2001
La lettre de l’enfance et de l’adolescence
Dossier : Ruptures et consentements - Cliniques, pratiques
Penser la séparation... accueillir la surprise ?
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Interview de
Cécile Herrou
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Vous êtes directrice de deux structures d’accueil de la petite enfance : une halte-garderie, la maison Dagobert qui reçoit des enfants de 1 à 6 ans, et un jardin d’enfants, l’école Gulliver qui reçoit des enfants de 2 à 6 ans. Ces deux structures ont la particularité d’accueillir des enfants « ordinaires », mais aussi pour le tiers de leur capacité des enfants ayant un handicap, moteur, sensoriel, des enfants déficients intellectuels ou polyhandicapés, ainsi que des enfants autistes. Comment se pense aujourd’hui la question de la séparation dans vos structures d’accueil ? Quelle est la fonction pour vous de ce « temps d’adaptation » demandé aujourd’hui à tous les parents et enfants dès qu’il s’agit d’être accueillis dans une structure petite enfance ?
Dans tous les lieux de garde et d’accueil, la séparation est inévitable. Mais ce qu’on véhicule autour de la séparation varie toujours, d’une personne à l’autre, d’une institution à une autre, d’une culture à l’autre. On ne peut pas parler de la séparation, mais des séparations.
Dans un but d’accueil collectif le meilleur possible pour les parents et les enfants, il avait été envisagé de faire un « protocole d’adaptation ». Mais pensé comme un travail de masse, destiné à des centaines de professionnels de la petite enfance, il a souvent été appliqué comme une recette et pas forcément bien adapté. Un certain nombre d’excès ont figé la notion d’adaptation : un enfant doit s’intégrer en quinze jours. Le premier jour, ses parents et lui restent une heure. Le deuxième jour, les parents restent une demi-heure, puis un quart d’heure. Au bout des quinze jours, l’adaptation est faite ! Nous avons refusé catégoriquement ce modèle, tout en reconnaissant son importance pour d’autres. L’adaptation fait partie du cahier des charges. Elle n’est plus du côté de la vie.
Nous sommes une petite structure avec quatre-vingts enfants inscrits pour la halte-garderie et trente-six pour le jardin d’enfants. L’équipe, constituée d’un peu plus de vingt personnes, est une équipe dans laquelle on se parle. L’idée d’avoir à effectuer un compte à rebours pour une adaptation nous a déplu. Il y a des modalités à réinventer pour chaque enfant. C’est un travail qui se fait en commun avec les parents. Ils peuvent nous apporter des informations explicites et implicites et nous, de notre côté, grâce à notre expérience, nous avons quelque chose à dire de ce qui nous semble possible ou non pour leur enfant. On a remarqué qu’il y a des enfants qui se séparent très facilement de leurs parents, ils les mettent quasiment à la porte. Ce sont des enfants qui très vite se sentent en sécurité. Ils ont envie de participer très rapidement ou ont envie d’être avec des copains. Ils arrivent et sont très contents d’être là. Ils se mettent à jouer, à solliciter les autres et puis ils disent « au revoir » et répètent le « au revoir ». On ne sent pas d’inquiétude. Le travail de séparation s’est fait avant l’arrivée dans la structure.
Il est repérable aussi qu’il y a des enfants qui portent déjà beaucoup de choses sur eux. Les parents ont décidé qu’ils devaient vivre là, dans ce lieu de garde ou d’école. Ce n’est pas facile pour eux, mais ils acceptent. Je ne dis pas qu’il y a consentement, je dirais plutôt renoncement. Ce sont des enfants qui ont vécu ou ressenti des choses difficiles, qui ont de l’indépendance. Ils peuvent jouer avec les autres, entrer en contact avec eux, mais on les sent très sérieux. Ce sont des enfants dont je dis qu’ils ont leur « tête d’arrière-pensée ». Ils semblent toujours en réflexion, ils assument les choses à plusieurs niveaux. Dans une collectivité, ils sont très faciles, ils acceptent les consignes, ne sont pas bruyants, utilisent les jeux de façon intelligente, sont toujours prêts à faire des activités juste comme il faut, ni trop ni pas assez... Ce sont des enfants sans problème pour une vie en collectivité, une vie en société. Mais ils prennent beaucoup sur eux. Ils peuvent devenir des adultes de ce genre-là, très adaptés, mais si « la coupe est pleine », est-ce que cela peut craquer ? Je ne sais pas. Ils assument. On a tendance à les appeler « monsieur ». Je dis à mes collègues : « Pourquoi celui-ci on l’appelle toujours monsieur François ? » Ils inspirent le respect. Cela peut se produire aussi bien pour des enfants sans handicap que pour certains enfants handicapés. Ceux qui ont à assumer quelque chose de très difficile sont souvent dans ce profil.
