La lettre de l'enfance et de l'adolescence
érès

I.S.B.N.2865868745
104 pages

p. 15 à 21
doi: 10.3917/lett.044.21

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Dossier : Ruptures et consentements - Problématiques

no 44 2001/2

2001 La lettre de l’enfance et de l’adolescence Dossier : Ruptures et consentements - Problématiques

L’enfant abusé/l’enfant consentant  [1]

Laurence Gavarini  [*]
Deux paroles de « psy » et d’éducateur entendues récemment : « S’il dessine des choses sexuelles, c’est peut-être qu’il y a été exposé par un adulte » ; « Ces pénis qu’il trace peuvent parler d’expériences d’abus qui ne trouvent pas à se dire en mots. » [...]
Arrêtons-nous sur une autre image d’actualité, impossible à imaginer il y a quelques années : de jeunes garçons, encore à l’école maternelle, se voient accusés par des parents « d’avoir abusé » d’une fillette qu’ils ont poursuivie jusque dans les toilettes et qui s’est plainte qu’ils voulaient « regarder sous sa jupe ». Il y a aussi le cas de ces autres petits garçons qui, également dans une école maternelle de la région parisienne, auraient été entendus l’an dernier, à l’insu des parents, par la police, pour « tentative collective de viol » sur une fillette de leur classe ! À quand le dépôt de plainte ou l’injonction thérapeutique pour avoir joué « au papa et à la maman » ou « au docteur » ? Car nous ne sommes plus là dans le domaine de la réprobation morale que pouvaient susciter les jeux sexuels des enfants, mais dans celui du fantasme de délit et de violence sexuelle.
Bientôt, l’agresseur d’un enfant, au sens du responsable juridique d’un acte prohibé et guerrier, pourra être un autre enfant. La société américaine nous ouvre cette voie avec l’accusation et l’incarcération, en 1999, d’un jeune garçon d’un peu plus de 10 ans pour abus sexuel perpétré sur sa jeune demi-sœur. Le ressort de la criminalisation de cette sexualité, hormis sa dimension intrafamiliale, c’est qu’on lui suppose d’être imposée par un acte de domination en raison de la différence d’âge. Mais là tout est affaire de regard et d’énoncé : c’est celui qui a vu ou qui a entendu – la voisine ou le voisin, dans le cas américain – qui dit le mal et « fixe » le délit lui donnant déjà la force de sa condamnation morale. Le témoignage de l’enfant apporte ensuite une caution d’authenticité à ce « crime ».
L’instrumentalisation des enfants, en particulier l’usage de leur corps dans des réseaux de production de vidéos pornographiques, a envahi tout l’imaginaire, le saturant de scènes sexuelles plus ou moins « hard ». Et c’est sous cette forme d’exploitation que l’hypothèse de la sexualité infantile est envisagée, par un effet de « projection » au travers des schèmes de la sexualité adulte et de ses déviations, et sur fond de combat idéologique contre les violences sexuelles.
La sexualité infantile ramenée ainsi au premier plan est une sexualité pensée depuis une sexualité génitale violente si ce n’est pornographique, où il est en effet question d’instincts, de domination et de scènes sexuelles en tous genres. Et non pas d’une sexualité infantile à proprement parler, avec ses expériences, ses jeux et ses affects auxquels tous les enfants « bien portants » s’adonnent.
Comment départagerons-nous dans l’avenir la sexualité infantile « normale » et celle que l’on dira abusive ou perverse ? Comment évaluerons-nous la sexualité engagée par l’enfant seul ou avec d’autres camarades, mais aussi avec des adultes, à commencer par la mère et le père, à travers ses motions de tendresse, sa séduction et les attitudes que nécessitent ses identifications ?
