Les études philosophiques
P.U.F.

I.S.B.N.9782130561316
144 pages

p. 409 à 411
doi: en cours

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n° 83 2007/4

2007 Les études philosophiques

Rousseau et les républicanismes modernes

Présentation

Luc Foisneau
Il ne fait de doute pour personne que la pensée de Rousseau est l’une des principales sources du républicanisme moderne, mais on ne réalise pas toujours à quel point la place centrale qu’il occupe dans cette tradition est en même temps une place à part. Par-delà leurs différences d’approche, les auteurs qu’on va lire partagent une même volonté d’apprécier au plus juste l’écart existant entre le texte de Rousseau et les traditions républicaines qui s’en revendiquent. Lire Rousseau, c’est ainsi mesurer sa capacité de résistance aux accommodements que les républicanismes modernes ont pu passer avec l’esprit de leur temps.
Mais comment un texte pourrait-il résister à des écoles interprétatives puissantes ? Comme l’indique clairement sa terminaison en « -isme », le républicanisme est aussi, et peut-être surtout, une tentative de systématisation d’un ensemble d’idées et de pratiques ancrées dans des réalités politiques. En tant que doctrine plus ou moins rigoureusement constituée, au contenu variable selon les époques, le républicanisme emprunte des éléments de doctrine ici et là, à Rousseau indéniablement, mais aussi à de nombreux autres auteurs, dont il produit des synthèses que ces derniers auraient parfois jugées improbables. La reprise doctrinale ou idéologique modifie souvent en profondeur les intentions de la source philosophique ou littéraire jusqu’à rendre parfois méconnaissable la pensée initiale.
Ainsi en va-t-il de la synthèse opérée par la pensée républicaine française entre souveraineté populaire et représentation, ou de l’interprétation de la volonté générale comme volonté d’un bien commun déterminé indépendamment du processus politique. Dans le premier cas, on ne reconnaît l’apport essentiel de Rousseau à la théorie de la souveraineté qu’en lui déniant le droit de critiquer le système représentatif ; dans le second cas, on limite par avance la portée considérable de son concept de volonté générale, que l’on souhaite identifier à une détermination substantielle du bien commun.
Face à ces a priori du républicanisme moderne – quel qu’en puisse être, par ailleurs, le bien-fondé –, il importe non seulement de revenir au texte de Rousseau, mais encore de lire ce texte sans préjuger d’un sens (unique) de l’histoire, c’est-à-dire sans vouloir escamoter ce qui, en lui, résiste aux synthèses républicaines ultérieures. Les études ici rassemblées se caractérisent précisément par une commune volonté de souligner ce qui, chez Rousseau, résiste à l’idéologie républicaine et qui, peut-on l’espérer, en lui résistant, relance l’idée de la république.
L’étude de ces résistances prennent ici trois formes relativement distinctes.
La première consiste à retourner le texte de Rousseau contre des synthèses qui se sont revendiquées de lui, mais qui ont eu pour effet de bloquer la pensée politique républicaine. C’est d’abord le cas, de façon emblématique, de la distinction entre combattants civils et militaires que l’on a voulu attribuer à Rousseau, alors même que ce dernier développe une pensée de la guerre républicaine qui suppose la participation de tous les citoyens (Karma Nabulsi). C’est encore le cas, paradoxalement, de la façon dont Rousseau autorise une pensée de la désobéissance civile, alors même qu’il développe une conception de la volonté générale qui semblerait devoir l’interdire (Christopher Brooke). Dans ces deux exemples, le texte de Rousseau permet de penser des formes politiques de résistance que l’on voudrait, au nom d’un certain républicanisme, le voir invalider. Un troisième cas, plus problématique, doit être ajouté aux deux précédents : c’est celui de la critique rousseauiste de la représentation politique que ses successeurs républicains ont voulu dissocier de sa thèse de la souveraineté populaire. Il est intéressant de s’interroger, à ce propos, sur le sens d’un tel consensus anti-vousseauiste dans la pensée républicaine française (Ph. Crignon).
Une deuxième approche consiste à interroger les idées de Rousseau à partir de différents contextes, politiques et intellectuels, qui furent les siens. Le citoyen de Genève, qu’il fut activement à certains moments de sa vie, fit l’expérience du républicanisme dans un contexte bien spécifique, mais cette expérience fut aussi une expérience critique (G. Silvestrini). Il s’agit alors d’apprécier non seulement ce que Rousseau doit à Genève – sans doute beaucoup –, mais aussi en quoi ses idées échappent souvent au contexte local des institutions et des débats de la république genevoise. Un autre horizon intellectuel nous est fourni par les théoriciens de la raison d’État auxquels Rousseau se réfère de façon critique lorsqu’il s’efforce de penser ensemble souveraineté et gouvernement (L. Foisneau). On le voit alors corriger les paramètres des théories du gouvernement pour tenter de les rendre compatibles, en dépit de la difficulté de l’exercice, avec sa théorie de la volonté générale.
Une troisième approche représentée dans ce dossier consiste à se tourner résolument vers l’avenir du républicanisme et à se demander comment la pensée de Rousseau peut encore aujourd’hui transformer notre conception de la politique. Cela peut se faire en s’appuyant sur la tradition républicaine française et son idée qu’il existe un droit à l’égalité, sans lequel les droits-libertés ne sont qu’un leurre (J.-F. Spitz). Cela se fait également en cherchant dans le texte de Rousseau une conception du droit qui ne contrarierait pas l’idéal républicain de vertu auquel on a parfois voulu l’opposer (Ch. Hamel). Dans ces deux cas, l’interrogation sur l’avenir suppose une relecture de séquences historiques plus anciennes, que ce soit le moment républicain français au XIXe siècle, ou le moment républicain anglais au XVIIe siècle.
L’importance de Rousseau pour les recherches contemporaines sur le républicanisme s’apprécie aujourd’hui dans un contexte européen et mondial. Pour marquer cette orientation nouvelle, ce numéro des Études philosophiques a été conçu en partenariat avec l’équipe éditoriale de History of Political Thought, l’une des revues britanniques qui a le plus contribué ces dernières années à la recherche sur le républicanisme. Un numéro « Rousseau » devrait donc paraître prochainement dans cette dernière revue [1].
 
NOTES
 
[1] Les trois premières études de ce dossier ont bénéficié du soutien de l’ACI-« Frontières de la modernité » (MFO/CNRS - Oxford) ; elles ont donné lieu à des discussions stimulantes, lors d’un séminaire organisé conjointement par la Maison française et le Department of Politics and International Relations de l’Université d’Oxford, entre février et mai 2005. Nos remerciements vont à Alexis Tadié, qui co-organisa ce séminaire, et, pour leur participation, à Étienne Balibar, Mark Philp et Sudhir Hazareesingh.
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