La lettre de l'enfance et de l'adolescence
érès

I.S.B.N.2865868745
104 pages

p. 7 à 14
doi: 10.3917/lett.044.07

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Dossier : Ruptures et consentements - Problématiques

no 44 2001/2

2001 La lettre de l’enfance et de l’adolescence Dossier : Ruptures et consentements - Problématiques

Entre société et famille : un louche refus ?

Jean-Pierre Lebrun  [*]
Partons d’une considération sans doute trop simple – une construction à trois étages : l’étage de ce que Lacan a appelé l’humus humain [1], l’étage de la société, et celui des premiers autres qui entourent le sujet, autrement dit l’étage de la famille. L’étage de l’humain, si l’on s’en réfère à ce qui le spécifie, c’est-à-dire au langage, exige la perte de la jouissance absolue, immédiate, totale. Du seul fait d’entrer dans ce champ-là, le sujet s’exclut de la jouissance et est marqué de la limite : s’inscrit ainsi pour lui que la Chose innommable est portée manquante, l’affecte de ce fait une déception irréductible, une insatisfaction structurale. Son être s’entame ainsi nécessairement d’un « Non ! » qui va servir de fondement à la Loi. C’est ce qui fera aussi dire à Lacan : « Toute formation humaine a pour essence, et non pour accident, de réfréner la jouissance [2]. »
Passons d’emblée au troisième étage : celui de la famille, des premiers autres. C’est au travers de la relation à ces derniers que le sujet va rencontrer cette limite à la jouissance. La jouissance de la mère lui est interdite, et cela du fait du père – mieux, de l’homme de la mère –, du fait que c’est un autre que lui qui occupe déjà la place. Sans entrer dans les nuances, disons que la jouissance absolue, immédiate, totale, est représentée par la mère et que le père va représenter le « Non ! », la perte de jouissance qu’implique le langage. Ainsi le trio père-mère-enfant via l’Œdipe entre en scène pour que l’enfant consente à renoncer à la jouissance et dans le même mouvement accède au désir, ce qui lui permettra plus tard de prendre sa place dans le social comme homme ou comme femme. Remarquons simplement que du fait de ce dispositif, la ligne de partage entre la jouissance et le langage semble avoir été mise en place par la Loi que servent les parents, alors qu’en fait, ce ne sont que les contraintes du langage qui ont été ainsi comme habillées par l’interdit de l’inceste.
Revenons-en maintenant au deuxième étage : le « Non ! » qui sert de fondement à la Loi – même si, comme nous venons de le faire remarquer, c’est la Loi qui semble dans l’après-coup fonder ce « Non ! » – sera articulé par chaque société selon ses modalités propres qui feront d’ailleurs sa spécificité culturelle. Il n’en reste pas moins que, quelle qu’elle soit, chaque société s’est toujours donnée la charge d’organiser la transmission de ce « Non ! », de cette limitation de jouissance. Nous la retrouvons à l’œuvre dans ce qui est reconnu comme l’universalité de la prohibition de l’inceste (ce qui n’équivaut pas à parler d’universalité du complexe d’Œdipe). Le « Non ! » est présentifié par l’interdit de l’inceste, mais pas nécessairement par la présence d’un tiers en chair et en os. Renvoyons à cet égard aux Na, société sans aucun père, même sans oncle. Néanmoins, dans nos sociétés occidentales, c’est au père de la famille qu’était dévolue cette tâche et celle-ci se trouvait légitimée via le Patriarcat, au prix, comme nous le savons, du silence des femmes et de la répression du sexuel.
Il semble donc bien que la solidarité de ce triple étagement a été responsable durant des siècles de la transmission de la limite, de ce « Non ! » nécessaire à la spécificité de l’humus humain. Or, et c’est notre hypothèse, c’est cette solidarité qui est aujourd’hui remise en cause, ou en tout cas dont la visibilité est estompée, et c’est aux conséquences de cette mutation que nous avons affaire.
En effet, tout se passe comme si notre social, en glissant d’une société de pouvoir à une société de savoir sous l’égide de la modernité – cette faille dont les tassements ultimes ne se sont pas encore produits, dit Yves Bonnefoy [3] –, ne transmettait plus la nécessité de ce « Non ! ». Insistons d’emblée sur le « tout se passe comme si », car il ne serait pas difficile de démontrer qu’il ne s’agit que d’une apparence trompeuse, qu’en fait ce « Non ! » est toujours au programme, mais que d’abord, il ne se présente plus avec la visibilité d’antan et sans doute non plus avec la visibilité suffisante pour que celle-ci persuade spontanément quiconque de sa nécessité.
Remarquons que par les effets conjoints de l’économie capitaliste mondialisée, du démocratisme congruent au déclin du Patriarcat et du discours de la science [4], c’est la notion de butée, de limite qui se voit sans cesse déplacée, sinon purement et simplement pulvérisée. Difficile en effet de ne pas prendre pour une suppression de toute limite les possibilités qui sont les nôtres de pouvoir sans cesse la reculer. Difficile de ne pas confondre suppression de la catégorie de l’impossible et inflation sans mesure des possibles à laquelle nous participons aujourd’hui. Difficile de ne pas prendre pour infini ce qui n’est que sortie d’un type de finitude.
