2007
Les études philosophiques
Analyses et comptes rendus
Yves-Jean Harder, Histoire et métaphysique, Chatou, Les Éditions de la Transparence, 2006, 352 p.
Issu d’une thèse soutenue en 1988, puis remaniée en profondeur, le livre d’Yves-Jean Harder s’attache à rendre compte de la fin de la métaphysique, mais aussi à ouvrir « une voie qui soit pour la métaphysique une vie et non pas une simple survie ». L’auteur aboutit à la position suivante : la métaphysique ne disparaît pas avec son achèvement, elle se perpétue au contraire indéfiniment. Accepter la thèse de l’achèvement de la métaphysique et, en même temps, réaffirmer avec conviction la nécessité de la métaphysique, tout en soutenant que nous ne pouvons désormais rien inventer de nouveau en métaphysique : tel est l’étonnant coup de force tenté ici par l’auteur. L’ouvrage étudie comment, de Kant à Hegel, s’effectua une exceptionnelle rencontre de la métaphysique et de l’histoire, qui produisit à la fois « un accomplissement et une déviation de la métaphysique » dont nous restons les héritiers.
Adoptant une perspective générale dans le chapitre premier, l’auteur commence par rappeler comment la métaphysique rencontre nécessairement l’histoire. L’acte métaphysique est par nature une recherche silencieuse de principes éternels et au-delà du discours. Pourtant de nombreux récits principiels apparaissent dans l’histoire, de génération en génération, parce qu’il faut toujours, et partout, indiquer la route, répondre aux polémiques, tenter coûte que coûte d’orienter le cours du monde vers le Bien. Le chapitre II examine l’idée de métaphysique dans cette rencontre avec l’histoire, à partir d’un commentaire de la Critique de la raison pure. Selon l’auteur, Kant accomplit une « révolution dans la métaphysique » : il découvre que la contradiction du désir s’inscrit au cœur du projet métaphysique, et il cherche à « restaurer le désir de la raison dans sa vérité », en pensant à la fois le désir, son histoire et « la fin du mouvement » en tant que métaphysique future et accomplissement du désir sous la forme du système. Le chapitre III interroge alors le geste kantien de refondation de la métaphysique. L’auteur procède en trois temps. Tout d’abord, il soutient que Kant refait le même geste que Platon, le geste originaire de la philosophie, qui ouvre un nouvel avenir à la métaphysique. Ensuite, il étudie comment, après Fichte et Schelling, Hegel réconcilie la métaphysique et l’histoire en réalisant le système définitif. Selon l’auteur, l’accomplissement hégélien de la métaphysique n’est pas sa fin, mais la « circularité de l’éternel ». Notre esprit fini doit donc se mettre « à l’école de l’absolu » par la répétition du système hégélien. Car « le système n’est jamais fait, mais toujours à faire », il se perpétue au présent. Nous avons seulement à répéter l’acte de commencer. Enfin, l’auteur évoque l’antagonisme entre la France et l’Allemagne ; et il soutient que la « déviation » de la métaphysique correspond au fait que l’Allemagne, à partir de sa guerre de libération nationale (1813), « prétend devenir à elle seule toute l’Europe ».
Faisant référence à l’histoire des XIXe et XXe siècles, la conclusion développe ainsi une position radicale qui implique la dissociation complète entre la métaphysique achevée (hégélienne) et l’histoire (post-hégélienne). D’un côté, nous avons « l’histoire sans la métaphysique ». Ce qui signifie que l’histoire n’est plus progrès, elle n’a plus de sens, tout est déjà pensé dans le système. Car l’achèvement de la métaphysique laisse l’histoire inchangée. Les relations entre les sujets sont prises dans le conflit, la guerre, l’irréconciliation. Il ne règne que la « barbarie » et le « nihilisme ». D’un autre côté, nous avons au contraire « la métaphysique sans l’histoire ». La métaphysique se borne à interpréter « des significations déjà disponibles ». Il n’est plus nécessaire que la métaphysique advienne dans l’histoire, puisqu’elle est déjà advenue. Délivrée de l’histoire, la métaphysique n’existe que sous la forme de l’absence. Mais, si l’histoire se désintéresse de la métaphysique, le sujet peut encore affirmer librement, choisir individuellement le désir métaphysique. Un tel « héroïsme de l’affirmation du penser » est « quitte de l’obligation d’inventer », parce que désormais « il ne peut plus y avoir de nouveauté en métaphysique ». Le sujet retrouve donc le geste socratique du commencement, la pure décision, la praxis et la pauvreté.
