Les études philosophiques
P.U.F.

I.S.B.N.9782130555353
144 pages

p. 425 à 426
doi: 10.3917/leph.064.0425

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

n° 79 2006/4

2006 Les études philosophiques

Hobbes et les néocontractualismes contemporains

Luc Foisneau Tom Sorell
Il y a indéniablement une actualité de Hobbes en philosophie politique contemporaine, et celle-ci ne se résume pas au très grand nombre de commentaires qui ont été donnés de la pensée du philosophe tout au long du XXe siècle. Les études qu’on va lire visent à comprendre pourquoi et comment certains philosophes contemporains, principalement britanniques et américains, ont repris à leur compte une notion de contrat qu’ils ont empruntée à Hobbes et pourquoi d’autres se sont opposés à cette reprise, lui préférant soit une version kantienne du contractualisme, soit un rejet pur et simple de la notion de contrat en morale et en politique. S’il est indéniable que ces néocontractualismes marquent le retour en force de la conceptualité juridique dans la pensée politique, et un éloignement relatif de l’économie politique, ils traduisent surtout le renouveau de la réflexion morale en politique.
Mais de quelle réflexion morale s’agit-il ? D’une réflexion soucieuse avant tout de faire accepter, sur un mode consensuel et au nom de principes de justice, des dispositifs institutionnels ou des politiques publiques par des citoyens d’États démocratiques. Cette réflexion morale est donc essentiellement une réflexion appliquée aux conditions politiques qui sont celles des démocraties contemporaines. C’est dans cette perspective que l’on peut comprendre l’importance du thème contractuel, qu’il prenne la forme de la position originelle de Rawls ou telle autre forme qu’il a pu prendre : il s’agit dans la plupart des cas – Rawls, Scanlon, Gauthier, Hampton, pour ne citer que les principaux auteurs dont il sera question – de comprendre les raisons qui peuvent justifier l’adhésion des citoyens de nos démocraties aux institutions politiques, économiques et sociales qui sont les leurs, ou, au contraire, motiver leur refus.
N’est-ce pas là toutefois ce que font déjà les utilitaristes au moyen de leurs calculs d’utilité ? Certes, mais ce que le contractualisme ajoute à l’utilitarisme, c’est la prise en compte de ce que certains ont appelé une « contrainte individualiste », qui interdit de sacrifier les intérêts d’un individu, fût-ce au profit du plus grand bien du plus grand nombre – ce qu’un utilitariste autorisera parfois. Le contractualiste l’emporte ainsi moralement sur l’utilitariste, parce que, dans sa réflexion sur la justice des dispositifs institutionnels, il prend en compte le point de vue de l’individu. Autrement dit, la notion de contrat permet de conjoindre le souci du nombre – caractéristique de la pensée politique – et le souci de la liberté individuelle – sans laquelle cette pensée politique ne saurait être morale.
C’est dans ce contexte théorique particulier que la référence à Hobbes prend tout son sens, car le modèle de rationalité pratique qu’il propose, fondé sur le souci de l’avantage individuel et de sa maximalisation, constitue une formulation réaliste de la contrainte individualiste. Si l’approche kantienne, qui dote les hommes d’un sens de la justice et d’une personnalité morale, propose indéniablement une vision plus convaincante de la moralité, l’approche hobbesienne a le mérite de ne pas oublier que l’individualisme contemporain n’est pas seulement un idéalisme pratique. Ce qui a parfois rendu moralement haïssable la philosophie de Hobbes – son individualisme radical – est aussi ce qui la rend intéressante du point de vue théorique de la prise en compte du point de vue de l’individu dans le raisonnement pratique.
Tout au long de la lecture de ce dossier, il conviendra en outre de garder présent à l’esprit que la question de l’interprétation de la philosophie de Hobbes ne joue qu’un rôle subordonné chez les néocontractualistes contemporains, y compris lorsque ces derniers sont également de grands commentateurs de Hobbes, comme c’est le cas de David Gauthier. L’usage qu’ils font des concepts hobbesiens, et notamment de la notion d’état de nature, est un usage théorique, et seulement marginalement un usage herméneutique. C’est ce retravail novateur et créatif de la conceptualité des Elements of Law, du De Cive et du Leviathan, qu’il nous a paru intéressant de mettre en évidence, d’analyser et, le cas échéant, de critiquer, dans les études ici réunies [1].
 
NOTES
 
[1] Ces études ont bénéficié du soutien d’un Programme international de coopération scientifique ( « Hobbes et la philosophie politique du XXe siècle » ), financé conjointement par le CNRS et la British Academy, qui a également permis la publication de deux volumes collectifs : L. Foisneau, T. Sorell (eds), Leviathan after 350 years (Oxford, Oxford University Press, 2003), et L. Foisneau, T. Sorell, J.-Ch. Merle (eds), Leviathan between the Wars. Hobbes’s Impact on Early Twentieth Century Political Philosophy (Frankfurt am Main, Peter Lang, 2005).
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Ces études ont bénéficié du soutien d’un Programme interna...
[suite] Suite de la note...