Les études philosophiques
P.U.F.

I.S.B.N.9782130566984
144 pages

p. 223 à 225
doi: 10.3917/leph.082.0223

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n° 85 2008/2

 
Isabelle Moreau, Guérir du sot ». Les stratégies d’écriture des libertins à l’âge classique, Paris, Honoré Champion, coll. « Libre-pensée et littérature clandestine », 2007, 1 216 p.
 
 
Dans Guérir du sot ». Les stratégies d’écriture des libertins à l’âge classique, Isabelle Moreau souhaite contribuer au renouvellement de l’appréhension de la catégorie de libertinage, en choisissant un nouvel angle d’approche. Une telle volonté se traduit par une perspective résolument synthétique, à partir d’un corpus constitué par les œuvres de Charles Sorel, Gabriel Naudé, François de La Mothe Le Vayer et Cyrano de Bergerac. Alors que René Pintard, dans Le libertinage érudit dans la première moitié du XVIIe siècle [1], mettait au centre de son étude les hommes et leurs relations, pour dresser un portrait « moral » des individus et des groupes, Isabelle Moreau fait des textes eux-mêmes l’objet de son travail. C’est dans les textes et par les textes qu’elle se propose de caractériser le libertinage, en mettant en lumière l’importance des stratégies d’écriture propres aux libertins.
Si une telle approche lui paraît féconde, c’est que ces stratégies sont au cœur de l’indissociabilité des modes d’écriture et des positions philosophiques. D’un côté, ces stratégies ont en elles-mêmes une dignité philosophique ; de l’autre, la dimension philosophique du libertinage se définit non pas par un contenu doctrinal, mais par une démarche, ce qu’Isabelle Moreau appelle une « posture philosophique ». L’auteur reprend ainsi à son compte l’idée selon laquelle les libertins, par l’éclectisme de leurs références, par leur attitude critique, plutôt destructive que constructive, ou encore par leur usage de l’ironie, n’élaborent pas de philosophie au contenu conceptuel cohérent et homogène. Cependant, loin de faire de cette caractéristique un défaut, elle demande qu’on accorde la même dignité à une philosophie qui pense par manière d’essais, qu’à une philosophie bâtisseuse de systèmes, la démarche des Essais de Montaigne apparaissant ainsi comme une référence centrale. Cependant, si le libertinage ne peut se définir par un contenu doctrinal, il ne s’en appuie pas moins sur un socle épistémologique commun, qu’on ne peut réduire au scepticisme, et qu’Isabelle Moreau définit par référence à l’épistémologie gassendiste, telle qu’elle s’expose de façon polémique contre celle de Descartes dans la Disquisitio metaphysica. Plus généralement, le « style de philosophie » libertin se caractérise par « l’importance accordée à l’histoire et à l’érudition doxographique », par un « éclectisme assumé, inséparable du travail de “reprise” libertin et garant de la liberté de philosopher », et enfin par « une appréhension empiriste et sensualiste des phénomènes, ouverte au progrès indéfini des connaissances » (p. 583).
En outre, Isabelle Moreau met en évidence l’articulation entre modes d’écriture et modes de lecture. En effet, non seulement ce que lisent les libertins, et la manière dont ils le lisent, sont significatifs, mais les libertins, à travers leur écriture, programment la lecture de leurs propres textes, exigeant du lecteur la mise en œuvre d’un protocole de lecture précis. Au cœur de l’articulation entre écriture et lecture se trouve la « méfiance », dont Isabelle Moreau fait un principe méthodologique fondamental. Cette méfiance est d’abord celle des libertins eux-mêmes, et caractérise leur rapport aux textes. Il s’agit à la fois de ne se soumettre à aucune autorité, d’exercer une lecture critique des textes, en s’interrogeant sur les stratégies d’écriture mises en œuvre par les auteurs, et d’avoir plus généralement un rapport critique au savoir, qui rejette le dogmatisme et se refuse à adhérer pleinement à quelque certitude que ce soit. Cette méfiance doit ensuite être celle du lecteur. Certes, il faut distinguer entre plusieurs sortes de lecteurs. En effet, selon Isabelle Moreau, les libertins, dans la filiation de Cardan, Charron et Vanini, adhèrent à une anthropologie relativiste et même inégalitaire, selon laquelle on distingue les sots, d’un côté, les déniaisés, de l’autre, et entre les deux la multitude médiocre. À ces différents genres d’esprit correspondent différents types de lecteurs, et les stratégies d’écriture consistent alors à dissimuler les thèses audacieuses et subversives à ceux qui ne pourraient les comprendre, et en feraient un mauvais usage, tout en donnant à penser aux esprits forts. Ces derniers sont alors invités à mettre en œuvre le principe de méfiance, même envers le texte libertin, et une telle lecture est programmée par une écriture qui « rend impossible l’adhésion (...) et l’immersion » (p. 1109). L’écriture libertine se veut, en ce sens, éducation du regard.
