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Les Temps Modernes

2002/3 (n° 619)

  • Pages : 256
  • ISBN : 9782070766383
  • DOI : 10.3917/ltm.619.0019
  • Éditeur : Gallimard

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Erigée en modèle par plusieurs générations, la relation qui unit Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir pendant un demi-siècle est devenue l’objet de réinterprétations plus soupçonneuses de la part des critiques féministes (surtout anglo-saxonnes) depuis le milieu des années 80. A l’intérieur d’un projet global qui consiste à dénoncer l’oppression patriarcale et à réévaluer les œuvres produites par les femmes, celles-ci ont entrepris de repenser la place de Simone de Beauvoir dans le couple. Ce débat concerne essentiellement Simone de Beauvoir philosophe, dont le statut de « disciple » est remis en question. Il a connu de nouveaux développements avec la publication posthume d’écrits intimes (Lettres à Sartre et Journal de guerre, 1990) et l’accès aux « Cahiers de jeunesse » encore inédits [1][1] Quatre « Cahiers de jeunesse » sont consultables à.... Légitime et salubre dans son principe, cette démarche n’a pas manqué cependant de tomber, à son tour, dans des excès et des méconnaissances discutables [2][2] Notre survol ne prétend pas à l’exhaustivité, certains....

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« Grande Sartreuse » comme la présentent les journaux au moment de « l’offensive existentialiste », « disciple et compagne de Sartre » selon la définition du Petit Larousse[3][3] Cette définition, complétée par d’autres éléments,..., les qualificatifs réducteurs n’ont pas manqué pour caractériser Simone de Beauvoir que l’on a souvent taxée de « suivisme ». Cette image se retrouve même dans un ouvrage de référence comme Sartre et « Les Temps Modernes » d’Anna Boschetti pour qui « la trajectoire de Simone de Beauvoir est plus que toute autre conditionnée par son rapport avec Sartre [4][4] Op. cit., Editions de Minuit, 1985, p. 240. ».

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Si elle s’est insurgée contre cette vision globalement réductrice, Simone de Beauvoir, elle-même, a favorisé la minoration de son travail philosophique, du moins dans certains entretiens. Interrogée par des chercheurs et, plus particulièrement, des chercheuses féministes, elle dissocie, en effet, son œuvre littéraire dont elle affirme l’entière autonomie, de sa production philosophique pour laquelle elle accepte le patronage sartrien. C’est ce qu’elle confie à Margaret A. Simons [5][5] Entretien de 1979, cité dans Margaret A. Simons, « Beauvoir..., à Michel Sicard [6][6] « Interférences », in Obliques, Sartre, 1978, p. 3.... Elle dit à Alice Schwarzer, après avoir affirmé la supériorité de Sartre dans le domaine philosophique : « Donc, en ce qui concerne la philosophie, j’étais en effet disciple de Sartre puisque j’ai adhéré à l’existentialisme [7][7] Alice Schwarzer, « Il ne suffit pas d’être femme »,.... »

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L’idée de cette allégeance n’est même pas encore vraiment discutée par une féministe comme Mary Evans qui dans son livre, Simone de Beauvoir, a feminist mandarin (1985), critique surtout l’aspect affectif de cette relation de couple. Mary Evans dénonce, en effet, tout ce qu’il entre encore de traditionnel dans une formule qui se veut pourtant novatrice (notamment un dévouement plus grand de la part de la femme) ; elle montre comment le « pacte », c’est-à-dire l’invention des concepts d’« amour nécessaire » et d’« amours contingentes » — imposé par Sartre à Beauvoir qui l’accepterait pour maintenir l’intégrité de leur relation —, suscite chez celle-ci des difficultés plus douloureuses [8][8] C’est aussi le point de vue de Deirdre Bair dans sa.... Mary Evans ébauche cependant l’idée que la valorisation de Sartre comme philosophe de premier plan minore de façon sexiste l’importante collaboration critique de Simone de Beauvoir. On trouve, par ailleurs, en germe dans son essai l’idée que l’adhésion de Beauvoir à la philosophie existentialiste a exercé une influence négative sur la formation de sa pensée féministe. Mary Evans reproche, en effet, à Simone de Beauvoir d’adhérer à des valeurs considérées comme masculines (la rationalité, l’activité, l’individualisme) au prix d’un déni de l’expérience féminine, dont pourtant certaines valeurs mériteraient d’être sauvegardées (le sens de l’émotion, la solidarité, le don). Dans cette perspective, la dépendance intellectuelle de Simone de Beauvoir se trouve, donc, non pas contestée mais dénoncée.

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Maurice de Gandillac, condisciple de Sartre à l’Ecole normale, contribua certainement à la revalorisation philosophique de Simone de Beauvoir. Interrogé par Annie Cohen-Solal sur l’agrégation de 1929, il raconte que le jury avait longtemps hésité entre elle et Sartre pour la première place. Il affirme que « tout le monde s’accordait à reconnaître que LA philosophe, c’était elle [9][9] Annie Cohen-Solal, Sartre, Gallimard, 1985, p. 116.... ».

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Cette réhabilitation s’oriente dans trois directions principales : certaines critiques féministes dénoncent chez Simone de Beauvoir une autodépréciation dont elles se proposent avant tout de rechercher les causes ; d’autres (mais les précédentes peuvent aussi s’engager dans cette voie) entreprennent de démontrer l’autonomie de sa pensée par rapport à la théorie sartrienne ; une tendance plus radicale propose un renversement terme à terme des données initiales, en affirmant la dépendance philosophique de Sartre à l’égard de sa compagne.

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L’analyse du couple Beauvoir-Sartre que mène Michèle Le Dœuff s’inscrit dans une réflexion plus large sur la difficulté rencontrée par les femmes à se dire philosophes. Abordée incidemment dans un premier article intitulé « Cheveux longs, idées courtes [10][10] Voir L’Imaginaire philosophique, Payot, 1980, pp. ... », l’étude de ce lien se développe et se complexifie dans L’Etude et le Rouet[11][11] Le Seuil, 1989. où l’auteur se pose deux questions qui finissent par se rejoindre : pourquoi Simone de Beauvoir a-t-elle laissé la philosophie à Sartre alors qu’elle était elle-même si douée ? Quel rôle joue l’existentialisme dans Le Deuxième Sexe ? Sa défense de Simone de Beauvoir s’articule autour de la mise en accusation de Sartre et de l’affirmation que Simone de Beauvoir a, malgré tout, réalisé une œuvre philosophique personnelle, mais de biais.

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Selon Michèle Le Dœuff, l’abdication de Simone de Beauvoir se consomme dès l’origine de sa relation à Sartre, telle qu’elle est racontée à la fin des Mémoires d’une jeune fille rangée : acceptation de l’attitude dogmatique de Sartre, abandon d’un projet philosophique personnel et liquidation de son propre passé constituent les trois facettes de cette capitulation que signifient et symbolisent des moments ou des phrases clés, minutieusement démontés. C’est la longue discussion auprès de la fontaine Médicis, au cours de laquelle Sartre « met en pièces » la morale pluraliste inventée par Simone de Beauvoir [12][12] Mémoires d’une jeune fille rangée, « Folio », p. 4..., qui signe sa défaite et son retrait philosophique définitif. En lui disant : « A partir de maintenant, je vous prends en main [13][13] Ibid., p. 473. », « ce mot à la fois banal et terrifiant [14][14] L’Etude et le Rouet, op. cit. p. 155. », Sartre, qui n’est encore rien, impose cependant à cette brillante étudiante un rapport de maître à disciple. Michèle Le Dœuff qualifie cette soumission « théorico-amoureuse » de « complexe d’Héloïse », rapprochant ainsi Simone de Beauvoir d’autres femmes philosophes et amoureuses (l’Héloïse d’Abélard, l’Hipparchia de Cratès, l’Elisabeth de Descartes), qui n’ont été admises dans le champ philosophique qu’en devenant les desservantes d’un seul culte. Les Lettres au Castor, publiées après la mort de Sartre, conforteraient l’image d’un Sartre dominateur, se posant comme « unique sujet parlant, et en maître de la circulation du discours [15][15] Ibid., p. 204. ». Dénoncé parce qu’il a « piégé Simone de Beauvoir en exigeant qu’elle le suive [16][16] Ibid., p. 156. », Sartre n’est certes que le médiateur de structures sociales qui interdisent aux femmes l’accès à la philosophie, mais sa culpabilité individuelle n’en est pas moins critiquée avec virulence.