Le mot « abusé », évocateur des child abuses, dont parlent les anglophones, apporte un complément de sens par rapport à notre notion de maltraitance et finalement précise mieux ce que représente l’enfant en danger d’aujourd’hui. Et nous y arrivons progressivement avec les « abus sexuels ». Abuser, c’est profiter d’une situation de supériorité ou de domination, assujettir d’une certaine façon, comme le despote abusait de son pouvoir ; mais c’est aussi tromper quelqu’un, indépendamment même de toute idée de violence et de démonstration de force. Et l’abuseur est devenu la figure du mal par excellence qui envahit la scène éducative, obsédant de plus en plus ceux qui ont à fréquenter quotidiennement les enfants, les incitant à la prudence dans leurs interactions, voire les inclinant à ce qu’un sociologue belge, Jean-Louis Génard, a qualifié de « paranoïa professionnelle [2] » – une « paranoïa » qui s’est développée après l’affaire Dutroux.
Depuis quelques années, en ce qui concerne les enfants, on assiste à la mise en place d’un processus de victimisation qui rappelle celui initialement mobilisé par les féministes dans les pays occidentaux pour dénoncer les violences sexuelles exercées par les hommes sur les femmes. Cependant, avec la notion « d’abus », il semblerait que l’on rejoigne cette autre étape du combat féministe caractérisée par l’essor du mouvement antiharcèlement sexuel en Amérique du Nord, avec ses excès et les phobies qu’il abrite et encourage.
La « philosophie de l’abus », dont le philosophe Ian Hacking [3] a clairement analysé la construction et l’usage contemporain dans la société américaine, s’appuie sur une nouvelle « philosophie » de la vie quotidienne, celle du consentement. L’évolution des rapports entre les sexes, d’une part, et entre les générations, d’autre part, est telle que les modalités selon lesquelles s’exerçait l’autorité parentale sont totalement remises en question. Les relations avec les enfants dans la famille ne répondent plus à une logique d’obéissance, à une logique normative, mais à une sorte de logique contractuelle et libérale, une logique affective. Marcel Gauchet peut ainsi écrire : « La famille devient une affaire privée », au sens où elle obéit à un contrat tacite d’ordre privé, et, en tout cas, non hiérarchique [4]. C’est le consentement des individus qui devient le principe fédérateur et organisateur, constitue la règle de vie collective et le mode de régulation des relations intra-familiales. Tout comme en médecine ou dans le champ des expérimentations il est question du consentement – éclairé, bien sûr – des patients ou des sujets expérimentaux : il nous faut consentir aux relations sexuelles, consentir au désamour et consentir au divorce.
Progressivement, on inculque à l’enfant cette notion de consentement : il doit pouvoir consentir aux soins, à son éducation, aux limites raisonnables qu’il faut respecter, consentir à la frustration. Ira-t-on jusqu’à lui demander, bientôt, de consentir à la « castration » ? Ce serait, bien entendu, une boutade, car ce mécanisme psychique ne peut relever d’une décision positive et délibérée ! Autant d’opérations assez complexes pour un enfant, même s’il réclame à cor et à cri d’être écouté, d’être partie prenante des décisions qui engagent sa vie et son devenir. Tout ce qui déroge à cette règle du consentement, qui n’est pas négocié, qui est jugé arbitraire et imposé, peut être considéré comme inacceptable, comme une marque de violence et de domination. Les enfants deviennent en quelque sorte des pairs, c’est-à-dire des personnes à égalité, à parité avec les parents : leurs désirs doivent être respectés, leur jugement doit être entendu, leur volonté doit être exécutée. À l’inverse, l’exercice traditionnel de l’autorité par la contrainte est peu à peu assimilé à un pur comportement violent, d’autant qu’il s’assortit de punitions ou de menaces et de coups.
