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AuteurNicole Jeammet[*] [*] Nicole Jeammet, maître de conférences en psychopathologie,...
suitedu même auteur
Dans l’argument de la Lettre sont évoqués ceux que Paul Ricœur appelle les « exclus de la culpabilité ». Il convient donc de lever d’emblée une ambiguïté liée au statut conscient ou inconscient de cette notion. Parler d’« exclus de la culpabilité » s’entend uniquement, pour tout un chacun, à un niveau conscient, car au niveau inconscient, personne n’en est exclu... et pire ! Le fait de ne pas ressentir ni savoir sa « culpabilité » laisse libre cours à ses effets mortifères, que ce soit dans l’autopunition ou le retournement contre soi de l’agressivité, ou encore dans l’attaque des autres. Freud n’est-il pas allé jusqu’à parler de criminels par culpabilité ? « On trouve chez beaucoup de criminels jeunes un puissant sentiment de culpabilité, antérieur, et non consécutif au crime ; un sentiment qui a été le mobile du crime, comme si le sujet avait trouvé un soulagement à rattacher ce sentiment inconscient à quelque chose de réel et d’actuel[1] [1] Le moi et le ça (1923), gw 237-289, § 5 : « Les...
suite. »
2 Pour illustrer ces valences différentes de la culpabilité suivant le registre conscient ou non, nous nous référerons au personnage de Moïse dans L’Exode[2] [2] L’Exode fait partie du Pentateuque qui inclut la Genèse,...
suite. D’abord, nous verrons comment la culpabilité inconsciente d’avoir « trahi » tous ses frères de sang noyés, alors que lui seul a échappé à l’édit de Pharaon, sera déterminant dans son geste meurtrier envers un Égyptien. Toutefois, nous verrons que cette même culpabilité peut nous libérer, dans une progressive prise de conscience que nous sommes concernés par celui qui vit à côté de nous. Du refus de l’autre à son accueil, n’est-ce pas le chemin que nous avons tous à parcourir pour, peu à peu, unifiant en nous l’amour à la haine, devenir qui nous sommes ?
Les expériences contrastées de sa naissance : une loi de mort renversée par deux femmes qui font alliance
3 Moïse va donc naître en Égypte, à un moment où, pour tout petit garçon hébreu, cela signifie devoir mourir. Joseph[3] [3] Joseph, fils préféré de Jacob, avait été jeté dans...
suite, qui s’était installé avec tous les siens en sauveur de l’Égypte quatre cents ans plus tôt, avait été oublié, et les Hébreux « nombreux et puissants à l’extrême » devenaient menaçants pour le pouvoir de Pharaon. C’est pour enrayer ce processus que tout un système croissant d’oppression avait été mis en place par les Égyptiens : d’abord l’écrasement par des travaux épuisants, puis l’ordre donné aux accoucheuses de tuer les garçons, mais comme elles s’arrangèrent pour tourner cet ordre, ce fut celui de les jeter au fleuve.
4 Donc première expérience du petit Moïse : une loi, traduisant la volonté de puissance d’une nation sur une autre, a discriminé nationalité et sexe, pour décider de sa propre mort.
5 Mais une autre « loi » à valeur universelle, celle du cœur, va faire désobéir deux femmes, l’une hébraïque, sa mère, l’autre égyptienne, la princesse, fille de Pharaon, qui, se faisant confiance l’une à l’autre, lui garderont la vie.
6 Cette alliance spontanément conclue au nom d’une compassion envers un petit enfant sans défense qui appelle à l’aide – compassion qui exposait chacune de ces femmes à une sanction de mort pour elles-mêmes – va inscrire dans l’inconscient de Moïse deux certitudes :
- un absolu transcende toute loi et tout pouvoir humains, un absolu qui a à voir avec une compassion envers tout être vivant, fût-il précisément étranger et faible ;
- une action qui lie deux partenaires, fussent-elles deux femmes, se faisant confiance au nom de cet absolu, est susceptible de s’opposer efficacement au tout-pouvoir d’un tyran et ainsi de contredire le destin. Tout n’est donc pas joué d’avance ou inscrit de façon immuable dans les astres...
