2001
La lettre de l’enfance et de l’adolescence
Dossier : Ruptures et consentements - Cliniques, pratiques
Consentir à l’adoption ?
Tristan Garcia-Fons
[*]
« L’important n’est pas de qui nous sommes nés, mais pour qui. »
Paul Claudel, Le Père humilié, acte I, scène 1.
« Je viens pour “l’adoptation” » : c’est ce que me dit d’emblée Orian, 9 ans, lorsque je le rencontre pour la première fois. Sa mère de naissance était venue en France accoucher sous X, repartant aussitôt après dans son pays d’origine.
Orian a été adopté à l’âge de 7 mois. Ses parents adoptifs sont préoccupés par ses multiples symptômes : troubles de l’humeur (grognon, boudeur, opposant, pleurant facilement), cauchemars, problèmes relationnels avec les autres enfants ; scolarité où il se montre irrégulier, lent, inattentif ; difficultés à l’écrit pour choisir les mots ou pour ordonner un récit chronologique. Mais c’est surtout son encoprésie rebelle, apparue à la suite de l’arrivée d’une petite sœur, elle aussi adoptée alors qu’il avait 3 ans, qui les inquiète.
Orian va se saisir de cette première rencontre pour poser plusieurs questions et, avant tout, une question « triste » qui l’interroge depuis longtemps, dit-il, après qu’il a vu un petit garçon pauvre qui vendait des fleurs dans la rue : « Comment il vit ? » « Moi, je pense qu’il vit différemment », ajoutera-t-il.
Le néologisme inaugural d’Orian, qui condense adoption et adaptation, mais dans lequel on peut également entendre le mot option, indique tout de suite avec quoi se débat cet enfant : comment opter pour l’adaptation à l’adoption ? Quelle aurait été sa vie s’il n’avait pas été abandonné et adopté comme, peut-être, ce gamin des rues auquel il s’est identifié ? Peut-il au fond consentir à sa vie actuelle qu’il n’a pas choisie, ce qui supposerait pour lui de renoncer à la destinée autre ou de l’autre ?
La question du choix va se poser répétitivement sous diverses formes, dans ce que me rapportent les parents, ce que me dit Orian, et dans la relation transférentielle, articulée à la question du double, de l’ubiquité ou de l’ambivalence.
Orian va venir régulièrement à ses séances et même, au bout de quelques mois, seul par ses propres moyens, sans cesser de poser la question de venir ou pas, disant par exemple : « Je pense à rester et ne pas rester. » Il vient avec une collection d’images de l’histoire du Roi Lion, « en double » précise-t-il : « J’ai deux albums. » La règle du secret que je lui signifie au départ l’amène à m’exposer son doute foncier sur la possibilité que ses dires restent secrets : « Je suis jamais sûr... Je ne serai jamais sûr. » Il dira une autre fois : « C’est pas que je veux pas venir. C’est parce que ça veut pas sortir de ma bouche. J’ai pas envie de raconter ça. Je le dirai à celui qui me remplacera à ma mort. »
Quand je lui annonce le déménagement prochain de mon cabinet : « Pourquoi vous changez ? On vous remplacera ? Brusquement vous décidez de changer ! À mon avis, vous étiez bien ici. Si j’étais à votre place je n’aurais pas changé de camp ; euh ! d’endroit je voulais dire. »
À cette même période, il s’interroge sur le choix de redoubler ou non. Il remarque encore : « Pour mon anniversaire, si j’invite des copains qui me demandent ce que je veux comme cadeau, je ne trouve pas. »
Cette problématique va culminer lors d’une séance assez décisive, qui se situe au bout de six mois de psychothérapie environ, à la suite de laquelle le symptôme encoprétique s’estompe et qui va le conduire progressivement à effectuer des choix.
Ce jour-là, où il arrive armé d’un pistolet en plastique, il est d’abord question de jeux où l’on se cache – ce qui l’amène à cette réflexion : « On se surprend sans savoir qu’on se surprend. » – et de l’île au trésor. Il me demande ensuite : « Pourquoi y a pas votre nom à gauche de la porte ? » Puis : « Il y a deux sorties. On sait pas à quelle porte sortir. » Comme je lui fais remarquer que c’est la question de trouver son chemin comme les corsaires avec la carte de l’île au trésor : « C’est grâce au petit garçon qu’ils avaient la carte. » Il poursuit l’histoire en parlant d’hommes tour à tour bons et méchants, évoquant trahisons et fuites.
« Et toi, comment t’y retrouverais-tu ?
– Je connais mon quartier, et je suis déjà allé en Angleterre et en Corse.
– Deux îles !