Sans craindre la contradiction, on s’accorde, dans le même temps, à dire que l’autorité des parents fait défaut. Un défaut dont l’ampleur peut être telle qu’elle empêche d’exercer les fonctions parentales. Et cet empêchement est imputé en dernier ressort à la défaillance de la fonction symbolique, ce que de nombreux professionnels de l’éducation nomment hâtivement la défaillance paternelle ou parentale.
Ce n’est pas pure coïncidence si la prise de conscience de la maltraitance, à la fin des années quatre-vingt, est intervenue dans un contexte socio-éducatif reconnu partout et par tous « en crise » – qu’il s’agisse de l’autorité, des repères éducatifs, des fonctions parentales ou du lien entre les générations. La seule conviction affirmée en matière d’éducation semble depuis lors se résumer à cette attention qu’on doit porter aux « droits de l’enfant ». La nécessité de les respecter a fait l’unanimité dans la mesure où ils ont été assimilés au respect de l’enfant et à l’égalité entre tous les enfants. Qui pourrait trouver à y redire, sous cette forme, en tout cas ?
Cependant, cette pétition de principe reposait sur une interprétation très française du texte onusien de la déclaration internationale des droits de l’enfant – adopté par l’onu en novembre 1989 et ratifié en 1990 par le parlement français, à l’unanimité d’une poignée de députés présents ! – qui a rencontré quelques critiques au milieu d’un concert de louanges. La « promotion médiatique d’un texte pour le moins ambigu » qui participe à une forme de « canonisation » de l’enfance, analyse Irène Théry [5], empêche en effet de percevoir que l’enfance n’est pas un isolat, qu’elle est traversée par les inégalités que notre société produit et reproduit, qu’elle est même profondément hétérogène et donc inassimilable à une « minorité opprimée », qui serait victime d’un statut « d’infra-citoyenneté », comme le furent les femmes, les serfs ou les domestiques dans l’histoire politique de la France.
Elle rappelle également que l’orchestration de la promotion des droits de l’enfant au tournant des années quatre-vingt/quatre-vingt-dix, en particulier par le directeur de l’Institut de l’enfance et de la famille, le magistrat Jean-Pierre Rosenczveig, a participé d’une forte idéologisation autour du thème de la « libération des enfants » du joug du paternalisme, de leur émancipation de la patria potestas. Une confusion s’est alors introduite entre la reconnaissance de l’enfant comme « personne » et l’attribution d’un statut de « sujet de droit », voire de « citoyen », qui n’est pas sans conséquences et sans risques : les droits de l’enfant vont à l’encontre « d’un droit des enfants à l’irresponsabilité » et de leur « droit premier à la protection » ; d’un « droit à l’enfance »...
Ainsi, « au nom des droits de l’enfant », un certain nombre d’observateurs ont souligné le risque que s’installe un « paternalisme d’État », justifiant la mise sous contrôle de l’autorité parentale, et donc toute « immixtion de l’État dans les familles et la vie privée », dit même Irène Théry.
 