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Michèle Le Dœuff constate que, cependant, à la différence d’Héloïse, et malgré ses dénégations, Simone de Beauvoir a accompli un travail de philosophe en écrivant Le Deuxième Sexe, la vraie philosophie se définissant non comme un discours d’omnipotence mais « comme un effort pour faire passer la pensée d’un état à un autre [17][17] Ibid., p. 188. ». Tout en utilisant les outils conceptuels proposés dans L’Etre et le Néant — essentiellement l’éthique de l’authenticité — Simone de Beauvoir a pu faire œuvre personnelle en les retravaillant et en les repensant. Elle a réussi ce tour de force de construire une œuvre qui dénonce l’oppression des femmes, à partir d’un système qui, fondé sur la liberté absolue du Sujet, ne peut penser l’oppression et dont l’imaginaire (perceptible dans les analyses phénoménologiques) se révèle phallocentrique et misogyne. Elle a procédé par suppression (des éléments masculinistes) et par ajout de notions comme celle de « moyens concrets », nécessaires à la libération des femmes, et de « réciprocité » dans la problématique du Même et de l’Autre. La tension qui résulte de ce travail porté par des exigences contradictoires illustre l’intelligence et le courage de l’entreprise beauvoirienne. Elle confère à son essai, dont on peut aussi signaler certaines limites d’un point de vue féministe, une véritable qualité « poétique ». Après lecture des Lettres à Sartre, Michèle Le Dœuff apportera un correctif à sa thèse de l’unique référentiel philosophique dans Le Deuxième Sexe, en montrant que c’est la théorie hégélienne, découverte par Simone de Beauvoir en 1940 (avant Sartre), qui lui a permis de penser le conflit entre les consciences [18][18] Voir « Simone de Beauvoir : les ambiguïtés d’un ralliement »,..., tout en exacerbant ses déchirements.

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L’analyse que propose Toril Moi de la relation Beauvoir-Sartre, dans Simone de Beauvoir, conflits d’une intellectuelle[19][19] Diderot Editeur, Arts et Sciences, 1995, avec une préface..., prolonge la thèse de Michèle Le Dœuff. Conférant la même importance emblématique à la scène de la fontaine Médicis, Toril Moi approfondit cependant la notion de « défaite », en analysant les raisons institutionnelles qui expliquent la supériorité réelle de Sartre à ce moment de leur histoire (une meilleure formation, l’appartenance à l’élite intellectuelle de l’Ecole normale) et la subordination de Simone de Beauvoir : il s’agit, comme l’écrit Bourdieu dans sa préface, d’une « supériorité socialement instituée » qui est acceptée « comme une donnée naturelle [20][20] Ibid., p. 6. ». Plutôt qu’une défaite totale, l’abandon de la philosophie à Sartre et l’intériorisation de son statut de seconde à l’agrégation apparaissent, à Toril Moi, comme une solution de compromis : elle permet à Simone de Beauvoir de concilier son statut d’intellectuelle avec celui de femme désirable entre lesquels, dans une société patriarcale, il lui aurait fallu, autrement, choisir.

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Combinant les grilles d’interprétation sociologique et psychanalytique, Toril Moi analyse, par ailleurs, l’adhésion de Beauvoir au « pacte » que lui impose ensuite Sartre (dans son unique intérêt) comme la réponse à un besoin vital personnel : elle y voit l’expression d’un fantasme de fusion, nécessaire à son identité et à son équilibre, toujours menacé par l’angoisse devant le vide, la séparation, l’abandon, la mort. « L’idée de Sartre bonne mère dispensatrice est certainement l’un des éléments moteurs du fantasme fondateur de leur couple [21][21] Ibid., p. 352.. »

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Comme Michèle Le Dœuff, Toril Moi salue l’importance du Deuxième Sexe, ce livre qui « a littéralement transformé l’existence de milliers de femmes [22][22] Ibid., p. 5. » et elle admire, elle aussi, l’audace novatrice (par rapport à L’Etre et le Néant) qui a permis à Simone de Beauvoir de montrer qu’une situation sociale, politique ou historique peut limiter l’exercice de la liberté humaine (en l’occurrence celle des femmes). Moins axée que celle de Michèle Le Dœuff sur la comparaison avec la philosophie sartrienne, l’étude de Toril Moi se montre plus critique, plus encline à traquer les contradictions de Simone de Beauvoir, à souligner ses méconnaissances et à dénoncer le phallocentrisme de son imaginaire [23][23] Toril Moi semble avoir infléchi sa position dans son....

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Résolument positive et constructive, une seconde tendance de la critique féministe se donne le projet de démontrer l’originalité et l’indépendance intellectuelle de Beauvoir par une étude rigoureuse de son œuvre philosophique. Ainsi, Eva Gothlin propose, dans Sexe et existence, la philosophie de Simone de Beauvoir[24][24] Première édition suédoise : 1991. Seconde édition (revue)..., un exposé systématique de cette philosophie. Son analyse détaillée du Deuxième Sexe met en évidence d’autres sources que L’Etre et le Néant : si l’on repère plusieurs maîtres, Simone de Beauvoir n’apparaît plus comme la disciple d’un seul. Eva Gothlin démontre que Simone de Beauvoir a infléchi la philosophie existentialiste à laquelle elle se réfère et qui forme l’ossature de son œuvre, en la combinant, non sans tensions parfois, avec l’hégélianisme et le marxisme : Simone de Beauvoir propose ainsi une synthèse originale de ces trois courants de pensée en les appliquant à l’analyse de l’oppression des femmes. Eva Gothlin soutient que l’influence exercée par l’hégélianisme sur Le Deuxième Sexe « n’est pas de second ordre et ne passe pas par Sartre [25][25] Ibid., p. 45. ». L’interprétation de Hegel (médiatisée par Kojève [26][26] Mais, on l’a vu, Simone de Beauvoir avait lu Hegel...) que Beauvoir retient se distingue de celle de Sartre, dans la mesure où elle lui emprunte le thème de la lutte pour la reconnaissance et l’idée que le conflit des consciences peut être surmonté par une « reconnaissance réciproque ». Ecartées de la lutte pour la reconnaissance, les femmes doivent y accéder pour devenir des sujets à part entière et conquérir leur liberté. Au jeune Marx, Beauvoir emprunte le concept de travail. Seule l’activité de production — dont Simone de Beauvoir exclut les tâches proprement féminines de maintien de l’espèce — permet à l’être humain de se transcender. C’est donc par la participation à un travail productif que les femmes peuvent et doivent se libérer. C’est également cette influence marxiste qui permet à Simone de Beauvoir d’articuler, autrement que Sartre, les notions de liberté et de situation, innocentant par là-même les femmes de leur oppression.

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Si originale et féconde que soit la synthèse accomplie par Simone de Beauvoir, elle n’exclut pas cependant, selon Eva Gothlin, le maintien de points de vue androcentrés (notamment la dépréciation de la biologie féminine et des tâches de reproduction), inconsciemment repris, et que la critique dénonce au fur et à mesure qu’elle développe ses démonstrations. Mais sa conclusion, en replaçant Simone de Beauvoir dans la situation historique qui fut la sienne, rend un vibrant hommage à une œuvre de pionnière qui accomplit des avancées théoriques décisives pour la pensée féministe.

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On retrouve donc, dans ces thèses, des points de vue déjà envisagés par Michèle Le Dœuff, mais dans une mise en perspective historique plus systématique.

