2008
Les études philosophiques
Présentation
Positions du « scepticisme chrétien »
Frédéric Gabriel
Consacrée par Richard H. Popkin, la redécouverte des courants sceptiques des XVIe et XVIIe siècles a permis de redonner vie à des auteurs auparavant classés dans les
minores, malgré leur rôle important dans le paysage et les controverses de l’époque
[1]. Elle a surtout inversé une historiographie anti-sceptique séculaire. En 1865, quand Amédée Saisset édite les manuscrits posthumes de son frère Émile, le traducteur de Spinoza, il évoque le dernier ouvrage en cours, inachevé, dont témoigne cette publication parcellaire : une « histoire critique du scepticisme »
[2], préparée par des cours professés à la Sorbonne entre 1861 et 1863. Si la mort ne lui a permis de traiter que Pascal pour le XVII
e siècle, il avait également prévu d’étudier Montaigne, Charron, Sanchez, La Mothe Le Vayer, Huet, Bayle
[3]. Même s’il considère que leur scepticisme « est la renaissance du scepticisme antique », il distingue après Descartes un nouveau courant : « Le scepticisme théologique est tout moderne. »
[4] Mais son écriture était guidée par un impératif : « Considérer le scepticisme comme la pire des maladies morales de tous les temps et du nôtre, comme cause active de bien des plaies intellectuelles. »
[5] Au contraire, Richard H. Popkin qualifie positivement la modernité philosophique comme un moment qui puise une partie de sa force dans les scepticismes antiques retrouvés et réinventés dès la Renaissance
[6]. Son enquête a également contribué à relancer et à approfondir les débats sur l’articulation entre scepticisme et christianisme.
Malgré les célèbres condamnations d’Augustin
[7], y aurait-il, après des platonismes et des aristotélismes chrétiens, un scepticisme chrétien ? Au XVII
e siècle, on traite de « sceptique » celui que l’on attaque, que l’on condamne
[8], et le terme est bien souvent lié à un ensemble où sont confondus irréligion, impiété, libertinage, athéisme
[9], et le scepticisme a notamment nourri des textes accusés d’athéisme
[10]. Côté protestant, Jean de La Placette passe de l’individu à l’institution et publie un
De insanabili romanae Ecclesiae scepticismo, qui veut montrer, textes à l’appui, que la papauté soutient des choses douteuses et incertaines
[11]. C’est précisément la théorie de l’infaillibilité romaine, à côté de l’eucharistie, qui permet à La Placette d’attaquer l’institution ecclésiale comme principale responsable du scepticisme qui affaiblit jusqu’aux fondements de la religion chrétienne... Alors que la Révélation n’admet pas de mélange avec l’erreur, l’Église saperait jusqu’à la règle de foi (chap. I)
[12]. S’il admettait les hypothèses des « papistes », un croyant ne pourrait plus distinguer entre ce qui relève de la persuasion controversiale et de la véritable révélation divine : il doute alors aussi bien de sa règle de foi que de son contenu. La Placette dénonce une confusion entre les degrés rhétoriques d’assertion, et les divers régimes de la croyance et de l’assentiment. Prenant au mot ces attaques, J. M. Robertson, dans son
History of Freethought, parle de « catholic pyrrhonism »
[13]. Dans ses
Skeptics of the French Renaissance, John Owen affirmait, de même : « Rien ne peut être un plus grand reproche à la chrétienté pontificale en France, ou une preuve plus indiscutable de l’échec virtuel de sa mission, que de constater que ces hommes [Montaigne, Ramus, Charron, Sanchez, La Mothe Le Vayer, Pascal] trouvèrent parmi les sceptiques et les libres-penseurs la retenue morale et les motivations que la religion (et aussi la Chrétienté !) ne put leur apporter. »
[14]
À première vue, le scepticisme paraît bien, logiquement ou historiquement, à l’opposé des domaines religieux et théologique, où règnent la Révélation et les dogmes
[15]. Ce n’est pourtant pas la seule place qu’on lui attribue, puisqu’il est aussi invoqué, outre son usage inquisitoire, comme
instrument théologique, sans que son utilisateur puisse être appelé « sceptique »
[16]. Mieux encore, à propos du prêtre catholique Gentien Hervet, Luciano Floridi remarque : « Dans ses mains, le scepticisme devient une arme puissante pour la controverse religieuse, dans la défense de l’orthodoxie catholique. »
[17] De leur côté, Simo Knuuttila et Juha Sihvola affirment que « la renaissance du pyrrhonisme au XVI
e siècle est surtout due à l’attraction que les arguments sceptiques pouvaient exercer dans la défense de la religion traditionnelle »
[18]. C’est cette perspective qu’explore Emmanuel Naya, en détaillant comment, à côté des milieux évangéliques opposés à la seule version dogmatique du christianisme, des catholiques tels Omer Talon et Gentien Hervet modèlent un scepticisme tempéré, puisé dans le probabilisme des
Académiques de Cicéron, susceptible d’une parfaite accommodation à la théologie chrétienne. À partir d’un choix doxographique engagé, Talon unifie les deux écoles sceptiques en un probabilisme académique malléable, vecteur dynamique de renouvellement philosophique (de la dialectique aristotélicienne) comme apologétique (propédeutique aux vérités plus élevées).
