La lettre de l'enfance et de l'adolescence
érès

I.S.B.N.2865868745
104 pages

p. 31 à 37
doi: 10.3917/lett.044.37

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Dossier : Ruptures et consentements - Problématiques

no 44 2001/2

2001 La lettre de l’enfance et de l’adolescence Dossier : Ruptures et consentements - Problématiques

Idéal de la relation de couple dans la modernité « Pour le meilleur et sans le pire »

Mathilde Hervé  [*]
« Pour le meilleur et sans le pire » pourrait être l’adage des couples d’aujourd’hui. La relation de couple n’a jamais été autant objet de clivage et d’idéalisation. À travers cette formule s’exprime le fantasme collectivement partagé, lié à la modernité d’une science que l’on croit toute-puissante, capable d’éviter le déplaisir, les conflits, la frustration, la maladie et bientôt le vieillissement et même la mort, visant à l’éradication de la souffrance pourtant inhérente à la vie de tout être humain. Il est demandé à chacun de devenir un adulte responsable, performant dans sa vie professionnelle et affective. Il faudrait avoir une vie de couple « harmonieuse », comme disent ceux qui viennent en thérapie de couple, et divorcer « harmonieusement » lorsqu’ils n’ont pas pu vivre en couple ; harmonieusement, c’est-à-dire sans conflit avec l’accord des deux conjoints et s’il le faut avec le consentement des enfants. Contre la souffrance psychique, lors de la séparation ou du divorce, il existe toute une gamme de psychotropes pour endormir, tranquilliser, masquer le travail de deuil nécessaire après ce type d’épreuve. Comment en est-on arrivé là ?
À partir de l’histoire du mariage et de celle du divorce, nous verrons que nous pouvons nous interroger sur ce processus actuel d’annulation du conflit et de la souffrance qui conduit certaines personnes à la recherche d’un consentement non élaboré, souvent plaqué sous l’influence de l’idéologie ambiante, qui pourrait être liée à la promulgation d’un nouvel idéal amoureux consistant à désirer ne faire qu’un en couple, en même temps que serait nié tout lien de dépendance entre les deux conjoints. Le paradoxe de cet idéal voue ce type de relation de couple à l’échec, et l’on voudrait dans la vision contemporaine de la séparation ou du divorce annuler la souffrance qui en découle.
 
