qu’à leurs yeux c’est en nous-mêmes que nous pouvons trouver le sens de ce combat.
3 C’est à partir de cette dimension spirituelle du conflit que l’on peut comprendre comment le conflit tragique est théorisé dans l’idéalisme allemand, chez Schiller et Hölderlin ; cela donne lieu à la distinction entre le tragique moderne (conflit intérieur) et le tragique antique (conflit de l’homme et du destin). La fameuse « dialectique du maître et de l’esclave » est l’aboutissement de cette puissante réflexion mythopoétique. C’est la lutte à mort pour la reconnaissance. La nécessité du conflit est alors affirmée dans le processus d’autoformation de la conscience dans la Phénoménologie de l’esprit.
4 Sur le plan politique, la question fondamentale est de savoir comment peut être géré l’ensemble des conflits internes à l’État (la démocratie étant le système d’autorégulation des conflits politiques internes). Hobbes a vu que l’essence du politique est dans le conflit, tandis que la question d’une politique sans conflit se pose chez Rousseau et chez Hegel, même si l’angélisme n’est pas de mise chez eux. C’est bien le problème : l’absence de conflit est-elle de droit ou non ? Il semble que Fichte a, sur ce point, une position forte, peut-être manichéenne, à savoir que l’omniprésence du conflit dans le monde des hommes ne doit pas masquer que le but de l’histoire est l’harmonie de tous.
5 Quant au conflit extérieur, c’est la guerre entre États qui résulte de leur souveraineté. Ces différentes pensées du conflit orientent la réflexion vers la question métaphysique du statut historique et métahistorique du conflit. La religion est-elle le signe de la concorde ou l’instrument de la discorde ? Le conflit kantien du bon principe contre le mauvais, dans La religion dans les limites de la simple raison, révèle-t-il le sens de l’histoire comme celui d’un drame céleste ?
Conflit, rationalité et harmonie
6 Un deuxième ordre de problèmes tient à la question de la compréhension rationnelle des conflits. Quelle est donc la rationalité capable de comprendre la conflictualité humaine ? À cet égard, Leibniz avait vu quelque chose de profond en identifiant la raison et l’harmonie. Contre la raison, la folie est d’abord rupture de la communication, alors que la raison est dialogue et intersubjectivité. Et, comme l’a rappelé récemment Christiane Frémont, le système de Leibniz est un système de communication1 ; en cela, on peut dire que Leibniz est vraiment rationaliste, en ce qu’il se fonde sur la raison communicationnelle. Cependant la conception leibnizienne de la raison ne semble pas faire suffisamment droit à la valeur rationnelle du conflit. Il faudra une raison dialectique, ou dialectiquement comprise, pour comprendre le conflit comme autre chose qu’une malheureuse exception, qu’un trouble, une perturbation, une crise à éviter ou une tension, une opposition à résoudre.
7 C’est le génie de Kant d’avoir saisi le conflit comme interne à la raison, en posant dans sa Dialectique transcendantale des antinomies irréductibles à tout raisonnement de l’entendement. Hegel dépassera l’unilatéralité des deux thèses, la thèse harmonique de Leibniz et la thèse dialectique de Kant, en posant le conflit et sa résolution comme travail du négatif et négativité créatrice. La conception dialectique du conflit gnoséologique est nécessaire pour écarter une compréhension trop immédiate des conflits au sens politique du terme. En fait, il y a conflictualité dans le domaine politique et historique comme il y a conflictualité dans le domaine psychologique. Les deux domaines demandent à être déchiffrés, sans être réduits à leur pure empiricité. Nous devons étudier le jeu de renvois entre une logique dialectique des conflits intrarationnels et une philosophie de l’esprit, subjectif et objectif – autrement, une analyse des conflits dans l’âme et dans la Cité, pour reprendre les termes de Platon.
8 Une théorie générale des conflits est-elle possible ? Avant de répondre à cette question, il importerait de discerner clairement quelles sont les grandes conceptions du conflit, Hobbes et Hegel étant les deux grands pôles de référence. On n’a retenu que le pôle hégélien, avec les analyses de Jean-François Marquet, de Christophe Bouton et de moi-même, pour pouvoir y intégrer l’entourage « tragique » qui a joué un si grand rôle dans l’époque troublée qui fut celle de la Révolution française et de la Restauration dans le système de Metternich – à savoir, les conceptions de Fichte, de Schiller et de Hölderlin, et la répercussion de leurs positions chez Nietzsche. Ensuite, peut-être, il apparaîtra que le fondement de tout conflit empirique est à chercher dans l’horizon métaphysique d’une fécondation mutuelle entre les récits originels de l’humanité et la rationalité informée par les exigences de l’entendement, mais capable de les intégrer en les surmontant. La question du conflit est donc présente pour nous comme une tâche à accomplir. On en aborde ici quelques aspects essentiels.
9 Les textes qu’on va lire résultent du travail de l’équipe de recherche que je dirige à Poitiers, le Centre de recherche sur Hegel et l’idéalisme allemand. Les collaborateurs sont les membres de cette équipe d’accueil : Christophe Bouton, professeur à l’Université de Bordeaux 3 ; Alexandra Roux, docteur de l’Université de Poitiers, spécialiste de Schelling, Eschenmayer et Malebranche ; et moi-même ; s’y ajoutent des collègues qui participent régulièrement aux travaux du CRHIA, Claudie Lavaud, professeur à l’Université de Bordeaux 3, et André Stanguennec, professeur à l’Université de Nantes, qui n’ont pas besoin d’être présentés. Il faut souligner la collaboration exceptionnelle de deux chercheuses étrangères, Giovanna Pinna, professeur à l’Université de Cosenza (Italie), et grande spécialiste de Schiller, et des rapports entre littérature et philosophie à l’époque de l’idéalisme allemand, et Kathrin Holzermayr Rosenfield, professeur à l’Université de Porto Alegre (Brésil), spécialiste de Hölderlin. Il faut ajouter que ce dossier témoigne de la collaboration instaurée sous forme de réseau philosophique du Grand-Sud-Ouest, entre les départements de philosophie de Bordeaux, Poitiers et Toulouse. Je dois remercier l’UFR des Arts et sciences humaines de l’Université de Poitiers pour son soutien et pour la création d’un axe de recherche interdisciplinaire sur « Conflit et violence ».
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Jean-Louis Vieillard-Baron « Introduction : le problème du conflit », Les études philosophiques 2/2006 (n° 77), p. 137-140.
URL : www.cairn.info/revue-les-etudes-philosophiques-2006-2-page-137.htm.
DOI : 10.3917/leph.062.0137.