« Scepticisme chrétien » : dans sa généralité, le syntagme semble balayer un large spectre, depuis l’arme de combat contre toute superstition, jusqu’à son instrumentalisation apologétique. Alliage nouveau, syncrétisme contre nature ? Mais encore faut-il préciser l’orientation de chaque terme. De même qu’il est réducteur de parler du scepticisme à l’époque moderne, il serait réducteur d’imaginer un catholicisme uni et uniforme : non seulement il est habité par de nombreux courants, mais, surtout, désigne-t-on, par le terme de « christianisme », plutôt la croyance personnelle, le texte biblique, l’ensemble des dogmes, ou l’institution ecclésiale (elle-même agitée par d’innombrables dissensions internes) ? À chaque domaine correspond un usage diversifié et éclectique – pro ou contra – des scepticismes.
Pour la première fois, André Pessel présente une lecture philosophique des écrits de Jean-Pierre Camus, où le scepticisme, utilisé par touches, est l’un des puissants outils que l’évêque met en œuvre aussi bien dans un essai philosophique que dans des romans dévots. La démonstration de l’ « inadéquation structurelle entre la vérité et le sujet du savoir » mène directement au seul accès possible de la vérité : la foi. Le scepticisme est au centre de sa construction d’un sujet – intimement chrétien – dessaisi de son principe, mais un sujet (singularisé par des situations) qui permet à l’auteur d’élaborer une voie médiane originale, reconsidérant la hiérarchie des savoirs, et rejetant l’assurance dogmatique du savoir comme le scepticisme généralisé.
Parmi les différentes possibilités de diffusion, de déplacements et de remodelages des traditions textuelles, José R. Maia Neto observe le phénomène sceptique à partir de la réception de textes démembrés d’un autre évêque, Pierre-Daniel Huet. Comment et par qui ont-ils été perçus comme des expressions d’un scepticisme chrétien ?
Plutôt qu’une catégorie à part entière, ou qu’un courant désignant des sceptiques mais croyants orthodoxes
[19] – voir ici même la lecture critique de Lorenzo Bianchi –, le « scepticisme chrétien » est à chercher dans l’usage local, personnalisé – chez des auteurs d’orientations fort diverses – d’outils sceptiques. Avec Stanley Fish, on pourrait presque dire : à chaque auteur, à chaque lecteur son scepticisme – et ses subtilités rhétoriques
[20]. C’est une partie de cette riche palette d’usages que se propose d’étudier ce dossier, qui se concentre sur la France du catholicisme classique.
[1]
Sur l’actualité des recherches sur le scepticisme, voir Jean-Pierre Cavaillé, « Le retour des sceptiques »,
Revue philosophique de la France et de l’étranger, 2, 1998, p. 197-220 ; la
Revue de synthèse, n
o 2-3 (« Histoire du scepticisme, de Sextus Empiricus à Richard H. Popkin », dir. Pierre-François Moreau), 1998 ; et Richard H. Popkin, « Concluding Remarks », in José R. Maia Neto, Richard H. Popkin (ed.),
Skepticism in Renaissance and Post-Renaissance Thought. New Interpretations, Amherst (NY), Prometheus Books (Journal of the History of Philosophy Books Series), 2004, p. 235-241.
[2]
Émile Saisset,
Le scepticisme. Ænésidème, Pascal, Kant. Études pour servir à l’histoire critique du scepticisme ancien et moderne, Paris, Didier, 1865, « Avertissement au lecteur », p. I. La page VI précise que cette histoire devait être « complète ».
[3]
Le chapitre portant sur Kant n’est qu’une reprise d’anciennes publications (
ibid., p. XIII).
[4]
Ibid., p. 242.
[5]
Ibid., p. I-II.
[6]
Voir aussi Marc-André Bernier, Sébastien Charles,
Scepticisme et modernité, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2005. Sur la réapparition de Sextus à la Renaissance, les travaux de Popkin peuvent maintenant être complétés par ceux d’Emmanuel Naya (
Le phénomène pyrrhonien : lire le scepticisme au XVIe siècle, thèse de l’Université de Grenoble, 2000, à paraître chez Honoré Champion), Gian Mario Cao (« The prehistory of modern scepticism : Sextus Empiricus in fifteenth-century Italy »,
Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, vol. 64, 2001, p. 229-280) et Luciano Floridi (
Sextus Empiricus. The Transmission and Recovery of Pyrrhonism, Oxford, Oxford University Press, 2002).