Tout se passe dès lors comme si, à la suite des modifications qu’autorisent les développements et les progrès jamais atteints de notre société, ce « Non ! » que devait transmettre le social n’était plus mis au programme. En revanche, toujours plus de jouissance semble faire office d’idéal ou en tout cas se proposer comme alternative susceptible de ne plus s’encombrer des contraintes du désir. Le « droit au bonheur » justifie d’en appeler au Prozac et au Viagra plutôt que de se confronter à l’angoisse ou à la précarité de l’exercice de la sexualité.
Il ne faudrait pas pour autant penser que nous courons d’emblée à la dégénérescence catastrophique [5], mais nous pouvons néanmoins nous étonner que ce soient les parents qui aujourd’hui demandent reconnaissance à leurs enfants, moyennant quoi d’ailleurs surgit ce symptôme sans doute inédit dans l’histoire : le fait que les parents ne s’autorisent plus à dire « Non ! » à leurs enfants.
À cette disparition du « Non ! » dans le programme du social, nous faisons l’hypothèse d’une double conséquence : d’une part, il en résulte précisément une délégitimation de ceux et celles qui ont à dire « Non ! », et d’autre part, cela met les sujets eux-mêmes dans une situation que nous avons appelée ailleurs [6] d’expérience-limite, c’est-à-dire dans la position de ceux qui ont à tirer seulement d’eux-mêmes la nécessité de ce « Non ! ».
Du côté des parents – mais aussi bien des éducateurs, des enseignants, de tous ceux qui ont la charge de faire autorité de par le seul fait de leur place... –, il y a un effet de délégitimation. Ces derniers ne peuvent plus compter sur la légitimité que leur reconnaissait la société à laquelle ils appartenaient ; ils se retrouvent dès lors comme orphelins de l’appui du social. Appui pourtant indispensable, car nul ne peut exiger que ce « Non ! » se transmette s’il ne le soutient que de lui-même. C’est là sans doute un paradoxe, mais pour qu’un « Non ! » soit opérant, il faut à la fois que le sujet le soutienne de lui-même et qu’en même temps il soit légitimé d’ailleurs, la plupart du temps par quelques autres à qui il se réfère. Il faut que se maintiennent simultanément les deux dimensions : nul ne peut n’en référer qu’à soi-même, à moins d’autoritarisme, mais chacun doit néanmoins s’engager singulièrement dans son interprétation de la règle commune, à moins de se contenter d’un fonctionnement bureaucratique.
Nul doute que si nous voyons aujourd’hui des enseignants en difficulté dans l’exercice de leur autorité ou des parents en attente du consentement de leurs enfants pour leur poser des interdits, c’est parce que la reconnaissance symbolique de leur légitimité ne leur est plus fournie et qu’il ne leur reste alors qu’à se tourner vers la reconnaissance tout imaginaire venant de ceux à qui ils sont censés interdire, ce qui bien sûr pose quelques problèmes.
En revanche, du côté des enfants, des futurs sujets eux-mêmes, tout se passe comme si, pour ancrer la limite, ils ne pouvaient plus compter sur l’interdit qui leur vient d’ailleurs, sur l’arrimage de ce « Non ! » dans le social, dans l’Autre du corps social. Au mieux, il ne leur reste alors qu’à s’interdire, mais ce « Non ! » par ailleurs pleinement justifié qu’ils s’infligent à eux-mêmes n’en reste pas moins éminemment précaire puisque son destin n’est pas retiré de leurs mains. Il persiste en leur seul pouvoir et, à ce titre, est toujours susceptible d’être remis en question, si pas désavoué, et donc sans cesse à réinscrire. Leur « Non ! » restera comme toujours non seulement à refaire, mais à répétitivement refonder.
Le risque, dans un tel contexte, c’est que l’enfant ne soit ni poussé ni aspiré à grandir psychiquement, encore moins à prendre sa place dans le social comme homme ou comme femme. Il est, en revanche, amené à dériver plutôt qu’à désirer, dans la mesure où ce qu’il nous faut maintenant apprécier c’est le procédé psychique qui semble favorisé par une telle organisation.
Mais avant d’en arriver à cela, précisons qu’il ne s’agit nullement ici de prôner un quelconque retour au modèle ancien du Patriarcat : car revenir à une société qui échapperait aux effets de la modernité est d’abord impensable, mais surtout parce que l’enjeu de la modernité est précisément de relever ce défi. La question est plutôt de prendre en compte la difficulté du sujet face à un tel dispositif et de savoir si celui-ci est en mesure de réinventer l’humanité, si la tâche n’est pas pour lui trop lourde, si cette transmission du « Non ! » s’avère possible sans la figure de celui qui est légitimé à le transmettre.
Mais quoi qu’il en soit, il nous faut mesurer l’ampleur d’une telle tâche pour de nombreux sujets et apprécier la mutation que ceci engendre quant au statut du symptôme, celui-ci devenant davantage un asymptôme, c’est-à-dire non plus une adresse à l’Autre du fait de son articulation au signifiant, mais seulement un signe de ce que la régulation entre désir et jouissance n’est pas accessible au sujet, mais cela sans appel à quiconque. Enfin, il nous faut aussi estimer la difficulté de discerner entre vouloir sauver les anciennes modalités sociales de la transmission de l’humus humain et tenir à ce que la transmission, tout simplement, se poursuive.
 
