La lettre de l'enfance et de l'adolescence
érès

I.S.B.N.2865868745
104 pages

p. 93 à 98
doi: 10.3917/lett.044.98

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Ciné-malaise

no 44 2001/2

Mortel transfert de Jean-Jacques Beineix

Tiré du livre de Jean-Pierre Gattégno [1], ce film nous plonge au cœur du quotidien du psychanalyste Michel Durand (J.-H. Anglade), et nous invite à comprendre les difficultés de cette profession. En contrôle avec le docteur Zlibovic (R. Hirsch), Durand se débat avec son contre-transfert et l’arsenal fantasmatique qui en découle. Puis, un jour, après qu’il s’est endormi lors d’une séance avec une patiente perverse kleptomane Olga Kubler (H. de Fougerolles), celle-ci est retrouvée morte sur le divan, étranglée. Alors Durand est envahi par un doute affreux. A-t-il pu commettre ce meurtre en dormant ? Il est vrai que la mort de cette patiente le dégage alors d’un jeu transférentiel et énigmatique qui commençait à lui devenir insupportable. En effet, comment maintenir un travail thérapeutique avec une patiente qui passe le plus clair de ses séances à narrer les violences subies par son mari, le promoteur escroc Max Kubler (Y. Rénier) et qui tente en permanence de mettre à mal la neutralité bienveillante de l’analyste ?
Elle va aller jusqu’à commettre un vol, dont elle se dégagera en affirmant au commissaire Chapireau (D. Padolydes) qu’elle était chez son psychanalyste à l’heure du méfait qui lui est reproché. Sans que l’on comprenne pourquoi, Durand va couvrir ce mensonge lorsqu’il sera interrogé par la police. Pris dans les mailles du filet dans lequel il se débat, Durand est condamné au silence et à se débarrasser du cadavre, car tout l’accuse. Même sa femme de ménage peut témoigner contre lui, puisqu’elle les a surpris, de manière furtive, sans que Durand s’en rende compte, lors d’un ébat amoureux, alors que Durand était simplement en train de réanimer la patiente étranglée.
Pris dans ce tourment, Durand poursuit avec difficulté son travail d’analyste, recevant tour à tour les patients, là où est caché le cadavre d’Olga. Tous ont comme l’impression de savoir, mais tout le monde se tait. Durand cherche auprès de son didacticien le sens aux tourments qui l’agitent. Il doit maintenir le secret, être à la hauteur d’une profession trop en proie aux critiques. L’occasion pour lui de questionner son désir d’être analyste, ce qui l’a conduit à soutenir la parole de l’Autre. Par tous les moyens, il va finir par cacher le cadavre et c’est un autre qui sera accusé à sa place. Il sauvera ainsi le « cercle psychanalytique », société d’analystes dont le Dr Zlibovic est le président et (nous l’apprendrons finalement) ami de Max Kubler...
Ce film a suscité bon nombre de controverses au niveau des critiques. Certains y ont vu un rassemblement de tous les préjugés qui ont court dans le commun des mortels à propos de la psychanalyse. D’autres y ont salué la manière de démystifier la psychanalyse par le vecteur de l’humour, de la cocasserie, et des effets de scène en relief, arguant du fait que la psychanalyse doit se défaire du trop sérieux dans lequel elle reste enfermée. Cependant, nous ne sommes pas sûr que ce film puisse être une façon d’approcher de manière moins académique le rapport que notre société entretient avec la psychanalyse. Il est indéniable que derrière ce comique des situations qui étaye l’ensemble du film, il y a une symbolique à faire valoir au plan tant du travail de l’analyste que des souffrances des sujets qui s’adressent à la psychanalyse. Ce qui nous a gêné, c’est que tout porte à confusion dans ce film, tout y est présenté incompréhensible, décalé, figé, surréaliste, même dans la tenue vestimentaire du psychanalyste. Il ne s’agit pas d’un film sur la pratique psychanalytique, mais sur une enquête policière dans laquelle le travail de l’analyste est mis à contribution. Dans ce cas, cette habile superposition des espaces montre la complexité de la relation humaine et de ses avatars. Ce film a le mérite tout de même d’interroger le lien de chacun de nous entretenu avec la psychanalyse. Il montre que derrière le burlesque des situations, la cure psychanalytique est un travail difficile et douloureux, témoignage de sa propre analyse dont Beineix se fait l’écho.
Bruno Deswaene