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Sonia Kruks estime, elle aussi, que Simone de Beauvoir ne pouvait penser l’oppression des femmes et écrire Le Deuxième Sexe dans les limites de l’existentialisme sartrien [27][27] Voir « Simone de Beauvoir entre Sartre et Merleau-Ponty »,.... Dès 1940, sa propre conception de la liberté impliquait la prise en compte de limitations socio-historiques et ses essais, surtout Le Deuxième Sexe, subvertissent le concept sartrien de liberté. La spécificité de la position de Sonia Kruks réside dans le rapprochement qu’elle établit entre la position de Beauvoir et la notion de « consciences incarnées et intersubjectives » de Merleau-Ponty, dont Simone de Beauvoir connaissait bien les théories [28][28] Voir le compte rendu qu’elle écrit sur « La Phénoménologie.... Or Sartre reconnaît le rôle de Merleau-Ponty sur sa propre évolution de L’Etre et le Néant à La Critique de la raison dialectique. Sonia Kruks en conclut qu’il faut prendre en compte également l’influence de Simone de Beauvoir sur ce point. Elle annonce donc la troisième tendance de la critique féministe, dont l’effort consiste à mettre en lumière l’antériorité de certaines idées de Simone de Beauvoir et donc son influence méconnue sur Sartre [29][29] Pour une mise en lumière de l’originalité de Simone....

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Parmi les premières à combattre pour la réhabilitation philosophique de Simone de Beauvoir, Margaret A. Simons aborde cette question de l’influence d’abord dans un article intitulé « Beauvoir and Sartre : the Philosophical Relationship [30][30] In Yale French Studies, n° 72, « Simone de Beauvoir :... ». La réflexion beauvoirienne lui semble avoir précédé celle de Sartre sur deux points : le problème de la relation à l’Autre et la question de l’importance de l’enfance.

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Le problème de la relation à l’Autre hante Simone de Beauvoir depuis toujours, selon son propre aveu, et se trouve lié non à une influence philosophique mais à son expérience personnelle. L’un des aspects de la problématique qu’elle pose concerne la menace que représente le regard de l’Autre sur soi. Sartre développera cette idée dans L’Etre et le Néant (1943) et dans Huis clos (1944), mais Simone de Beauvoir l’avait déjà abordée dans L’Invitée, roman écrit entre 1938 et 1941, ce qui, selon Margaret A. Simons, lui conférerait l’antériorité.

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Simone de Beauvoir aurait également précédé Sartre dans l’importance accordée à l’enfance, sensible dès ses premiers romans non publiés. Dans Le Deuxième Sexe, l’enfance est conçue comme la période au cours de laquelle la famille joue un rôle de médiation entre la société et l’individu. Or Sartre n’adoptera une position comparable qu’à partir de Saint-Genet (1952) et surtout de Question de méthode (1960).

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L’accès aux « Cahiers de jeunesse », encore inédits, de Simone de Beauvoir a relancé la recherche de Margaret A. Simons qui pense avoir découvert dans le journal écrit en 1927 des idées que Sartre exploitera dans L’Etre et le Néant : le désespoir lié à la perte de la foi, avec le sentiment de vide et de néant qu’il entraîne, le concept de mauvaise foi et, de nouveau, l’opposition du Moi et de l’Autre. Dans cette perspective, le silence de Simone de Beauvoir sur la dette énorme de Sartre à son égard relèverait du pieux mensonge délibéré [31][31] « The Search for Beauvoir’s early philosophy », Simone....

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La position de Kate et d’Edward Fullbrook s’inscrit dans un dialogue mené avec Margaret A. Simons qui, après les avoir lancés sur la piste d’un rééquilibrage des rôles, à son tour s’inspire de leurs conclusions. Les Fullbrook [32][32] Simone de Beauvoir and Jean-Paul Sartre : the Remaking... aboutissent, eux, à un renversement radical du rapport d’influence : la philosophie de L’Etre et le Néant serait sortie tout entière de L’Invitée dont, grâce aux publications posthumes, on peut retracer la genèse avec précision. Sartre a lu le manuscrit de L’Invitée, au cours de sa permission de février 1940, cinq mois avant de commencer L’Etre et le Néant. Les Fullbrook se targuent d’accomplir en pionniers une lecture philosophique du roman de Simone de Beauvoir [33][33] Ils ne découvrent l’analyse de Merleau-Ponty, « Le.... Ils trouvent dans les premières pages de L’Invitée, à l’état implicite, toute la théorie de la conscience et de l’Etre que Sartre développera par la suite. De même ils déduisent d’un autre passage [34][34] L’Invitée, « Folio », pp. 72 et 74. la théorie du corps que Sartre adoptera plus tard. A partir d’un rapprochement, il est vrai troublant, entre la description que fait Simone de Beauvoir de la main abandonnée d’une femme que son compagnon vient de saisir [35][35] « Elle avait pris le parti d’abandonner son bras nu... et l’exemple que donne Sartre de la mauvaise foi dans L’Etre et le Néant[36][36] « Mais voici qu’on lui prend la main. […] On sait ce..., ils attribuent à Beauvoir l’invention de ce concept. Les Fullbrook montent un scénario noir où Sartre, meurtri par la place que prend Bost dans le cœur de Beauvoir, se mue en voleur d’idées — ce que Beauvoir accepterait afin de ménager leur relation et faute de trouver, dans le contexte socio-historique de l’époque, des facilités de publication philosophique pour une femme.

II

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Mon projet n’est pas de discuter ici sur un plan philosophique et dans un débat serré les diverses théories ci-dessus résumées, mais de m’interroger sur la démarche qui les sous-tend et sur les présupposés qu’elles impliquent. Le premier point qui prête à commentaire concerne la scène « primitive » de la fontaine Médicis : Beauvoir a-t-elle abdiqué devant Sartre, se mutilant ainsi elle-même ? Telle qu’elle est décrite dans les Mémoires d’une jeune fille rangée, la « défaite », si cuisante soit-elle, n’a rien de définitif : elle entraîne un doute salubre sur le plan philosophique, un nouveau programme de travail, et le désir de progresser. Le journal intime, à l’entrée du dimanche 21 juillet, atteste la sincérité de ce mouvement à la fois d’admiration et d’émulation, encore plus clair par sa concision ramassée : « Révélation d’une richesse de vie incomparable avec celle du jardin trop fermé où je m’enferme — d’une force de pensée qui exige pour que j’y atteigne le plus sérieux travail, d’une maturité que j’envie et à laquelle je me promets d’atteindre. »

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Dans ses Mémoires comme dans certains entretiens, Simone de Beauvoir se montre d’ailleurs tout à fait consciente des causes institutionnelles qui expliquent la supériorité découverte non seulement chez Sartre mais aussi chez tous « les petits camarades » : ils l’emportent sur le plan de la méthode, de la culture, de la clarté des perspectives, parce qu’ils sont plus âgés et mieux formés qu’elle. Reste que Sartre la subjugue par une autorité intellectuelle particulière, que lui reconnaissaient aussi ses condisciples : c’était « l’homme à la fameuse puissance de travail », celui dont Georges Canguilhem louait la « puissance intellectuelle formidable », celui dont Aron pouvait dire : « Toutes les semaines, tous les mois, il avait une nouvelle théorie, il me la soumettait et je la discutais : c’était lui qui développait des idées et moi qui les discutais [37][37] Voir Annie Cohen-Solal, op. cit., respectivement pp..... »

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En reconnaissant la supériorité de Sartre, Simone de Beauvoir ne renonce pas, pour autant, à elle-même. Après avoir constaté l’« emprise intellectuelle si forte, si féconde, si aimée » de Sartre, le mercredi 7 août 1929 elle conclut dans son carnet : « […] si quelqu’un est l’accès à une vie plus large, plus haute, je suis toute entre ses mains, capable de terriblement sacrifier pour lui. Ainsi, chérissant tellement plus le lama [38][38] Surnom de Maheu, appelé Herbaud dans les Mémoires d’une..., c’est à Sartre peut-être que je tiens le plus incomparablement ; d’autant plus que je me sens pénétrée par sa pensée. » En choisissant Sartre, c’est bien un accomplissement personnel exigeant qu’elle fait prévaloir, comme elle l’indique dans les Mémoires d’une jeune fille rangée : il ne s’agit pas d’une reconstruction rétrospective de l’autobiographie.