Si nous ne « croyons » que ce que nous avons expérimenté, Moïse recevait là, lui, l’enfant tiré des eaux, suivant la traduction à la fois égyptienne et hébreue de son nom, une formidable basic trust dans la puissance de contestation contenue dans une alliance... même si, comme nous allons le voir, cette situation contenait de redoutables pièges.
Un désir de faire justice qui, s’enracinant dans une culpabilité inconsciente, donne la mort
7 Moïse est donc élevé à la cour de Pharaon et nous le retrouvons alors qu’il va rendre visite à ses frères hébreux. Il remarque alors, nous dit le texte, un Égyptien qui rouait de coups un Hébreu ; voulant le défendre, il tue cet Égyptien et le cache dans le sable.
8 Ce meurtre ne reprend-il pas en miroir à la fois le geste secourable de la princesse envers un être démuni, et le geste meurtrier de Pharaon envers « l’étranger » ? Comment alors comprendre cette répétition ?
9 La princesse, sauvant Moïse contre son père, l’a rendu complice d’une transgression à coloration incestuelle qui désormais les aliène l’un à l’autre dans une bipartition du monde ; la princesse lui ayant sauvé la vie ne peut être que toute bonne et il se doit d’être entièrement dans son camp, et donc entièrement contre Pharaon qui avait effectivement décrété sa propre mort. Cependant, ce clivage opéré l’empêche de discriminer ses réels sentiments d’amour et de haine et par suite de transformer leur contenu. C’est bien d’ailleurs cette confusion que nous retrouvons dans ce qu’il agit : voulant consciemment défendre l’un des siens, il y agit inconsciemment sa haine envers un Égyptien – substitut de Pharaon.
10 Le meurtre commis, il n’a comme recours que d’ensabler le cadavre, autrement dit d’ensevelir dans l’inconscient cet acte chargé de tous ses désirs mauvais, qu’aucun personnage fiable ne lui a jusqu’ici permis de différencier et de transformer. Sur cette terre sans foi ni loi – puisque la « loi » n’y est que l’arbitraire des désirs d’un despote –, il ne peut être que renvoyé à sa douloureuse ambiguïté personnelle et condamné par elle. Devenu suspect aussi bien aux yeux des Égyptiens qu’à ceux des Hébreux, s’étant trahi lui-même au plus profond de son identité, lui, dont le nom témoignait de la vie reçue par pur don, ne trouvera son salut que dans la fuite.
11 Toutefois, cet acte qui se voulait généreux et dont les conséquences se révèlent si différentes dévoile pour la première fois à Moïse la situation paradoxale qui est la sienne : s’il n’avait pas été sauvé par la princesse, il serait mort ; mais, sauvé par elle, il est passé malgré lui, pour ses frères de sang, dans le camp des ennemis, de ceux qui trahissent. La transgression agie lui apprend brusquement qu’il ne peut plus maintenir innocemment son double statut dans lequel aucun geste ne sera désormais susceptible de lui conférer une quelconque légitimité.
12 Mais en même temps que cet acte lui dévoile l’absurde de cette situation, il lui en occulte les raisons, pour l’instant inintégrables par son surmoi. « Qui te donne autorité ? » lui avaient demandé les protagonistes du drame. En fait de référence à une loi, il ne s’est autorisé que de sa bonne foi généreuse et n’a finalement fait qu’imiter l’omnipotence de Pharaon. Son geste n’a été que la traduction directe d’un imaginaire qui a fait fi de la réalité des personnes, ainsi que des forces politiques en présence.
13 Mais il est là, quoi qu’il veuille, renvoyé au problème du fondement du droit : qui, en Égypte, a autorité pour dire la loi ? Avec acuité se pose là pour lui le problème d’une loi qui, au-delà de son acceptation individuelle, doit au même titre transcender chacun et trouver à s’exprimer dans une aire socialement admise de droits et de devoirs imprescriptibles. Ce qui, des dizaines d’années plus tard, pourra être figuré dans les dix commandements du Sinaï, ne trouve-t-il pas là à la fois ses racines et son horizon d’attente ?