Le louche-refus
 
 
Venons-en maintenant au mécanisme psychique qu’un tel dispositif semble privilégier. Il nous semble en effet que dans un tel contexte, le mécanisme auquel le sujet est invité est celui de la Verleugnung. Encore faut-il ne pas s’en tenir à ce que nous mettons habituellement sous un tel concept que nous avons coutume de réserver à la structure perverse. Pour le dire ici très rapidement, le terme allemand de Verleugnen est fréquent dans le texte freudien, mais il faudra attendre l’article de 1927 consacré au fétichisme pour que Freud élève à la hauteur d’un concept le mot de Verleugnung, mais en lui donnant de ce fait l’usage restreint de déni de la castration maternelle, organisateur de la perversion.
Il existe pourtant d’autres objets pour le déni, ainsi par exemple celui de la mort du père dans l’article que Freud consacre à « La perte de la réalité dans la névrose et dans la psychose ». Retenons donc que le déni n’est pas d’emblée déni de la castration maternelle pas plus qu’il n’est spécifique seulement de la structure perverse. Notons par ailleurs – ce qui est loin d’être anodin – que, pour traduire Verleugnung, nous avons collecté au moins cinq expressions différentes : désaveu, déni, démenti, répudiation [7], et celle de Lacan : louche refus. Cette pluralité de traductions est déjà elle-même révélatrice de la pluralité des significations ; précisons seulement pour faire vite que la Verleugnung est un mécanisme qui permet de garder le beurre et l’argent du beurre, comme l’énonce l’un des rares proverbes encore en usage de nos jours ; mécanisme psychique qui dans le même mouvement consent et rejette, accepte et refuse, permet de dire simultanément et oui et non !
La Verleugnung n’est donc équivalente ni à la Verdrängung ni à la Verneinung, puisque le processus ne porte pas sur le signifiant, et cela contrairement au refoulement ou à la dénégation. Le démenti porte en revanche sur les traces de perception, autrement dit sur la réalité elle-même. Il s’agit donc d’abord d’un mode de défense qui consiste dans le refus de reconnaître la réalité d’une perception. Mais plus tard, Freud montre que ce mécanisme maintient la coexistence de deux positions inconciliables, et comment cette coexistence constitue un véritable clivage. L’ensemble de ce processus a été traditionnellement ramassé dans la formule devenue célèbre d’Octave Mannoni : « Je sais bien... mais quand même... »
Néanmoins, pour faire entendre la proximité de ce mécanisme psychique avec le dispositif contemporain, et surtout pour rendre sensible à l’enlisement que provoque un tel aménagement du social, via la délégitimation qu’elle produit, nous ferons appel à Joël Dor lorsqu’il décrit le lit de l’identification perverse : « D’une certaine façon, c’est parce que le discours signifiant maternel laisse en suspens le questionnement de l’enfant sur l’objet du désir de la mère, que cette question rejaillit et pousse l’enfant à conduire son interrogation au-delà du lieu où son identification phallique rencontre un point d’arrêt. Le discours de la mère impulse ainsi à l’enfant un “second souffle” qui lui assure un point d’appui lui permettant de projeter, vers un horizon encore plus énigmatique, ce qu’il pressent déjà, à son insu, de l’ordre de la castration et de la loi. Cette “mise en haleine” portée par les signifiants maternels mobilise alors l’enfant vers un ailleurs qui le déprend de l’enjeu du désir immédiat qu’il négocie avec la mère en concurrence avec le père. Dès lors que cette mise en haleine trouve le moindre substrat pour se suspendre, la dynamique tend vers un état où l’entropie l’emporte sur cet effort psychique que l’enfant doit produire pour le combattre. La suspension induite autour de la vacillation de l’identification phallique est ainsi susceptible d’enkyster un mode particulier d’économie du désir qui trouve son assise à la faveur d’une identification perverse offerte à l’assomption ultérieure de la structure perverse proprement dite [8]. »
