Les Tribunes de la santé 2009/2
Les Tribunes de la santé
2009/2 (n° 23)
96 pages
Editeur
Revue co-éditée par les Éditions de Santé

DOI 10.3917/seve.023.0081
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Fiction

Vous consultezLa promenade au belvédère

AuteurMathieu Riboulet[*] [*] Mathieu Riboulet a publié huit livres depuis 1996. Dernier...
suite
du même auteur


1 Alice monte au belvédère.

2 Socialement, elle est déprimée. Amis, connaissances, commerçants, employés des quelques services qui n’ont plus de public que le nom s’en aperçoivent, le pensent, parfois l’évoquent entre eux au détour d’un échange plus général, d’un tour d’horizon. Le réseau ténu qui maille ce territoire corrézien de campagne perdue note assez scrupuleusement, comme un réflexe, aux fins de constituer une mémoire collective qui ne trouvera à s’exprimer que de temps à autre, dans quelque réunion civile ou amicale, avant de sombrer dans l’oubli faute d’en avoir confié le verbatim au papier, ces changements affectant les êtres qui le constituent, nommés parfois « mariage » ou « naissance » mais plus souvent, par ici, « veuvage », « départ », « maladie », « dépression » ou « décès ». Chacun d’eux, donc, pense qu’Alice est déprimée à cause de la mort de Martin et parce que ses trois fils sont partis. Et quelques-uns estiment que le hameau où elle vit est trop isolé, Alice trop seule : soixante-dix balais, haute comme trois pommes, toute sèche, avec pour seuls voisins une vieillarde bientôt nonagénaire et son fils dans la caboche desquels s’entrechoquent plus ou moins gaîment les débris des siècles passés, l’éclat mortifère des hautes solitudes qu’ils ont dû traverser pour en arriver là. Avec ça gentils comme tout.

3 En réalité, Alice s’éveille. Une clarté d’aube subtile, comme il s’en élève, certains matins, au-dessus des montagnes, ruisselante encore de rosée, se répand doucement sur sa vie, l’armature de sa vie : ces hommes qu’elle a faits et qui se sont dissous, laissant retomber sur son corps desséché ces voiles longtemps chatoyants que le flux des nécessités avait gonflés autour d’elle, lui laissant à penser que là étaient la vie et le monde, dans son hameau à élever des fils pour les lancer sur de plus vastes scènes. Or, pas du tout. La réalité, pense-t-elle avec un calme souverain, c’est que mes fils se soucient de moi comme d’une guigne, que ce hameau est un trou paumé, humide et venteux, que la nature est un piège et la solitude notre lot.

4 Elle monte au belvédère, d’où l’on a vue sur tout.

5 Elle a nommé ainsi ce modeste sommet voisin de sa maison parce que la vue, en effet, y est belle : 915 mètres d’altitude, un panorama à perdre l’haleine que l’ascension vous a laissée, et une modeste table d’orientation aux dessins presque naïfs symbolisant en lave émaillée toits d’habitations proches, sommets lointains, hauteurs intermédiaires et directions générales – Toulouse, Bordeaux, Brest, Lille, Strasbourg, Lyon, Grenoble, Nice et Marseille –, si générales qu’Alger, La Coruña, Reykjavik, Edimbourg, Varsovie, Thessalonique, Palerme et Tripoli eussent aussi bien fait l’affaire puisque de quelque côté qu’on le prenne, on est loin de tout. Mais l’endroit n’est guère aimable : rugueux, arrosé de pluie et balayé par les vents plus souvent qu’à son tour, connu des seuls amoureux de topographie régionale et de quelques randonneurs exaltés. Ça n’en rend le spectacle que plus précieux : trois massifs étincelants de neige en hiver, de prairies en été – les Dômes, le Sancy, le Cantal, et derrière eux, plus lointain encore, dérobé au regard, quoi qu’en dise la table d’orientation, mais pas à l’entendement, le monde : le bref précipité d’histoire et de géographie qui s’est formé à l’heure de notre venue, dont depuis lors nous portons la charge. Ce qu’on ne voit pas, malgré qu’on en ait.