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Il est possible que la mise en pièces de sa morale pluraliste (inspirée d’ailleurs par Herbaud-Maheu) ait renforcé en Simone de Beauvoir la vocation littéraire au détriment d’un projet philosophique, présent dans le journal intime, mais encore tâtonnant et, parfois, mal distingué du projet littéraire [39][39] Le 13 mai 1927, elle dit souhaiter : « Ecrire des “essais.... Contrairement au procès de méconnaissance qu’on a pu lui faire, Simone de Beauvoir reconnaît avec lucidité que la condition féminine ne favorise pas la création philosophique, c’est-à-dire « l’entêtement », « l’obstination » qui poussent de rares esprits à mener à bien « ce délire concerté qu’est un système [40][40] La Force de l’âge, « Folio », p. 254. Voir aussi p.... ».

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Cela ne signifie pas pour autant que la littérature représente un pis-aller auquel elle se serait résignée faute de mieux. Sa vocation littéraire est ancienne, on en suit toutes les étapes dans les Mémoires d’une jeune fille rangée et elle correspond à une motivation profonde : « […] les livres, tout le monde les lisait : ils touchaient l’imagination, le cœur ; ils valaient à leur auteur la gloire la plus universelle et la plus intime [41][41] Mémoires d’une jeune fille rangée, p. 197. Voir aussi.... » De plus, littérature et philosophie ne s’opposent pas forcément et n’entrent pas, non plus, dans un rapport hiérarchique. Le roman se distingue du système théorique, mais il n’exclut pas la quête de la vérité inhérente à la recherche philosophique, ni pour Sartre ni pour Beauvoir, en ces moments décisifs de leur rencontre. Sartre, nous dit Beauvoir, « aimait autant Stendhal que Spinoza et se refusait à séparer la philosophie de la littérature [42][42] Mémoires d’une jeune fille rangée, p. 479. ». Il le prouvera d’ailleurs avec La Nausée, et dans ses Entretiens de 1974 [43][43] Simone de Beauvoir, La Cérémonie des adieux, suivi... il donnera de nouveau la priorité à la littérature. Dans « Littérature et métaphysique », article écrit en 1946, Simone de Beauvoir présentera le roman comme « une authentique aventure spirituelle », susceptible de découvrir des vérités dont aucun théoricien ne peut proposer d’équivalents abstraits. N’a-elle pas, d’ailleurs, avec L’Invitée, réalisé finalement le programme qu’elle esquissait, en 1927, dans son journal, avec simplement un déplacement des priorités ? Le choix de la littérature, explicitement assumé tant de fois par Simone de Beauvoir, ne constitue donc pas une défaite.

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Sartre semble, certes, manifester parfois quelque condescendance sur le plan philosophique, à l’égard de la jeune fille, comme le montre un passage des « Cahiers de jeunesse [44][44] Où la fameuse phrase « A partir de maintenant, je vous... » : ainsi le mercredi 17 juillet 1929, Simone écrit : « […] Il me dit sur moi des choses si profondes — que je ne suis pas noble, ni morale, mais généreuse, à bien des points de vue une petite fille, intellectuellement moins cultivée qu’instruite, et déplaisante quand je parle philosophie, mais un bien cher Castor [45][45] Ce passage a déjà été reproduit en grande partie (sauf.... » Il est bien évident, cependant, qu’en l’admettant dans le cercle des « petits camarades » Sartre a reconnu la valeur philosophique de Simone de Beauvoir. Loin de jouer un rôle d’obstacle à son accomplissement intellectuel, on le voit, plus tard, stimuler son énergie dans les moments de moindre activité et intervenir positivement comme promoteur de projets à tous les moments décisifs de sa carrière, notamment à l’origine de L’Invitée et du Deuxième Sexe. Enfin, comme les féministes, l’ont souligné, Simone de Beauvoir a su faire entendre une voix personnelle, malgré les difficultés théoriques rencontrées, une fois trouvé le sujet que seule elle pouvait traiter.

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Le second problème est celui de l’influence exercée par l’un des deux partenaires sur l’autre. Il est vrai que dans les entretiens qu’elle accorde aux chercheurs, Simone de Beauvoir tend à minimiser son rôle philosophique auprès de Sartre, tout en affirmant un équilibre global des échanges. Mais le mot de « disciple » qu’elle a pu utiliser alors apparaît comme une simplification de ce qu’elle dit ailleurs, et notamment dans son autobiographie où elle concède seulement qu’il lui est arrivé « de consentir, par intermittence, à jouer ce rôle [46][46] La Force de l’âge, p. 254. ». Simone de Beauvoir insiste souvent sur l’âpreté des discussions littéraires ou philosophiques qui l’opposaient à Sartre. Elle souligne l’importance de son intervention dans la conception de La Nausée (c’est elle qui eut l’idée du « suspense » philosophique), par exemple, tandis que Sartre rappelle devant Madeleine Gobeil ou Michel Sicard la violence féconde de sa réaction négative devant la première version de La Putain respectueuse. L’emploi du « nous » pour décrire leurs recherches intellectuelles durant leurs premières années d’enseignement suppose une élaboration commune de certaines idées : « Notre effort, pendant ces années, tendit à en [des schémas] dégager et à en inventer ; ce fut notre travail quotidien et je crois qu’il nous enrichit plus qu’aucune lecture ou qu’aucun apport venu de l’extérieur [47][47] Ibid., p. 149.. » C’est alors que Sartre forge la notion de mauvaise foi, et que Simone apporte de son côté l’idée de « rôle ». Le problème sur lequel la pensée de Simone de Beauvoir s’écarte le plus clairement de celle du premier Sartre concerne, on l’a vu, l’idée de liberté. Or, c’est elle-même qui signale le désaccord qui l’oppose alors à son compagnon : « Je soutenais que, du point de vue de la liberté, telle que Sartre la définissait — non pas résignation stoïcienne mais dépassement actif du donné —, les situations ne sont pas équivalentes : quel dépassement est possible à la femme enfermée dans un harem ? […] Je m’obstinai longtemps et je ne cédai que du bout des lèvres. Au fond j’avais raison. [48][48] Ibid., pp. 498-499. » C’est elle-même qui évalue lucidement devant Madeleine Chapsal l’originalité du Deuxième Sexe : « La plupart des synthèses que j’ai proposées, et la perspective d’ensemble, sont des inventions personnelles [49][49] In C. Francis et F. Gontier, Les Ecrits de Simone de.... »

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Quant à Sartre il répond, en 1975, à Michel Contat qui lui demande s’il n’a jamais découvert sa pensée en la formulant devant un interlocuteur : « Non. J’ai pu la formuler à un moment où elle était encore peu solide à Simone de Beauvoir. Je lui ai exposé les grandes thèses de l’Etre et le Néant qui n’était pas encore écrit. C’était pendant la “drôle de guerre”. Je lui ai exposé toutes mes idées quand elles étaient en voie de formation [50][50] In Sartre, Situations, X, Gallimard, 1976, p. 190.. » Et il ajoute que c’est leur rapport d’égalité qui permettait cet échange.

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Une fois nuancée, par les protagonistes eux-mêmes, l’image caricaturale d’une relation de maître à disciple, on peut cependant reconnaître que dans la gratitude que Sartre exprime à l’égard de Simone de Beauvoir, c’est surtout son rôle intellectuellement sécurisant et sa fonction critique qu’il met en lumière : elle est l’interlocuteur privilégié. Quant à Simone de Beauvoir, elle a tendance, lorsqu’elle valide ses propres objections aux thèses de Sartre, à en limiter aussitôt la portée théorique.

