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La lettre de l'enfance et de l'adolescence

2001/2 (no 44)

  • Pages : 104
  • ISBN : 2865868745
  • DOI : 10.3917/lett.044.66
  • Éditeur : ERES


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La rencontre entre une famille adoptante et un enfant est le lieu d’intersection des enjeux de la filiation et de l’affiliation, c’est là que se déplient l’ensemble des vecteurs généalogiques et psychiques aussi bien que les facteurs physiques et géographiques. Ici, deux histoires, celle d’un couple qui après un long périple est amené à chercher un enfant pour l’adopter et celle d’un enfant devenu orphelin, constituent avec des intervenants institutionnels et sociaux un champ complexe d’interaction visant à créer des liens familiaux durables. Cette rencontre établit, parfois en très peu de temps – le temps d’un coup de foudre disent certains parents – les possibilités d’une adoption.

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Au cours de ce moment extrêmement privilégié, nous observons le déploiement d’une série d’investissements psychiques destinés à créer un espace commun possible... ou à vérifier que cette mise en commun ne pourra avoir lieu. En effet les enjeux narcissiques des uns et des autres sont si intenses qu’ils tendent à effacer tout ce qui peut faire obstacle et différence radicale, tout ce qui peut présager des difficultés. Dans les faits, qu’est-ce qui est consenti ? Qu’est-ce qui est objet de consentement ? Il n’y a pas d’accord dans le sens habituel de ce terme, impliquant seulement des niveaux conscients d’évaluation et de décision mais certainement une rencontre, prenant la forme d’un premier accueil. Il est tout à la fois contenance et acceptation de contenus inconscients rapidement projetés et investis de façon également inconsciente ; on y décèle l’utilisation de mécanismes proches de l’illusion groupale et du pacte dénégatif.

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Dans les histoires d’adoption, l’enfant représente pour les parents la frustration de leurs fantasmes narcissiques d’immortalité et leur impossibilité de procréer. D’autre part ils éprouvent fréquemment un sentiment d’étrangeté face à cet enfant venu d’un ailleurs et qui du reste, peut facilement devenir une sorte d’objet fétichisé. Cette situation est source de difficultés en ce qui concerne les jeux identificatoires. De plus, la simple existence de parents adoptifs représente pour l’enfant la perte de ses parents (ou soignants) précédents, voire le fantasme qu’ils pourraient être les responsables de cette perte. Quoi qu’il en soit, les parents adoptifs doivent aider l’enfant – et l’enfant doit l’accepter – à élaborer abandon et perte. L’identification mutuelle conduit à réduire l’agressivité dans la relation permettant l’aide et le pardon dans ce deuil difficile.

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La longue préparation à l’adoption, à travers les différentes démarches nécessaires pour pouvoir adopter un enfant, permet aux futurs parents de connaître les règles que la société leur impose. Celles auxquelles ils doivent donner leur accord et consentir de façon éclairée. Cette période leur offre également du temps pour élaborer les enjeux narcissiques implicites et la prise en compte de la réalité généralement complexe à laquelle ils doivent se confronter. Beaucoup de parents assimilent ce travail à une grossesse, puisqu’ils sont aussi dans l’attente d’un enfant imaginaire. Néanmoins l’impact de la présence physique de l’enfant est très fort, majoré de surcroît par les traces de son histoire et de sa souffrance, il est souvent révélateur de certaines failles narcissiques des parents. Bien évidemment ces affirmations doivent être relativisées par les différentes capacités psychiques des parents à accepter l’inconnu et tolérer la frustration.

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Lorsque ces moments forts aboutissent à une adoption les enjeux narcissiques parentaux ainsi que ceux de l’enfant apparaissent apaisés pendant un certain temps et les efforts sont consacrés à une connaissance plus approfondie des uns et des autres et à une démarche de réparation mutuelle. La construction d’un lien plus ou moins établi et affectueux, assurant une sécurité dans les relations entre l’enfant et les parents dans la durée, permet et même fait jaillir au-delà du déni et du refoulement, une conflictualité reliant largement le passé traumatique et le présent, impliquant tous les personnages, ceux de la famille d’origine autant que ceux de la famille actuelle, fussent-ils réels, fantasmés ou mythiques.