Un autre profil est celui de l’enfant qui, dès qu’il voit une tête nouvelle, se met à hurler. C’est pour lui une catastrophe. On le sait parce que la maman dit : « On ne s’est jamais quittés, il ne m’a jamais quittée, le pédiatre m’a dit de le mettre ici. » C’est l’enfant dont on peut entendre dire qu’il est tyrannique. C’est un enfant qui peut être très triste et très mal, mais aussi très en colère. Il le manifeste longtemps : il pousse les copains, il les pince. On lui tend le biberon et il le jette... Quand la maman revient le chercher, il se remet à hurler comme s’il n’avait pas arrêté de la journée, alors que deux minutes avant il était en train de jouer très tranquillement. Il règle ses comptes par la colère. C’est dur à vivre pour la collectivité parce qu’il crie très fort, mais ça n’est pas inquiétant.
D’autres enfants arrivent ici comme dans une caverne d’Ali-Baba. Ils sont très contents de voir plein de jouets, de rencontrer des enfants nouveaux. Alors tout le monde pense qu’ils s’adaptent vite, qu’ils ont envie de venir (même si les éducatrices ne sont plus si naïves que cela...). On dit aux mamans de partir un instant, que cela se passe très bien, mais la deuxième fois, c’est tout autre chose ! C’est ce que j’appelle la bombe à retardement. Il y a un vrai plaisir réel à découvrir d’autres espaces, des gens, des jeux, des nouveaux jouets. Et tout d’un coup, l’enfant réalise qu’il perd quelque chose : sa mère. On est alors amené à refaire marche arrière, on demande à la maman de rester un peu plus pour qu’il puisse réaliser qu’il y a une séparation. Bien sûr, certaines mamans s’en vont sans dire au revoir, alors on leur explique que même s’il pleure, il faut lui dire au revoir. « Mais il joue, pourquoi voulez-vous que j’aille l’ennuyer pour lui dire au revoir ? » Alors j’explique que l’enfant va se retourner et que s’il ne la voit plus, cela peut être une angoisse terrible. Sa mère aura disparu, elle ne sera pas partie, elle se sera volatilisée. Les mamans comprennent très bien cela, car tout le monde a vécu un sentiment pareil ! Je leur parle alors de la séparation, je leur dis que c’est banal. On doit tous se séparer. Mais cela reste quelque chose d’essentiel et d’important. C’est courant, c’est nécessaire, c’est un moment à passer dans notre vie affective et sociale. L’enfant n’a pas forcément l’expérience que son parent va revenir, l’expérience du retour. Ce n’est pas quelque chose qui se règle à un moment donné de la vie pour toute la vie. C’est quelque chose qui est lent. Il faut qu’il apprenne ! On ne sait pas trop comment éviter l’inquiétude que cela provoque. Mais faut-il le faire ? Parce que l’expérience, il faut qu’elle se fasse... Pour certains c’est plus compliqué que pour d’autres. On voit bien cela s’opérer lorsqu’ils s’attachent au doudou. Quelquefois, ils ont le doudou, le nounours, la tétine, le biberon..., le paquet qu’ils se ramassent autour d’eux, et puis petit à petit on voit que le doudou est tombé par terre, et puis qu’il ne reste plus que le biberon. Ce sont des signes.
Si la séparation est non seulement inévitable, mais même nécessaire, vous dites bien qu’elle ne se fait pas sans une certaine souffrance, que les enfants la montrent ou non. Comment, dans vos lieux d’accueil, pouvez-vous en atténuer les effets ?