La Squale : une histoire d’honneur ! de Fabrice Genestal

Prendre ce film par sa fin, c’est-à-dire non par la « guimauve existentielle » qui le clôt – nous reviendrons en fin de texte sur cette affirmation qui fut générale, et qui à la lecture que nous faisons du film semble erronée –, mais par la scène du meurtre, c’est faire de celui-ci une lecture, peut-être trop réaliste, mais en tout cas lucide à la lueur des expériences de terrain qui sont les nôtres.
Que nous raconte La Squale ? L’histoire d’une jeune fille (jeune femme ?) prise dans les enjeux de la modernité des liens sociaux, dont la banlieue n’est jamais que le paradigme [2], et qui lutte pour une existence dans un lien amoureux, alors que son « homme », lui, n’existe que dans les enjeux de pouvoir, de rivalité et de narcissisme.
Forcée, malgré elle, d’entrer dans le jeu, elle s’y construit progressivement une image de « mec » capable de tenir tête à ceux qui ne considèrent la femme que comme l’objet méprisable de l’assouvissement de leurs désirs. Arrêtons-nous quelques instants sur cette scène qui ouvre le film, celle de la « tournante », où les garçons utilisent une fille pour leur jouissance propre sous le regard des « potes », puis la rejettent après l’avoir marquée du signe de l’infamie et du déshonneur.
S’agit-il, comme l’ont souligné certains médias, d’un retour de la barbarie dans les rapports humains, d’un retour de la horde sauvage ? Je ne partage pas cet avis. Au contraire, les jeunes hommes présentés dans ce film me semblent présenter tous les symptômes d’une parfaite adaptation au monde postmoderne et à la place qu’y tient la pornographie dans le quotidien du spectacle télévisuel ou cinématographique [3]. Le rapport amoureux y est présenté comme un pur rapport de corps, de jouissance autocentrée et d’ignorance du partenaire, ce qui constitue des rapports que l’on ne peut plus nommer amoureux à l’Autre sexe, mais des rapports de consommation de corps narcissiques. C’est dans ce monde que nous entraîne ce film, monde dont les règles fonctionnent non sur la civilité et l’échange, mais sur l’honneur et la prestance. En ce sens, la squale s’intègre réellement dans ce monde jusqu’à en devenir un pion majeur en défendant l’honneur des filles.
C’est, à ma lecture de ce film, autour de cette question de l’honneur que se construit un des fils directeurs du scénario. Honneur à entendre, comme le souligne l’étymologie, dans sa proximité avec honnir du côté de la haine, plus que du côté de l’honnête. Cette double dérivation du mot originaire – honor –, classique dans le langage, est merveilleusement bien illustrée dans les enjeux d’honneur qui se construisent dans ce film à partir de la question du sexuel. Est honorable la prise de possession virile (de l’objet, de la commercialisation de l’objet dans le trafic de drogue, de l’autre dans la relation sexuelle, etc.) ; est déshonneur la possession passive (comme objet sexuel, comme dealer roulé et dépossédé de son objet, etc.) dans une place qui est vécue comme féminine. La bascule du film se trouve en effet dans la scène du gymnase où le héros se fait non seulement copieusement rosser par le frère de sa première victime, mais encore prendre comme une femme « sodomisée » sous le regard de la squale. C’est à cet instant que le film pourrait basculer dans une autre histoire, pour peu que le héros puisse entendre ce qui, dans cette perte d’honneur, pourrait lui ouvrir les portes du lien amoureux à la squale. C’est de la reconnaissance de ce manque à être que pourrait surgir, au travers de la détresse qui l’accable, la question d’un désir non recouverte par une prestance de l’objet ou de la phallicité. Il n’en n’est rien, car c’est bien dans une demande de « se taire » que se termine cette scène. Demande de silence sur la faille que la squale entérine dans son « je n’en dirai rien ». Scellant ainsi dans le silence la seule possibilité de création du manque, la fin du film est reprise dans la logique de l’honneur, celle d’une phallicité inattaquable qu’il faut maintenir coûte que coûte. Ainsi notre héros ne peut-il qu’être dépossédé de son bien, la drogue d’abord, la vie ensuite, par celle qui lui a ravi son honneur dans le silence sur sa faille et son manque.
Cette logique de l’honneur, si prégnante dans les enjeux de violence au quotidien dans les cités, mais aussi dans le monde des affaires pour ne citer que quelques-uns des lieux où celle-ci règne en maître, détermine bien des rapports sociaux depuis la nuit des temps. Il existe pourtant une différence de taille entre l’honneur de l’honnête homme grec, par exemple, et l’honneur de notre société moderne. L’honneur antique, ou ancien, était référé à une valeur transcendantale externe au sujet sur laquelle chacun pouvait juger de l’honneur de celui qui se présentait à lui. L’honneur moderne est centré sur une référence interne [4] et donc narcissique et n’est jugé qu’à l’aune du regard des autres ou de la notoriété publique. Même enjeu dans un cadre de référence différent, l’honneur n’a plus, dans notre postmodernité, le même effet pour le lien social. Il n’est plus référence à une civilité partagée, mais autoréférence narcissique, entraînant du même coup les enjeux de la violence que nous dévoile la squale.
Ainsi la dernière scène, dite guimauve, où les deux adolescentes se retrouvent sur une plage jouant ensemble un bonheur entre femmes, a-t-elle pu être lue comme une fin idyllique trop mièvre. Il me semble au contraire qu’elle vient souligner ce qui est au cœur de bien des liens affectifs modernes, l’amour d’un identique qui en plus a partagé le même objet sexuel, en dehors de tout lien à l’autre de l’amour, encore un enjeu honorifique à défaut d’être honorable.
Serge Lesourd [5]