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À l’occasion de la réactualisation de la situation traumatique, il se trouve que les personnages investis dans le présent doivent collaborer dans l’élaboration du trauma psychique infligé par les personnages du passé. Dans cette situation de réactualisation traumatique, les parents adoptants se voient montrés avec les habits des parents d’origine, à la place de parents haïs ou honnis – puisque impliqués dans l’abandon de l’enfant – et entraînés dans des conflits où prédomine le rejet, l’accusation, la haine et la culpabilité. Cette place devient inexplicable et de surcroît insupportable pour les parents adoptants qui revendiquent en général un rôle de réparation par rapport à l’enfant adopté et trouvent dans ce conflit un manque total de gratitude de la part de celui-ci. L’enfant trouve dans les failles narcissiques des parents adoptants suffisamment de support pour étayer ses anciens griefs parvenant par ce biais-là à blesser réellement les parents, provoquant des tensions et des réponses inadéquates.

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Tandis que l’enfant demande à ses parents adoptants - ceux-là mêmes qui lui ont montré leur fiabilité - de rejouer la conflictualité d’origine afin de pouvoir réduire son impact traumatique, les parents se voient destitués de leur place de bons parents, attachés à réparer leur enfant par les seuls liens libidinaux qui vont parfois jusqu’à revêtir un caractère sacrificiel.

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Cette réactualisation provoque des situations très conflictuelles entraînant des dysfonctionnements dans la structure familiale pouvant aller jusqu’à la rupture des liens tissés. Nous sommes amenés fréquemment à voir ce genre de situations lorsque les enfants arrivent à l’adolescence. Mais nous les trouvons également dans les cas d’enfants petits, arrivés en consultation assez rapidement après l’adoption.

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Nous présenterons ici le cas d’une petite fille venant de l’Asie du Sud-Est, adoptée à l’âge de onze mois, dont l’état de santé était précaire. Sa mère adoptive se sent immédiatement très concernée et séduite par cette enfant. Elle reste auprès d’elle quelques temps, afin de ne pas la quitter en rentrant en France. Une fois rentrée l’état de santé d’Alice s’est notablement amélioré, en revanche son état psychique est inquiétant : elle montre des signes autistiques très préoccupants qui conduisent les parents à consulter.

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À la suite de cette décision les parents et l’enfant entament un long travail de consultation dans le but de dégager des voies possibles de soutien et d’aide face à une situation qui semblait relativement figée. Les signes autistiques graves disparaissent mais Alice manifeste d’énormes difficultés à exprimer ses affects et se tient à distance de tout lien. Le travail de consultation n’est pas à l’évidence suffisant et une psychothérapie est préconisée, la fillette est alors âgée de 2 ans et demi.

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Dès le début, la séparation d’avec la mère, qui l’amène à ces séances, s’accomplit sans aucune difficulté, avec une attitude de total détachement. Au bout de six mois de thérapie Alice commence à montrer des signes de souffrance au moment de la séparation d’avec la mère et la thérapeute permet la présence de la mère pour quelques séances.

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Les séances se poursuivent de manière très régulière et l’enfant montre de plus en plus des manifestations d’agressivité envers sa thérapeute, tout en lui demandant de l’aider à raconter des histoires par le biais de dessins et de pâte à modeler. Ces histoires concernent toujours des enfants battus et maltraités. Plus tard elle demande à ce qu’on lui fasse des personnages en pâte à modeler ; une mère et un bébé, une sorcière avec un balai.