6 Ça n’est pas de la tarte, la vie ici. Et la mort, ça sera comment ? Probablement comme ça viendra, rêche, lèvres pincées et mémoire éclatée. C’est qu’on s’économise, à force, Alice le voit bien, on se retire au milieu de soi pour durer, on délègue à la périphérie du corps le soin du contact avec bêtes et gens sans même se demander pourquoi diable, dans ces conditions, on se met en tête de durer ! L’hiver, surtout, est difficile : on peut mourir là, les pieds dans la neige, sans que nul ne s’en soucie. L’été, encore, on se prend à frissonner dans la fraîcheur du soir, le monde autour de soi est ouvert, presque éparpillé, les fruits éclatent et les parfums circulent, mais l’hiver… Mourir en tombant à la renverse, les bras chargés de bûches ? Laisser à la prochaine chute de neige le soin de nous enterrer et au prochain redoux celui d’offrir un cadavre de plus à la terre ? Certains jours, c’en serait presque tentant.

7 À mi-parcours, elle fait halte. La progression n’est guère facilitée par la piste caillouteuse aménagée par le Groupement d’exploitation forestier du massif des Agriers. Tout, ici, se dérobe à l’amabilité, elle se rend désormais compte qu’elle le sait depuis longtemps sans jamais se l’être dit. Quand elle est arrivée dans le pays, trente-cinq ans plus tôt, tout lui semblait souriant. Et pour monter au belvédère il y avait un simple sentier de mousse bordé de bruyères. Du temps, mais lequel ? est simplement passé, elle se demande bien où.

8 Elle se craquèle de l’intérieur, voilà la vérité. Non content d’être à l’œuvre sur sa peau depuis déjà quelques années, le processus s’étend, gagne le terrain qu’elle lui cède pour n’avoir rien vu venir. La voici donc craquelée de partout, et les craquelures, au premier coup d’œil, ne dévoilent pas grand-chose d’autre que du vide, du moins un théâtre des plus calmes. Et la correspondance rigoureuse qu’elle avait toujours établie entre l’état de son âme et celui du monde à ses pieds se renouvelait avec le détachement des processus inexorables. Déprimée ? La craquelure du monde l’avait gagnée, voilà tout, il fallait bien s’y attendre. Aucun médecin n’y pourrait rien. Un de ces quatre matins elle se retrouvera toute racornie au pied de son propre lit, et se regardera en se demandant pourquoi elle a laissé traîner ce vieux bout de papier jauni qu’elle est devenue, je vieillis ma parole, moi qui étais si maniaque…

9 C’est la dernière ligne droite, elle le sait. Quelle que soit l’heure de sa mort, rien ne devrait venir modifier cet état de fait. Elle ne veut pas entendre parler des fadaises qu’on accommode à toutes les sauces en de telles circonstances : voir du monde, voyager, se changer les idées – c’était déjà passablement compliqué d’en avoir quelques-unes à peu près vaillantes, si en plus il fallait en changer… –, voire, ânerie suprême, refaire sa vie. Autant passer pour une déprimée un brin complaisante avec sa dépression.

10 Alice parvient au belvédère, elle retrouve, immobiles mais changeants, à ses pieds l’histoire et la géographie qu’elle est venue contempler et dans sa tête les fragments d’une existence désormais incertaine – la sienne ?

11 De gauche à droite, la chaîne des Dômes, le massif du Sancy, le Plomb du Cantal auraient été au long de sa vie autant de paravents disposés là pour dérober à sa vue les mystères de l’Orient, d’où émergeait chaque matin un soleil parfois épuisé, il faut bien le reconnaître, par les splendeurs impensables qu’il avait éclairées tout au long de la nuit. Ce qui nous faisait, à nous, pensait-elle, des aubes peu glorieuses et des lumières chiches. Qu’importe, derrière les sommets, si ténu que soit le jour, il y avait Pondichéry dont le nom était si doux, si rond qu’il devait être plaisant d’y mourir. Ou Chandernagor. Mais c’était avant que la craquelure s’y mette, du temps où l’histoire nourrissait encore le présent où nous sommes.

