2007
Les études philosophiques
Présentation
Anissa Castel-Bouchouchi
L’œuvre de Simone Weil est avant tout une œuvre de philosophe, comme le montrent l’unité de sa pensée, la relation que celle-ci entretient avec les autres philosophies et le renouveau des études dont elle fait actuellement l’objet.
En 2006 paraissait le volume IV des Cahiers de Simone Weil, rassemblant des écrits de juillet 1942 à juillet 1943 dans une édition scientifiquement établie des textes initialement publiés par Camus en 1950 sous le titre de La connaissance surnaturelle en 1950. Il s’agissait du huitième des seize volumes que devrait constituer l’entreprise de publication des œuvres complètes aux éditions Gallimard – entreprise inaugurée sous la double direction d’André Devaux et de Florence de Lussy, et poursuivie sous l’autorité de celle-ci. Florence de Lussy avait par ailleurs édité, sept ans plus tôt, un Simone Weil. Œuvres, dans la collection « Quarto », qui prétendait rassembler et rendre aisément accessible, en un seul volume, l’essentiel de l’œuvre philosophique de Simone Weil. Entre édition génétique, érudite et savante d’un côté, vulgarisation synthétique et éclairée de l’autre, l’œuvre semble vouée à se détacher, insensiblement mais sûrement, sinon de l’auteur, du moins du personnage qui aura marqué plus d’un esprit par son parcours atypique, brillant et tragique.
Ce parcours, bien connu, mais, hélas, amputé la plupart du temps de son fondement singulier, est celui d’une jeune fille née en 1909, qui, avant de devenir la disciple d’Alain, le professeur agrégé et la syndicaliste révolutionnaire que l’on sait, avant de faire l’expérience du travail en usine et de s’engager brièvement dans la guerre d’Espagne, avant de se rapprocher du christianisme tout en restant sur le seuil, a d’abord été une adolescente fragile, fascinée par le génie mathématique de son frère, et entrée en philosophie, après une crise assez profonde, pour trouver tout simplement la vérité. Car, écrivait-elle au P. Perrin dans sa Lettre du 14 mai 1942, « après des mois de ténèbres intérieures, j’ai eu soudain et pour toujours la certitude que n’importe quel être humain, même si ses facultés naturelles sont presque nulles, pénètre dans ce royaume de la vérité réservée au génie, si seulement il désire la vérité et fait perpétuellement un effort d’attention pour l’atteindre ».
Or, la fascination exercée par la personnalité de Simone Weil, sans vraiment pâlir, d’ailleurs, croise de plus en plus souvent des approches plus philosophiques qu’hagiographiques ou essentiellement biographiques. Compte tenu de l’établissement des textes, il est devenu aisé de faire la part entre les réflexions philosophiques et les commentaires de veine plus littéraire, portant sur le folklore, les contes, les tragédies ou la poésie. S’il est vrai, selon notre auteur, que les discours spirituels les plus variés expriment une véritable pensée, identique mais diffractée selon de multiples voies, le lecteur, quant à lui, n’a plus aucune difficulté à se repérer territorialement dans un corpus désormais balisé. Simone Weil est bel et bien entrée dans l’histoire de la philosophie. Parmi les analyses et comptes rendus qui figurent en fin de volume, l’on trouvera quelques recensions d’ouvrages philosophiques marquants de ces dernières années qui se sont attaché à des notions majeures chez Simone Weil : le travail, l’attention, l’action politique ou les catégories de l’universel.
Nous avons souhaité présenter ici, dans un esprit de complémentarité, l’étude d’une notion transversale et non thématisée comme telle par Simone Weil, à savoir celle d’éducation, qui permet de comprendre à la fois l’unité profonde et les apparentes contradictions de sa pensée (Marion Vorms), ainsi qu’une analyse de l’autarcie morale à partir des deux types de dépendance que sont la force extérieure et la nécessité (Valérie Gérard). Sont également représentées, cette fois dans une perspective plus déterminée par l’histoire de la philosophie, quelques thèses ou hypothèses sur les rapports de Simone Weil aux philosophies qu’elle a commentées – celles d’un Platon souvent très éloigné de l’ « idéalisme platonicien » standard (Anissa Castel-Bouchouchi), d’un Descartes qui ne se réduit aucunement à la sphère du cogito (Robert Chenavier), d’un Marx épuré de la théorie marxiste (Thomas Dommange) –, et sur ce qu’elle a elle-même représenté dans le moment philosophique très singulier de la Seconde Guerre mondiale, non pas comme simple philosophie de la nécessité, mais en tant que philosophie de la rencontre de la nécessité et de l’âme humaine (Frédéric Worms). Ce sont là autant d’exemples de la poursuite, du renouveau et de la diversité des réflexions que suscite la pensée ouverte de Simone Weil.