On ne niera pas la dimension remarquable de cet ouvrage qui forme à la fois un travail patient sur l’ensemble de l’idéalisme allemand et une réflexion parfois polémique et audacieuse. Mais on ne manquera pas de se poser quelques questions. Peut-on accepter comme une évidence la thèse de l’achèvement de la métaphysique ? En prônant la stricte répétition du système hégélien, la distinction d’un achèvement qui n’est pas une fin, pour ingénieuse qu’elle soit, puisqu’elle permettrait à la métaphysique de continuer indéfiniment, réussit-elle cependant à éviter la disparition de la métaphysique ? De même, envisager la métaphysique sans l’histoire a-t-il un sens ? Car aussi bien l’inquiétude métaphysique ne peut-elle pas renaître, au lendemain de tous les triomphes scientifiques et techniques ? Quelques questions parmi d’autres pour souligner la richesse du débat ouvert par cette belle méditation sur l’achèvement de la métaphysique que nous a donnée Yves-Jean Harder.
Marc HERCEG.
Brian Leitner (sous la dir. de), The Future for Philosophy, Oxford, Clarendon Press, 2005, XIV-357 p., indice et bibl., ISBN 0-19-924728-5.
Voici un volume passionnant pour ceux qui s’interrogent sur l’avenir pour la philosophie au-delà du schisme (clairement périmé) entre la philosophie dite analytique et la philosophie dite continentale. Ce n’est pas d’une nouvelle synthèse qu’il s’agit dans ces pages, mais de diverses perspectives épistémologiques, éthiques et historiques dont la discussion reste cadrée par la pratique de la philosophie dans le monde anglophone. Pourtant, une ouverture vers d’autres facettes de la philosophie est omniprésente et très explicite. À côté des analyses de mind-body problem ou du caractère représentationnel de l’expérience, on trouve ici les relectures intrigantes de Marx, Nietzsche et Freud, mais aussi de l’existentialisme.
Le projet de ce livre a été conçu par Peter Momtchiloff de Oxford University Press, qui en a confié l’exécution à Brian Leitner. Ce dernier, ayant rassemblé 13 contributions originales (y compris la sienne), commence son Introduction par une brève esquisse de l’histoire toute récente : après son règne dans les années 1940-1970, la philosophie analytique, avec sa méthode de l’analyse conceptuelle, a perdu confiance et vigueur. Cette situation suscite alors deux réactions influencées par deux auteurs fort différents. Sous l’influence de Wittgenstein, s’annonce la réponse quiétiste : il n’y a rien comme une « méthode » proprement philosophique, et la philosophie n’est donc pas capable de résoudre mais, tout au plus, de dissoudre les problèmes ; la philosophie devient ainsi une sorte de thérapie, apte également à faire de l’histoire de la philosophie (c’est aux fins thérapeutiques qu’on s’interroge sur l’évolution de l’idée même de la philosophie comme une quête autonome).
La deuxième réponse, fortement influencée par W. v. O. Quine, consiste dans le naturalisme qui, depuis trente années déjà, continue à régner dans la philosophie et les universités anglophones (surtout américaines et australiennes). Pour les naturalistes, le questionnement philosophique vise les problèmes réels et irréductibles aux effets du langage ; le monde physique et sa perception par l’homme, de même que le comportement humain, demandent à être expliqués. En même temps (un peu comme pour les quiétistes), il n’y a pas de méthodes distinctives de la philosophie. Les philosophes n’ont alors qu’à se confronter avec les méthodes et les résultats des sciences, qu’il s’agisse des questions épistémologiques ou bien morales (une éthique contemporaine doit se confronter à la psychologie et la biologie). En effet, il n’y a pas de progrès de la philosophie, seulement une évolution ; or cette dernière dépend du progrès des sciences. Pleinement assumer cette position, tout en gardant son indépendance du projet scientifique, permet à la philosophie de rester compréhensible et d’attirer les non-professionnels (Leitner n’hésite pas à contraster cette volonté d’ouverture avec l’élitisme implicite de quelques « mandarins » dont Hilary Putnam ou Ronald Dworkin).
