Les études philosophiques
P.U.F.

I.S.B.N.9782130555339
140 pages

p. 265 à 271
doi: 10.3917/leph.062.0265

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n° 77 2006/2

 
Bibliographie cartésienne (1960-1996), J.-R. Armogathe et V. Carraud, Lecce Conte, 2003, 533 p., 70 E.
 
 
La Bibliographia cartesiana de G. Sebba (La Haye, M. Nijhoff, 1964) constitue depuis longtemps un instrument de travail indispensable à tous ceux qui s’intéressent aux études cartésiennes, mais elle ne concerne que la période 1800-1960. Conservant l’optique d’un signalement aussi exhaustif que possible des textes et études consacrés à Descartes qui était celle de Sebba, la Bibliographie cartésienne de J.-R. Armogathe et V. Carraud couvre les années 1960 à 1996 (année du quatrième centenaire de la naissance de Descartes ; on pourra consulter la suite de cette bibliographie sur wwww. cartesius. net).
De présentation soignée et de maniement agréable, l’ouvrage propose de nombreux outils de travail qui en facilitent l’usage : une introduction des A., qui précise les principes et les limites ayant guidé la constitution de cette bibliographie (notamment l’exclusion des thèses, des études qui comportent les termes « Descartes » ou « cartésien » dans leur titre mais ne concernent pas directement Descartes, de la plupart des articles de dictionnaires et, enfin, d’une bonne partie de la littérature consacrée à la question de la « linguistique cartésienne ») ; un substantiel « bilan historiographique » de Giulia Belgioioso, qui, à l’occasion de l’avalanche de colloques (27 colloques et 859 communications !) et de publications consécutives ayant marqué l’année 1996, dégage les grandes tendances et les principales nouveautés des études cartésiennes depuis 1970 ; des appendices (données numériques et répartition linguistique des publications recensées, références des Bulletins cartésiens parus depuis 1970 dans les Archives de philosophie, noms des membres de l’Équipe Descartes et des collaborateurs du Bulletin cartésien) ; une table des Œuvres. Il se termine par une table des mots clés extrêmement précise comportant 1 500 entrées et plus de 11 000 références : pour suggérer la précision et la méticulosité du travail de dépouillement et d’analyse opéré par les A. dans la constitution de cette table qui ne se borne pas, comme c’est parfois le cas, à une liste de « grands concepts » tous suivis par des dizaines de références, on signalera qu’elle comporte par exemple une entrée « neige » renvoyant à un article paru en 1974 dans le Journal of Glaciology, où sont étudiées les observations faites par Descartes lors des chutes de neige survenues à Amsterdam en février 1635.
L’essentiel de l’ouvrage est composé du relevé des livres et articles parus dans la période étudiée. Il est organisé en trois sections. Opera (216 entrées) indique les éditions et les traductions des écrits de Descartes, à l’exclusion des publications à usage scolaire et des morceaux choisis. Thesaurus (323 entrées) signale des ouvrages sélectionnés en raison de leur importance et de leur influence dans la communauté scientifique. Corpus (4 403 entrées) recense, par ordre alphabétique d’auteurs, l’ensemble des études cartésiennes parues dans la période considérée.
La consultation de cette bibliographie attire l’attention sur quatre faits marquants. Tout d’abord, la phénoménale croissance (quantitative) de la littérature universitaire et savante : si l’on en croit le décompte ici présenté, il est paru plus de livres et d’articles consacrés à Descartes entre 1960 et 1996 que dans les cent- soixante années couvertes par la Bibliographia de Sebba, les pics éditoriaux observés en 1987 (trois-cent-cinquantième anniversaire de la parution du Discours) et 1996 étant particulièrement impressionnants. En second lieu, une internationalisation des études cartésiennes : sur la période considérée, les travaux francophones sont dépassés en nombre par ceux rédigés en langue anglaise ; la quantité et l’importance des études en allemand, italien, espagnol et japonais frappent également. En troisième lieu, la spécialisation, voire la fragmentation, de ces études : on n’étudie plus aujourd’hui « Descartes », mais tel ou tel aspect de sa pensée, et les travaux novateurs ont souvent été consacrés à des œuvres qu’une attention exclusive portée au Discours et aux Méditations avait parfois conduit à négliger (Principia et Passions de l’âme mais aussi Entretien avec Burman, Notae in programma quoddam, textes « scientifiques »). Enfin, l’émergence d’écoles ou de courants d’interprétation (analytique, phénoménologique) qui manifestent la puissance spéculative intacte du cartésianisme.
Cette bibliographie aussi monumentale que précieuse témoigne donc de la belle vitalité des études cartésiennes, auxquelles elle conférera sans aucun doute un surcroît de vigueur.
Denis MOREAU.
 
