2009
Les études philosophiques
Avant-propos
Le Directoire
La revue Les Études philosophiques est la plus jeune des « grandes » revues françaises, historiques, de philosophie. Fondée en 1926 par Gaston Berger, comme Bulletin, d’abord assez confidentiel, de la Société d’études philosophiques du Sud-Est, la Revue avait cependant, d’emblée, été conçue comme un organe des « sociétés de philosophie de langue française » (le premier congrès s’est tenu en 1938), destiné à faire contrepoids aux Revues parisiennes et, au premier rang d’entre elles, à la Revue de métaphysique et de morale, émanation de la Société française de philosophie. Gaston Berger, qui avait été industriel avant de devenir universitaire, a vu sa carrière brutalement interrompue par un accident de voiture en 1960 : il était alors directeur de l’Enseignement supérieur. Dirigées ensuite par Henry Duméry puis, à partir de 1973, codirigées puis dirigées par Pierre Aubenque, Les Études philosophiques avaient cessé depuis bien longtemps de représenter la « province », contre Paris, pour se définir comme une Revue certes francophone, mais aux ambitions internationales (la présence d’Edmund Husserl parmi les premiers correspondants de la Société d’études philosophiques en était un signe avant-coureur, parmi d’autres, que l’on se plaît à rappeler ici).
Constituée en Association en 1996, la Revue est pilotée par un Directoire composé aujourd’hui de Jean-François Courtine, Vincent Carraud, Jean-Louis Labarrière et Jean-Luc Marion. Elle a connu à de nombreuses reprises élargissement et internationalisation de son comité scientifique ; dans un contexte éditorial sensiblement modifié, notamment par la mise en ligne des numéros ((((http:// wwww. cairn. info/ revue-les-etudes-philosophiques. htm)et par les nouvelles possibilités offertes de compléter et de prolonger études et enquêtes par des documents électroniques, elle engage avec ce premier numéro 2009 un remaniement plus profond de ses structures : une nouvelle rédaction, un comité scientifique moins nombreux et plus international (8 de ses membres sur 13 enseignent dans des universités étrangères), un comité de lecture lui aussi restreint et sensiblement rajeuni.
Pour ouvrir cette nouvelle formule qui entend bien assumer l’héritage de la Revue et qui, nous l’espérons, sera à la hauteur de ses plus grandes réussites, pour lesquelles nous remercions ici collectivement tous les anciens collaborateurs, nous avons choisi, à travers cet intitulé leibnizien : « ... moi qui suis le sujet... », de relancer en la déplaçant une question largement disputée, en France et ailleurs, depuis les années 1960. Question et débat qui ont sans doute connu une scansion forte à travers le volume dirigé par Jean-Luc Nancy, et publié en 1989, dans les Cahiers Confrontation, sous un titre que son absence même de ponctuation avait rendu ouvert : « Après le sujet QUI VIENT. »
Nous n’entendons pas répondre dans l’après-coup à ce qui serait alors pris univoquement comme une question ! D’autant moins que ce « Cahier » pourrait bien plutôt se lire comme la clôture d’une première longue discussion, celle de la critique desdites philosophies du sujet. Si naturellement quelques grandes références majeures (à commencer par Heidegger) se retrouvent d’un « programme » à l’autre, il nous a semblé que de nombreux travaux récents permettaient d’ouvrir à nouveaux frais le dossier de la subjectivité/ipséité, celui du Self ou du Selbst et du Soi : à commencer par les séminaires de Michel Foucault, notamment L’herméneutique du sujet (1981-1982), Gallimard-Le Seuil, 2001, et Le gouvernement de soi-même et des autres (1982-1983), Gallimard-Le Seuil, 2008 – sans compter les études qui ont témoigné d’une première réception (on se bornera à rappeler le numéro des Archives de philosophie, « Michel Foucault et la subjectivité », avril-juin 2002, et le numéro de Critique, « Leçons de Foucault », mai 2002) ; aussi Stéphane Chauvier, Dire « Je ». Essai sur la subjectivité, Vrin ( « Analyse et philosophie » ), 2001 ; puis le volume de Richard Sorbabji, Self, Ancient and Modern Insights about Individuality, Life and Death, Oxford University Press, 2006, et la même année celui de Christopher Gill, The Structured Self in Hellenistic and Roman Thought, Oxford University Press ; récemment le collectif dirigé par Olivier Boulnois, Généalogies du sujet, de saint Anselme à Malebranche, Vrin ( « Bibliothèque d’histoire de la philosophie » ), 2007 ; les deux volumes de l’Archéologie du sujet : Naissance du sujet, La quête de l’identité, monumentale entreprise lancée par Alain de Libera, Vrin ( « Bibliothèque d’histoire de la philosophie » ), parus en 2007 et 2008 ; enfin, dernièrement, Jean-Luc Marion, Au lieu de soi. L’approche de Saint Augustin, Paris, PUF ( « Épiméthée » ), 2008 ; ou encore, à paraître cette fois, le collectif dirigé par G. Aubry et F. Ildefonse, Le moi et l’intériorité, Vrin (2008).
Actualité éditoriale rappelée ici pour mémoire, puisque, aussi bien, nous n’avons pas prétendu proposer quelque chose comme un état des lieux des discussions nationales et internationales concernant l’histoire ou le statut de la subjectivité ou de l’ipséité : si nous avons souhaité renouer avec un thème comme celui qu’ouvrait la question « Qu’est-ce qui vient après le sujet ? », c’est plutôt à titre d’illustration d’une des orientations de la Revue que nous souhaitons réaffirmer : celle qui réunit indissolublement histoire de la philosophie (fût-elle la plus érudite, la plus « micrologique », ou se déployât-elle, ce qui n’est pas contradictoire, sur la longue durée) et philosophie en train de se faire ; celle qui rejette toute fausse opposition comme celle de la « déférence textuelle » et de la « culture de l’argument » ; celle qui se reconnaît hautement dans l’énoncé, ici même, de Jean-Luc Marion : « L’histoire de la philosophie rend la philosophie possible en lui fournissant – on devrait sans doute plutôt dire : en lui imposant – des arguments ».