Il s’agirait donc à ce niveau-ci d’un mécanisme pervers sans pour autant qu’il ne s’inscrive d’office dans une structure perverse. Tout se passe comme si le double discours du social actuel, proposant à la fois et en même temps le jouir sans entrave de la société de consommation et la limite à la jouissance toujours instituée par le langage, invitait d’emblée le sujet à la loucherie. Louche refus, disait Lacan pour traduire Verleugnung, faisant bien entendre par là qu’il s’agissait à la fois d’un refus, d’une récusation du « Non ! » impliqué par la parole, et d’une biglerie pour soutenir la maintenance des deux possibilités.
Hier, le sujet confronté à la solidarité entre nos trois étages – humus humain, société, famille – trouvait spontanément « le second souffle » qui l’amenait à abandonner son identification phallique, à moins bien sûr que des éléments propres à son histoire singulière individuelle, au contraire, le poussent déjà vers le démenti. Mais aujourd’hui, le social, en laissant croire que n’est plus inscrit le « Non ! » incontournable au trajet du sujet, et mieux même, en prescrivant un jouir sans bornes, dérègle cette régulation spontanée et pousse le sujet à la suspension de sa trajectoire. Du même coup, l’entropie l’emporte sur l’effort psychique que le sujet doit produire pour asseoir la primauté du désir sur la jouissance.
Il ne faudra pas nous étonner qu’un tel dispositif social pousse le sujet à sans cesse récuser chacune des alternatives du choix – désirer ou jouir – et à relancer indéfiniment sa recherche plutôt qu’à tirer l’expérience de la réalité qu’il a rencontrée. « La représentation ne se trouve dès lors pas soustraite à la conscience comme dans le refoulement, mais c’est son sens qui s’avère indécidable, nous rappelle à cet égard Bernard Penot. Le maintien de cet indécidable situe le déni dans une sorte de suspens du jugement lui-même, et plus particulièrement de l’opération de la négation, dont Freud nous a appris qu’elle constituait le temps premier nécessaire de toute appropriation subjectivante d’un donné perceptuel quelconque [9]. »
Évoquons à cet égard le récent film de François Ozon, Sous le sable, dont l’héroïne magistralement interprétée par Charlotte Rampling ne peut que s’enfoncer chaque fois davantage dans son déni de la mort de son mari. Qu’un tel scénario se soit construit au fur et à mesure du tournage, ainsi que l’énonce le réalisateur [10], comme s’il avait été poreux à son temps et que cette histoire ne nous apparaisse nullement comme fantastique, nous dit à quel point ce mécanisme est en passe de nous devenir familier.
La question reste encore de savoir sur quoi porte cette Verleugnung qui sert de défense privilégiée au sujet postmoderne. Nous avançons volontiers que ce que le sujet sait bien... mais quand même, c’est qu’il n’y a pas de rapport sexuel. Ce qui est démenti, c’est l’irréductible du malentendu, c’est la non-congruence du monde des mots et du monde des choses. Plus radicalement donc, c’est précisément ce « Non ! » impliqué de par le langage qui se trouve récusé. C’est la limite d’avec la jouissance qu’institue le langage qui est désavouée.
Grandir dans notre société du virtuel, ainsi que nous pourrions la qualifier, c’est grandir dans un social où l’interdit n’a plus cours, où le « Non » n’apparaît plus comme trait de la condition humaine via l’organisation sociale qui légitime ceux et celles dont la tâche est de le présentifier au sujet. Mais si personne ne peut plus énoncer cet interdit, si chacun peut s’estimer dédouané de cette contrainte, il ne reste plus alors au sujet comme rencontre de la limite, que la confrontation à l’impossible, toujours inéluctable bien sûr, mais qui présente l’inconvénient majeur d’être en fin de course, souvent sans retour. L’overdose du toxicomane, la cachexie de l’anorexique, ou plus simplement la nécessité d’une agression réelle pour prendre la mesure des morts virtuelles des jeux vidéos sont à cet égard des exemples plus que probants.
Rappelons que le mécanisme de la Verleugnung ne désinscrit pas le « Non ! », qu’il ne s’agit donc pas d’une forclusion, d’une Verwerfung, mais qu’elle maintient la coexistence simultanée – au prix d’un clivage – d’un consentement et d’un refus. Bernard Penot écrit : « Dans le déni, la représentation ne se trouve pas soustraite à la conscience, mais c’est son sens qui s’avère indécidable. Le maintien de cet indécidable situe le déni dans une sorte de suspens du jugement lui-même, et plus particulièrement de l’opération de la négation, dont Freud nous a appris qu’elle constituait le temps premier nécessaire de toute appropriation subjectivante d’un donné perceptuel quelconque. »