Jean-Fabien Spitz, Le moment républicain en France, Paris, Gallimard, « NRF-Essais », 2005, 523 p.
 
 
Après un ouvrage remarqué où il analysait l’éventail des réactions et objections suscitées par l’égalitarisme républicain dans les années 1770-1830 [1], J.-F. Spitz complète son étude de la tradition et du projet républicains, pourfendant un certain nombre d’idées reçues sur le sujet et consacrant cinq études à ses représentants les plus illustres entre 1894 et 1914.
L’avant-propos prend la forme d’une analyse suivie dans laquelle Spitz s’insurge contre l’interprétation furétienne de la pensée républicaine. Furet dénonce l’illibéralisme de la culture politique républicaine, contrainte à penser l’État comme condition de possibilité du social et négligeant la liberté individuelle au profit de la chimère égalitariste. La tradition républicaine, affirme Furet, oublie que l’agencement des passions et des intérêts par lesquels se forme la société suppose le capitalisme et l’inégalité foncière qui en caractérise les échanges. En ce sens, « l’amour de l’égalité », credo républicain, serait au mieux un vœu pieux, au pire un danger réel car il engage les hommes à se concevoir comme des citoyens et non plus comme des individus, la singularité étant l’ennemi à combattre. Spitz fustige les erreurs d’une pareille interprétation. Voir dans le républicanisme le défenseur acharné de l’égalité au mépris de la liberté, c’est passer outre l’idée que la tradition républicaine soutient une conception bien particulière de l’une et de l’autre, de sorte qu’il n’y a de choix à faire ni entre indépendance et asservissement, d’un côté, ni entre promotion de l’égalité et encouragement des inégalités – lorsqu’elles traduisent le talent et l’habileté individuels –, de l’autre.
Les études qui suivent cette introduction ont pour objet d’approfondir et de consolider ces lignes de force. Le mérite du livre de Spitz est de faire dialoguer Michel, Fouillée, Bourgeois, Durkheim et Bouglé sur la question du rapport de l’égalité et de la liberté, de l’individu et de l’État, en tentant de dégager la trame qui les unit, plutôt que de systématiser leurs divergences, qui sont au demeurant très souvent plus des nuances ou des compléments que de véritables points de désaccord. On apprend ainsi qu’il existe un individualisme non seulement compatible avec la souveraineté de la loi, mais qui, de plus, ne doit son existence qu’à la force de celle-ci. Comme le montre la lecture résolument non holiste que Michel fait de Rousseau, la souveraineté de la cité est l’outil de l’individu dans la quête de son autonomie, non un instrument d’oppression. Entre Constant et Renouvier, le républicanisme de Michel, fortement kantien, réinterprète la tradition jusnaturaliste en montrant que l’individu a droit au développement éthique de son autonomie et que l’État est là pour y veiller. Plus généralement, le solidarisme de Léon Bourgeois force encore le trait en établissant un rapport de proportionnalité entre le degré d’autonomie acquis par l’individu et les relations d’interdépendance qui existent entre les personnes, mettant sérieusement à mal le mythe de la liberté solipsiste. Loin des oppositions réductrices, si le républicanisme de Fouillée se propose de sortir du libéralisme compréhensif de Michel pour entrer dans une légitimation non normative de l’État, c’est pour éviter de prêter le flanc aux critiques de ceux qui l’accuseraient de fonder la justice sur une conception particulière du bien. Entre mécanisme et naturalisme, ni holiste ni atomiste, Fouillée considère la société comme un organisme vivant soumis, en tant que tel, aux lois de l’évolution et destiné à muter en un ordre de type contractuel, voulu par la raison et conforme aux vœux de chacun, dans lequel l’État ne s’occupe que de garantir la liberté négative de l’individu et de veiller à la justice des échanges. Telle est la « synthèse républicaine » : la force du social passe par le respect des individualités.
Mais, si l’État doit accompagner les citoyens sur la voie de l’autonomie, ce n’est pas pour laisser l’égalité en chemin. Liberté et égalité sont intimement liées et constituent le cœur du projet républicain. Si le républicanisme est trop souvent décrié pour son principe égalitariste, c’est essentiellement à cause de l’amalgame que ne manquent pas de faire ses détracteurs, en confondant égalité des chances et égalité des résultats. S’il s’est toujours attaché à garantir la première, jamais le républicanisme n’a prétendu assurer la seconde, au mépris de la liberté individuelle. Ceux qui critiquent l’égalitarisme républicain se retrouvent ainsi autour de la thèse qu’égalité de droit n’implique pas égalité de fait, cautionnant l’idée que la société civile a pour tâche de favoriser les inégalités dans la mesure où elles sont naturelles et donc légitimes, alors que l’impératif égalitaire du républicanisme n’a jamais été pensé contre l’individualisme, comme s’est attaché à le montrer la pensée d’un Bouglé qui défend l’individualisme authentique contre sa pâle copie utilitaro-scientiste à la Spencer.
Les leçons du livre de Spitz sont claires. Si nous voulons aujourd’hui véritablement libérer l’individu, il est nécessaire de repenser et l’égalité et la liberté, et les modalités de leur conciliation. Le modèle républicain est, à cet égard, un outil intéressant. Entre l’aspiration légitime à la maximisation du bien-être individuel et nos intuitions éthiques fondamentales, il y a une place réelle pour la valorisation des inégalités naturelles de talents qui ne vient pas contredire les idéaux de justice, d’impartialité et de dignité.
Soumaya MESTIRI.
 