Du couple dans l’histoire au couple d’aujourd’hui
 
 
Comme l’a montré Irène Théry dans un séminaire de l’ehess, nous pouvons distinguer, dans la conception du couple en Occident, la succession de trois périodes au travers de notre histoire moderne. Cette histoire commence à la Renaissance, à l’époque de laquelle le couple est un « chaînon » entre deux lignages, conçu pour organiser les alliances familiales et protéger le mariage de l’amour et du désir. Amour et désir qui pouvaient, dans cette optique, entraîner de mauvaises alliances. Cette période de notre histoire n’ignorait pas l’amour, le désir et la passion, mais ces considérations constituaient une menace pour l’ordre social et les intérêts familiaux. Cette conception s’appuie sur une idée de la vision chrétienne du mariage pour laquelle la sexualité représente une menace permanente pour le salut de l’homme.
Cette conception sera remise en question dès le xvii e siècle où l’on voit poindre la révolte contre la puissance paternelle sur le mariage des enfants et monter la revendication du libre choix du conjoint.
À l’approche de la Révolution s’élève une autre idée, qui consiste à penser que l’être humain doit être considéré comme capable de se gouverner lui-même. En référence à la conception de l’individu des droits de l’homme apparaît une tout autre conception du couple : celle du « couple organique ». À cette époque, le mariage n’a plus la même finalité d’alliance entre deux familles, au contraire le libre choix du conjoint fera partie intégrante de la constitution du couple et de sa légitimité. Ce changement sera entériné en droit par le mariage civil, conçu comme un mariage par libre consentement qui ne sera pas soumis à l’accord des parents, si les partenaires du couple sont majeurs. Le couple devient l’instrument d’émancipation des individus à l’égard de l’ancienne famille dans l’objectif de créer une nouvelle famille conjugale qui représente « une entité organique ». Cette nouvelle famille s’appuie sur l’idée nouvelle des rapports entre les sexes, avec la réhabilitation du désir et de la sexualité. L’amour, qui représentait une menace dans le couple de la période précédente, devient à cette époque la garantie de ce qu’est socialement un couple acceptable. Mais l’amour doit s’inscrire dans un projet de procréation, et c’est toujours par le mariage que la société institue le couple, qui voit son unité assurée par une pensée de la différence des sexes. À partir du passage à la modernité et de la pensée des Lumières, il est reconnu qu’hommes et femmes sont égaux en humanité. Mais à l’intérieur de cette humanité, il y a une différence : l’homme est considéré comme ayant une double nature d’être humain et d’homme alors que la femme est perçue comme « toute femme et rien que femme ». Dans cette conception où la femme n’est que femme, l’homme assure l’unité du couple et garantit le lien entre les deux conjoints. Il est désigné comme le représentant du couple dans la sphère politique et dans la société. En droit, c’est lui qui possède la puissance maritale et la puissance paternelle. Dans cette conception, le couple « c’est ce qui avec deux différents ne fait qu’un », parce qu’à deux ils doivent former une unité autour d’un projet de procréation. Cette unité est garantie par la « prééminence de celui des deux qui peut dépasser sa spécificité sexuée grâce à sa double nature » et par la conception du mariage comme un contrat perpétuel justifié par le projet de fonder une famille avec des enfants.
Dans la conception du « couple organique », la durée du couple est posée à l’avance, c’est-à-dire qu’on suppose que problèmes et conflits qui pourraient surgir dans le couple trouveront leur résolution. En cas de dissension, c’est le mari qui aura gain de cause, car il possède la puissance maritale.
L’accès des femmes à la dignité de sujet et à l’égalité va venir bouleverser cette conception. La femme devient l’interlocutrice de l’homme dans le couple à travers l’éducation des enfants et l’accès à la dimension professionnelle de son travail salarié. Dès les années trente, Stanley Cavell parle d’un nouvel idéal de couple et du mariage qu’il nomme le « mariage conversation ». Cette notion introduit l’idée que deux sujets a priori égaux, reconnus l’un et l’autre comme tels, poursuivent leur histoire partagée à travers une conversation qui devient le cœur de la relation. Souvent l’égalité des sexes est confondue avec l’unité, et l’on entend : « On était le couple idéal, on était pareil avec les mêmes goûts, les mêmes attentes », comme si l’amour devait annuler les différences de chacun. Ce faisant, le couple s’ouvre au risque de la dispute et doit être l’objet d’une reconquête permanente. Dans cette optique, il n’est pas de trajet de couple sans crises et ce qui peut assurer la durée d’un couple, c’est sa capacité à affronter les crises et les dépasser, d’autant que la conversation ne consiste pas seulement dans l’échange de paroles, mais aussi des corps, c’est-à-dire de la sexualité et du désir. Ainsi, l’idéal du « mariage conversation » traduit le passage à une nouvelle conception du couple : ni chaînon, ni entité organique, mais duo.
L’idéal recherché dans le couple actuel réside à la fois dans la recherche d’un échange relationnel intime et dans une grande soumission à l’idéologie de la communication qui règne sur notre société hypermédiatisée. Cette idéologie, qui consiste à vouloir tout se dire en couple et en famille, préserve le mythe de la fusion tant repoussé, mais tant désiré. La société moderne fait vivre tout sujet dans un climat de modèles idéaux. Ces archétypes que les faits sociaux modifient selon les critères ambiants, comme nous l’avons vu tout au long de l’histoire du couple, présentent aujourd’hui un sujet venant de réaliser la complétude par la fusion, avec l’objet ultime de son désir. La recherche de l’un est toujours présente en même temps qu’est niée l’interdépendance nécessaire à la poursuite d’un lien de couple. Ce nouvel idéal de couple comporte des risques évidents, car il suffit que l’un des deux considère que le couple ne tient pas ses promesses quant à ce qui constituait sa légitimité, pour que son existence soit remise en question. De ce point de vue, contrairement à ce qui s’entend souvent, il existe une élévation de l’investissement collectif dans la valeur du couple. En effet, dans la conception du couple comme chaînon ou comme entité organique, le risque était de se retrouver prisonnier d’un lien aliénant et de vivre toute sa vie un enfer conjugal. Aujourd’hui le risque majeur, c’est la violence de la séparation sans raison profonde réelle, qui pourrait s’exprimer par un : « Je n’ai plus de sentiments pour toi, je m’en vais », mettant fin à une relation de plusieurs années. Pour ne plus exiger de l’autre ce qu’on voudrait qu’il soit, tout sujet a à faire le deuil de ses illusions, de ses idéalisations.
 