Contrairement à certaines théories, nous faisons faire des activités à l’enfant. On ne va pas attendre qu’il soit adapté pour lui en proposer. Il va donc faire un dessin pour papa et maman. Et si on fait un dessin pour papa ou maman, c’est qu’il va revenir. On va solliciter l’enfant très vite même s’il crie, on va lui montrer et puis à un moment donné il va voir qu’un autre enfant fait un dessin pour papa ou maman et il va dire : « Moi je fais un dessin pour mon papa, pas pour ma maman ! » La production rend présent l’autre absent. Faire pour l’autre rend imaginable l’idée d’un retour. On leur explique que les éducatrices qui sont là ne sont pas les mamans des autres enfants. C’est très difficile pour eux de le comprendre. Ce n’est pas instantané.
Une intégration peut durer six mois. On a décidé d’accompagner les parents à la carte, on réinvente à chaque fois. Quand on repère que tout le monde est prêt, on peut alors dire aux parents d’aller au cinéma, par exemple. On peut leur dire que ce sont eux qui sentent, mais ce n’est pas suffisant. Nous sentons ensemble, mais c’est à nous de décider. On pourrait sans doute dire que la séparation est une petite naissance à la vie sociale, et une petite mort à la vie maternelle.
Le fait d’accueillir des enfants handicapés, des enfants autistes, oblige-t-il à penser la séparation tout à fait différemment pour chacun des enfants ?
C’est comme une formation obligatoire que nous donnent ces enfants différents, pour que nous soyons plus attentifs aux diverses formes de ressenti dans la séparation.
Avec les enfants handicapés, on ne peut pas faire de règle générale. Il y a le handicap moteur, sensoriel ou autre encore. Il y a aussi les enfants autistes. Pour eux la séparation n’est pas vécue de la même façon, ce n’est même pas une séparation. C’est la confrontation avec l’espace qui est première. Est-ce que les murs et le plafond tiennent ? Ils rasent les murs, cherchent les coins pour essayer d’évaluer l’espace. On est dans autre chose. Quand on passe du petit garçon qui braille parce qu’il n’a plus sa maman à l’autiste qui file dans la salle et commence à raser les murs, il faut savoir dans quel registre on est. Pour un tel enfant, la question de l’adaptation est la reconnaissance de l’espace. En général, on est confronté à des enfants qui ne pleurent pas et qui ne réalisent pas de la même façon le départ de leur père ou de leur mère. Il y a la souffrance de la mère quand elle voit que son enfant lui tourne les talons comme s’il était n’importe où, comme s’il n’y avait rien de spécial. Notre travail, c’est de faire observer à la maman les signes qui traduisent que son enfant réalise que sa mère n’est plus là. Ce peut être : « Il s’est tourné au moment où vous êtes partie », « On a senti qu’il était triste quand vous êtes partie », ou « Vous voyez, quand vous êtes revenue, il s’est jeté dans vos bras ».
Certains enfants présentent d’autres formes d’autisme, que l’on pourrait dire symbiotique. Dans ce cas, c’est l’arrachement. Le travail à faire avec la maman est de longue durée. Il demande beaucoup de patience. Quelquefois, l’enfant est inscrit deux ou trois demi-journées, mais on va le prendre tous les jours pour qu’il y ait répétition dans l’accueil, repérage dans la répétition.
Nous accueillons aussi des enfants qui ont vécu de longues hospitalisations et qui revivent quelque chose de cet ordre en arrivant dans cette structure : nous devons tenir compte de leur histoire. Puis il y a ces enfants très déficitaires, les enfants polyhandicapés. Avec eux, il faut être très vigilant pour percevoir les signes qu’ils nous donnent comme traces de ce qu’ils ont senti tout simplement d’un déplacement d’un endroit à un autre, de la maison à la halte par exemple.
Comment serait-il possible de penser la séparation de manière identique pour tout le monde, lorsque l’on s’attache aux manifestations de chacun des enfants accueillis ici ? Le terme important est « accueillir ».
Plutôt que d’adaptation au moment de la séparation, s’agirait-il d’accueil et d’accompagnement des enfants et de leurs parents ?