À ma sœur ! de Catherine Breillat

Le titre du film de Catherine Breillat intrigue : centré sur le lien fraternel, sa ponctuation est exclamative. Quid de cette exclamation qui laisse perplexe ? Faut-il la situer du côté du consentement ou de la rupture ?
C. Breillat agite régulièrement le milieu cinématographique et la société avec ses recherches filmiques sur la problématique féminine. Aujourd’hui, c’est la question « de la filiation du féminin à l’adolescence » qu’elle interroge, dirait Catherine Ternynck, auteur de L’Épreuve du féminin à l’adolescence [6].
Ces deux chercheuses de la « féminitude », ces deux femmes qui s’ignorent, explorent concomitamment ces obscures contrées en puisant dans leurs terreaux spécifiques. L’une, réalisatrice, tire très probablement ses matériaux d’une histoire infantile qui la taraude, l’autre, psychanalyste, se réfère pudiquement à sa clinique quotidienne : celle des jeunes filles dites ou se disant en difficulté.
Avec Catherine Breillat, nous rencontrons deux sœurs, au début de l’été, en train d’épiloguer sur « la première fois ». Physiquement et psychiquement, elles sont très différentes, mais depuis leur plus jeune âge elles s’exercent au jeu des pareilles-pas pareilles et s’imaginent parfois qu’elles ne font qu’un.
Héléna, l’aînée, est une adolescente magnifique. Bien campée dans le rôle du Chaperon rouge moderne, elle est très pragmatique et doit, pour être conforme à la règle, passer à l’acte rapidement : n’importe quel garçon fera l’affaire, pourvu qu’il sache débiter les balivernes indispensables pour l’occasion. Le cadre des vacances est idéal, la présence de l’inévitable sœur, indispensable...
Anaïs, la cadette, sous les apparences du Chaperon-rond-repoussant, est une philosophe en herbe. « Toute petite, grâce au langage », se souvient-elle, elle est sortie du statut de poupée dans laquelle sa sœur et sa mère avaient tenté de l’enfermer. Depuis, elle médite anxieusement sur les relations mère-fille, sur les liens fraternels et les rapports masculin-féminin. Très maternellement, en vain, mais avec humour, elle tente de mettre sa sœur en garde. Car d’après elle, c’est sûr, Héléna, avec ses représentations simplistes de l’amour, s’expose à de cruelles désillusions... Anaïs sait déjà deux choses à propos « de sa première fois » : ça se fera avec un garçon qu’elle n’aimera pas, et aucun garçon ne se vantera de l’avoir eue vierge ! Cette phrase, en suspens durant le film, va, à la dernière image, claquer violemment.
En envisageant cette « première fois », les adolescentes dévoilent leur scénario fantasmatique autour du couple parental, la qualité de leurs identifications et la nature de leur fonctionnement psychique. L’aînée, nous le comprendrons assez vite, est identifiée aux contenus conscients de la mère. La cadette, elle, est en prise directe avec l’inconscient maternel.
Héléna a choisi un fonctionnement psychique très économique : elle sera la copie conforme de sa mère et son futur amoureux ressemblera au sien. Son scénario amoureux fleure bon les clichés, il est un film dans le film. Le bellâtre italien que le hasard met sur sa route est parfait : il convient à tout le monde, parents compris.
Anaïs, véritable pubertaire, selon l’expression de Gutton, a des monstres plein la tête, les siens, mais aussi ceux que sa mère lui a transmis. En proie aux pires affres de l’existence, elle a déjà mis « son cœur à pourrir sur le rebord de la fenêtre », mais elle a confiance dans l’avenir : « Des corbeaux viendront peut-être, avec leur bec pointu, se repaître de ce bout de viande... ».
Nous voici, avec Anaïs, conviés à la « première fois » d’Héléna, et ce n’est pas banal. Les deux sœurs, unies par le fantasme de s’être auto-engendrées – comme si on était nées de nous –, mettent en scène, sur un mode paradoxal, une véritable scène primitive dans sa version adolescente. Héléna est la maman, Anaïs la petite fille. Cependant, durant les fastidieuses prémices et les hésitations théâtrales d’Héléna, Anaïs devient la mère et Héléna une stupide petite fille. Tout, dans leur jeu des pareilles-pas pareilles, est encore possible, mais quand Anaïs apprend que sa sœur bien-aimée va réellement, en échange d’une bague, « se donner à son fiancé », la donne est bouleversée. Elle comprend qu’il ne s’agit pas là d’une simple erreur de vocabulaire et, stupéfaite, découvre Héléna dans son rôle d’objet du désir. Et lorsqu’elle entend, impuissante, sa sœur-mère en train « de passer du féminin maternel au féminin génital », dirait C. Ternynck, elle pleure. Ses larmes ont certes la légère amertume de la jalousie, mais elles témoignent surtout de la douleur qu’engendre la rupture, les ruptures. Anaïs vient de perdre, pour des peccadilles, sa sœur-mère, son premier objet d’amour.
Cette souffrance, Anaïs ne la masque pas, bien au contraire, elle l’affiche ostensiblement au petit déjeuner familial. L’appareil psychique groupal-familial est mis à rude épreuve. C’en est trop pour le père, qui, bouleversé par la beauté de sa fille aînée, effrayé par la monstruosité des angoisses de sa cadette et probablement lassé de la banalité de son épouse, s’enfuit du gynécée pour rejoindre sa start-up !
L’heure de la chronique d’une désillusion annoncée est venue. La « première fois » d’Héléna est évidemment un échec pour elle et davantage encore pour sa mère. Le retour du refoulé maternel est massif ! Et ses conséquences terribles. Détrônée de sa place exclusive de jouisseuse féminine au sein de la famille et en proie aux souvenirs de « sa première fois », la mère, sur l’autoroute, perd sa pantoufle de vair et son carrosse redevient citrouille. Fragile et confuse, menaçante vis-à-vis de sa fille aînée, elle partage furieusement la boulimie d’Anaïs. « On ne peut pas seulement avoir honte des autres ! », lâche-t-elle.
Anaïs n’a plus faim, elle regarde maintenant ses premiers objets d’amour s’entre-déchirer : désidéalisés, ils ne sont même pas haïssables ; devenus inutiles, ils peuvent disparaître.
Son regard se risque à l’extérieur de ce huis clos féminin. Sa « première fois », elle la désire ardemment. Et violemment. Mais, comme elle l’avait souhaité, ça ne se fait ni avec un garçon qu’elle aime, ni avec un qui se vantera de l’avoir eue vierge ! Dans son regard final de femme blessée mais vivante psychiquement, on peut lire : « À nous deux ! » Et c’est très intéressant.
Maryvonne Barraband
 