Sur ce fond, le livre offre un vaste panorama des naturalismes qui s’étend du mind-body problem à l’épistémologie sociale et la dimension historique de la philosophie. Tandis que le célèbre « tournant linguistique » se voit enterré, le « tournant naturaliste » se présente comme un arbre florissant ; en un sens, ce livre entier est né pour nous faire goûter ses fruits. Sept des 13 contributions sont explicitement dites y appartenir, et les autres sont largement compatibles. On peut, bien sûr, regretter quelques absences (notamment celle du « naturalisme transcendantal » de Colin McGinn qui remet en question quelques présupposés du naturalisme même), mais le plaisir du lecteur n’en est pas amoindri.
Toujours dans son Introduction, Leitner nous rappelle que la très molle catégorie de la « philosophie continentale » a servi de repoussoir où les auteurs dits « analytiques » jetaient, sans distinction, toute la pensée allemande et française à partir de Kant, c’est-à-dire « sept ou neuf » traditions différentes (p. 12). Comme il s’agit de détruire cette fausse unité, il n’est pas étonnant que la plupart des passages « historiques » du volume qui essaie de réparer cette injustice se concentrent sur le XIXe et le XXe siècle. Leitner lui-même, dans sa contribution (The Hermeneutics of Suspicion : Recovering Marx, Nietzsche, and Freud), nous fait revisiter les maîtres de suspicion nommés dans son titre. Ces derniers sont opposés à leurs interprétations anti-naturalistes récentes (celle de Foucault, par exemple, mais aussi, dans le cas de Nietzsche, de Nehamas) et ancrés dans le contexte scientifique de leur temps (science de la société pour Marx, psychologie pour Nietzsche dont le naturalisme est fortement souligné ici).
D’une manière plus générale, Don Garrett (Philosophy and History in the History of Modern Philosophy) s’interroge sur les façons de faire l’histoire de la philosophie moderne, qui commence au XVIIe siècle. En distinguant entre plusieurs étapes de cette modernité et diverses approches historiques, il conclut que l’histoire de la philosophie moderne est un champ interdisciplinaire où le philosophe ne saurait se passer des connaissances historiques (p. 64). En même temps, ces connaissances lui permettent d’approfondir les parallèles avec les problèmes contemporains (par exemple, celui de la représentation, qui nous rappelle les discussions du XVIIe siècle ; ou bien celui du naturalisme où Spinoza, Hume et Nietzsche font leur retour), et ainsi de rester ouvert à l’éclectisme qui s’approprie, à l’occasion, les instruments conceptuels du passé (p. 71). Pour Garrett, l’histoire de la philosophie reste donc un instrument pour mieux articuler les positions contemporaines. Pour mesurer la distance parcourue sur ce terrain par les auteurs anglophones depuis une vingtaine d’années, on peut comparer le texte de Garrett au volume Philosophy in History, publié en 1984 sous la direction de Richard Rorty, J. B. Schneewind et Quentin Skinner (Cambridge University Press).
La philosophie moderne n’est pas la seule à enrichir les préoccupations contemporaines. Dans la première des 13 contributions, Julia Annas (Ancient Philosophy for the Twenty-First Century) s’interroge sur les métamorphoses récentes et à venir de la philosophie ancienne. Elle identifie le grand changement survenu dans les années 1950-1960 où la philosophie ancienne, auparavant confinée dans le cadre des études classiques, entra dans les départements de philosophie tout court. D’où la nouvelle ligne de partage entre ceux qui travaillent la philosophie ancienne à partir d’une formation philologique et ceux qui abordent les mêmes textes (ou sujets) à travers leur formation analytique. D’après Annas, nous sommes témoins d’un double changement : d’un côté, la philosophie ancienne est redevenue partie des discussions contemporaines ; de l’autre côté, simultanément, il est devenu impossible d’aborder les textes grecs et romains sans les avoir situés dans leur contexte historique précis. La tension qui en résulte est beaucoup plus grande dans, par exemple, le cas de poèmes des Présocratiques que dans celui des textes hellénistiques et gréco-romains dont le style argumentatif est plus proche du naturel moderne. Il se peut donc que ce style soit pour quelque chose dans la véritable explosion d’intérêt, depuis une vingtaine d’années, pour la philosophie post-aristotélicienne. On peut encore ajouter que la visée éthique des systèmes hellénistiques pourrait y jouer son rôle, car elle est bien en phase avec certains sujets de l’éthique non kantienne contemporaine. Et, s’il est impossible de résumer ici le panorama dressé par Annas, on peut au moins noter qu’elle rend aussi compte des rapprochements entre le monde anglophone et les lectures continentales des textes anciens (Jacques Brunschwig et André Laks sont nommés du côté français, avec l’Allemand Günter Patzig, le Hollandais Jaap Mansfeld et les Italiens Marcello Gigante, Anna Maria Ioppolo et Carlo Natali). Plus important encore est de souligner que pour Annas, qui s’oppose sur ce point à Garrett, les textes philosophiques du passé semblent dotés d’une véritable valeur philosophique qui ne dépend pas de leurs usage par nos contemporains (un point bien commenté par Leiter dans son Introduction, p. 10-11).