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Mais comment démêler qui a influencé qui, par-delà les dires des intéressés ? La tâche se révèle particulièrement ardue à propos d’un couple qui n’a cessé de dialoguer pendant plus de cinquante ans. En effet, la succession chronologique des publications ne correspond pas toujours, loin de là, à la succession chronologique de composition des œuvres. La pratique du journal complique encore la situation lorsque celui-ci précède la mise en route d’un livre et qu’il est soumis au partenaire. Le lecteur, de plus, ignore la teneur des conversations, si importantes, que Simone de Beauvoir et Sartre ont pu mener avant d’écrire, ou au cours de leur rédaction, ou à propos d’une situation vécue, reprise ensuite dans un roman (comme celle du trio).

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Si l’on arrive à démontrer que l’un des deux partenaires a formulé une idée avant l’autre, cela signifie, certes, que l’un des deux a eu raison plus tôt, mais cela ne prouve pas que le premier ait influencé le second : celui-ci a pu rendre les armes devant une tierce personne ou devant une influence commune. Dire que l’un a formulé une idée avant de rencontrer l’autre ne veut pas dire, non plus, forcément que l’autre ne l’avait pas lui aussi découverte de son côté, car c’était dans l’air du temps, ou parce que tous deux se ressemblaient avant de se rencontrer.

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Compte tenu de toutes ces difficultés et des précautions qu’elles exigent, la position des époux Fullbrook, dans ce qu’elle a d’extrême et de catégorique, paraît d’emblée peu crédible. D’abord pour des raisons de vraisemblance psychologique : comment imaginer une Simone de Beauvoir assez masochiste pour renoncer à un système philosophique qu’elle aurait inventé, sans lui faire injure, et sans remettre arbitrairement en question ses propres valeurs et tout ce que l’on sait sur son fonctionnement psychologique ?

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Ensuite, pour des raisons de méthode : il est clair, tout d’abord, que ces critiques interprètent rétrospectivement des fragments de texte narratif à la lumière d’un savoir théorique postérieur. De plus, considérer quelques lignes de récit comme la matrice d’une somme philosophique aussi importante que L’Etre et le Néant, loin de faire de Sartre un pontifiant plagiaire, soucieux avant tout de carrière et de gloire, confirmerait, au contraire, l’éloge que lui adresse Simone de Beauvoir dans les Mémoires d’une jeune fille rangée : elle admire en Sartre, dit-elle, la capacité qu’il avait de susciter par son attention un « univers foisonnant » qu’elle oppose au caractère « étriqué » de son propre monde. « Seuls, ajoute-t-elle, plus tard, certains fous m’inspirèrent une humilité analogue, qui découvraient dans un pétale de rose un enchevêtrement d’intrigues ténébreuses [51][51] Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 47.... »

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Quant au fond de l’argumentation des Fullbrook, il a déjà trouvé de vigoureux détracteurs qui rappellent que la pensée philosophique de Sartre a commencé à se développer avant L’Invitée et L’Etre et le Néant[52][52] Voir Hazel E. Barnes, « The Question of influence :.... En effet, dès 1929, selon Simone de Beauvoir, les idées sartriennes « sur l’être, l’existence, la nécessité, la liberté » se trouvent en germe dans ce qu’il appelait sa « théorie de la contingence [53][53] Mémoires d’une jeune fille rangée, p. 479. ». Une défaite (1927) contient déjà, selon Michel Contat et Michel Rybalka, « une allégorie de la conscience, du pour-autrui, du regard, de l’existence [54][54] Jean-Paul Sartre, Ecrits de jeunesse, Gallimard, 1990,... ». Hazel E. Barnes souligne que les concepts d’En-Soi et de Pour-Soi sont déjà discernables dans La Transcendance de l’Ego (1937) et dans La Nausée, et que l’article de Sartre, intitulé « Une idée fondamentale de la phénoménologie de Husserl : l’intentionnalité », date de janvier 1939. Une bonne partie des Carnets de la drôle de guerre, écrits de septembre 1939 à juin 1940, où l’on voit s’élaborer la théorie de L’Etre et le Néant, a été rédigée avant la permission de février 1940 au cours de laquelle Sartre lit le manuscrit de L’Invitée[55][55] Sur les quinze carnets écrits par Sartre, six ont été.... Simone de Beauvoir avait pris connaissance des carnets déjà composés au début novembre, puis les 12, 13, et 14 décembre 1939. De plus Sartre en résumait parfois des passages à son intention. Elle lui répond le 19 janvier 1940 : « Vous avez écrit si sagement une si longue lettre, mon amour ! que cette théorie du Néant me semble donc aguichante qui résout tous les problèmes, vous seriez donc un bien grand philosophe, petite bonne tête [56][56] Lettres à Sartre, II, Gallimard, 1990, p. 55. Hazel... ? » Céline Léon, qui développe des arguments comparables, peut écrire : « […] dès le 1er février 1940, Sartre était prêt [57][57] « Comptes rendus », Lendemains, op. cit., p. 139. Céline.... »

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Axée, elle aussi, sur l’antériorité de certaines idées clés chez Beauvoir, à partir du Cahier de 1927, la position de Margaret A. Simons, plus nuancée et plus plausible, n’évite pas cependant, elle aussi, des objections de bon sens. Le désespoir devant le vide laissé par la mort de Dieu qu’exprime la jeune Simone de Beauvoir relève d’une expérience commune à toute une génération (Marcel Arland avait pu parler d’un nouveau mal du siècle) et se réfère à la lecture de Pascal. De même, l’idée de mauvaise foi, telle que Simone de Beauvoir la formule, renvoie à toute une littérature antérieure, connue aussi bien de Sartre que de Beauvoir. Hazel E. Barnes note de surcroît que les idées de Simone de Beauvoir se distinguent des futurs concepts sartriens : le « néant » qu’elle découvre est extérieur, et la mauvaise foi sartrienne ne se résume pas à un simple mensonge à soi-même [58][58] Article cité.. Sartre se moque d’ailleurs gentiment de cette attitude passée dans un de ses Carnets [59][59] Les Carnets de la drôle de guerre, Gallimard, 1995,.... Quant au thème du Moi et de l’Autre, sa présence dans le journal de 1927 confirme, en effet, combien il est enraciné dans l’expérience propre de Simone de Beauvoir [60][60] Dans son dernier livre, M. A. Simons en souligne d’ailleurs.... Mais on le trouve aussi dans Une défaite, roman de jeunesse de Sartre, sous la forme du regard d’autrui qui limite la liberté de celui sur lequel il se pose [61][61] « Mais une nouvelle pensée le paralysa : à présent.... Il s’agit donc plus ici d’une rencontre que d’une influence.

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Que Sartre ait pu, cependant, emprunter à Simone de Beauvoir telle idée ponctuelle, telle situation, tel thème, cela n’aurait rien de surprenant. La publication posthume des Carnets de la drôle de guerre a permis de mesurer la fécondité philosophique de Sartre au cours de cette période. Mais leur lecture rend aussi plus sensible l’importance vitale de Beauvoir pour Sartre et fait mieux comprendre le rôle intellectuel que celle-ci jouait auprès de lui, comme source de questions, juge des idées, origine d’objections. Ces textes, confrontés aux lettres et journaux de Simone de Beauvoir, permettent aussi, dans certains cas, de repérer d’éventuels emprunts. Il ne s’agit pas pour autant de plagiat mais plutôt d’une politique d’échanges réciproques, où chacun fait son propre miel de ce qu’il trouve chez l’autre, avec toujours une incertitude possible sur le processus d’appropriation.