De l’amour sans conflit à la séparation sans souffrance
 
 
Avant le deuil, au moment où l’idéalisation est à son acmé, la crise du couple peut conduire à une rupture. Celui des conjoints qui vit ce départ comme un abandon n’est pas reconnu dans la violence de ce qu’il vit. Il lui sera conseillé de collaborer à une séparation sans se plaindre, sans conflits et on lui demandera d’organiser la séparation au mieux pour les enfants en divorçant par consentement mutuel, alors qu’il n’a rien demandé, et souvent rien compris à ce qui lui arrive.
De même que le mariage n’est plus ce qu’il était, la connotation négative du divorce a bien évolué, sur le plan juridique bien sûr, mais aussi sur le plan sociologique et psychologique. La loi Naquet, en vigueur de 1884 à 1975, consacrait de la façon la plus claire la conception selon laquelle liens conjugaux et liens de filiation formaient une entité unique indissociable : en accordant la garde à l’époux innocent, en excluant le coupable d’une famille qui continuait en quelque sorte sans lui, la justice du divorce corroborait la conception dominante du mariage. Le couple constitue la famille, l’enfant en est la propriété et le prolongement. Dans les premiers temps de la légalisation du divorce, celui-ci était vécu de manière très douloureuse, représentant un échec en même temps que le symptôme d’une incapacité à vivre une vie de couple et à fonder une famille heureuse. Puis sa relative fréquence a entraîné une évolution des mentalités. Vécu auparavant comme une incapacité, une défaillance personnelle, il s’est progressivement banalisé.
Aujourd’hui, les époux doivent décider de leur séparation comme ils ont décidé de leur mariage. Soutenue par les médias et la société de consommation moderne, l’idée d’une vie conjugale satisfaisante s’impose. Si elle ne l’est plus, il suffit de la changer aussitôt, en remplaçant le partenaire insatisfaisant comme on le fait avec les objets dans notre société de consommation : on ne répare pas une pièce défectueuse, il faut remplacer l’objet tout entier. C’est évidemment méconnaître qu’un lien ne se rompt pas sans conséquences psychiques, et qu’il est important d’élaborer la rupture. Même lorsque les pratiques et les arrangements de la vie sociale écartent l’« ex » de la vie quotidienne, sa présence intériorisée perdure pendant des années. Aujourd’hui, un divorce doit être réussi et certains couples consultent pour éviter la souffrance de la séparation et épargner à leurs enfants les conséquences de la dissolution du lien conjugal. Certains enfants s’identifient à leurs parents, niant toute souffrance ou même inquiétude face à leur divorce ; ils recouvrent leur anxiété et leurs sentiments de culpabilité par des dénégations et des rationalisations ou par des symptômes (échec scolaire, énurésie secondaire, encoprésie, agitation, agressivité).
Toute crise est génératrice d’angoisse, mais l’angoisse peut avoir un caractère tellement paralysant que les mécanismes dynamiques en sont étouffés et qu’un mécanisme de défense annulant le conflit se met en place. Le moment de la crise peut être considéré comme une étape intermédiaire douloureuse où chacun doit essayer de se chercher, et reconnaître ce qu’il n’avait pas perçu de lui auparavant... La banalisation du divorce nous en fait oublier la violence intrinsèque. Même s’il est devenu de bon ton de le qualifier à l’amiable, il demeure une épreuve pour le narcissisme de chacun des partenaires. L’impossibilité de rompre le lien matrimonial caractérise souvent la période de l’après-divorce. Constatation paradoxale puisque le divorce est considéré comme la dissolution radicale du couple et que la promulgation de la loi de 1975, introduisant la procédure du divorce par consentement mutuel, devait faciliter la rupture. Cette loi fait reposer le divorce sur l’accord total des époux, elle suppose implicitement que le travail de deuil, qui met fin aux sentiments amoureux ayant fondé le couple et l’union, est achevé : les conjoints seraient en mesure de liquider à l’amiable la communauté. Serait évacué tout désir de faire payer à l’autre la blessure narcissique et/ou affective provoquée par une rupture imposée par l’un ou l’autre des conjoints. Or une telle situation, pour laquelle la loi a été faite, reste une exception. Le divorce par consentement mutuel comme acte juridique ne signifie pas forcément la fin de l’histoire du couple. Celui-ci perdure par-delà la séparation, surtout s’il y a des enfants. Les éléments de conflit que la procédure a contribué à mettre entre parenthèses vont resurgir dans l’après-divorce, effaçant la signification de l’acte lui-même. Ce qui fondait le couple et son histoire dans le mariage revient après coup. Par exemple, lorsque le mariage confère un sens sacré à l’union du couple qui transcende alors l’individu, le lien est rendu symboliquement indissoluble. Cette indissolubilité du lien qui fonctionne sur le plan de la représentation, même si la blessure affective et la souffrance sont réelles, empêche que la période de l’après-divorce constitue pour ces sujets une phase d’autonomisation. La procédure peut alors avoir été utilisée comme substitut à un travail de deuil et d’oubli impossible à mener dans l’intimité du foyer.