– Dans les îles grecques aussi.
– À l’origine, tu as déjà traversé la mer. »
Il me parle de son lieu de naissance, une ville côtière, puis de l’origine de ses parents adoptifs.
« Et ta mère de naissance ?
– Ma vraie mère ? »
Il me dit son pays d’origine, par-delà la mer, puis : « J’ai un copain, adopté aussi ; sa mère l’a laissé, parce que son père voulait pas d’un enfant. Son père voulait lui couper le bras. Il s’est échappé. Il a encore une cicatrice. Moi aussi on m’a laissé. Moi on m’a pas coupé. Mais j’aurais pu être fouetté. Ses parents, ils voulaient pas d’enfants. Si elle m’avait ramené, ils m’auraient fouetté. »
Orian reste pensif et laisse errer son regard qui va se fixer sur un tableau au mur de mon cabinet. Il s’agit d’une lithographie monotype en noir et blanc de Lorène Bourgeois où l’on voit le buste d’une femme en maillot une pièce à demi masqué par un enfant dont la partie gauche est hors cadre. On ne voit pas la tête de la femme. Le visage de l’enfant paraît grave et triste, ses yeux vides. Au premier plan, volumineuse, une main posée sur le ventre de l’enfant.
« On dirait la main d’une autre personne.
– Qui ?
– Ce serait son père... Je crois surtout que c’est la dame qui le tient.
– Alors, comme si c’était la main d’une autre. Comme une mère double.
– Une mère double ?
– Oui, deux en une. N’est-ce pas ça pour toi ?
– Oh ! j’essaye d’oublier tout ça.
– C’est possible avec la tête, mais ton corps, ton ventre se souviennent, et tu n’arrives pas à oublier.
– C’est vrai. On me le rappelle sans cesse. »
À la séance suivante, c’est d’une perte qu’il me parle : « Je me suis fait piquer mon deuxième vélo. » Il est mal en point, souffrant : essoufflé, hoquetant, se plaignant du dos. Il s’allonge sur le divan.
Dans la période qui suit, la question de la perte, de la séparation, d’abord représentées de façon violente, sanglante, va pouvoir se symboliser par le biais notamment de métaphores poétiques.
À partir, par exemple, d’un dessin de fleurs très colorées dans un pot d’un bleu profond, signé de son nom et de la lettre initiale de la mère de sa mère adoptive, lui viennent des associations marines : « Quand la marée monte, il y a des fleurs qui prennent l’eau de mer. Peut-être que dans le monde, des fleurs vivent avec de l’eau de mer. Des fleurs qu’on a dû arracher et elles vivent dans l’eau de mer. »
Orian souhaitera cesser sa thérapie, ce à quoi je consentirai, à une période où il est plus autonome, moins entravé dans sa vie sociale. Il adhère, dans ses propos, au discours assez convenu de ses parents sur l’abandon et l’adoption. Il demeure assez fragile et tourmenté : « Quelque chose qui me soutient, dans mon cœur, un peu triste, dont je ne veux pas parler. » « On peut être soulagé, mais la mémoire part pas. On l’a toujours sur le cœur. » « Pour cette année, je vais essayer de me débrouiller seul. Peut-être je reviendrai après. »
Il semble bien qu’Orian ait pris l’option, à ce moment de son histoire, de consentir à son adoption, de choisir l’adaptation, passant par le deuil de l’autre vie, d’un trésor perdu, dont il conserve néanmoins une épine au cœur.
On aura pu reconnaître chez cet enfant les coordonnées de la névrose obsessionnelle centrée sur l’embarras de choisir. Le consentement à l’adoption se mêle chez lui au renoncement à un idéal de complétude imaginaire où il serait l’objet comblant de l’autre, à un travail d’acceptation de la perte, de la coupure, et à la subjectivation de son désir. Ainsi, sa position d’être double équivalait à ne vouloir rien perdre. En définitive, le problème principal d’Orian n’était pas tant celui de l’adoption que celui de l’option. La question de la perte réelle recouvrait celle de la perte symbolique.
Il ne va pas de soi, cependant, de consentir à son adoption ou d’adopter ses parents, fussent-ils les parents naturels ou, comme on dit, biologiques.
Certains enfants ne se décideront pas à consentir à l’adoption par leurs nouveaux parents. C’est le cas d’un autre garçon de 9 ans – appelons-le Orso – adopté à l’âge de 5 ans dans un pays précisément choisi par les parents comme « pays en difficulté ».