Cette difficulté à subjectiver rencontrée bien souvent dans la clinique d’aujourd’hui ne serait-elle dès lors pas autre chose que la conséquence de cette réponse du sujet, comme une perversion artéfactuelle – qui n’implique à ce moment nulle structure du même nom, mais qui resterait bien plutôt au niveau de la perversion polymorphe infantile – à ce double discours sécrété par le social de la modernité accomplie, que d’aucuns qualifient de postmoderne ? Double discours qu’évoquait déjà George Orwell dans 1984, lorsqu’il décrivait la double pensée comme « le pouvoir de garder à l’esprit simultanément deux croyances contradictoires, et de les accepter toutes deux ».
Dans le film apparemment sans prétention, mais pourtant redoutablement perspicace, Thomas est amoureux, le réalisateur Pierre-Paul Renders met en scène un sujet, agoraphobe au point de ne plus quitter son appartement et de ne plus échanger avec les autres que par le biais de son écran d’ordinateur. L’assurance que Thomas avait contractée à la Globale lui avait cependant fourni jusqu’au psychothérapeute grâce à qui il avait pu ne plus laisser sa mère entrer dans son univers qu’une fois par semaine. Pour ce qui est du père, une pure et simple absence. La thérapie ne s’avérant pas suffisamment efficace pour ladite assurance, il fut convenu de faire appel à un club de rencontres d’abord, aux services d’une prostituée internaute ensuite. Cette prostituthérapeute, faisant de la sorte sa peine purgatoire pour quelques méfaits qu’elle avait commis auparavant, prenait bien soin de rappeler à son éventuel client-patient qu’il avait le droit de dire « Non ! » et de se chercher quelqu’un d’autre. Mais voilà que le coup de foudre survient et Thomas tombe amoureux. Ce sera seulement cette entrée de l’Autre dans son existence qui sera capable de le guérir de son agoraphobie. Thomas amoureux acceptera alors de perdre son cocon virtuel pour se remettre à la recherche de sa dulcinée en terrain cette fois découvert.
Ainsi, le sujet n’était plus préparé aux coordonnées du désir et de la condition humaine. Une mère intrusive dont le sujet ne peut se défendre qu’avec beaucoup de difficultés, une absence de toute référence paternelle, mais en revanche un social – via une compagnie d’assurances, la Globale – entièrement voué à la jouissance de ce sujet vont le laisser à la dérive pour ce qui est de son désir. Seule la transmission d’un « Non ! » à travers un choix – en l’occurrence amoureux et donc prometteur – redonnera un « nouveau souffle » et permettra de redynamiser ce qui avait été abandonné à l’entropie. Faut-il nous étonner que ce soit ainsi l’amour qui semble la dernière voie pour sortir Thomas de l’impasse, ou nous faut-il plutôt nous rappeler le propos de Lacan dans son séminaire sur l’angoisse : « Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir [11] » ?
Nous conclurons en rappelant avec Freud [12] que le processus de déni n’est « ni rare ni très dangereux pour la vie mentale de l’enfant », mais qu’il l’est seulement s’il persiste chez l’adulte. Notre hypothèse serait qu’en nos temps dits postmodernes, la configuration du social est telle que cette persistance est spontanément favorisée et qu’elle rend très difficile pour d’aucuns le processus de subjectivation, c’est-à-dire ce qui permet à un infans de grandir pour prendre sa place dans le social. Nous rejoignons ici sans nul doute ce propos de Lacan [13] lorsqu’il se demandait s’il ne fallait pas épingler du terme d’« enfant généralisé » la conséquence de l’époque contemporaine marquée par le sujet de la science.
En apostille, oserions-nous prétendre qu’à méconnaître de tels enjeux à l’interface du social et de la réalité psychique, nous en viendrions à ne pas prendre la mesure d’une nouvelle modalité d’injustice sociale, sans doute plus redoutable encore que ne l’était jusqu’ici celle de l’argent, étant entendu que la configuration de la famille dans laquelle survient un enfant, et plus particulièrement la capacité de cette dernière à transmettre le « Non ! » qu’implique l’humus humain hors l’appui du social, sera d’un poids considérable sur ses potentialités futures de sujet.
 