Bruno Antonini, État et socialisme chez Jean Jaurès, préface d’André Tosel, Paris, L’Harmattan, coll. « Ouverture philosophique », 2004, 280 p.
 
 
Traitement novateur de la réciprocité attestée entre métaphysique et politique chez Jaurès. À travers le corpus de celui-ci, l’auteur étudie de façon approfondie et avec un souci comparatiste la question de l’État, point aveugle du socialisme français. Or ce fil conducteur de l’ouvrage requiert d’évaluer l’implication d’un fond métaphysique dans la pensée économique, sociale et politique de Jaurès. La métaphysique jaurésienne de l’unité de l’être a été marquée par une originale et harmonieuse conciliation ou, plutôt, par un dépassement d’idées de nombreux auteurs, notamment Plotin, Leibniz, Kant, Fichte, Schelling, Hegel et les philosophes français du XIXe siècle. À cette métaphysique élaborée entre 1882 et 1892, Jaurès est resté fidèle. Toute chose est une forme de l’être qui est assumé absolument en et par Dieu, lequel se disperse dans le monde donné par cette procession qui appelle une conversion à l’unité. Si l’être est Dieu comme Acte, il devient, en passant de la métaphysique à la pratique politique, l’humanité en puissance d’actualisation. Cette politique de Dieu s’élève de la puissance à l’acte. Dans cette métaphysique sociale, c’est la conversion au socialisme sous les traits d’une « grande révélation religieuse et cosmique » (p. 166) qui vise l’unité de l’être sur tous les plans : unité de la nation et unité de l’humanité dans la paix, unité de chaque personne, unité de la réalité et de l’idéal, unité de la théorie et de la pratique, unité de la nature et de l’esprit – bref, unité humaine sous la forme d’un réalisme axio-ontologique indissociable d’un idéalisme à la fois objectif et éthique. « Ainsi la métaphysique de l’unité de l’être est pour Jaurès l’horizon philosophique de son idéal politique, l’archétype de la réalisation du socialisme en tant qu’humanité réconciliée avec elle-même par l’avènement de la justice sociale et de la paix perpétuelle » (p. 55). Alors « l’humanité prendra conscience de sa vivante unité et de l’unité du monde » (p. 166). Entre les deux thèses (imprimées en 1891, soutenues en 1892), De la réalité du monde sensible et De primis Socialismi Germanici lineamentis apud Lutherum, Kant, Fichte et Hegel, le lien se trouve dans l’idée que l’homme réalise par la justice sociale et dans la liberté « l’unité de son être encore en puissance » (p. 58). Pour B. A., il s’agit de retrouver le philosophe dans le parcours politique du tribun. Comme la philosophie politique jaurésienne s’enracine dans une métaphysique et dans une philosophie de l’histoire de la philosophie, B. A. suit chez Jaurès l’histoire de l’unité de l’être dans ses moments forts, notamment avec Plotin et Schelling, et avec les auteurs de la thèse latine qui comptent, en outre, Marx et Ferdinand Lassalle. Le progrès idéaliste des idées socialistes permit cet explicit de la thèse latine : « Sub specie humanitatis et aeternitatis socialismus adspicitur. » L’auteur expose les divergences entre le socialisme jaurésien et la sociologie de Durkheim, lequel, réformateur, recommande un consensus et une moralisation au lieu de souligner la priorité de l’économie. À la différence de Jaurès, Durkheim est un « socialiste d’État » (p. 197). L’auteur analyse aussi avec précision et perspicacité la critique – sans réponse explicite – que Georges Sorel dresse de Jaurès.