Orso nous est amené en consultation de cmpp dans un moment de crise majeure, violente, pour sa famille, en particulier dans le couple parental. Ses troubles du comportement – refus du travail scolaire, mensonges, dissimulations, transgressions, actes violents impulsifs –, mais aussi l’impossibilité d’établir un dialogue authentique dans une relation qui a viré à la défiance, sont présentés comme agents déclencheurs de la dégradation, voire de la destruction de liens familiaux bien entendu déjà fragiles et problématiques.
Tout semblait pourtant avoir parfaitement commencé. La période de son arrivée en France est décrite comme une phase idéale, « extraordinaire », d’hyper-adaptation à son nouvel environnement : Orso, qui ne parlait que sa langue dialectale d’origine, apprend le français en deux mois et acquiert très rapidement la lecture pour laquelle il se passionne. Mais surtout, il se conforme à l’attente de l’autre. « Ce n’était pas un échange. Il nous renvoyait ce que nous voulions entendre, si bien qu’on ne savait jamais ce qu’il pensait », reconnaîtra plus tard la mère.
De fait, la lune de miel initiale apparaît s’être rapidement obscurcie. Le début de la détérioration progressive de la relation et de l’adaptation sociale est daté d’un épisode où Orso, porteur d’un spectaculaire coquart à l’œil, va accuser sa mère, devant son père, d’en être la responsable. À partir de là, le fossé se creuse : Orso se montre rebelle vis-à-vis des contraintes et des apprentissages tels que règles grammaticales et opérations mathématiques. Il dissimule ses cahiers de notes et de correspondance. La confiance s’évanouit. Le repli s’installe. Les parents ont le sentiment d’avoir affaire à un adulte inaccessible plus qu’à un enfant. Les relations glissent dans une « spirale infernale », persécutrice. Vols, mensonges et destructions se multiplient, entraînant des punitions dont la dimension sadique n’est pas exempte. « Pourquoi ne peut-il pas dire ? » interrogera le père, ajoutant : « On ne lui a peut-être pas rendu service en l’adoptant. »
Voici ce que me dit Orso au premier entretien : « Je ramène pas les cahiers à faire signer à la maison. Je les cache. Là, j’en ai encore caché un. Des fois, il y a des mauvaises notes ou c’est mal fait. J’aime pas mettre mes parents en colère. Ça me rend triste de les voir se fâcher. Quand ils me posent des questions, je dis “oui” ou s’ils me disent quelque chose, je suis d’accord avec eux. J’ose pas dire “non”. »
A-t-il eu, lui, le sentiment de s’être adapté rapidement ? « Non, pas vraiment... J’ai beaucoup de problèmes avec la famille... avec maman. »
Au cours de l’entretien suivant, il précise, commettant un lapsus : « Il y a des choses que j’ose pas dire devant maman : les bêtises que j’ai pas fait – que j’ai fait. »
Nous entendrons assez vite, la psychothérapeute à qui je l’ai adressé (sans qu’un travail puisse s’engager avec elle) et moi-même, qu’Orso ne consent pas, ou plus, à son adoption par cette famille. Ne pas pouvoir ou ne pas vouloir dire « non » à ses parents, assorti de ses refus en acte, équivaut à ne pas vouloir ou ne pas pouvoir dire « oui ». Il y a comme un non-acquiescement à la demande ou au désir de l’autre. Orso ne veut pas répondre, dire qui il est ; et peut-être ne veut-il pas se dire ou ne sait-il pas lui-même qui il est. La nécessité de cacher les cahiers, la distance qu’il instaure avec ses parents adoptifs, son lapsus sur les bêtises qu’il n’a pas faites dont il n’ose rien dire indiquent un espace secret, énigmatique : lieu de son désir propre qui lui reste probablement voilé. Cacher équivaut ici à se cacher et à fuir. Orso se trouve dans une position intenable dont il lui faut sortir. La séparation s’impose. Les parents, qui en prendront la mesure, vont décider une entrée en internat dont il se fera exclure après de nouveaux vols, dissimulations et une fugue au cours de laquelle il prendra le train pour une ville voisine avec deux compagnons. Un autre internat, plus éloigné, avec une fréquence de visites aux parents espacées de trois semaines, amènera un relatif apaisement. Il pourra alors signifier clairement à un proche de la famille son désir catégorique de retour dans son pays d’origine à la recherche des traces de sa prime enfance, ce qui sera entendu par le père.