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Il est vrai, par exemple, comme l’ont montré les Fullbrook, que l’exemple choisi par Sartre pour analyser la mauvaise foi dans le flirt rappelle de façon troublante la description de la main abandonnée trouvée dans L’Invitée. Mais, outre que ce rapprochement ne prouve évidemment en rien que le concept de mauvaise foi (déjà présent antérieurement dans l’œuvre de Sartre) ait été inventé par Simone de Beauvoir, le lecteur peut se demander si elle-même n’a pas subi l’influence de La Nausée, où l’Autodidacte caresse la main offerte d’un jeune garçon. Il s’agit, ici aussi, d’une situation de séduction, de mauvaise foi, de dissociation du discours et du geste, même si l’épisode se distingue des deux autres par l’idée de piège tendu et d’homosexualité. Il faudrait alors parler d’interaction plutôt que d’emprunt simple.

39

Dans Les Carnets de la drôle de guerre, Sartre s’inspire à deux reprises, explicitement, d’une notation de Simone de Beauvoir dans L’Invitée. Au retour de sa fameuse permission il écrit, le 17 février 1940 : « Le Castor m’a, en effet, enseigné quelque chose de neuf : dans son roman on voit Elisabeth se plaindre d’être entourée d’objets dont elle voudrait jouir et qu’elle ne peut pas “réaliser”. » Regrettant que Beauvoir ait prêté cette réflexion à un personnage antipathique, ce qui en diminue la portée, il ajoute : « Mais le Castor voyait plus loin. Elle voulait dire que nous sommes entourés d’“irréalisables” [62][62] Les Carnets de la drôle de guerre, p. 422.. » Se servant de cette remarque comme d’un tremplin, Sartre élabore son concept, l’illustre de nombreux exemples, le corrige le lendemain pour substituer à l’idée d’objet celle de « situation ». Les Fullbrook, qui ont déjà relevé ce passage, l’interprètent comme le prototype du mécanisme par lequel Sartre s’empare impudemment de découvertes faites par Simone de Beauvoir, en les habillant de rhétorique. Mais, à l’inverse, on pourrait y discerner à la fois le rôle positif et stimulant de Simone de Beauvoir, et l’aptitude de Sartre à transformer une intuition en théorie. Un hommage comparable se retrouve, à propos de la réflexion sur le temps, dans la lettre au Castor datée du 18 février 1940. Puisque Sartre reconnaît sur ces points précis l’impulsion qu’il a trouvée dans le roman de Simone de Beauvoir, pourquoi imaginer qu’il l’aurait cachée ailleurs ?

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Il est tout à fait possible, aussi, que par son rôle d’interlocutrice privilégiée, Simone de Beauvoir ait contribué à infléchir la pensée de Sartre sur l’idée de liberté et sur l’importance de l’enfance. Elle l’a d’ailleurs admis, pour ce second point, dans un entretien avec Margaret A. Simons [63][63] En 1979. Voir Yale French Studies, article cité, p.....

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La question de l’influence et des emprunts soulevée par les critiques féministes a le mérite d’ouvrir l’hypothèse d’une circulation réciproque des idées et des thèmes. Mais elle demeure si difficile à trancher, dans le cas qui nous occupe, qu’il est sans doute plus fécond d’explorer de quelle façon l’indépendance intellectuelle de Simone de Beauvoir s’est manifestée, comme l’ont fait, de façon différente, Eva Gothlin, Sonia Kruks ou Margaret A. Simons dans ses premières approches [64][64] Voir aussi Françoise Rétif, Simone de Beauvoir, L’autre.... C’est d’ailleurs aussi la piste ouverte par Sylvie Le Bon de Beauvoir qui, dans un entretien avec Ursula Tidd, soulignait l’existence d’une « vision philosophique personnelle » de Simone de Beauvoir qu’elle invitait à étudier : « Il faudrait analyser comment, à partir de fondements communs avec Sartre, elle manifeste des divergences d’interprétation, touchant des notions philosophiques essentielles comme celle de liberté, ou de durée, ancrées dans son vécu propre, ses perceptions, ses expériences fondamentales [65][65] Entretien avec Sylvie Le Bon de Beauvoir, 30 août 1994,.... »

III

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La relation qui s’instaure entre Sartre et Simone de Beauvoir nous semble donc relever non d’un rapport de domination-dépendance, explicable par la différence des sexes au sein d’une société patriarcale, et maintenue inconsciemment malgré la certitude des protagonistes d’y avoir échappé (idée qui constitue l’arrière-fond commun aux positions féministes), mais d’un principe de répartition des tâches, fondé sur l’optimisation des chances de réussite de chacun. Une telle perspective nous invite à revenir au mythe gémellaire — proposé, on le sait, par Simone de Beauvoir elle-même — qui, fondé sur le constat d’une réalité, la structure en retour. Il éclaire sans doute mieux que l’idée d’exploitation « machiste » le fonctionnement du couple par rapport aux problèmes qui nous intéressent.

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Simone de Beauvoir conclut le récit de leur rencontre, dans les Mémoires d’une jeune fille rangée, par l’identification de Sartre comme du « double » en qui elle retrouvait, « portées à l’incandescence », toutes ses manies. L’idée de double implique, tout d’abord, une ressemblance antérieure à leur découverte réciproque, qu’attestent notamment les ébauches d’autobiographie présentes dans Les Carnets de la drôle de guerre ainsi que le récit d’enfance et de jeunesse de Simone de Beauvoir. Chez l’un comme chez l’autre se manifestent une vocation d’écrivain concrétisée par des tentatives précoces, le désir d’absolu, la recherche du salut par la littérature, la confiance dans leur valeur et la certitude d’un avenir hors du commun. Sartre a l’impression (qualifiée d’illusion) de progresser depuis son adolescence [66][66] Les Carnets de la drôle de guerre, op. cit. p. 126, de même que Simone de Beauvoir envisage la période racontée dans les Mémoires d’une jeune fille rangée comme « une ascension ». Tous deux jouissent (au moins dans ce sens) d’un solide optimisme et peuvent se prévaloir d’un esprit « constructeur [67][67] Ibid., p. 280 et Mémoires d’une jeune fille rangée,... ». On trouve chez tous les deux une curiosité insatiable et une volonté de viser le monde dans sa totalité. Les rapprochent également, bien que selon des modalités différentes, une enfance affectivement sécurisante, une éducation puritaine, une certaine marginalité à l’intérieur d’un milieu socialement protecteur, une amitié passionnée pour un premier « alter ego », que chacun va remplacer par l’autre, après l’avoir perdu (respectivement Zaza et Nizan). Dans son journal de l’été 1929, Simone de Beauvoir insiste sur l’idée que Sartre et elle sont de la « même race », alors que, parfois, Maheu peut lui sembler plus séduisant.

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Ces similitudes profondes, où le générationnel renforce l’individuel, et que la « transparence », le dialogue permanent, les entreprises communes ne peuvent que renforcer, expliquent probablement, mieux que l’idée d’emprunt, à la fois la présence simultanée de thèmes ou d’obsessions proches dans leurs écrits de jeunesse et, ensuite, la circulation d’idées d’une œuvre à l’autre. De même, l’adhésion de Simone de Beauvoir aux positions et aux théories de Sartre peut trouver une explication ultime dans cette fraternité fondamentale. Sans doute source de difficultés affectives plus grandes pour Beauvoir, le « pacte » proposé par Sartre répondait néanmoins à des besoins de liberté exprimés par Simone de Beauvoir elle-même dans son journal de jeunesse : « L’horreur du choix définitif, c’est qu’on engage non seulement le moi d’aujourd’hui, mais celui de demain et c’est pourquoi au fond le mariage est immoral [68][68] « Cahier de jeunesse » inédit, 6 mai 1927, phrase déjà... », écrit-elle en 1927. Son ralliement à la pensée sartrienne correspond aussi, selon ses propres explications, à des exigences personnelles anciennes [69][69] La Force de l’âge, p. 628..