Ce sont les questions épistémologiques et métaphysiques (6 contributions) et les questions éthiques (4 contributions) qui forment le double noyau du recueil. Timothy Williamson (Past the Linguistic Turn ?) nous offre les formulations tranchantes sur le langage comme instrument qui, précisément en sa qualité d’instrument, demande à être analysé afin de pouvoir être ciselé (Williamson est par ailleurs connu comme l’auteur de Vagueness, Londres, Routledge, 1994). Or une analyse du langage ne suffit pas pour articuler les problèmes liés à la représentation (et ses limites possibles). A fortiori, elle ne peut donc pas résoudre les questions proprement métaphysiques. En fait, c’est le retour à ces dernières qui constitue une des dimensions majeures de la philosophie contemporaine. Sont à nouveau discutés les problèmes spéculatifs de l’identité, des universaux, des substances et essences, du temps et l’espace, de la possibilité et la nécessité. Ici, on ne peut que souscrire au jugement de Williamson qui désigne le revival of metaphysical theorizing comme une des entreprises « les plus vivantes, exactes et créatrices du dernier tiers de [XXe] siècle ». Peut-être en est-il ainsi du fait que la spéculation métaphysique rend la philosophie plus facilement perméable aux préoccupations de la physique et de la biologie, comme cela avait toujours été le cas. Comme exemples de continuité avec les projets métaphysiques d’Aristote, Descartes ou Leibniz, sont alors cités Saul Kripke, David Lewis, Kit Fine, Peter van Inwagen, David Armstrong et, bien sûr, David Wiggins avec son Sameness and Substance Renewed (Cambridge, Cambridge University Press, 2001). En marge de cette liste, on peut recommander aux lecteurs avides de nouveaux débats et des thought-experiments métaphysiques la revue Oxford Studies in Metaphysique dont le premier volume, dirigé par Dean W. Zimmerman et dédié à la mémoire de David Armstrong, est paru en 2004. Quant au texte de Williamson dans notre volume, ajoutons seulement qu’il fournit un exemple concret et très détaillé du questionnement philosophique ( « une question simple à poser mais difficile à répondre » ), qui concerne l’application des prédicats vagues (vague predicates) aux états intermédiaires de la réalité (il s’agit du passage de la planète Mars de l’état humide à l’état sec).
Jaegwon Kim (The Mind-Body Problem at Century’s Turn) retourne sur l’evergreen incontournable (et le problème réel) du rapport entre l’esprit et le corps. Ici aussi, le tournant naturaliste permet de réorienter le physicalisme « dur », typique du XXe siècle, vers une sorte de physicalisme modéré : s’il est vrai que de nombreuses manifestations de l’esprit se laissent réduire au niveau physique, certains échappent à toute tentative de réduction. Il s’agit des aspects qualitatifs et subjectif de l’expérience – par exemple, des sensations de couleur ou de la musique –, mais aussi de la douleur (en somme, des qualia qui ne sont pas les propriétés fonctionnelles qu’on pourrait inscrire dans les chaînes causales). Ces qualia constituent alors l’objet le plus propre de l’enquête philosophique, du moins si l’on est d’accord avec Kim que « l’idéal ultime de la philosophie est la compréhension de soi – c’est-à-dire la compréhension de notre nature et notre place dans le monde naturel » (p. 152). La difficulté, c’est que nous sommes encore incapables de dire en quoi, au juste, consistent les « problèmes de subjectivité ». Les éclaircir, conclut Kim, est la tâche du nouveau siècle philosophique. De toute évidence, parmi les questions traitées dans ce volume, c’est le mind-body problem qui résiste le mieux aux nouvelles tentatives de solution.