Le consentement, rempart à la maltraitance [6] ?
 
 
Reconnue depuis Freud comme le premier lieu où s’exprime et s’ordonne la sexualité, la famille n’en a pas été quitte pour autant avec cette question. Même la levée des interdits de parler et de penser le sexuel intervenue après 1968 n’a évidemment pas suffi à la clore.
Lacan, dans son texte de l’immédiat avant-guerre sur les « complexes familiaux », reconnaît à l’apport freudien, auquel il rend hommage, d’avoir perçu le rôle essentiel de la famille dans la répression de l’activité pulsionnelle et dans la symbolisation, non pas en tant qu’unité organique positive, mais en tant qu’instance divisée par « un drame psychique » : « Découvrir que les développements aussi importants pour l’homme que ceux de la répression sexuelle et du sexe psychique étaient soumis à la régulation et aux accidents d’un drame psychique de la famille, c’était fournir la plus précieuse contribution à l’anthropologie du groupement familial, spécialement à l’étude des interdictions que ce groupement formule universellement et qui ont pour objet le commerce sexuel entre certains membres [7]. » À la lumière du drame des Labdacides dont sont issus Œdipe et les siens, nous retenons que c’est au travers d’un conflit, dont la sexualité est l’enjeu, mais qui est « un conflit de nature symbolique », souligne Paul-Laurent Assoun [8], que le groupe familial permet à l’enfant, être pulsionnel, de se construire comme sujet [9] et qu’il peut faire valoir la loi.
Cette scène de la sexualité familiale construite par la théorie et la clinique freudienne est en passe de devenir, aux yeux de la société, un lieu pathologique, le lieu d’un drame réel et non plus seulement celui d’une conflictualité nécessaire. Comme si toute famille pouvait être rattrapée, dans la réalité, avec la maltraitance et les abus d’enfants, par la tragédie mythique. C’est au point que nous nous demandons aujourd’hui ce qui n’est pas pathologique dans la cohabitation des sexes et des générations et dans le rapprochement des corps d’adultes et d’enfants, ce qui permet de séparer l’élan tendre de la sensualité érotique. On ne saurait se contenter de « naturaliser » ces distinctions qui sont bien évidemment culturelles en même temps qu’historiques. Les travailleurs sociaux et les juges pour enfants ne sauraient d’ailleurs accepter que le code sexuel – libertés, prohibitions – dépende du bon vouloir et du niveau de tolérance de chacun, malgré l’idéologie régnante du consentement. Ainsi un rapport sexuel entre père et fille, même consenti par cette dernière, n’en est pas moins incestueux et transgressif.
Mais alors, à quelle norme se référer ? Héritière d’une tradition éducative, en même temps que sous l’influence du modèle nord-américain de prévention, une nouvelle normativité est en train d’advenir. Elle énonce ce que peuvent et ne peuvent pas être les relations entre adultes et enfants dans l’espace familial, sans que toutefois les règles à respecter soient toujours explicitement établies. Il s’agit d’un réagencement en profondeur, après que sont apparus au grand jour les drames de l’inceste et de la violence exercée sur des enfants dans l’ombre de la vie privée. Car le risque de maltraiter les enfants – c’est devenu une sorte d’évidence – prend corps dans la famille, et il est plus ou moins expressément lié à la question de la sexualité, aux investissements libidinaux et aux pulsions qui s’y expriment. La famille, ainsi, a même été reconnue, à l’échelle « groupale », comme pouvant être maltraitante [...].
Au-delà de l’identification d’une pathologie nommée maltraitance qui aurait des dimensions collectives, l’archétype de l’antifamille où des enfants sont maltraités est lié à – et dépendant de – la crise endémique que connaît la famille. La famille maltraitante entretient un rapport étroit avec la famille dite normale, elle serait la partie visible de l’iceberg de la crise chronique. Crise que, durant les années soixante-dix, on avait l’habitude d’imputer à la famille en elle-même, à la forme famille, à la suite notamment des travaux des antipsychiatres anglais Ronald Laing et David Cooper.
Dans le champ théorique, depuis quelques années, les contributions évoquant la désinstitutionnalisation de la famille, de toute la famille, et pas seulement la famille dite maltraitante, se sont multipliées.
Le sociologue François de Singly explique que « le cadre institutionnel » de la famille « a craqué » et que « sa fonction s’est modifiée ». Sa dimension patrimoniale traditionnelle – la transmission des biens et des valeurs – a perdu de son importance au profit d’une autre fonction : elle « privilégie la construction de l’identité personnelle [10] ». La famille cesserait d’être une institution, « un rouage de l’ordre social », pour devenir une « affaire privée ». Désormais, et « cela concerne la substance même de la chose », « elle relève du regroupement volontaire et par conséquent précaire d’individus sur des bases et à des fins affectives ». La parité entre les sexes et les générations, la fin de la hiérarchie sont les principes cardinaux de cette famille, nous dit Marcel Gauchet : « La famille nouvelle est en place, incertaine dans sa définition, mais réconciliée [11]. »