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C’est sur ce fond de ressemblances que les différences et les complémentarités se déploient. Surtout, comme dans tous les couples de jumeaux, il s’instaure entre Sartre et Beauvoir une répartition des rôles et des tâches qui permet un partage harmonieux des territoires. Dans leurs productions respectives, on remarque un double principe d’émulation et de désistement : l’un des deux réalisant ce que l’autre n’a fait que projeter ; ou encore chacun laissant à l’autre un territoire où il donne toute sa mesure, même si lui même s’y essaie. Ainsi, pendant son service militaire, Sartre entreprend d’écrire un roman où il projette de raconter la mort de Zaza (thème beauvoirien s’il en est !), mais il ne dépasse pas le premier chapitre [70][70] Ibid., p. 55. et c’est évidemment Simone qui assumera cette tâche. Sartre commence à travailler à « ses tableautins d’Amérique » qu’il abandonne [71][71] La Force des choses, I, p. 111. Mais Situations III... et c’est Simone de Beauvoir qui écrit L’Amérique au jour le jour.

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Ce principe de répartition des tâches joue pour les genres choisis : la philosophie et le théâtre restent le domaine privilégié de Sartre, ce qui n’empêche pas Les Bouches inutiles ainsi que les différents essais où Simone de Beauvoir occupe le créneau de la morale existentialiste, laissé vacant par Sartre. Le Deuxième Sexe, touchant un domaine que Sartre n’aurait pu légitimement explorer, prend l’importance que l’on sait. Tous deux écrivent des romans, mais Sartre n’achèvera jamais Les Chemins de la liberté : le tome IV prévu se réduisant à un seul épisode achevé et publié en 1950 dans une revue (« Drôle d’amitié »), et à des fragments inédits reproduits dans l’édition de La Pléiade [72][72] Jean-Paul Sartre, Œuvres romanesques, éd. établie par.... Avec Les Mandarins (1954), roman de l’après-guerre, Simone de Beauvoir occupe la place laissée libre. Sartre renoncera au roman pour se réorienter vers une forme nouvelle de la biographie. Simone de Beauvoir reviendra à la fiction avec Les Belles Images (1966) et La Femme rompue (1968). Tous deux écrivent un récit d’enfance autobiographique, mais c’est Simone qui mène à bien la somme seulement envisagée par Sartre. En assumant le récit de leur vie commune, c’est elle, de plus, qui s’arroge la maîtrise du passé, renversant ainsi un rapport de « dominance [73][73] Selon les psychologues de la gémellité, un jumeau domine... » en sa faveur.

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Loin d’engendrer rivalité et frustration, ce type de fonctionnement apporte des jouissances et des accomplissements par procuration. Pendant la guerre, les lettres permettent à chacun de vivre au rythme de l’autre : le 6 octobre 1939, Sartre écrit : « Hier la lettre du Castor, si plaisante, m’avait surexcité […]. J’ai deux vies. Celle que je vis ici, celle que je vis là-bas par procuration. Le Castor est chargé de vivre pour moi et elle le sent. Castor est une perfection[74][74] Les Carnets de la drôle de guerre, pp. 102-103.. » Transparence qui, dans le domaine érotique, ne va pas sans provoquer des situations perverses… Alors même que Primauté du spirituel vient d’être refusé par les éditeurs, Simone de Beauvoir se réjouit pleinement du succès rencontré par La Nausée, comme si c’était le sien, et envisage une réussite publique pour elle aussi [75][75] La Force de l’âge, p. 373.. Reconnaissant devant Madeleine Gobeil que Simone de Beauvoir possède un goût de la vie plus ardent, Sartre confesse qu’elle sent beaucoup de choses pour lui. A l’inverse, Simone de Beauvoir délègue, approximativement jusqu’en 1952, l’action politique à Sartre, pour ne pas « doubler » inutilement ses interventions [76][76] Voir, par exemple, La Force de l’âge, p. 644..

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Dans cette représentation structurante du couple gémellaire, Simone de Beauvoir retrouve le mythe positif de l’androgyne (symbolisé, dans la tradition romaine, par les figures dédoublées d’un homme et d’une femme) qui permet de cumuler les forces des principes féminins et masculins [77][77] Voir sur le sujet Françoise Rétif, Simone de Beauvoir,.... Concrètement, l’union du couple accroît les potentialités de chacun : sur le plan privé et intellectuel, par le dialogue et l’entraide qu’il implique ; face aux lecteurs, par l’image idéalisée qui en est donnée et qui renforce l’audience de chacun. Si la répartition des rôles s’était faite suivant la division traditionnelle des sexes, le succès public et les reconnaissances institutionnelles (prix Goncourt en 1954 pour Simone de Beauvoir, prix Nobel pour Sartre dix ans plus tard) n’auraient pas été aussi harmonieusement partagés.

Notes

[1]

Quatre « Cahiers de jeunesse » sont consultables à la Bibliothèque nationale, au département des manuscrits, depuis 1989.

[2]

Notre survol ne prétend pas à l’exhaustivité, certains ouvrages américains tout récents se révélant difficilement accessibles.

[3]

Cette définition, complétée par d’autres éléments, est toujours en vigueur dans l’édition de 1999.

[4]

Op. cit., Editions de Minuit, 1985, p. 240.

[5]

Entretien de 1979, cité dans Margaret A. Simons, « Beauvoir and Sartre : the Philosophical Relationship », Yale French Studies, n° 72, 1986, p. 168.

[6]

« Interférences », in Obliques, Sartre, 1978, p. 325.

[7]

Alice Schwarzer, « Il ne suffit pas d’être femme », 1982, in Simone de Beauvoir aujourd’hui, Six entretiens, Mercure de France, 1984, p. 113. La même idée se trouve dans un entretien de 1973, p. 62.

[8]

C’est aussi le point de vue de Deirdre Bair dans sa biographie : Simone de Beauvoir, Fayard, 1990, 1991 pour la version française.

[9]

Annie Cohen-Solal, Sartre, Gallimard, 1985, p. 116. Point de vue réaffirmé par M. Gandillac dans ses Mémoires : Le Siècle traversé, Albin Michel, 1998, p. 129. Voir aussi son entretien avec Ingrid Galster, in Lendemains, 24. Jahrgang, 1999, n° 94, pp. 19-26.

[10]

Voir L’Imaginaire philosophique, Payot, 1980, pp. 135-166.

[11]

Le Seuil, 1989.

[12]

Mémoires d’une jeune fille rangée, « Folio », p. 480.

[13]

Ibid., p. 473.

[14]

L’Etude et le Rouet, op. cit. p. 155.

[15]

Ibid., p. 204.

[16]

Ibid., p. 156.

[17]

Ibid., p. 188.

[18]

Voir « Simone de Beauvoir : les ambiguïtés d’un ralliement », Magazine Littéraire, n° 320, avril 1994, pp. 58-64.

[19]

Diderot Editeur, Arts et Sciences, 1995, avec une préface de Pierre Bourdieu (Edition américaine, 1994).

[20]

Ibid., p. 6.

[21]

Ibid., p. 352.

[22]

Ibid., p. 5.

[23]

Toril Moi semble avoir infléchi sa position dans son nouveau livre What is a woman ?, Oxford, 1999.

[24]

Première édition suédoise : 1991. Seconde édition (revue) anglaise : 1996. Traduction française, Editions Michalon, 2001 (c’est à celle-ci que nous nous référons).

[25]

Ibid., p. 45.

[26]

Mais, on l’a vu, Simone de Beauvoir avait lu Hegel directement, comme le prouvent les Lettres à Sartre (Cf., Lettres des 14 et 16 juillet 1940) mais aussi le récit de La Force de l’âge, « Folio », pp. 526 et 537.

[27]

Voir « Simone de Beauvoir entre Sartre et Merleau-Ponty », Les Temps Modernes, n° 520, novembre 1989, pp. 81-103, traduit de l’américain par A-D-Balmès. Première publication dans Simone de Beauvoir Studies, vol. V, 1988.

[28]

Voir le compte rendu qu’elle écrit sur « La Phénoménologie de la perception » dans Les Temps Modernes, n° 2, 1er novembre 1945.