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L’histoire qu’elle raconte, avec quelques variantes, dure six mois : une sorcière vient prendre un bébé à une maman qui pleure et ne veut pas le donner mais finalement elle le lui donne. La sorcière est méchante, elle emmène loin le bébé, le bébé pleure. À ce moment de la thérapie Madame est assez désespérée, sa fille l’appelle fréquemment “sorcière” et ceci lui est insupportable. Elle voit dans ce terme l’expression d’un sentiment haineux et trouve cela totalement injustifié, d’autant plus qu’elle fait des efforts alors que sa fille n’est pas très câline. Se sentant accusée d’être une mauvaise mère, ses relations avec sa fille se détériorent et deviennent très agressives.

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Madame commence à se demander si elle a bien fait d’adopter cette enfant et même à regretter cette décision.

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Un système oscillant s’établit chez la fillette, l’amenant à avoir divers comportements selon les moments ou périodes (très sage ou très agressive) et semblant constituer la base de liens d’apparence ambivalente. La perlaboration de cette situation est extrêmement difficile car l’enfant oscille de façon continue entre deux positions : l’identification à une mère sadique ou indifférente, la rendant agressive envers les membres de sa famille et surtout envers sa mère – lui évitant tout sentiment dangereux et catastrophique – ou bien l’identification à un bébé angoissé et en détresse.

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L’intolérance de la part de la mère à être le réceptacle contenant de l’agressivité de la fille renforça en même temps le clivage des identifications chez celle-ci, entre une bonne et une mauvaise fille d’une part, entre une mère aimée ou haïe d’autre part.

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Le dépassement de cette double identification clivée est une tâche psychique autrement plus complexe, attendu que, dans l’adoption, il y a toujours deux objets externes. Ces derniers attirent les représentations liées à ces deux aspects clivés et réciproquement ces aspects adhèrent à ces objets (la fillette a conservé pendant un certain temps l’accent « chinois » qu’elle a récemment perdu).

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Ceci nous montre l’importance d’un suivi psychologique qui permette de travailler sur ces liens conflictuels, « manifestations de surface de souffrances traumatiques soumises à un travail de déni et de refoulement par l’influence du pacte dénégatif lors de l’adoption », entre la fille et ses parents. Dans les séances de consultation qui suivent cette période la mère se souvient que sa propre mère lui avait pronostiqué qu’elle serait incapable d’être une bonne mère, paroles qu’elle avait totalement oubliées. Nous trouvons ici l’articulation entre le passé traumatique de la petite fille et les aspects transgénérationnels dévalorisés de la mère, venant se conjuguer sur l’image d’une mère « sorcière ».

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Heureusement le travail de psychothérapie de la fille peut continuer et elle achève son récit d’une manière différente : la sorcière devient gentille et le bébé veut rester avec elle tandis que la mère a un autre bébé.

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Lorsque nous percevons les dégâts et les menaces de rupture que l’irruption du passé traumatique peut provoquer dans la relation entre une mère et une fille à l’âge de 3 ou 4 ans, nous sommes en mesure d’extrapoler sans grande difficulté les conséquences que cette irruption peut avoir à des âges ultérieurs, quand rien n’a été fait préalablement pour résoudre les difficultés dans la famille.

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Nous pouvons affirmer que, dans des cas comme celui que nous venons de relater, lorsque la conflictualité apparaît, elle est assurément signe de vie, manifestation d’un désir inconscient de travailler la situation traumatique et expression de confiance vis-à-vis des parents adoptants, malgré le degré de souffrance subie. Nous sommes aussi convaincus que l’aide professionnelle est parfois indispensable pour surmonter ces situations où la paradoxalité des affects devient destructive et paralysante.

Notes

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Haydée Popper, psychologue, psychanalyste.

Pour citer cet article

Popper-Gurassa Haydée, « Les conflits de la rencontre », La lettre de l'enfance et de l'adolescence 2/ 2001 (no 44), p. 63-66
URL : www.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2001-2-page-63.htm.
DOI : 10.3917/lett.044.66


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