L’humanité en mouvement vers son accomplissement requiert l’avènement futur en France et la propagation progressive d’une république collectiviste en tant que république jusqu’au bout. C’est encore, avec cette promesse incluse dans la république, le passage de la puissance à l’acte. La fin, c’est l’appropriation par la nation des grands moyens de production et d’échange. Le principe de souveraineté du peuple s’étend à l’économie. L’État socialiste définit la propriété « comme propriété sociale de la nation autant que de l’individu citoyen » (p. 89). Mais comment en arriver là ? C’est à partir d’une dynamique de lutte de classe dans l’État, lequel est défini par Jaurès, sous l’influence de Lassalle, comme institution éthico-politique et régulatrice et comme milieu d’action des classes, champ du rapport de leurs forces au sein de la démocratie. Jaurès canalise la puissance prolétarienne dans une ontologie de la lutte politique en vue d’une réalisation onto-axiologique et onto-praxique. Il a établi une ontologie sociale, ce que reprendra autrement le dernier Gyórgy Lukács. Pour rendre compte de la pensée politique militante de Jaurès, l’auteur a pertinemment créé le concept clé opératoire de praxis d’État désignant l’action révolutionnaire du prolétariat dans et par l’État pour convertir la République au socialisme. Dans cet État au-dessus des classes – ce qui diffère de Marx –, la conversion au socialisme ne s’opère pas dans un coup de force brutal. Elle sera le terme d’une avancée graduelle, d’une évolution révolutionnaire (expression de Marx reprise par Jaurès, « Question de méthode ») dans la légalité par une médiation étatique. L’action réformiste du Parti socialiste, des syndicats et des coopératives ouvrières provoquera le dépérissement du capitalisme au moyen de l’État. Un tel réformisme révolutionnaire ne saurait donc être un révisionnisme (cf. p. 168-169), bien qu’il s’éloigne du marxisme. L’auteur caractérise ainsi le fond de l’opposition entre Jaurès et Marx : « Jaurès place la liberté avant la nécessité, l’idéalisme moral et social avant le matérialisme économique et social » (p. 100), et il n’admet pas d’économisme. S’il emprunte la valeur travail à Fichte, à Rodbertus (correspondant de Lassalle) et surtout à Marx, il lui ajoute le sens ontologique et axiologique d’une action morale collective « en faveur de la justice comme ferment d’unité humaine » (p. 101). Nous reconnaissons avec l’auteur la constante primauté jaurésienne d’une métaphysique théo-axiologique.
Il est souhaitable que cet excellent ouvrage de philosophie politique argumentée – qui comporte une bibliographie de 25 pages – suscite des recherches le prolongeant. En effet, comme le dit le préfacier, il engage, par son ampleur, des questions historiques, comparatives et spéculatives, par exemple le rapport de Jaurès à la philosophie grecque, notamment à Plotin, et à la définition de Dieu.
Jean-Marc GABAUDE.
 