[29]

Pour une mise en lumière de l’originalité de Simone de Beauvoir voir aussi Debra Bergoffen, The Philosophy of Simone de Beauvoir : Gendered Phenomenologies, Erotic Generosities, Albany, State University of New York, 1997.

[30]

In Yale French Studies, n° 72, « Simone de Beauvoir : Witness to a Century », 1986, pp. 165-179. Une partie de cet article avait déjà été publiée en 1981, dans Eros 8, n° 1, pp. 25-42.

[31]

« The Search for Beauvoir’s early philosophy », Simone de Beauvoir Studies, vol. 14, 1997. Dans Beauvoir and The Second Sex, Feminism, Race, and the Origins of Existentialism (Lanham, M.D : Rowman & Littlefield, 1999), M. A. Simons reprend ces arguments mais s’engage, à travers une analyse très fouillée du journal de 1927, vers deux nouvelles orientations : l’étude de la formation philosophique de Beauvoir (tendant à diminuer l’influence sartrienne ultérieure) et l’exploration de sa philosophie de jeunesse.

[32]

Simone de Beauvoir and Jean-Paul Sartre : the Remaking of a Twentieth Century Legend, Harvester Wheatshheaf, 1993. Voir aussi : A Critical Introduction, Oxford-Malden, MA, USA, 1998.

[33]

Ils ne découvrent l’analyse de Merleau-Ponty, « Le roman et la métaphysique » que dans leur second livre.

[34]

L’Invitée, « Folio », pp. 72 et 74.

[35]

« Elle avait pris le parti d’abandonner son bras nu sur la table et il reposait là, oublié, ignoré ; la main d’homme étreignait un morceau de chair qui n’appartenait plus à personne. » Ibid., p. 74.

[36]

« Mais voici qu’on lui prend la main. […] On sait ce qui se produit alors : la jeune femme abandonne sa main, mais ne s’aperçoit pas qu’elle l’abandonne. […] Et pendant ce temps, le divorce du corps et de l’âme est accompli ; la main repose inerte entre les mains chaudes de son partenaire : ni consentante ni résistante — une chose. » L’Etre et le Néant, « Tel », Gallimard, p. 90.

[37]

Voir Annie Cohen-Solal, op. cit., respectivement pp. 105, 106, 107.

[38]

Surnom de Maheu, appelé Herbaud dans les Mémoires d’une jeune fille rangée.

[39]

Le 13 mai 1927, elle dit souhaiter : « Ecrire des “essais sur la vie” qui ne soient pas du roman, mais de la philosophie, en les reliant vaguement d’une fiction. »

[40]

La Force de l’âge, « Folio », p. 254. Voir aussi p. 51.

[41]

Mémoires d’une jeune fille rangée, p. 197. Voir aussi La Force de l’âge, p. 417.

[42]

Mémoires d’une jeune fille rangée, p. 479.

[43]

Simone de Beauvoir, La Cérémonie des adieux, suivi de Entretiens avec Jean-Paul Sartre, août-septembre 1974, Gallimard, 1981, pp. 200-201.

[44]

Où la fameuse phrase « A partir de maintenant, je vous prends en main » n’apparaît pas ! Mais l’idée d’un Sartre autoritaire s’y trouve. Simone de Beauvoir ne s’en plaint d’ailleurs pas.

[45]

Ce passage a déjà été reproduit en grande partie (sauf la fin) par Barbara Klaw dans « Simone de Beauvoir, du journal intime aux Mémoires », in Genèse du « Je », CNRS Editions, 2000, p. 175.

[46]

La Force de l’âge, p. 254.

[47]

Ibid., p. 149.

[48]

Ibid., pp. 498-499.

[49]

In C. Francis et F. Gontier, Les Ecrits de Simone de Beauvoir, p. 386.

[50]

In Sartre, Situations, X, Gallimard, 1976, p. 190.

[51]

Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 475.

[52]

Voir Hazel E. Barnes, « The Question of influence : response to Margaret A. Simons », Simone de Beauvoir Studies, vol. 15, 1998-1999. La réponse aux Fullbrook se situe aux pages 42-46.

[53]

Mémoires d’une jeune fille rangée, p. 479.

[54]

Jean-Paul Sartre, Ecrits de jeunesse, Gallimard, 1990, p. 198. La datation d’Une défaite n’est pas tout à fait certaine, selon les auteurs.

[55]

Sur les quinze carnets écrits par Sartre, six ont été retrouvés et publiés. La permission de février 1940 se situe vers la fin du Carnet XI. Le fait que certains carnets n’aient pas été retrouvés rend encore plus aléatoire la position des Fullbrook.

[56]

Lettres à Sartre, II, Gallimard, 1990, p. 55. Hazel E. Barnes cite, dans le même sens, un extrait de la lettre du 14 décembre 1939.

[57]

« Comptes rendus », Lendemains, op. cit., p. 139. Céline Léon a également prononcé une communication sur ce sujet en juin 2000, devant le Groupe d’Etudes sartriennes.

[58]

Article cité.

[59]

Les Carnets de la drôle de guerre, Gallimard, 1995, pp. 283-284.

[60]

Dans son dernier livre, M. A. Simons en souligne d’ailleurs plus les caractéristiques beauvoiriennes que les aspects « annonciateurs » de la philosophie sartrienne.

[61]

« Mais une nouvelle pensée le paralysa : à présent il ne se sentait plus seul et libre sur la terre, des liens subtils et terribles l’enlaçaient, le paralysaient : on l’épiait, il comprenait que derrière ce front, derrière ces yeux, on le jugeait. », Ecrits de jeunesse, op. cit., p. 243.

[62]

Les Carnets de la drôle de guerre, p. 422.

[63]

En 1979. Voir Yale French Studies, article cité, p. 178.

[64]

Voir aussi Françoise Rétif, Simone de Beauvoir, L’autre en miroir, L’Harmattan, 1998. Dans une première partie de son livre, Françoise Rétif développe, mais sans se revendiquer du féminisme, l’idée d’une vision et d’une pratique philosophiques originales de Simone de Beauvoir.

[65]

Entretien avec Sylvie Le Bon de Beauvoir, 30 août 1994, in Simone de Beauvoir Studies, vol. 12, 1995, p. 13.

[66]

Les Carnets de la drôle de guerre, op. cit. p. 126.

[67]

Ibid., p. 280 et Mémoires d’une jeune fille rangée, p. 452.

[68]

« Cahier de jeunesse » inédit, 6 mai 1927, phrase déjà citée par Barbara Klaw, op. cit., p. 175.

[69]

La Force de l’âge, p. 628.

[70]

Ibid., p. 55.

[71]

La Force des choses, I, p. 111. Mais Situations III propose quelques tableaux et reportages des Etats-Unis.

[72]

Jean-Paul Sartre, Œuvres romanesques, éd. établie par M. Contat et M. Rybalka, pp. 1585-1654.

[73]

Selon les psychologues de la gémellité, un jumeau domine toujours l’autre, mais le rapport de « dominance » peut s’inverser.

[74]

Les Carnets de la drôle de guerre, pp. 102-103.

[75]

La Force de l’âge, p. 373.

[76]

Voir, par exemple, La Force de l’âge, p. 644.

[77]

Voir sur le sujet Françoise Rétif, Simone de Beauvoir, L’autre en miroir, op. cit., pp. 97-111. Ce mythe concerne également Simone de Beauvoir comme individu, puisqu’elle se flatte d’unir en elle « un cœur de femme, un cerveau d’homme » (Mémoires d’une jeune fille rangée, p. 143).

Plan de l'article

  1. I
  2. II
  3. III

Pour citer cet article

Lecarme-Tabone Éliane, « Le couple Beauvoir-Sartre devant la critique féministe », Les Temps Modernes, 3/2002 (n° 619), p. 19-42.

URL : http://www.cairn.info/revue-les-temps-modernes-2002-3-page-19.htm
DOI : 10.3917/ltm.619.0019


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