La lettre de l'enfance et de l'adolescence 2002/1
La lettre de l'enfance et de l'adolescence
2002/1 (no 47)
116 pages
Editeur
I.S.B.N. 2749200245
DOI 10.3917/lett.047.05
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Dossier : C'est pas moi ! - Introduction

Vous consultezIntroduction

AuteurPascale Mignon du même auteur



Bergère ! Devenir bergère au pays du « château de ma mère ». Un rêve d’enfant.

2 Ce rêve s’est brisé le jour où je récitai, debout, face au professeur de français et sous le regard des autres élèves de ma classe de 6ème, le poème de Victor Hugo : La conscience. Mon rêve se brise quand je prononce ce vers : L’œil était dans la tombe et regardait... Impossible de me souvenir du nom de Caïn ! Honte, confusion, culpabilité..., les sentiments se succèdent ou se mêlent, dévoilant sur ma peau ce drame intérieur. Mais qui donc l’œil regardait-il ?

3 Je connaissais de façon très réductrice l’histoire de Caïn, derrière le prisme du catéchisme : Caïn l’agriculteur, Caïn le meurtrier, Caïn le fugitif, le coupable, assassin de son frère puîné Abel, l’innocent, le berger...

4 Je rêvais de devenir bergère, et ce jour-là je pris conscience que je pouvais devenir Caïn !

5 En effet, si j’avais oublié le nom de Caïn, n’était-ce pas pour y mettre le mien ? Ce jour-là, je sus que je ne deviendrai pas bergère et Abel a perdu son innocence ! Je suis devenue le frère aîné coupable de désirs meurtriers, il est devenu le frère puîné qui suscite des sentiments de haine parce qu’il a pris sans aucune gêne toute la place auprès de sa mère.

6 Abel-Caïn, amour-haine, victime-bourreau, innocence-culpabilité, ange-démon, reconnaissance-rejet, silence-acte... « C’est pas moi, j’y suis pour rien » a dit Caïn tout en reconnaissant Abel comme son frère. « C’est pas moi, c’est pas ma faute » aurait pu dire Abel.

7 Abel et Caïn, deux frères, deux enfants issus d’un couple mythique, Adam et Eve, dont Henri De Caevel nous dira que c’est en partant du paradis qu’ils sont devenus humains, « grâce à la faute de désobéissance à la parole de l’Autre, un acte mû par la pulsion de savoir ». Gérard Pommier reprendra ce temps mythique en introduisant la notion de honte, celle qui « chasse le sujet du paradis ». La honte précède le sentiment de culpabilité œdipien et « la reconnaissance de l’altérité qu’implique la sexualité va faire évoluer la honte en sentiment de culpabilité ». Dans le mythe grec concernant Œdipe, la faute prend un caractère involontaire, mais cependant « en totale cohérence avec un désir inconscient » (H. De Caevel).

8 « C’est pas moi ! », ces paroles trop souvent attribuées aux enfants seulement, sont-elles clamées par les « exclus de la culpabilité[1] [1] Expression empruntée à Paul Ricœur. ...
suite
 » ou sont-elles des paroles signant un désaveu, ou encore un déni ? Paul-Laurent Assoun s’attardera sur ces notions en faisant référence à Caïn, nommant les temps nécessaires à la levée du déni, « pour que Caïn advienne comme sujet de son acte ». C’est également la démarche de Nicole Jeammet qui retrace un temps de la vie de Moïse, présenté comme hébreux et égyptien. Elle montre comment « la prise de possession de son passé », la reconnaissance de son acte criminel et de sa culpabilité ont été pour lui « source de vie ». Supporter la charge de la culpabilité ouvrirait une porte vers la responsabilité, vers l’acceptation de sa propre vulnérabilité, vers la possibilité d’en assumer les conséquences, vers la création. C’est sur cette forme de culpabilité tapie au cœur de l’inconscient, silencieuse mais pourtant agissante, que Denis Mellier met l’accent dans son article, sur ces « sentiments de culpabilité qui se réactualisent au fil des enjeux et des événements qui traversent une équipe ». C’est aussi cette culpabilité silencieuse qui est éclairée par la narration d’une scène de la vie ordinaire dans une halte-garderie (Cécile Herrou).

9 Quel serait donc le but du grand chantier de la déculpabilisation mis en œuvre ces dernières années, qui vise à déculpabiliser les enfants qui se sentent coupables de la séparation de leurs parents, déculpabiliser les victimes d’abus sexuels, déculpabiliser les parents ? De la déculpabilisation à la victimisation le pas peut être vite franchi. Ne prendrait-on pas ainsi le risque de priver tous ces sujets des effets structurants de la culpabilité, le risque d’un certain anéantissement subjectif ? C’est ce qu’affirme Bruno Deswaene en écrivant que « le discours tenu sur la victime tend à faire valoir un processus de désubjectivation. Dans l’expérience subie, il y aurait un temps personnel à s’approprier pour qu’il rentre en résonance avec son histoire intime ». Il y aurait à notre époque une tentative de (re)valorisation de l’innocence qui, pourtant, a été bien mise à mal par Freud, notamment par sa mise au jour du rôle de la sexualité infantile. Maryvonne Collot nous en traduit des effets sur un enfant qui se dit victime d’une méthode d’apprentissage de la lecture.

10 Il est vrai aussi que les professionnels sont encore et toujours en difficulté lorsque des parents viennent leur dire qu’ils se sentent coupables de ce qui arrive à leur enfant (maladie, handicap...). Ce sentiment serait-il un signe d’impuissance de la part des parents sur fond de fantasme de toute-puissance ? Cela aurait à voir avec ce que Michèle Benhaïm énonce : « Devenir mère équivaudrait à devenir coupable d’avoir inscrit l’enfant dans l’ordre de la mortalité, et donc coupable de tout ce qui lui arriverait. » Elle précise aussi que l’ambivalence amour/haine est au cœur de la clinique de la culpabilité maternelle.

11 « La faute à personne a disparu », écrit Maurice Peyrot. Il est certain que nous avons aujourd’hui à interroger la logique judiciaire « qui ne demande pas au plaignant de s’interroger sur sa propre responsabilité. La poursuite aura justement pour but de rejeter la faute sur quelqu’un d’autre ». La faute à personne existe quelquefois dans le cas de crimes commis par des malades mentaux, et cela n’est pas sans poser le problème crucial de la désubjectivation (Xavier Gassmann). Pouvoir être jugé sur son acte, c’est bien ce que réclamait Louis Althusser (Maria Vitoria Bittencourt, Martine Menès).

12 Lorsque l’on parle de honte, de sentiment de culpabilité, de déni de sentiment de culpabilité, de recherche d’un coupable, de désignation de victime, souvent y est intriquée une question de souffrance. Ces attitudes sont alors à entendre comme des tentatives pour apaiser, voire effacer, cette souffrance. Mais il est des événements de la vie qui surgissent et voilà que « les hiéroglyphes de notre passé qui font retour, que l’on croyait oubliés, dont on n’avait nulle mémoire, prennent soudain sens » (Patrick Ben Soussan). Ils sont comme une lueur qui éclaire aussi la subjectivité de l’autre et son humanité.

 

Notes

[ 1] Expression empruntée à Paul Ricœur.Retour


POUR CITER CET ARTICLE

Pascale Mignon « Introduction », La lettre de l'enfance et de l'adolescence 1/2002 (no 47), p. 5-7.
URL :
www.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2002-1-page-5.htm.
DOI : 10.3917/lett.047.05.