NOTES
 
[*] Jean-Pierre Lebrun, psychiatre, psychanalyste, Namur (Belgique).
[1] J. Lacan, « Note italienne », dans Autres Écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 311.
[2] J. Lacan, « Allocution sur les psychoses de l’enfant », ibid., p. 364.
[3] Y. Bonnefoy, « Readiness, ripeness : Hamlet, Lear », préface à Hamlet, Folio classique nËš 1069, 1978, p. 8.
[4] Nous renvoyons à notre ouvrage où nous avons longuement développé ce thème : J.-P. Lebrun, Un monde sans limite, essai pour une clinique psychanalytique du social, Toulouse, Érès, 1997.
[5] Terme de J. Lacan lui-même, dans son séminaire sur Les Non Dupes errent, séance du 19 mars 1974, inédit.
[6] Cf. à ce sujet « Malaise dans la subjectivation », dans J.-P. Lebrun et al. (sous la direction de), Les Désarrois nouveaux du sujet, Toulouse, Érès, 2001.
[7] Tous termes repris par exemple dans l’ouvrage de C. Rabant, Inventer le réel, le déni entre perversion et psychose, Paris, Denoël, 1992.
[8] J. Dor, Structure et perversions, Paris, Denoël, 1987, p. 139.
[9] B. Penot, Figures du déni, en deçà du négatif, Dunod, 1989, p. 1.
[10] Cf. à ce sujet l’interview de Charlotte Rampling dans Cahiers du cinéma nËš 554, février 2001 : « Ozon voulait pour elle une sorte d’évidence. Sans faire la psychanalyse du personnage, elle avait décidé de faire avec cette disparition, elle avait décidé qu’il n’y avait pas de problème, elle avait installé un mode d’emploi dans son existence et aussi dans son imaginaire parce que c’est elle qui fait qu’il (son mari) revient en fantôme. Pour pouvoir vivre ces moments très durs, elle décide qu’il n’a pas disparu. François Ozon voulait que cela soit tout à fait normal, que l’on sente une sorte d’affreuse normalité. »
[11] J. Lacan, Séminaire sur l’angoisse, séance du 13 mars 1963, inédit.
[12] S. Freud, La Vie sexuelle, Paris, puf, 1969, p. 127.
[13] J. Lacan, « Allocution sur les psychoses de l’enfant », dans Autres Écrits, op. cit., p. 369.
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