Alors que nous allons vers une déjudiciarisation (remplacement du processus judiciaire par un processus civil en mairie) du divorce par consentement mutuel, le discours de certains patients que je reçois en thérapie de couple renvoie à la question du choix du divorce par consentement mutuel. En effet, 56 % des divorces sont des divorces par consentement mutuel et, paradoxalement, le consentement mutuel est actuellement source d’un plus grand contentieux postdivorce que le divorce pour faute. Même si souvent ces requêtes font suite à l’évolution de l’âge de l’enfant, certaines remettent en question le consentement lui-même. En effet, l’évitement du conflit non élaboré, ni même quelquefois énoncé, fait inévitablement resurgir sous forme d’une nouvelle procédure le désaccord psychologique de fond, se déplaçant dans la gestion du droit de visite et d’hébergement de l’enfant chez le parent non hébergeant ou dans le versement de la pension alimentaire.
Monsieur et madame Lebon viennent consulter après deux années de séparation. Parlant de leur couple comme d’un couple idéal avant la séparation, de leur responsabilité de parents, de leur engagement dans l’éducation de leur enfant, ils ont voulu se séparer intelligemment, disent-ils, et ils ont décidé, d’un commun accord, que l’enfant résiderait chez sa mère. Aujourd’hui âgé de douze ans, il veut aller vivre chez son père, et madame vit le départ de son fils comme un abandon et un rejet. Elle hésite entre plusieurs attitudes que son mari ne comprend pas. En effet, depuis le départ de l’enfant, elle contrôle sa vie, appelant plusieurs fois par jour, et se prend à penser qu’elle aurait envie de ne plus le voir ou bien de l’obliger à retourner chez elle. Alors que jusque-là les conflits avaient été soigneusement évités, sa colère monte et remonte à la surface, une violence refoulée contre son mari. Au fil des entretiens, il n’est plus question du fils, mais du couple qu’ils formaient avant la séparation. Il apparaît parmi les éléments non élaborés que madame a été elle-même « utilisée » dans le divorce de ses parents et que monsieur a perdu son père alors qu’il était très jeune. Après une année d’élaboration, ils prirent conscience que tous les deux avaient été, dans leur enfance, soumis aux exigences de leur mère, pour ne pas être rejetés.
La séparation psychique possible avec leur propre mère leur a permis d’entreprendre les démarches pour une séparation légale, alors que madame pouvait envisager de se séparer de son fils sans le rejeter.
Les thérapies de couple peuvent représenter cet « espace transitionnel » nécessaire aux individus en crise, pour retrouver une capacité d’affronter le conflit et la souffrance, évitant généralement les passages à l’acte trop précoces ou suradaptés, les réorganisations défensives rigides ou mal adaptées et l’installation dans la dépression.
Il y a ceux qui se trompent de séparation. Les phrases « je veux me séparer », « je veux divorcer », formulées au cours d’une première demande – alors que rien n’est mûr pour une séparation réelle, sauf le fait d’avoir commencé les démarches – peuvent indiquer qu’il s’agit d’une autre séparation à effectuer. Mais de quelle séparation s’agit-il ? Cela peut-être celle avec le conjoint, mais aussi avec un certain mode relationnel avec lui, et, au travers du conjoint, des images parentales projetées sur lui. En fait, le couple a conscience d’une séparation à faire et ne peut l’exprimer que par une demande de divorce. Si ces demandes débouchent sur une trop rapide réalisation, sans élaboration de ce que cachent les mots séparation, divorce, l’issue trouvée passe à côté du désir. Les entretiens conjugaux peuvent permettre d’amorcer un travail de deuil qui permettra aux consultants de se resituer par rapport à eux-mêmes, à leur couple, à leur conjoint et à une séparation effective si, après élaboration, il apparaît que le désir est bien de se séparer.
Il y a aussi ceux qui se séparent pour faire durer le couple en rationalisant leur choix sur un mode défensif, s’illusionnant afin de protéger l’image idéale du couple. La séparation de fait existe depuis longtemps, subie le plus souvent, et les conjoints ne peuvent entreprendre les démarches de divorce. Ils ne peuvent imaginer que la fin d’une relation de couple soit soumise à un juge aux affaires familiales, représentant le tiers séparateur qui renverrait à des séparations mal vécues antérieurement.
