Les études philosophiques
P.U.F.

I.S.B.N.9782130561286
144 pages

p. 1 à 2
doi: 10.3917/leph.071.0001

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n° 80 2007/1

2007 Les études philosophiques

Présentation

Fabrice Colonna Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne, École doctorale de Philosophie
Voici le premier numéro qu’une revue de philosophie consacre à Raymond Ruyer (1902-1987). On pourrait s’interroger – et on en apprendrait long, sans doute, sur notre propre situation – sur les raisons du silence qui entoure cette œuvre. Le fait est que Ruyer a été purement et simplement effacé du champ des références théoriques. Or bien des idées avancées aujourd’hui dans divers domaines de la réflexion, qu’il s’agisse de la relation de l’esprit et du corps ou des présupposés de la biologie moléculaire, de la signification de l’utopie ou de la théologie rationnelle, ont déjà été énoncées par Ruyer, toujours de façon extrêmement pénétrante. On peut parler d’un dysfonctionnement de la production intellectuelle lorsque celle-ci manque à reconnaître ses acquis. C’est au minimum une erreur stratégique, si l’on songe que nul bouleversement scientifique majeur n’est intervenu depuis que Ruyer a formulé ses idées, et que l’un des aspects de son travail, à côté de l’exploration d’idées originales, consiste également en un souci de classification des thèses possibles, où Ruyer se révèle être un précieux doxographe. Aucune de ces archaïsations brutales qui touchent parfois certaines œuvres n’est donc repérable ici. Mais l’erreur se double d’une faute, en ce sens que l’ignorance de la pensée ruyérienne a pour conséquence qu’on se prive de la valeur propre dont est porteuse toute œuvre majeure. Ce ne sont pas seulement les espèces et les cultures qui aujourd’hui disparaissent, certaines lignes de pensée s’estompent aussi.
Il est vrai que Ruyer est un penseur singulier, inclassable à première vue, qui ne s’inscrit pas dans un courant de pensée comme le font par exemple les phénoménologues. Pourtant, s’il est original, il n’en est pas moins très exactement situé. On peut dire que sa pensée s’est formée en acclimatant la philosophie anglo-saxonne du début du siècle, celle des Lloyd Morgan, Strong, Whitehead, Samuel Butler, et en retrouvant, du côté allemand, et grâce à Cournot, l’inspiration de Leibniz, sans compter que, comme Ruyer aimait à le dire, Einstein et Heisenberg sont, à leur manière, les grands métaphysiciens du XXe siècle. Toutes ces références dessinent une philosophie panpsychiste élaborée en étroite relation avec les résultats des sciences. On a, dans l’ensemble, négligé le geste de Ruyer, à savoir la constitution d’une métaphysique qui s’ajuste au savoir de son temps et ce faisant renouvelle les questions les plus traditionnelles. Cette méconnaissance révèle que le XXe siècle n’a pas réussi à se penser lui-même dans la continuité du projet séculaire de la philosophie, qui a culminé chez les Grecs et à l’Âge classique. La philosophie de Ruyer fait alors découvrir un autre XXe siècle, à l’histoire discrète, et relié au XVIIe. Aussi cette pensée est-elle bien plus qu’une simple épistémologie de la biologie, à laquelle on la réduit souvent, les rares fois où elle est citée. Non que ses analyses ne soient pas décisives dans ce domaine, mais Ruyer n’a pas commencé par la biologie, et il ne s’y est pas limité – toutes choses que rappelle la présentation personnelle que nous reproduisons ici. Sa méditation s’inscrit bien au contraire dans la philosophia perennis.
Les contributions réunies dans ce numéro ont toutes été attentives à cette dimension profonde de l’œuvre, puisqu’elles abordent des thèmes qui traduisent la confrontation de Ruyer avec les questions fondamentales. En se concentrant respectivement sur la perception, la matière, l’homme et la liberté, elles démontrent que la pensée de Ruyer souffre la comparaison avec les philosophies les plus exigeantes, dût-on reconnaître certaines difficultés qui la traversent. Il est temps, sans aucun doute, d’accorder toute sa place à cette œuvre, étonnante encyclopédie de plus de 7 000 pages, si l’on réunit les vingt-deux ouvrages et la centaine d’articles qui la composent, aux recoins multiples, et où chaque détail exprime la vision du Tout, à laquelle le philosophe n’a pas renoncé. Merleau-Ponty jugeait qu’il y avait « quelque chose de profond » dans la conception de Ruyer ; Canguilhem lui rendit fréquemment hommage, de l’après-guerre aux années 1980, au moment où montaient en force les sciences cognitives ; quant à Deleuze enfin, si sa philosophie du virtuel est placée sous l’invocation de Bergson, elle l’est aussi explicitement, ainsi que l’indiquent ses propos à la Société française de philosophie en 1967, sous celle de Ruyer. La reconnaissance théorique [1] d’une entreprise comme la sienne a pour enjeu la compréhension que la philosophie prend d’elle-même et des tâches qu’elle s’assigne.
 
NOTES
 
[1] Sur Ruyer, le lecteur dispose des travaux suivants : R. Chambon, Le monde comme perception et réalité, Paris, Vrin, 1974 ; L. Vax et J.-J. Wunenburger (dir.), Raymond Ruyer, de la science à la théologie, Paris, Éd. Kimé, 1995 ; L. Meslet, La philosophie biologique de Raymond Ruyer, Lille, ANRT, 1996, rééd. sous le titre Le psychisme et la vie, Paris, L’Harmattan, 2005 ; F. Colonna, Ruyer, Paris, Les Belles Lettres, « Figures du savoir », 2007.
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Sur Ruyer, le lecteur dispose des travaux suivants : R. Ch...
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