L’accueil, c’est la première expérience de vie sociale, de vie en société, adaptée à l’enfant. Pour que l’enfant s’adapte, il faut d’abord que le groupe, l’institution, s’adapte. L’enfant est accueilli dans un groupe. Ce groupe n’est pas immuable. Le groupe est quelque chose qui bouge, qui fluctue, qui n’est pas fixe. La capacité d’adaptabilité de l’équipe et des membres de l’équipe est beaucoup travaillée ici, ainsi que les notions de multiplicité, de diversité, de relais. Nous ne sommes pas tous faits sur le même moule, les limites des uns ne sont pas les limites des autres. On évolue. On travaille le mouvement, la mouvance, le devenir et l’acceptation de la surprise. On travaille cela chez les adultes avant d’accueillir les enfants. Cela demande bien sûr d’avoir des filets de protection. Ces filets sont apportés par le fonctionnement d’équipe, à travers les échanges, à travers la réflexion sur ce que provoque en nous la rencontre avec l’autre. Dans ces échanges, un professionnel quel qu’il soit, directrice, psychanalyste, éducatrice..., peut être amené à dire : « J’ai vu ça », « J’ai pensé ça » ou encore « J’ai rêvé ça ». Cela demande une grande confiance entre les membres de l’équipe. Il est essentiel que les cadres de l’institution non seulement autorisent cette démarche, mais s’y engagent. Nous sommes dans une société de travail hiérarchisé. Pour briser ces chaînes, il faut que la personne qui a le titre de cadre, qui est autorisée de par sa fonction, puisse elle-même donner l’autorisation et se débarrasser d’une certaine maîtrise du savoir.
Ce qui voudrait dire qu’il y a une reconnaissance de la place de l’inconscient dans le travail de chacun des professionnels, qu’il est question de leur subjectivité ?
Il s’agit de savoir qu’il y a un inconscient, qu’on n’apprend pas tout dans les diplômes, que ça bouge, que ça circule d’un inconscient à un autre inconscient.
C’est ainsi que nous n’utilisons pas la notion de référent. Il n’y a pas de référent décidé au départ pour les enfants et leurs familles. Il n’est pas question d’imposer un enfant à un adulte ou un adulte à un enfant. Ce sont les enfants et les adultes qui se choisissent. Je préfère parler de transférant. Ce qui se joue avec les parents, avec les enfants est de l’ordre du transfert. L’enfant, le parent arrivent, il se passe quelque chose avec quelqu’un (parce que c’est la première personne qui s’est présentée ou parce qu’elle a la même origine culturelle, ou parce qu’elle est chef, ou encore parce qu’elle n’est surtout pas chef...), et puis le lendemain ou trois mois plus tard cela peut se passer avec quelqu’un d’autre. Mais tant qu’il y a une fragilité, que l’enfant peut survivre à la séparation grâce à une personne, on va utiliser cette personne, mais on va toujours avoir en tête aussi que c’est quelque chose de provisoire. On travaille beaucoup avec l’équipe, il faut que ça circule aussi. Si un enfant fait un transfert massif sur un éducateur, et que l’éducateur l’entretient, même de façon inconsciente, cela est parlé.
Il se trouve que chaque adulte a en charge le même nombre d’enfants. Je ne veux pas dire que c’est le hasard. Quelque chose est provoqué inconsciemment. Les éducateurs sentent bien que, pour assurer le fonctionnement du lieu auquel ils tiennent, le travail doit se répartir. Je pense que les enfants ont aussi une part active, eux et leurs parents, dans leur investissement des professionnels qui sont là. Et puis ça change. La découverte des uns et des autres se fait tout au long de leur passage dans la structure.
Nous avons évoqué la séparation au moment où les enfants arrivent dans la structure, doivent se séparer de leurs parents. Pourrions-nous évoquer maintenant cette autre séparation qui agit quand les enfants sont contraints de quitter la structure ?