[7]
Augustin,
De Civitate Dei, XIX, cap. 18 ;
Contra Academicos, III, VII, 14-XVI, 36. Cf. John Heil, « Augustine’s attack on skepticism : The
Contra Academicos »,
The Harvard Theological Review, vol. 65, n
o 1, janvier 1972, p. 99-116.
[8]
Jean de Silhon,
Le ministre d’Estat, troisieme partie, de la certitude des connoissances humaines, Amsterdam, Antoine Michiels, 1662, chap. I : « Du Pirrhonisme. Combien la Religion Chrestienne est offensée par cette Philosophie. Montaigne blasmé d’en avoir entrepris la protection », p. 21-26 dans la réédition par Christian Nadeau, sous le titre
De la certitude des connaissances humaines, Paris, Fayard, 2002.
[9]
Un ensemble qui a durablement marqué l’historiographie elle-même. Don Cameron Allen intitule l’une de ses études
Doubt’s Boundless Sea, Skepticism and Faith in the Renaissance (Baltimore, The Johns Hopkins Press, 1964), mais il désigne les auteurs qu’il étudie (Pomponazzi, Cardan, Vanini, Montaigne, Charron, Bodin) comme des athées.
[10]
Winfried Schröder,
Ursprünge des Atheismus. Untersuchungen zur Metaphysik- und Religionskritik des 17. und 18. Jahrhunderts, Stuttgart-Bad Cannstatt, Fromann-Holzboog, 1998.
[11]
Jean de La Placette (1639-1718),
De insanabili romanae Ecclesiae scepticismo, dissertatio qua demonstratur nihil omnino esse quod firma fide persuadere sibi pontifici possint, Amsterdam, apud Georgium Gallet, 1696 (rééd. Utrecht, apud Joh. Serv. Bosch, 1730) ;
Of the Incurable Scepticism of the Church of Rome (trad. Tho. Tenison), Londres, Printed for Ric. Chiswell, 1688 ;
Traité du pyrrhonisme de l’Église romaine, par M. La Placette, ci-devant pasteur de l’Église de Copenhague, traduit du latin en françois, par Nicolas Chalaire, ministre du Saint-Évangile, Amsterdam, Vve J. Desbordes, 1721.
[12]
De même : [Jean-Nicolas-Hubert Hayer, David-Renaud Boullier],
Le pyrrhonisme de l’Église romaine, ou lettres du P.H.B.D.R.A.P. à Mr. ** avec les reponses..., Amsterdam, J. F. Jolly, 1757, p. 41-42 et 134.
[13]
John Mackinnon Robertson,
A History of Freethough Ancient and Modern to the Period of the French Revolution, Londres, Watts & Co., 1936, p. VI, p. 679.
[14]
John Owen,
The Skeptics of the French Renaissance, Londres, Swan Sonnenschein, New York, Macmillan, 1893, p. 656. Dans ce volume, les pensées sceptiques sont vues comme une partie d’un mouvement plus général de libre développement des sciences modernes (p. X). Éditeur de Glanvill, John Owen (1833-1896) avait publié, l’année précédente :
The Skeptics of the Italian Renaissance.
[15]
Cf. Reaburne S. Heimbeck,
Theology and Meaning : A Critique of Metatheological Skepticism, Stanford, Stanford University Press, 1969.
[16]
Cf. Jean-Robert Armogathe, «
Dubium perfectissimum : The skepticism of the “subtle Arriaga” », in José R. Maia Neto, Richard H. Popkin (eds),
Skepticism in Renaissance and Post-Renaissance Thought, op. cit., p. 107-121 ; Robert Rosin,
Reformers, the Preacher, and Skepticism. Luther, Brenz, Melanchthon, and Ecclesiastes, Mayence, Verlag Philipp von Zabern, 1997, chap. II.
[17]
Luciano Floridi,
Sextus Empiricus, op. cit., p. 39. Cf. Miguel Granada, « Apologétique platonicienne et apologétique sceptique : Ficin, Savonarole, Jean-François Pic de la Mirandole »,
in Pierre-François Moreau (dir.),
Le scepticisme aux XVIe et XVIIe siècles (
Le retour des philosophies antiques à l’Âge classique, t. II), Paris, Albin Michel, 2001, p. 11-47.
[18]
Simo Knuuttila, Juha Sihvola, « Ancient scepticism and philosophy of religion »,
in Juha Sihvola (ed.),
Ancient Scepticism and the Sceptical Tradition, Acta Philosophica Fennica, vol. 66, Helsinki, 2000, p. 125-144, ici p. 140 ; de même p. 138.
[19]
Choisissant cette option, Popkin suit John Owen (
The Skeptics of the French Renaissance, op. cit., p. 655, à propos de La Mothe Le Vayer : « He never threw off his belief in the dogmas of Papal Christianity », cf. p. 709).
[20]
Voir, à ce sujet, la belle et indispensable somme d’Isabelle Moreau,
« Guérir du sot ». Les stratégies d’écriture des libertins à l’âge classique, Paris, Honoré Champion, 2007.