Le parcours d’Orso, de l’adaptation première de surface comme éthique de survie, en passant par les refus et la préservation d’un espace caché, jusqu’au non-consentement en acte et l’expression de son désir de partir pour retourner au lieu où il avait vécu une vie de cinq années dont nous ne savons rien, hormis quelques souvenirs nostalgiques, apparaît rétrospectivement avoir été montré, signifié dès le début, en particulier par le biais d’un dessin et de ses commentaires lors de notre seconde rencontre :
« Ça représente un parcours de moto. Il y a des flèches et des obstacles. Le ciel avec des oiseaux, des nuages et le soleil. Un arbre avec des oiseaux, un nid. » Les deux oiseaux sont perchés sur une branche dont la partie terminale est brisée, manquante, et semblent regarder le motard qui s’éloigne. Les flèches indiquent la direction vers l’horizon où la route disparaît derrière une colline. « J’ai oublié une branche. » « Les oiseaux se disent que c’est compliqué ce que font les hommes. Ils inventent des machines alors qu’ils peuvent marcher à pied. » « Le truc rond sur le tronc, c’est un nœud : un nid de pie-vert. » Il se reprend : « de pic-vert... Il est parti. Il a voulu faire un autre nid. »
« Tu serais où ?
– Là, loin.
– Tu penses à quelque chose loin ?
– L’Océanie par exemple, au milieu de l’océan, entouré d’eau. On peut aller à la mer quand on veut, si on n’habite pas loin de la plage. »
L’impossibilité d’établir une relation affective positive avec sa mère adoptive (avec laquelle s’est instauré un rapport délétère, mêlé de haine et de jouissance inconsciente) semble avoir conforté Orso dans l’illusion d’un ailleurs où tout serait possible, un lieu de jouissance sans contrainte, lieu mythique originaire, océanique, qui n’est pas sans évoquer le fantasme d’une union incestueuse ; comme le lapsus semble l’indiquer en substituant au pic du bec tranchant, perforant, le pie de l’oiseau voleur qui subtilise les objets précieux du nid de l’autre.
Le non-consentement, dans ce cas, s’accompagnerait d’un non-renoncement au fantasme originaire, voire d’un désaveu du manque.
Nous voyons bien, avec ces deux séquences cliniques, combien la question du consentement suit un cours parallèle à celle du désir et des renoncements que la psychanalyse résume sous le terme de complexe de castration.
Le consentement, loin d’une simple approbation formelle, suppose assomption de la perte, dégagement des fantasmes de complétude, intégration de la limite et de l’hétérogène. On comprend alors qu’il ne peut se réaliser en un jour. C’est un trajet occasionnant bien des détours, un long chemin plus ou moins accidenté ou douloureux, une construction progressive. Un travail qui se représentera tout au long de l’existence : cent fois sur le métier remets ton consentement.
Il n’y a pas de consentement total une bonne fois pour toutes, mais des consentements plus ou moins larges, plus ou moins temporaires. Au début nul consentement : « Je n’ai pas demandé à naître », « j’ai pas choisi mes parents », protestera plus tard le rejeton. Nul ne songerait d’ailleurs à demander à l’enfant, à un âge déterminé : « Consentez-vous à prendre monsieur et madame X. comme parents ? » Le choix, conscient ou non, ce sont les parents qui l’ont fait. C’est la question du désir de l’autre, et par conséquent, consentir à être le fils ou la fille de... est un processus traversé par tous les fantasmes originaires (scène primitive, roman familial, etc.). Accepter ses (nouveaux) parents s’appuiera moins sur des certitudes objectives que sur ce que ces parents auront pu transmettre de leurs manques à leur progéniture ; ce qu’ils auront pu transmettre de leurs propres consentements.
La question se complique lorsqu’il y a abandon et que la parole des parents géniteurs sur leurs manques est justement absente, interdite par le X de l’histoire originaire scellée et souvent recouverte par les diverses versions, significations des discours des travailleurs sociaux et des parents adoptants. Comment faire lorsqu’on ne sait rien des parents d’origine : comment ont-ils consenti ? Comment se le figurer ? Ce vide ne manquera pas de faire des ravages si rien ne vient soutenir les représentations imaginaires et si aucun mot ne vient les lier.
C’est d’ailleurs avant tout des paroles vivantes, chargées d’affect, plutôt que des réponses ou du sens, que l’enfant adopté cherchera sans le savoir à trouver ; en particulier lorsque, devenu jeune adulte et que se profile pour lui la perspective de devenir un jour parent, il effectuera le voyage de la quête des origines. C’est par l’expérience du voir (lieux, visages...), du ressenti (émotions sensorielles) et du savoir (langue, paroles, repères, traces) qu’il pourra, renonçant à l’illusion d’une identité originaire fixe et intangible, s’éprouver comme sujet désirant : nouvelle occasion de consentir... ou pas.
[*]
Tristan Garcia-Fons, pédopsychiatre, psychanalyste.