Madiân, terre idéale du partage
14 Fuyant l’Égypte, il est, pour la seconde fois, accueilli par des étrangers ; avec la différence qu’ici, à Madiân, une loi partagée par tous y médiatise les échanges. Jethro[4] [4] Jethro est prêtre à Madiân et a sept filles ; en...
suite, lui ouvrant sa table et sa maison (il va lui donner sa propre fille, Cippora, en mariage), fait passer Moïse du système d’alliance égyptien qui oppose deux termes à un troisième – espace préœdipien – à un autre système qui permet à trois termes de coexister – donc à un espace œdipien. Sur cette terre, il ne sera question que de confiance donnée et reçue, en un mot il sera question d’amour. Et Moïse, s’inscrivant cette fois dans une filiation, dans la mesure où il accepte de faire siennes les lois madianites, y donne la vie : il y devient père et berger – symbole s’il en est de fiabilité.
15 Toutefois, cette terre idéalisée où Moïse refait sa vie – et qui plus est, une vie bonne – le laisse amputé de la part la plus importante de lui-même. N’a-t-il pas tout simplement superposé l’idéal au mauvais, Madiân à l’Égypte ? Qu’a-t-il fait de ses origines hébraïques ? Son désir généreux de venir en aide à ses frères hébreux est-il à tout jamais enseveli avec le cadavre égyptien, témoin de son désir de vengeance ?
Le Buisson ardent, une rencontre qui, réconciliant Moïse avec son passé, l’ouvre à une alternative nouvelle
16 Cette rencontre avec Dieu, paradigme de l’Autre, n’est pas fortuite ; elle a été préparée par toutes les étapes franchies par Moïse à la rencontre d’un Autre de plus en plus reconnu comme tel. Ainsi que le souligne fortement la tradition rabbinique, c’est la justesse, peu à peu conquise, d’une relation à autrui qui permet d’arriver à la montagne de Dieu.
17 En outre, elle se situe au moment où Pharaon meurt. D’une part, les Hébreux restés en Égypte y voient un espoir de changement. D’autre part, cette mort, marquant une limite à la toute-puissance présumée de Pharaon, va permettre à Moïse de désabsolutiser l’image toute mauvaise qu’il en avait construite : Pharaon ne s’était-il d’ailleurs pas montré humain et bon aussi, en l’élevant comme un prince à sa cour ?
18 En même temps que se nuance l’image de Pharaon peuvent se remanier ses souvenirs. Si un pan de refoulement est levé, c’est que les bonnes expériences engrangées à Madiân, pesant désormais plus lourd en lui que les mauvaises, permettent ce travail de la mémoire. Habité à l’intérieur de lui par un père bienveillant – ou tutélaire, dirait F. Pasche – à qui désormais se référer, il dispose d’un lieu de rencontre avec les autres – tout Autre – dont l’absence devient une modalité de la présence. Il n’est alors plus étonnant qu’il puisse maintenant entendre yhwh lui parler, faisant mémoire à la fois de ses ancêtres et des frères restés en Égypte qui, eux-mêmes, aspirent à une libération.
Ce qu’il entend là, ce sont bien ses propres désirs de justice, mais repris par quelqu’un d’Autre qui vient aujourd’hui partager ses anciens affects de compassion pour la misère des Hébreux – désirs de justice qui, lui ayant fait faire l’expérience d’un réel que rien n’avait pu modifier, l’avaient mené dans une douloureuse impasse. Or c’est au lieu de cette impasse que Dieu prend sens à ce moment-là pour lui, et lui parle Son altérité… comme à-venir désirable à réaliser avec Lui et avec les siens.