David J. Chalmers (The Representational Character of Experience) cherche à concilier deux facettes de la pensée humaine : celle de la conscience de nous-mêmes et celle de l’intentionnalité, qui nous fait tourner vers le monde extérieur. Du XVIIe jusqu’au début du XXe siècle, la première et la deuxième ont été intimement liées (Descartes et Locke, Brentano et Husserl sont nommés à titre d’exemples). Or la deuxième moitié du siècle dernier a rompu cette unité et traité la conscience et l’intentionnalité comme deux problèmes largement séparés. Or, depuis quelques années seulement, leur unité semble avoir été rétablie. Chalmers passe alors en revue les nouvelles solutions proposées et les regroupe en deux positions contraires : tandis que les uns essaient de fonder la conscience sur l’intentionnalité (voir les travaux de David Rosenthal et Peter Carruthers, mais aussi le « représentationnalisme » de Michel Tye ou Fred Dretske), les autres font l’inverse et s’interrogent sur la possibilité d’un fondement intentionnel de la conscience (John Searle de même que Terence Horgan ou Colin McGinn font partie de cette groupe). Chalmers déclare sa sympathie pour cette deuxième approche, mais s’en éloigne fortement par sa propre tentative non réductrice qui l’amène à nier que, dans les rapports entre la conscience et l’intentionnalité, l’une puisse être identifiée comme plus fondamentale que l’autre.
De façon à chaque fois différente, Alvin Goldman, Philip Kitcher et Nancy Cartwright s’en prennent aux relations entre le naturalisme philosophique et la science. Alvin Goldman (The Need for Social Epistemology) nous rappelle que, depuis quelque temps et parallèlement aux discussions épistémologiques sur (ou contre) le scepticisme, c’est la dimension sociale du savoir qui est devenue l’objet des analyses multiples. Goldman lui-même incite le lecteur à comparer son approche avec l’œuvre de Michel Foucault ou Bruno Latour, bien qu’il continue à considérer ses collègues français trop sceptiques quant à la capacité d’une science socialement construite de promouvoir la valeur de vérité de certaines propositions sur le monde. Goldman n’essaie pas de faire un cas général de cette conviction (sa position sur la justification des croyances semble renvoyer au dernier Wittgenstein), mais passe en revue les situations différentes de telle ou telle pratique sociale du discours véridique, y compris le discours juridique.
Philip Kitcher (The Ends of the Sciences), lui aussi, propose une image de la science dans son rapport avec la société. Dans sa question principale et sa réponse, la volonté de secouer les restes du positivisme est évidente : la science est-elle une recherche autonome des vérités sur le monde ? Non, répond Kitcher. La science doit chercher à atteindre la vérité, mais elle ne doit pas décider de son orientation et son but. La décision revient (ou devrait revenir) à la communauté, plus exactement à la discussion entre les groupes intéressés. Cette idée, dont la dimension utopique est reconnue par l’auteur, reflète le rejet de la Science comme la source monolithique du progrès au profit d’une pluralité des disciplines qui visent leurs buts spécifiques. Il n’y a donc pas la méthode scientifique à l’élaboration de laquelle la philosophie aurait à contribuer par une analyse logique. Le congé est ainsi donné au rêve des structures générales d’explication, valables pour la Science (et la Philosophie). Les buts de savoir sont et seront à discuter dans un contexte beaucoup plus large et variable.
Quant à Nancy Cartwright (From Causation to Explanation and Back), elle retrace le chemin indiqué par le titre de son texte, le chemin plus étroit mais somme toute parallèle à celui esquissé par Kitcher. C’est de la causalité et de l’explication qu’il s’agit ici, plus exactement de l’échec des tentatives de se débarrasser de la causation considérée comme une notion métaphysique et irréductiblement obscure. Inspirées de David Hume ou du positivisme logique, ces tentatives ont avancé la notion d’explication comme description des relations logiques (l’explanans), qui nous donnent raison à s’attendre à détecter tel ou tel état des choses dans le monde (l’explanandum). (En lisant ces pages, les praticiens de la philosophie ancienne se souviendront des débats animés sur la question des causes et explications ou raisons explicatives chez Platon ; la célèbre interprétation du Phédon par Gregory Vlastos est un exemple parfait d’évacuation des causes au profit des explications.) Or, suggère Cartwright, cette notion d’explication s’avère peu productive. Si elle aboutit aux divers modèles des situations réelles (les modèles physiques, mais aussi la fable du contrat social en philosophie politique, etc.), ces modèles sont trop simplifiés, voire carrément faux. D’où le besoin de repenser le concept de causalité et surtout de se concentrer sur les variantes de l’explication causale singulière (singular causal explanation). Cette dernière est en train de devenir l’agent théorique d’une réelle diversité causale, et Cartwright lui prédit un succès croissant. Sans entrer dans les détails de sa démonstration, on peut recommander ce texte comme un des sommets du volume.