Cette appréciation « optimiste » de la réconciliation familiale tranche avec la conflictualité extrême que nous amène à penser notre fréquentation de la question de la maltraitance. Avec les télescopages des générations et la confusion des places qu’elle suppose, les perversions qu’elle met en acte, la famille maltraitante laisse peu de chance à la mise en œuvre de la fonction dont Pierre Legendre rappelle l’importance, de « permutation symbolique », cette opération par laquelle le sujet peut renoncer à son statut d’enfant pour devenir parent et ainsi de suite. Car la recomposition « d’un ordre normatif privé » laisse l’institution familiale « en déshérence », ne sachant plus, comme l’analyse Irène Théry, « comment articuler différence des sexes et différence des générations [12] ».
Deux sentiments opposés accompagnent donc simultanément la désinstitutionnalisation annoncée de la famille : la réconciliation autour de liens librement consentis et d’une logique « affinitaire » et élective, c’est-à-dire reposant sur l’élection des individus et la maltraitance et la division autour d’une impossibilité à auto-instituer et à symboliser des relations intra-familiales égalitaires. Tout comme l’émancipation des femmes a, selon Marcel Gauchet, des effets sur le système de l’échange symbolique de la famille avec le monde extérieur – système auquel la famille traditionnelle hiérarchisée devait participer à travers les règles de l’alliance –, celle de l’enfant du joug du « chef de famille » provoquerait une modification des affects à l’intérieur de la famille, une nouvelle « passion de l’enfant », dont les débats sur la parité entre parents et enfants est le symptôme.
Nous en sommes arrivés à un point de tension névralgique : l’espace intra-familial se privatise, il se construit autour d’un nouveau partage de l’intimité, une intimité affective, un rassemblement des êtres et des affinités, autorégulé ou régi par des règles consenties, et jalousement protégé. Tout donc se passe ou devrait se passer sur le mode électif et contractuel, c’est ce qui prime dans l’organisation des relations. Et, dans le même temps, le droit de regard sur les familles s’est considérablement élargi, en raison de la protection de l’enfant. Les barrières de la vie privée n’étaient certes pas infranchissables au regard et à l’intervention des travailleurs sociaux depuis plus d’un siècle. Mais ce droit de regard s’étend désormais à toute la société, et jusqu’à l’intimité des relations qui structurent et déstructurent le système familial.
En réaction au pathos, les « protecteurs [13] » de l’enfant ont tendance à s’accrocher à une vision très aseptisée de la famille « normale » : ce qui peut se passer, ce qui doit se passer, dans cette famille normale, est hors sexualité et désexualisé. Cet idéal se profile par réaction aux crimes sexuels commis sur les enfants. Et dans le refoulement, ou la mise au pas, du cadre de pensée proposé tant par la psychanalyse que par l’anthropologie levi-straussienne, et dans lequel la famille avait non pas à évacuer, mais à régler la question de la sexualité. On concède tout au plus que, sur la scène œdipienne, puissent se jouer des relations affectives, des relations d’amour/haine entre des personnes, ainsi qu’entre les générations. Mais hors sexuel, c’est-à-dire hors tout désir, voire hors différence sexuelle. La famille devient alors non plus une instance, ou un lieu d’institution des sujets, mais un regroupement d’individus aux règles consensuelles et consenties. Elle regroupe des personnes « investies », en relation avec d’autres personnes, et à parité par principe, « droits de l’enfant » obligent. Et lorsque ce fonctionnement interpersonnel vertueux ne parvient pas à se mettre en place ou à fonctionner, lorsque les affects sont un peu trop débordants, les corps un peu trop proches, lorsqu’un enfant passe trop de temps dans le lit de ses parents, ou commence à dessiner de « drôles de choses », ou présente une identité sexuelle « pas nette », on redoute l’abus et/ou la maltraitance.
On finirait presque par en oublier que la question sexuelle est omniprésente dans la famille, à commencer par la sexualité des parents, qui ne manque pas de questionner les enfants, en particulier quant à leur origine et quant à la différence des sexes. Et par en refouler plus encore la sexualité des enfants, qui est bel et bien exposée, pour autant qu’elle ne soit pas systématiquement réprimée ou déniée, et active, en paroles et en gestes, dans l’espace familial intime où elle prend des modalités variées [14]. Cette scène familiale de la sexualité n’est pathologique qu’au regard d’une pudibonderie ou d’un angélisme dont l’ordre moral « wasp [15] » d’outre-Atlantique témoigne et qui nous entraîne dans les excès et la confusion. La sexualité, en tant qu’activité pulsionnelle et relationnelle, pouvant se vivre selon toute une palette d’affects tout en étant limitée par des interdits et des prohibitions, est l’expérience la plus ordinaire et la plus humaine de tout sujet. [...] Elle est aussi un « travail », au sens d’une élaboration, dont on ne saurait oublier les dimensions contraignantes, besogneuses, répressives, arides et malheureuses, quel qu’en soit le scénario.
 
