2001
La lettre de l’enfance et de l’adolescence
Dossier : Ruptures et consentements - Introduction
Introduction
Arlette Pellé
Ruptures et consentements, deux mots contradictoires qui balisent la vie familiale, alors que les groupes ou les équipes sont régis par la règle du consensus. Obtenir le consentement de l’autre ou rechercher un consensus à tout prix témoignent de notre crainte de voir se profiler le conflit, la séparation ou la rupture.
Ainsi même lorsqu’une véritable séparation a lieu, dans le cas du divorce par exemple, l’appareil judiciaire fait valoir le consentement mutuel. M. Hervé montre que si les conflits sont aplanis pendant le temps de préparation du divorce, ils reviennent avec violence après le divorce, hors judiciaire, lors des arrangements matériels concernant les droits de visite des enfants. Il en est de même à propos de la séparation des enfants placés dans une autre famille. La recherche de l’adhésion des parents puis celle du maintien des liens annulent la reconnaissance des ruptures symboliques qui précèdent la séparation (A. Pellé). L’irruption du judiciaire dans la sphère familiale soumise au regard de la Loi ne provoque-t-elle pas une rupture par rapport au temps précédent ? Comment l’entendre ? I. Ferment développe cette question et J.-M. Baudoin, avec un titre percutant : « Le Juge est-il obligé de persécuter les parents dont il protège l’enfant ? », n’hésite pas à montrer que l’adhésion des parents à l’intervention judiciaire peut porter atteinte à leurs droits, en favorisant par exemple un interventionnisme excessif. Il arrive même que la notion de consentement fasse loi, lorsqu’un père a des relations sexuelles avec sa fille majeure et consentante, ce qui n’est pas interdit par le droit ; il n’y aurait pas d’inceste ! comme le dit L. Gavarini.
De la séparation sans douleur au consentement sans limite, l’enfant n’est-il pas le premier à en subir les effets parfois pervers ? L. Gavarini ajoute : « On inculque à l’enfant cette notion de consentement : il doit pouvoir consentir aux soins [...] consentir à la frustration [...] et pourquoi pas à la castration, comme si ce mécanisme psychique pouvait relever d’une décision positive et délibérée. »
Les parents demandent son avis à l’enfant pour un oui pour un non ; ils cherchent même son adhésion à la naissance d’un puîné par exemple, voulant s’assurer qu’il n’en souffrira pas. L’aîné subit l’événement comme une rupture dont la conséquence est une perte : « Il y a une perte avant de consentir au frère », comme le développe P.-L. Assoun.
Rompre ou consentir sous-tendent des temps psychiques différents, ainsi que le montre H. Popper à propos du consentement à l’adoption, qui concerne autant les parents que les enfants, et T. Garcia-Fons nous invite à réfléchir, à partir de cette merveilleuse condensation de mots : « Je viens pour l’adoptation », au travail psychique de l’enfant qui consent à son adoption, et à la douleur persistante de celui qui n’y consent pas et reste rivé à son fantasme originaire. Le consentement « n’est pas simple approbation formelle » mais suppose une assomption de la perte.
Toute séparation passe par une épreuve que les adultes peuvent accompagner par des actes de transition, comme dans le lieu de petite enfance dont parle C. Herrou, où l’on considère la séparation en tant qu’« une petite naissance à la vie sociale et une petite mort à la vie maternelle ».
Au-delà des pousse-au-consentement, au-delà du discours politique et social qui favorise la priorité au choix librement consenti dans tous les domaines de la vie, ne rencontre-t-on pas un principe unificateur tel que société et parents ne s’autorisent plus à dire non à leurs enfants, symptôme sans doute inédit dans l’Histoire, comme le démontre J.-P. Lebrun.
Le paradoxe auquel notre société moderne est confrontée est marqué par la mise en avant d’un idéal d’unification, fonctionnant comme une loi commune à tous, parents, enfants, adolescents, au moment même où les ruptures, séparations, différences prennent des formes multiples. La volonté de mettre à l’écart ce qui divise, ce qui fait souffrance, favorise sa réapparition dans les symptômes des sujets et dans les symptômes sociaux. Nous terminerons sur cette phrase de J.-P. Lebrun : « La capacité de la famille à transmettre “le non”... hors l’appui du social sera d’un poids considérable sur les potentialités futures du sujet. »