C’est une autre séparation. Elle peut être difficile. Les lieux comme la maison Dagobert ou l’école Gulliver sont des lieux choisis par les parents pour des raisons diverses et complexes. Quand on discute avec eux sur les raisons de leur choix, leurs premières réflexions se dirigent sur l’importance du personnel, sur la place faite aux activités... C’est assez banalisé. Mais petit à petit, on peut repérer que si les éducateurs peuvent s’occuper des enfants compliqués, ils peuvent s’occuper du leur qui ne l’est pas. Mais surtout, chez tout parent il y a l’idée que son enfant n’est pas pareil aux autres, qu’eux seuls le connaissent. Et peut-être les autres ne vont pas savoir faire, ne vont pas le comprendre. Quand c’est un enfant handicapé, c’est multiplié. Cette attitude existe pour tous. Il y a donc une certaine angoisse à laisser son enfant dans n’importe quel lieu. Il y a une peur de la rencontre.
Nos lieux Dagobert et Gulliver fonctionnent comme un miroir particulier. Ce sont des lieux « pas pareils », puisqu’on y accueille des enfants handicapés et que l’on fonctionne de façon différente par rapport à l’Éducation nationale ou à la crèche de quartier. La reconnaissance de la singularité de leur enfant passe par le choix d’une structure singulière. Petit à petit, les parents s’aperçoivent qu’il y a du pareil quand même : nous sommes des êtres humains, nous avons des coups de colère, des fatigues, nous ne supportons pas certains moments, le retard des parents par exemple ! Il y a des règles dans ces établissements : les enfants doivent dire merci, manger normalement, ne doivent pas monter sur les tables... On a des cahiers, on enseigne. Il y a du pareil, et c’est ce qui permet d’avancer. C’est ce chemin que doivent faire aussi les parents, reconnaître leur enfant semblable et différent pour supporter le départ de la structure.
Il est fréquent actuellement d’organiser des visites guidées des écoles maternelles, quelquefois des cp
, au moment où l’enfant va quitter la structure d’accueil. Quel en serait l’objectif ? Quelle est cette crainte sous-jacente à toute séparation ?
C’est effectivement une idée que nous avons eue, mais nous ne l’avons pas encore mise en place de façon globale et systématique. J’ai besoin d’anticiper, de projeter. Je me disais qu’il serait intéressant de visiter une école de quartier, pour que l’enfant puisse se faire une représentation du monde scolaire, puisse percevoir la différence avec le lieu collectif qu’il connaît.
L’anticipation, la projection dans le futur, est quelque chose de tout à fait essentiel dans la construction de l’enfant. Mais pourquoi faudrait-il montrer une école dans la réalité pour que l’enfant puisse s’en faire une représentation ?
La seule fois que j’ai accompagné, avec une éducatrice, un enfant en classe de cp, il s’agissait de Joseph, un « ancien » autiste, qui l’après-midi devait aller dans une institution psychiatrique et le matin au cp. Je voulais lui montrer l’école parce que je pressentais que, chez lui, c’était quelque chose de très abstrait. Je le sentais inquiet, et je craignais qu’il ne puisse s’y adapter. Nous avions fait vis-à-vis de cet enfant un contre-transfert très important et nous souhaitions le transmettre à l’équipe pédagogique en présentant nous-mêmes Joseph. Nous avions l’impression que les parents ne pouvaient pas le faire aussi bien que nous. C’était très prétentieux, mais quand même... c’était du désir. Sans lui, on ne peut pas faire avancer un enfant et l’aider. Le désir, c’était aussi pour nous de voir le lieu où Joseph allait être, et le lui montrer à lui. Trouver cet intermédiaire, cet interstice pour que nous puissions le lâcher et que lui puisse nous quitter. Nous ne pouvions pas nier nos émotions liées à son départ. Reconnues, elles peuvent l’aider à partir.
Un grand nombre d’enfants sait, peut s’adapter à toute nouvelle situation. Mais n’y aurait-il pas, malgré tout, de notre part à nous adultes, dans l’idée d’une préparation à la séparation, la tentative de vouloir maîtriser l’immaîtrisable et notamment l’accueil de la surprise ?
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Cécile Herrou, directrice de la maison Dagobert et de l’école Gulliver, coauteur de Intégration collective de jeunes enfants handicapés. Semblables et différents,
Toulouse, Érès, 1999.
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Cette interview a été réalisée par Pascale Mignon, psychologue clinicienne, psychothérapeute, chargée de mission Petite enfance au
grape.