Isabelle Moreau se refuse ainsi à définir le libertinage uniquement à partir de l’irréligion. Une telle définition relève selon elle d’une erreur de méthode, dans la mesure où elle demeure tributaire, même quand elle souhaite l’inverser, de la perspective stigmatisante des apologistes, et ne se donne pas les moyens de dégager, de l’intérieur, la logique propre du libertinage. En définissant ce dernier à partir de ses stratégies d’écriture, elle déploie la fécondité de la démarche libertine dans les domaines de l’étude de la nature, de l’anthropologie, de l’histoire ou encore de la théorie esthétique.
Une intéressante étude de l’histoire des usages des termes « libertin » et « libertinage » permet d’ailleurs, à la fois, de les saisir dans leur acception apologétique et de comprendre leur dimension fortement polémique, sans pour autant s’enfermer dans la caractérisation des apologistes. Elle permet également de montrer l’importance du combat apologétique dans la redéfinition des stratégies d’écriture libertines et de ses modes de publication, sans réduire le libertinage à l’expression de l’irréligion.
Cependant, Isabelle Moreau refuse également de nier la dimension critique du libertinage à l’égard de la religion, et continue à considérer que « le rejet de la doctrine chrétienne est un trait commun de la pensée libertine » (p. 19). Sans faire de ce rejet le critère unique et réductionniste du libertinage, elle développe ainsi, dans le cadre de la perspective qu’elle a choisie, des analyses qui montrent comment le travail d’affranchissement libertin n’exclut pas de son champ d’application le christianisme, tant dans son contenu doctrinal que dans ses structures institutionnelles. L’anthropologie de la croyance proposée par les libertins, qui fait de l’homme un animal « philomythe », et qui met au jour et démonte les mécanismes de l’adhésion, ne s’arrête pas aux portes de la foi. En outre, la conception relativiste de l’éthique proposée par les libertins fait des religions, au même titre que les mœurs, les coutumes et les lois, des faits irréductiblement liés aux peuples dont elles régissent les comportements. Plus dévastatrice peut-être qu’une « irréligion de principe », une autre anthropologie s’édifie « en contrepoint de l’horizon chrétien » et de ses « représentations », invalidant par là même le discours de ce dernier : « La philosophie libertine ne permet pas de préserver la religion, parce qu’elle se construit comme une alternative valable à un système d’explication à vocation hégémonique » (p. 1120).
Dans une telle perspective, le libertinage et le scepticisme chrétien semblent incompatibles, même lorsque les textes libertins paraissent se référer à ce dernier. À cet égard, les analyses d’Isabelle Moreau sur la question du « fidéisme » de La Mothe Le Vayer sont éclairantes. Appelant à distinguer, à la suite d’A. McKenna [2], entre l’acte de foi qui ne repose sur aucun argument, et celui qui ne repose sur aucun argument démonstratif (p. 551), elle s’oppose à une lecture popkinienne de Le Vayer. Elle montre que, chez ce dernier, le scepticisme ne peut se concilier avec l’acte de foi, parce qu’il considère comme insurmontable l’inconstance de la raison, et ne peut passer d’un doute qui s’étend jusqu’à l’existence de Dieu à une adhésion sans réserve et une nouvelle certitude (p. 558). Parallèlement, « les motifs de crédibilité, qui fondent l’autorité du Témoignage et permettent de reconnaître la vérité de la Révélation, ne sont pas plus convaincants » (p. 565). Le sceptique choisit certes de se conformer à la religion de son pays, mais en s’appuyant sur une « interprétation conventionnaliste » (p. 573) des religions qui inclut le christianisme. Ainsi, le scepticisme de Le Vayer, loin d’être indifférent au religieux, « ne cesse de parler de religion ». Son « épistémologie relativiste », tout comme la place centrale qu’il donne à la notion de « vraisemblable », loin de préparer à l’acte de foi, ne laisse pas le christianisme indemne (p. 579).
L’étude des stratégies d’écriture libertines permet ainsi à Isabelle Moreau d’intervenir dans les débats qui traversent la recherche quant à la dimension irréligieuse du libertinage, tout en refusant de s’y enfermer, en proposant d’appréhender cette catégorie sous une nouvelle perspective.
Alexandra TORERO-IBAD, UQAM.
Chaire UNESCO de philosophie.
 
NOTES
 
[1] René Pintard, Le libertinage érudit dans la première moitié du XVIIe siècle, Paris, Boivin, 1943.
[2] Antony McKenna, « “Ils croient, ou ils croient croire” : réflexion sur la foi chez Montaigne et chez Bayle », Bulletin de la Société des Amis de Montaigne, VIII, no 11-12, juillet-décembre 1998, p. 61.
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