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Les Tribunes de la santé

2005/1 (no 6)



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Entouré de Didier Tabuteau (à gauche) et Damien Mascret (à droite) le 11 février 2005 (photo DR).

Sève :

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L’un des paradoxes de notre société est d’être capable, d’un côté, de dépenser parfois des centaines de milliers d’euros avec peu d’espoir de guérison, et, de l’autre, de laisser des gens sans logis et sans nourriture. Êtes-vous frappé par ce décalage ?

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Abbé Pierre :

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On n’empêchera pas une société de vouloir faire de grandes choses. Je lisais récemment dans le journal que certains tremblaient devant la crainte de l’échec du lancement de la fusée Arianne, avec un budget colossal… Mais il y aura aussi toujours des gens qui prendront soudainement conscience du paradoxe, de l’absurdité de l’adoration qu’ils avaient mise à la poursuite d’une réalisation, à l’exercice de leur métier, et lâcheront d’un seul coup tout ce qu’ils trouvaient grisant pour venir s’occuper de choses banales… À l’échelle du monde, il y a beaucoup de Mère Teresa – je pourrais en citer bien d’autres – mais ça ne fait pas de bruit.Il y aura toujours la concomitance de ces deux réalités. Aucune société qui en a les moyens ne donnera la priorité à l’une sur l’autre.

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Sève :

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Mais prendre soin des autres – ce que font les soignants et ce que vous faites – n’est-ce pas une entreprise souvent surhumaine ?

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Abbé Pierre :

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Des circonstances, des événements imprévisibles – depuis la famille dans laquelle on a vécu jusqu’à des choses qui semblaient sans importance – font que l’on est conditionné et que le moment venu, le choix se fait naturellement. Il suffit quelquefois d’un événement qui est en lui-même minime à un moment précis, parfois une simple parole, pour que, compte tenu de tout ce qui avait précédé, il n’y ait subitement plus aucune hésitation : on s’enflamme… Bien sûr, il faut qu’il y ait eu déjà un climat d’interrogations, de recherche du sens que l’on va donner à sa vie, mais cela même dépend des parents, de leurs personnalités, d’une ambiance familiale.

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Sève :

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Avez-vous un souvenir marquant de la création de la Sécurité sociale en 1945 ?

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Abbé Pierre :

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Non. C’est d’ailleurs un point sur lequel je suis condamnable mais, du fait que j’étais né dans une famille aisée qui économisait – on ne dépensait pas, nous n’avions pas les plus beaux jouets, mais nous n’avons jamais manqué de rien –, je n’en ai jamais mesuré le besoin. La question ne se posait pas.

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Sève :

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En 1999 a été créée la couverture maladie universelle (CMU) pour permettre à cinq millions de personnes, les plus démunies, de bénéficier de soins gratuits. Que pensez-vous de la déclaration d’un représentant d’un syndicat de dentistes, il y a quelques semaines, appelant à différer les soins et à créer des listes d’attente pour les bénéficiaires de la CMU, voire à ne plus les soigner ?

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Abbé Pierre :

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Un sentiment de révolte. Ceux qui tiennent ce genre de propos sont étrangers à la force vitale qui fait avancer une société et une communauté humaine, ils se mettent en dehors. Ils outragent la vie. Ils devraient prendre garde car on n’outrage pas la vie sans que tôt ou tard cela vous retombe sur la tête. Or, c’est la vie qui pousse à prendre des décisions comme celle de la gratuité des soins.

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Sève :

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On ne peut s’empêcher de remarquer qu’il y a deux abbé Pierre : l’un dit que l’on doit braver la loi, car il y a une loi avant la loi, c’est que tous les humains aient un toit, du pain, des soins, et l’autre veille à ce que ses actions s’inscrivent toujours dans un grand respect de la loi…

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Abbé Pierre :

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J’ai en moi une disposition qui me permet de savoir jusqu’où je peux être insolent. Non pas pour éviter que ça ne me retombe dessus, mais pour que cela n’aille pas à l’encontre des buts que je poursuis. C’est bien qu’il y ait une part d’insolence pour atteindre un but, car ceux qui décident n’y sont pas prêts la plupart du temps. Il faut donc être provocateur mais pas au-delà d’un certain point. J’étais un jour assis à côté du bon évêque d’Évreux, Monseigneur Gaillot, qui me disait : « Mais expliquez-moi : vous dites des énormités et on ne vous dit rien, alors que moi, j’ai à peine levé la langue que l’on me tape dessus ! ». Je lui ai répondu que, premièrement, je n’étais pas évêque, et que, deuxièmement, le bon Dieu m’avait donné un certain flair pour savoir jusqu’où on peut aller utilement. Au-delà on se fait plaisir, mais on dessert sa cause.

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Sève :

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Vous avez, au fond, une nature insolente que vous avez maîtrisée ?

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Abbé Pierre :

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J’ai surtout été bien élevé dans un monde où ça ne se faisait pas de chahuter ceux qui étaient en charge de responsabilités.

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Sève :

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Vous avez tout de même parfois chahuté la loi jusqu’à ce qu’elle change !

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Abbé Pierre :

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Oui, c’est un de mes bons souvenirs.

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Sève :

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Comment jugez-vous la politique et les hommes qui la font ?

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Abbé Pierre :

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Contrairement à ce que l’on entend dire parfois, je sais, pour avoir été au Parlement pendant six ans, que mis à part deux ou trois peu estimables, il y a là beaucoup de gens admirables. Car c’est un métier ingrat. Il y a de quoi tout laisser tomber, surtout si l’on a une femme et des enfants. J’ai beaucoup admiré des hommes comme Robert Schuman, Pierre Mendès-France… des hommes d’une droiture exceptionnelle. C’est tellement ingrat qu’il faut encourager ceux qui sont tentés par la politique, mais il faut aussi les avertir : c’est un métier, il s’apprend, et cela suppose qu’on en ait le goût.

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Sève :

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Est-ce que parfois, tout ce que l’on attend de vous, tout ce que l’on vous demande, ne pèse pas lourd sur vos épaules ?

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Abbé Pierre :

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Si, bien sûr. La célébrité est la pire épreuve que l’on puisse souhaiter à un ami.

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Sève :

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En même temps, cela a servi votre cause, vos idées…

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Abbé Pierre :

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Oui, la célébrité n’est d’ailleurs supportable qu’à ce prix. Mais ce n’est pas un calcul, ça ne conduit pas à une réflexion.

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Sève :

42

La vie réserve toujours des surprises ?

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Abbé Pierre :

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(Silence) J’ai passé ma vie à prier pour mourir jeune… et c’est bien raté.

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le 11 février 2005

Pour citer cet article

Pierre Abbé et al., « Le bon Dieu m'a donné un certain flair pour savoir jusqu'où on peut aller utilement », Les Tribunes de la santé 1/ 2005 (no 6), p. 73-75
URL : www.cairn.info/revue-les-tribunes-de-la-sante-2005-1-page-73.htm.
DOI : 10.3917/seve.006.75


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