12 Le terrain fendillé de partout ne retrouverait désormais plus sa souplesse d’antan, la terre sa tiédeur, ni sa peau. L’affaire tenait donc en ceci qu’il convenait de trouver quoi faire avant de mourir. Dieu, que c’était simple ! Le pays, lui, était déjà mort depuis longtemps. Seuls les réseaux de santé en soins palliatifs ou maladie d’Alzheimer y avaient un peu d’avenir. La vie devant eux, mais celle des autres, atomisée ou finissante. C’était ça, le monde, désormais, sans Martin, sans les fils. Le très ancien passé dont témoignaient, posés sur la ligne d’horizon, le Puy de Sancy et le Plomb du Cantal était encore à portée de main, pourtant, et le granit, les terres acides aussi, auprès desquels ses pères avaient tenté de se faire une place. Mais il n’y a plus que des vieilles folles pour y accrocher des rêveries, mêmement folles, surannées, obsolètes. La vie moderne, l’invention du présent n’y ont plus leur part, emmenés par les fils vers leurs lointains destins.

13 À elle ne restait que l’or des Indes dont l’éclat jaillissait derrière les montagnes, réminiscence d’un monde plus ancien encore. Aux femmes que les hommes abandonnent parce qu’ils préfèrent ou le mouvement de la gloire ou l’immobilité de la mort, parfois les deux, ne reste jamais, à l’heure des comptes, que des reflets. Elle pense aux mères des hommes jadis partis au-delà des océans chercher la soie et les épices, fonder Karikâl et Mahé au nom du roi de France : restées seules sur les quais venteux et désertés, elles avaient tourné folles pendant qu’ils se perdaient par trente mètres de fond dans les îles de la Sonde. Ses fils, qu’elle avait pensé hommes à découvrir les Indes, si ce n’eût été fait, à charger d’étoffes et d’épices les ventres des navires retournant vers l’Europe, tirant de leur commerce infiniment moins de monnaie sonnante et trébuchante, sur le moment, que de gloire, demain, quand la terre serait enfin la simple sphère qu’on survole aujourd’hui en s’étonnant à peine de l’avoir, au prix de peines désormais oubliées, circonvenue, d’en avoir chassé toute parcelle d’inconnu en en laissant persister le mystère, ses fils n’avaient rien découvert mais l’avaient bel et bien laissée et seule et folle. De quelque couleur que se parent nos habitudes, quoi qu’on ait cru saisir, comprendre, aimer, rien ne change.

14 Sans plus de façons elle se juche sur la table d’orientation, bras et jambes ballants, et contemple le pays. Puis s’allonge, et ferme les yeux. Foin d’Inde, de compagnonnages apaisés et de glorieuse descendance, elle aurait finalement été la fille d’un monde bordé d’arêtes dont la pensée se perd en rêveries poussiéreuses ou ne franchit de limites qu’en direction des ciels nocturnes d’été pour se perdre alors en d’arides constats – le reste comme ça venait, et il faut bien reconnaître qu’il n’était pas venu grand-chose…

 

Notes

[ *] Mathieu Riboulet a publié huit livres depuis 1996. Dernier titre paru : L’Amant des morts (Verdier, 2008).Retour

Résumé

Le texte qu’on va lire est une fiction déplacée : d’abord parce que, s’il a quelque légitimité à figurer au sommaire d’une revue consacrée à « Littérature et santé », sa nature même de fiction le différencie assez radicalement des autres textes de ce numéro, et d’une manière plus générale des textes qu’on s’attend à trouver dans ce type de publication ; ensuite parce qu’il émane d’un travail en cours qui déborde largement le cadre d’une nouvelle, format initialement envisagé pour l’occasion, et dont rien ne dit qu’il conserve cet aspect-là ni surtout qu’il résiste à l’épreuve du temps. Précautions oratoires ? Peut-être, mais nécessaires. La littérature n’est pas la vie, elle en est le miroir, qu’il faut toujours de nouveau franchir, à chaque fois qu’on ouvre un livre.
Cela étant dit, convenons donc que nous faisons irruption ici dans la tête d’« un sujet dévasté en proie à la présence d’esprit » (Roland Barthes), que nous laisserons en plein doute...



POUR CITER CET ARTICLE

Mathieu Riboulet « La promenade au belvédère », Les Tribunes de la santé 2/2009 (n° 23), p. 81-84.
URL :
www.cairn.info/revue-les-tribunes-de-la-sante-2009-2-page-81.htm.
DOI : 10.3917/seve.023.0081.