2009
Les études philosophiques
Présentation. La réception de Rosenzweig en France
En mémoire de Stéphane Mosès
Marc Crépon
CNRS, archives Husserl.
Des
œuvres philosophiques majeures du siècle dernier, il en est peu qui auront eu un destin aussi singulier que
L’Étoile de la Rédemption de Franz Rosenzweig. Qu’il s’agisse d’un livre inclassable que distinguent les conditions de son écriture, dans les tranchées de la Grande Guerre, son ambition, son ton, son style ou encore sa construction en étoile ne devaient pas échapper aux quelques contemporains qui en prirent connaissance, comme Scholem qui en recommanda aussitôt la lecture à Benjamin. Mais le livre ne toucha guère qu’un petit cercle d’initiés – et il passa en grande partie inaperçu, du moins durant les premières années, avant que Rosenzweig ne s’impose progressivement, notamment en dirigeant le
Freies Jüdisches Lehrhaus de Francfort comme « le maître et l’inspirateur d’un renouveau juif »
[1]. La première étude qui lui fut consacrée parut en 1933 à Hambourg
[2].
Comme pour
être et temps de Heidegger, il fallut près de soixante ans pour que l’
œuvre de Rosenzweig soit enfin traduite en français, par les soins d’Alexandre Derczanski et de Jean-Louis Schlegel
[3]. Déjà pourtant son écho s’était élargi, grâce notamment à la dette que, dès les premières pages de
Totalité et infini
[4], Levinas avouait à son égard et aux articles qu’il lui consacra, les années suivantes
[5]. Dans ces mises en perspective de l’originalité de l’
œuvre et de la singularité du destin de Rosenzweig, il rendait droit à son itinéraire spirituel qui aboutit à l’écriture de
L’Étoile de la Rédemption. Il rappelait comment, après avoir été tenté par la conversion au christianisme, ce dernier y renonça et opéra un retour au judaïsme. Il soulignait la façon dont la « révolte contre Hegel » qui orientait sa pensée le conduisit à « la recherche d’un autre ordre », dans lequel la vie éternelle devenait le fondement d’une « nouvelle pensée » – et que cela ouvrait à une tout autre compréhension des rapports entre judaïsme et christianisme. Ainsi s’imposa l’idée que, au lendemain de la Première Guerre mondiale (en 1921), un livre imposant, unique en son genre, avait été publié qui était un grand livre de philosophie générale, inouï, complexe – un livre qui avait en même temps pour ambition de « fonder » le judaïsme d’une façon inédite.
Mais L
’Étoile de la Rédemption est un « monument » d’une redoutable difficulté qui rappelle à lui, pour s’en démarquer de façon radicale, toute la philosophie « de l’ Ionie à Iéna » – et il manquait un commentaire exhaustif qui permette au lecteur de s’aventurer et de se repérer dans les arcanes de sa construction. Quelques études commencèrent à frayer le chemin de cette compréhension dans les années qui suivirent la publication de sa traduction française, comme celles de Jean-Luc Marion, de Guy Petitdemange, de Xavier Tilliette ou de Paul Ric
œur. Dès 1982, un premier volume collectif fut publié dans
Les Cahiers de la nuit surveillée, sous la direction de Jacques Rolland, d’Olivier Mongin et d’Alexandre Derczanski
[6]. Mais surtout, la même année, les Éditions du Seuil publièrent la première étude d’envergure, le premier livre intégralement consacré à la philosophie de Rosenzweig, grâce auquel sa lecture ne fut plus un écueil insurmontable :
Système et révélation de Stéphane Mosès. Ce qui se dévoilait alors, ce n’était plus tel ou tel thème, tel aspect, tel éclat de la démarche rosenzweigienne, mais, pas à pas, l’architecture de l’ensemble, sa construction, sa composition, ses enchaînements, le mouvement progressif par lequel la pensée s’affranchit du primat accordé par la tradition philosophique à l’exigence d’une totalisation ordonnée du réel. En lecteur attentif de
L’Étoile, Mosès dévoilait la façon dont, dans le livre de Rosenzweig, chacun des trois éléments, rétifs au système – l’homme, le monde et Dieu –, entre en relation avec les autres, selon une triple sortie hors de soi : celle de Dieu vers le monde
(la Création), celle de Dieu vers l’homme
(la Révélation), celle enfin de l’homme vers le monde et les autres hommes
(la Rédemption). Grâce à cette triple publication et à son écho dans diverses revues, il y eut donc, en 1982, quelque chose comme un « moment Rosenzweig » sur la scène éditoriale française qui constitue, après les travaux pionniers de Levinas et d’André Neher
[7], la deuxième étape de sa réception en France.