Il y a ceux qui vivent séparément et viennent consulter en couple, soit pour s’interroger sur la possibilité de reprendre une vie commune, soit pour qu’on les aide à entreprendre les démarches de divorce alors qu’ils ne parviennent pas à prendre la décision.
Il y a les jeunes couples qui viennent formuler une demande de séparation en couple. Ils expriment par là la difficulté qu’ils ont à vivre ensemble et l’impossibilité à l’exprimer l’un sans l’autre, comme si, même dans la séparation, ils devaient être unis. Des tentatives de thérapie personnelle ont pu avoir lieu, mais ont été interrompues, venant confirmer qu’il ne s’agit pas d’une problématique personnelle, mais commune, inscrite dans la structure du couple. Les questions tournent autour de la distance et du rapprochement ainsi que sur l’alternative entre les besoins de dépendance et d’indépendance qui deviennent, au moment de la crise, le point d’achoppement.
Aujourd’hui la précarité relative des liens conjugaux est reconnue et ce n’est plus autour du couple mais de l’enfant que se constitue la famille. Dans l’après-divorce, le maintien d’un couple parental, au-delà de la disparition du couple conjugal, est ainsi à la fois l’expression des valeurs familiales dominantes, la norme de comportement qui impose aux parents divorcés d’organiser paisiblement la famille éclatée et le fondement des représentations du parent divorcé modèle.
L’idéologie du consentement qui traverse notre nouvelle conception du mariage et du divorce se retrouve quelquefois dans la relation des parents séparés avec leurs enfants. Il arrive que des parents demandent le consentement de leurs enfants pour se séparer ou pour décider du parent qui les hébergeront.
Chloé, âgée de 11 ans, vit depuis huit ans chez sa mère. Elle voit régulièrement son père qui aimerait bien que « ce soit son tour maintenant », dit-elle. Il lui a dit qu’elle était assez grande pour choisir et que, si elle était d’accord, il fallait qu’elle le dise à sa mère. Chloé vient consulter car elle ne veut pas choisir, dit sa mère. Ses parents lui demandent son consentement pour changer de parent hébergeant. Intelligente, elle perçoit bien le chantage affectif de son père et le désir de sa mère de conserver la garde. Ce problème lui prend la tête, comme elle dit, et elle a beaucoup de mal à s’endormir le soir et à travailler à l’école. Quelle responsabilité d’avoir à choisir entre faire de la peine à sa mère et faire plaisir à son père ! Elle se trouve devant un dilemme impossible, dans un conflit de loyauté particulièrement pesant entre son attachement à sa mère et son attirance pour son père. Comme le pensent ses parents, l’enfant a la capacité d’être responsable de ses actes et de ses paroles, il peut aussi répondre de ses choix. Mais défendre les droits de l’enfant, ce n’est pas abuser de cette capacité en lui faisant porter la responsabilité d’une décision qui incombe au juge, par défaut de prise de responsabilité de ses parents. Peut-être que le premier de ses droits est le droit à l’enfance, c’est-à-dire à rester l’enfant de ses parents qui restent responsables des décisions qui concernent leur enfant. Demander le consentement de l’enfant pour une telle décision le met dans une position intenable d’omnipotence avec le risque qu’un tel pouvoir confère, et toutes les conséquences qui en découlent au plan psychique et relationnel.
À travers l’évolution du couple, de sa rencontre au postdivorce, nous retrouvons à l’œuvre l’idéologie du consentement et sa volonté de mettre à l’écart conflit, souffrance et violence. La recherche du principe unificateur qu’elle implique participe à l’augmentation des symptômes des sujets concernés et peut-être aussi à la violence de notre société. En effet le principal symptôme des enfants que je reçois au tribunal de Bobigny, vivant mal la séparation non élaborée de leurs parents, est leur agressivité dans les cours de récréation et dans les classes, comme si la recherche du consentement et le vécu d’une trop grande violence dans les conflits généraient le même symptôme.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·   Thery, Irène. 1998. Couple, filiation et parenté aujourd’hui, le droit face aux mutations de la famille et de la vie privée, Paris, Odile Jacob, La documentation française.
·   Lemaire, J.G. 2001. « Figures de l’après-divorce et nouvelles configurations familiales », revue Dialogue, nËš 151, 1er trimestre.
 
NOTES
 
[*] Mathilde Hervé, psychanalyste, thérapeute de couple.
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