NOTES
 
[*] Laurence Gavarini, sociologue, maître de conférences en sciences de l’éducation, université de Paris VIII.
[1] Nous remercions Laurence Gavarini et les éditions Denoël de nous permettre de publier ces extraits de La Passion de l’enfant. Filiation, procréation et éducation à l’aube du xxi e siècle, Denoël, Paris, avril 2001.
[2] Jean-Louis Génard, « Les effets de l’affaire Dutroux sur les attitudes éducatives », La Lettre du grape , « Entre enfants et professionnels : des histoires d’amour ? », nËš 37, Toulouse, Érès, septembre 1999.
[3] Ian Hacking, L’Âme réécrite, étude sur la personnalité multiple et les sciences de la mémoire, Les empêcheurs de penser en rond, Synthélabo, 1998 ; et Elisabeth Zucker-Rouvillois, « La philosophie de l’abus » à propos de l’article de Hacking, « The making and molding of child abuse », Critical Inquiry, 1990 (traduction française : « La fabrique et la mise en forme de l’enfance maltraitée », dans Pénombre, juillet 1997).
[4] Marcel Gauchet, « Essai de psychologie contemporaine I. Un nouvel âge de la personnalité », dans Le Débat, nËš 99, mars-avril 1998.
[5] Irène Théry, « Nouveaux droits de l’enfant, la potion magique ? », Esprit, nËš 3-4, mars-avril 1992, p. 5-30.
[6] Nous prolongeons également sur ce point l’analyse entreprise avec Françoise Petitot dans La Fabrique de l’enfant maltraité, Érès, 1998, et que les multiples débats avec des professionnels de l’éducation et de la protection de l’enfance qui ont suivi la publication de ce livre nous encouragent à poursuivre depuis.
[7] Jacques Lacan, Les Complexes familiaux (1938), Navarin, 1984, p. 52.
[8] Paul-Laurent Assoun, Le Freudisme, Paris, puf, « Que sais-je ? », 1990, p. 57.
[9] Le conflit, rappelons-le, est d’ailleurs inscrit au cœur de la psyché, et c’est par sa division que le sujet peut, selon Lacan, être sujet de désir et de langage.
[10] François de Singly, Le Soi, le couple et la famille, Nathan, 1996.
[11] Marcel Gauchet, op. cit., p. 169 à 171.
[12] Irène Théry, op. cit., p. 76-79.
[13] Nous désignions initialement sous ce terme les professionnels agissant dans le cadre de la protection de l’enfance, depuis les travailleurs sociaux jusqu’aux magistrats en passant par les « psys ». Il convient de nuancer cet énoncé en insistant sur le fait qu’il s’agit bien d’une tendance, et en précisant qu’elle peut prendre ses dimensions les plus caricaturales chez les professionnels qui se situent comme « militants des droits des enfants », avocats des enfants abusés et donc, du côté du bien et de la vertu. Selon eux, ceux qui rappellent l’existence de la sexualité, tant celle de l’enfant que celle présente sur la scène familiale, sont complices d’une « embrouille » qui serait comparable à celle qu’on peut imputer aux abuseurs et à leur discours pervers !
[14] Cf. notamment S. Freud, La Vie sexuelle, « Contribution à la psychologie de la vie amoureuse », « Les explications sexuelles données aux enfants » et « Analyse d’une phobie chez un petit garçon de cinq ans (le petit Hans) », dans Les Cinq Psychanalyses (1909), Paris, puf, 1966.
[15] Sigle qui désigne le White Anglo-Saxon Protestant, prototype supposé pendant longtemps de « l’Américain comme il faut ».
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