Avec la contribution de Thomas Hurka (Normative Ethics : Back to the Future), l’enquête se tourne enfin vers les questions éthiques. Dans le contexte de ce recueil, la position de Hurka se distingue par une sorte d’antinaturalisme. Au naturalisme éthique, il reproche son rejet du common-sense attitude. En revanche, les auteurs qui se réclament de ce dernier, surtout dans le sillage de Wittgenstein, succombent à la tentation antithéorique tout aussi déplorable. Afin d’éviter ces deux erreurs pour ainsi dire symétriques, Hurka propose le retour à une éthique normative inspirée des théories avancées au début du XXe siècle (G. E. Moore, mais aussi Hastings Rashdall, J. M. E. McTaggart ou W. D. Ross). Il nous faut donc un nouvel examen des attitudes morales dans notre société, sans qu’on refuse d’en tirer les conséquences systématiques. En guise de conclusion, Hurka incite les philosophes à établir une typologie suffisamment subtile de la morale telle qu’elle a été recommandée par Nietzsche dans Au-delà du bien et du mal.
Très différente est l’attitude de Peter Railton (Toward an Ethics that inhabits the World). Lui aussi préconise la concentration sur la psychologie des attitudes morales réelles et ancrées dans la société et son histoire. Or un tel examen implique surtout une interaction approfondie entre la philosophie, la psychologie et les sciences sociales. En fait, Railton propose de repenser, du point de vue moral, la question de la nature humaine – ou, plus exactement encore, du rapport entre l’intellect et l’imagination. Ici, la référence non doctrinale à David Hume et Adam Smith a sa place, surtout en vue des problèmes moraux que l’avenir proche semble nous réserver, ceux qui concerneront la justice globale (sociale et distributive), la justice entre les générations humaines ou la capacité de résoudre de manière démocratique les conflits ethniques et autres. C’est dans cette perspective que Railton propose pour l’éthique un projet équivalent du projet épistémologique de Goldman.
La liste citée des problèmes moraux qui sont en passe de devenir de plus en plus urgents prépare le lecteur au texte suivant, celui de Rae Langton (Projection and Objectification). Si cette contribution concerne la philosophie et l’éthique féministes, sa visée n’en est pas moins générale. Il s’agit d’abord d’analyser les deux façons dont les êtres humains sont privés de leur autonomie et dignité : l’objectivation, y compris et surtout l’objectivation sexuelle, qui traite les individus sans égard pour leur vie intérieure et émotionnelle ; et la projection, qui impose à l’individu un rôle (sexuel) socialement construit et, du même coup, obscurcit le déni même de l’autonomie derrière un prétendu plan général de la société. Concernant l’objectivation, Langton se réfère directement aux travaux de Martha Nussbaum dont l’article Objectification (Philosophy and Public Affairs, 24, 1995, p. 249-291) joue ici un rôle pivotal ; on peut ajouter strictement en marge qu’un livre très récent de Nussbaum, Frontiers of Justice : Disability, Nationality, Species Membership (Belknap Press - Harvard Press, 2006), élargit la question de la valeur intrinsèque et de la dignité des vies individuelles au-delà des limites d’appartenance au genre humain. En revanche, pour s’interroger sur la projection, Langton se tourne du côté continental, où les attitudes et opinions sont analysées en termes de désir et de ses projections. Malgré sa critique de cette perspective, Langton considère les deux approches compatibles. Elle suit donc l’exemple de Catherine MacKinnon dont les textes principaux sont relus ici avec beaucoup d’aplomb.