L’Étoile de la Rédemption est l’
œuvre majeure de Rosenzweig. Mais elle ne fut ni le premier ni le dernier de ses travaux qui se déployèrent dans de nombreuses directions. D’abord, il y eut en amont un livre monumental consacré à la politique hégélienne :
Hegel et l’État ; ensuite, contemporains de la rédaction de
L’Étoile ou en aval, des textes consacrés à son éclaircissement comme ces deux essais majeurs que sont
Le noyau originaire de « L’Étoile de la Rédemption » et
La pensée nouvelle, mais aussi de nombreuses études consacrées à la pensée de Cohen comme à celle de Buber, à la politique et à l’histoire (notamment à la Première Guerre mondiale et aux relations internationales), à la culture, à l’enseignement du judaïsme, à l’hébreu et à ses traductions : celles des poésies de Jehuda Halevi et celle de la Bible en allemand (qu’il partagea avec Buber). À cela, il faut ajouter encore ses
Journaux (les
Tagebücher) et une volumineuse correspondance, dont une part importante – les lettres échangées avec Margrit Rosenstock-Huessy, longtemps tenues secrètes – a été publiée, il y a seulement quelques années
[8]. Le renouveau des études rosenzweigiennes en France est passé (et passe encore) en grande partie par la traduction de ses textes, à laquelle se sont consacrés, entre autres, Jean-Luc Evard
[9], Marc de Launay
[10] et Gérard Bensussan
[11] et par leur lecture. Il est aussi appelé par l’intérêt que quelques-uns des penseurs majeurs de notre temps ont témoigné pour Rosenzweig
[12].
Encore inconnue (ou presque) il y a une trentaine d’années, la pensée de Rosenzweig est désormais enseignée à l’Université. On ne compte plus les mémoires, les thèses et les ouvrages qui lui sont en partie consacrés
[13]. Elle fait régulièrement l’objet de séminaires et de colloques, à Paris en 1994
[14], à Strasbourg en 2003 et en 2009. Au mois de mai 2009, se tient à Paris, à l’École normale supérieure, à la Sorbonne, au Centre Edmond-Fleg et à l’Institut catholique le congrès de l’
Internationale Rosenzweig Gesellschaft, organisé par Myriam Bienenstock, qui rassemble une centaine de chercheurs venus du monde entier. Ces « Nouvelles lectures de Rosenzweig » – qui constituent le premier numéro que
Les Études philosophiques consacrent à celui qui s’est imposé désormais comme un penseur majeur du XX
e siècle – sont une façon d’en accompagner et d’en saluer l’événement.
[1]
Emmanuel Levinas, « Entre deux mondes », dans
Difficile liberté, Paris, Albin Michel, 1963 et 1976 ; rééd. Le Livre de poche, p. 275.
[2]
Cf. Else Freund,
Die Existenz in der Philosophie von Franz Rosenzweigs, rééd. Felix Meiner, Hambourg, 1959.
[3]
Franz Rosenzweig,
L’Étoile de la Rédemption, trad. de Jean-Louis Schlegel et Alexandre Derjanski, Paris, Le Seuil, 1982 ; rééd. 2003, entièrement revue et corrigée par J.-L. Schlegel, avec une préface de Stéphane Mosès.