NOTES
 
[1] J.-P. Gattégno, Mortel transfert, Calmann-Lévy, 1997.
[2] Cf. Y a-t-il une psychopathologie des banlieues ?, sous la direction de J.-J. Rassial, Toulouse, Érès, 1999.
[3] Cf. Patrick Baudry, La Pornographie, Paris, Armand Colin, 1997.
[4] Cf. Jean-Pierre Lebrun, Les Désarrois nouveaux du sujet, Toulouse, Érès, 2001.
[5] Psychanalyste, maître de conférences, Paris XIII, dernier ouvrage paru sous sa direction : Le Féminin : un concept adolescent ? Le Bachelier, Toulouse, Érès, 2001.
[6] Catherine Ternynck, L’Épreuve du féminin à l’adolescence, Paris, Dunod, 2001.
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J.-P. Gattégno, Mortel transfert, Calmann-Lévy, 1997. Suite de la note...
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Cf. Y a-t-il une psychopathologie des banlieues ?, sous la ...
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[3]
Cf. Patrick Baudry, La Pornographie, Paris, Armand Colin, 1...
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[4]
Cf. Jean-Pierre Lebrun, Les Désarrois nouveaux du sujet, To...
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Psychanalyste, maître de conférences, Paris XIII, dernier o...
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Catherine Ternynck, L’Épreuve du féminin à l’adolescence, P...
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