En conclusion du volume, Philip Pettit (Existentialism, Quietism, and the Role of Philosophy) pose la question du rapport entre la philosophie et les dimensions pratiques de la vie. Cherchant à éviter les extrêmes opposés du quiétisme et de l’existentialisme (dont le premier nie à la philosophie précisément ce que le deuxième exalte, c’est-à-dire la capacité de transformer la vie), il décrit les trois champs où les leçons données par la philosophie semblent légitimes et bienvenues : celui de la vie personnelle avec sa dimension méditative, celui de la méthodologie des sciences et celui de l’éthique ou de la moralité qui reste étroitement liée à la politique. Une telle conclusion ne semble guère surprenante, mais Pettit a des choses intrigantes à dire même au sujet (cent mille fois discuté) de la méthodologie. En lisant les pages 325-326, le lecteur se rend compte de la proximité avec certaines considérations de Langton (les sciences sociales peuvent-elles éviter de transformer les hommes en objets ?). De même, l’esquisse de la différence entre nos préjugés en matière de personnes ou de sociétés, et nos préjugés qui portent sur le monde physique, mérite toute notre attention.
Dans le volume sous sa direction, Leitner a donc réussi à rassembler les exemples concrets de la manière dont la philosophie se constitue et se divise en tant que discipline aux confins variables, consciente de son passé et confiante en son avenir (ses avenirs, plutôt). Sans doute fera-t-on des objections à certains des choix éditoriaux opérés ici. Le dialogue entamé entre les positions analytiques et les positions continentales aurait pu profiter de la présence des philosophes continentaux eux-mêmes dont les voix sont entendues de loin, et surtout à travers les citations des auteurs du passé plutôt que du présent. Or critiquer les lacunes et les absences est trop simple. En fin de compte, les philosophes non anglophones (et non naturalistes) n’ont qu’à répondre par une anthologie équivalente. De toute évidence, ils y sont cordialement invités.
Karel THEIN,
Université Charles, Prague.
Aristote au XIXe siècle, édité par Denis Thouard, Cahiers de philologie, vol. 21 (série « Apparat critique »), Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2004.
Le collectif édité par Denis Thouard dans la collection des Cahiers de philologie de l’UMR « Savoirs et textes », qui doit son impulsion à un colloque organisé à Lille III en septembre 2002, ne s’intéresse pas seulement à la réception d’Aristote au XIXe siècle, mais aussi à la présence du Stagirite, et notamment de sa logique, dans les débats philosophiques de cette époque, en Allemagne d’abord, mais aussi en France et en Pologne. L’ouvrage se structure en trois moments principaux. La partie intitulée « La critique de l’idéalisme » détermine les enjeux d’une référence à Aristote dans des problématiques aussi diverses que celle du rapport entre l’être et ses déterminations, celle de la place à accorder au mouvement dans l’ontologie, ou celle du rapport entre catégories et langues naturelles. Elle montre aussi que les problématiques kantienne (rapport entre catégories et jugement), herderienne (grammaire et logique) et hégélienne (ontologie et logique) déterminent indirectement l’intérêt pour la pensée d’Aristote. La partie intitulée « Le retour de la métaphysique » se penche, par trois articles, sur Ravaisson interprète d’Aristote, en insistant (art. d’Annamaria Contini) sur l’importance accordée à la philosophie naturelle. Les trois articles consacrés à Brentano sont particulièrement précieux : celui de Dieter Münch éclaire, pièces à l’appui, la relation de Brentano au courant néothomiste du journal de Mayence Der Katholik, et montre ce qui sépare la démarche de Brentano des méthodes « protestantes » de philologues tels que Trendelenburg et Zeller ; les deux autres (Liliana Albertazzi, Franco Volpi) étudient l’intérêt de Brentano pour la psychologie d’Aristote, et son influence sur Heidegger. La dernière partie ( « La logique de la science » ) concerne d’une part la présence d’Aristote dans les débats néokantiens et dans la pensée de Peirce, d’autre part la référence à Aristote dans l’école de Lvov : Twardowski, le maître de Lukasiewicz, apparaît au carrefour d’une influence bolzanienne et de l’aristotélisme de Brentano. Enfin, un article fort érudit sur la réception du corpus aristotélicien (Myriam Hecquet-Devienne), complété par un tableau de plusieurs pages, permet de voir par qui, et sur la base de quels présupposés philologiques, les éditions sur lesquelles les aristotélisants travaillent encore aujourd’hui ont été élaborées. Un ouvrage, donc, qui sans constituer un usuel à proprement parler, contient des mises au point synthétiques et documentées sur des aristotélismes dont nous sommes encore tributaires.
Frédéric GAIN.