[4]
Cf. E. Levinas,
Totalité et infini, La Haye Martinus Nijhoff Publishers, 1961, p. XVI : « L’opposition à l’idée de totalité nous a frappé dans le
Stern der Erlösung de Franz Rosenzweig, trop souvent présent dans ce livre pour être cité. »
[5]
Levinas a consacré en tout trois textes à Rosenzweig : 1) « Entre deux mondes », biographie spirituelle de Franz Rosenzweig, dans
La conscience juive. Données et débats (éd. par Éliane Amado Lévy-Valensi), Paris, 1963. Repris dans
Difficile liberté, Paris, 1976 ; 2) « Franz Rosenzweig. Une pensée juive moderne », dans la
Revue de théologie et philosophie, 98 (4), 1965. Repris dans
Hors sujet, Montpellier, 1987 ; 3) Préface à Stéphane Mosès,
Système et révélation, Paris, 1982, repris sous le titre « La philosophie de Franz Rosenzweig », dans
À l’heure des nations, Paris, 1988, p. 175-185.
[6]
Les Cahiers de la nuit surveillée, « Franz Rosenzweig », textes rassemblés par Olivier Mongin, Jacques Rolland et Alexandre Derczanski, Paris, Le Cerf, « La Nuit surveillée », 1982.
[7]
Cf. André Neher, « Une approche théologique et sociologique de la relation judéo-chrétienne : le dialogue Franz Rosenzweig - Eugen Rosenstock », dans
L’Existence juive, Paris, Le Seuil, 1962.
[8]
Franz Rosenzweig,
Die Gritli Briefe. Briefe an Margrit Rosenstock-Huessy, éd. de Inken Rühle et de Reinhold Mayer, préf. de Rafael Rosenzweig, Tübingen, Bilam Verlag, 2002.
[9]
Cf. F.
Rosenzweig,
L’écriture, le verbe et autres essais, traduction, notes et préfaces par J..L. Evard, Paris, PUF, 1998.
[10]
Cf. F.
Rosenzweig,
Foi et savoir, autour de « L’Étoile de la Rédemption », introduit, traduit et annoté par Marc de Launay, Gérard Bensussan et Marc Crépon, Paris, Vrin, 2001 ;
Confluences. Politique, histoire judaïsme, introduit, traduit et annoté par Marc de Launay, Gérard Bensussan et Marc Crépon, Paris, Vrin, 2003.
[11]
Cf. F.
Rosenzweig,
Hegel et l’État, traduction et présentation par Gérard Bensussan, préface de Paul-Laurent Assoun, Paris, PUF, 1991. De Gérard Bensussan, voir également
Franz Rosenzweig. Existence et philosophie, Paris, PUF, 2000, ainsi que
Le temps messianique, Paris, Vrin, 2001.
[12]
Outre Levinas, on rappellera que Derrida a consacré un long passage de son livre
Le monolinguisme de l’autre (Paris, Galilée, 1996) à discuter un passage de
L’Étoile.
[13]
Parmi les livres les plus récents, on signalera : Stéphane Habib,
Levinas et Rosenzweig, philosophies de la révélation, Paris, PUF, 2005 ; Pierre Bouretz,
Témoins du futur, philosophie et messianisme, Paris, Gallimard, 2003 ; Sophie Nordmann,
Philosophie et judaïsme. H. Cohen, F. Rosenzweig, E. Levinas, Paris, PUF, 2008 ; Myriam Bienenstock,
Cohen face à Rosenzweig. Débat sur la pensée allemande, Paris, Vrin, 2009.
[14]
Cf.
La pensée de Franz Rosenzweig, actes du colloque parisien organisé à l’occasion du centenaire de la naissance du philosophe, textes présentés et traduits par Arno Münster, Paris, PUF, 1994.