Florence Burgat, Liberté et inquiétude de la vie animale, Paris, Kimé, coll. « Philosophie en cours », 2006, 314 p.
 
 
Dans ce livre dense et selon une argumentation rigoureuse, F. B. poursuit son entreprise (commencée en 1997 avec Animal mon prochain) de déconstruction du discours sur la différence anthropozoologique en s’interrogeant avec Derrida sur l’usage illégitime de ce singulier, l’ « Animal », ce mot que les hommes ont institué pour désigner en réalité une infinie diversité de vivants et de manières d’être à l’égard desquels il décide de ne se reconnaître aucune responsabilité. Aux deux grandes conceptions de l’animalité forgées par la philosophie moderne : annexer les animaux à la sphère de l’humain, afin d’édifier leur différence – l’animal figurant alors tout ce que l’humain ne doit pas être –, ou bien les annexer à la sphère de la nature, et alors les envisager selon une seule intelligibilité mécaniste, F. B. oppose la phénoménologie, dont les apports à la réflexion sur l’animalité constituent, selon elle, « la sortie des impasses engendrées par les conceptions classiques ». La proposition de renouvellement prend sa source dans la philosophie de la nature de Hegel, pour aller vers les contemporains : Merleau-Ponty, von Uexküll, Buytendjik, Henry Ey, Georges Lantéri-Laura, Hans Jonas, Erwin Straus. Il s’agit de comprendre la vie en tant qu’elle tient tout entière dans ses manifestations – une vie qui n’est ni l’arrière-plan ni la cause des phénomènes vitaux. Des concepts tels que le monde, le sujet, le sentiment de soi, la disposition affective, aident à penser le propre de la vie animale, en repérant ses deux traits majeurs : la liberté et l’inquiétude – la seconde découlant de la première et l’accompagnant comme son ombre tremblante.
Place est faite à la critique des courants positivistes et scientistes qui réduisent toute interrogation concernant les animaux à un pur problème biologique, une biologie qui continue à prendre modèle sur les sciences physiques, et à voir dans l’animal un corps sans intériorité. À propos des xénogreffes, F. B. examine le rapport du Groupe de travail des Académies nationales de médecine et de pharmacie (1998) ainsi que celui du Comité consultatif national d’éthique (1999), et elle démonte le lieu commun, illustré par les expressions couramment employées d’ « animaux humanisés » et d’ « humains animalisés », selon lequel la ligne de démarcation entre l’animalité et l’humanité serait mise à mal par cette utilisation biotechnologique des animaux. La persistance du cadre cartésien s’avère dans le traitement conceptuel de la douleur « seulement » animale : l’animal cartésien ne présente « que » les signes de la douleur... Si la philosophie de Descartes est obsolète pour les sciences de l’homme comme pour les sciences de la nature, elle continue pourtant d’imprégner celles de l’animal, du moins dans le versant biologique lié à l’expérimentation, qu’il s’agit de préserver de toute critique. Le monisme matérialiste régnant n’est guère que le résidu du dualisme défunt ; il instaure l’unilatéralité du modèle inanimé. Pour Descartes comme pour ceux de nos contemporains tentés par ce monisme matérialiste, il faut, d’une manière ou d’une autre, protéger l’homme du nivellement ontologique que cette lecture opère, trouver le moyen de lui conserver, coûte que coûte, un statut moral particulier, ce qui constitue la réintroduction subreptice d’une métaphysique.
Un des chapitres les plus brillants et convaincants est consacré à Heidegger et à son cours donné à l’Université de Fribourg au cours de l’hiver 1929-1930, où l’on trouve les fondements de la critique de la « métaphysique qui pense l’homme à partir de l’animalité » formulée dans la Lettre sur l’humanisme. Le rejet de la référence animale pour penser l’essence de l’homme, voie dans laquelle le philosophe s’engage explicitement, ne suffit pas à modifier la conception négative de l’animalité. Heidegger ne parvient pas à s’émanciper des référents habituels qui conduisent à voir dans l’animal un être privé de ce dont l’homme est doté.
Faut-il vraiment une rupture ontologique majeure ? C’est peut-être entre le végétal et l’animal (et non entre l’animal et l’humain) qu’on pourrait la trouver. Les analyses de Heidegger sur l’animalité ont conforté F. B. dans le sentiment qu’il est capital de prendre en vue les distinctions permettant de cerner la spécificité de la vie animale au regard de la vie végétale. Quant à la réflexion magistrale de Hegel sur l’organisme animal, si elle prend place dans sa philosophie de la nature, c’est cependant la non-naturalité de cette vie subjective qu’il affirme : l’animal est un sujet, son temps est un temps libre, le sentiment qui l’habite est un sentiment « inquiet, anxieux et malheureux ». Schopenhauer lui aussi s’est attaché à montrer le caractère inquiet de la vie animale, exposé à l’ennui, à l’illusion, à l’apparence. Comme le montrera plus tard Jonas, le métabolisme constitue la première forme de liberté à cause de la tension entre l’organisme et l’environnement, la substance vivante est contrainte à l’effort sans cesse renouvelé de son affirmation face à un monde hostile. La décision de Jacob von Uexküll d’étudier le monde propre à chaque espèce animale s’inscrit dans une perspective critique de la biologie d’inspiration mécaniste. Pour lui comme pour Buytendjik et Merleau-Ponty, il s’agit de penser le comportement comme un rapport dialectique, et donc jamais donné d’avance, entre l’animal et son milieu propre. Un travail de désubjectivisation doit être entrepris pour penser une liberté et un sujet disjoint des critères de la subjectivité modernes. La liberté est ici à comprendre comme une scission opérée dans l’immanence pure, et non comme le mouvement d’une conscience. C’est dans une telle perspective que Henri Ey a pu formuler, au début des années 1960, le concept neuf de psychiatrie animale.
Françoise ARMENGAUD.
 
NOTES
 
[1] Jean-Fabien Spitz, L’amour de l’égalité. Essai sur la critique de l’égalitarisme républicain en France, 1770-1830, Paris, Vrin-EHESS, « Contextes », 2000, 286 p.
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Jean-Fabien Spitz, L’amour de l’égalité. Essai sur la crit...
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