Deux aspects sont là indissociables
19 Si Dieu s’adresse à Moïse depuis son même désir de justice refoulé qui l’avait conduit à tuer, c’est donc que non seulement il ne le condamne pas définitivement, mais qu’il y a en outre discerné ce que ce désir contenait aussi de bon. Il n’y a de possibilité de s’éprouver consciemment « mauvais », donc ici de repenser son crime coupable, que s’il existe un espace de réparation envers l’autre où il sera possible de se restaurer soi-même. Cette Parole qui, après l’oubli et la répétition, va faire entrer Moïse dans un travail de perlaboration de ses souvenirs, n’est audible que du fait de la progressive transformation de son surmoi. La censure qui avait condamné en bloc tous ses désirs de justice commence à être levée et toutes les questions qui, de près ou de loin, y étaient liées et avaient été entraînées dans l’oubli, peuvent se poser de nouveau : qu’est-ce que la justice, si le désir très authentique qu’on en a eu a abouti à donner la mort ? Existe-t-il quelque part une terre d’accueil où il serait possible de se réunifier et de retrouver une légitimité ?
20 Mais en retour, ce qu’il entend va authentifier et orienter autrement ce qu’il découvre. Cette Parole ne vient pas condamner le passé et enfoncer Moïse dans l’illusion rétrospective de fatalité, comme lui faisait croire sa culpabilité inconsciente, mais au contraire affirmer que le sens de ce passé peut être changé. Quelqu’un de compatissant vient réparer le miroir brisé de son identité, le rassemble dans ce qui constitue sa lignée, et se faisant, dans un lieu différent de signification, l’exact écho de ses désirs de justice, lui propose de se réconcilier avec sa propre conscience. Dans ce nouveau lien à un Autre, où il se sent affectivement compris et accepté, il peut relire toute son histoire et la réintégrer dans un projet d’avenir.
21 Comme un enfant se regardant dans le visage de sa mère peut, si celle-ci est « suffisamment bonne », se voir lui-même dans le plaisir qu’elle a à le regarder, Moïse, dans le miroir de cette Parole divine qui compatit, se regarde réunifié et reconnu bon, jusque dans ses désirs de justice pour lesquels il s’était condamné lui-même… Reconnu bon, si toutefois il veut bien les agir de nouveau ; la réparation ne sera pas magique. Freud[5] [5] « Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci »...
suite lie renonciation au père comme puissance protectrice infantile, et rejet de la croyance en Dieu. Or cette renonciation, c’est ce que demande ici yhwh à Moïse, afin qu’il prenne lui-même en main son destin. Même s’il se sait désormais accompagné par Quelqu’un d’autre, ce destin lui appartient intégralement : « Va ! s’entend-il dire, Je serai avec toi. Je te donne toute Ma confiance pour que toi-même, maintenant que tu es sorti d’Égypte, tu redonnes vie à l’inaccompli de tes anciens désirs de justice, et c’est de toi que J’ai besoin pour organiser un devenir-ensemble. »
22 Mais pour cela, il te faut retourner d’où tu étais sorti pour reprendre possession de ce passé, donc retourner affronter Pharaon et les fantômes d’inceste et de meurtre laissés ensablés. C’est dans un travail de mémoire et de deuil conjugués que les événements vécus comme absurdes pourront trouver un sens nouveau et que seront libérées les forces vives nécessaires à l’action.
23 Ainsi, dans cette rencontre, il ne s’agit pas pour Moïse de se regarder, tel Narcisse, beau ou bon dans le miroir des eaux divines. C’est un paradoxe qui lui est proposé : si la réconciliation avec lui-même et avec ses frères hébreux lui est offerte dans une relation d’alliance avec un Autre, c’est pour que lui l’invente, que lui l’agisse ! Et c’est seulement si Moïse s’engage dans cette action qu’il pourra vérifier le bien-fondé de cette promesse d’alliance… il n’y a pas de preuve ou de garantie données à la seule saisie intellectuelle. Seule l’action peut faire pont entre le fantasme et le réel, et c’est dans son après-coup que se déploient des sens… Les Hébreux ne s’y tromperont pas qui, lors de la conclusion de l’alliance au Sinaï, répondront : « Nous ferons et nous écouterons (Naase venishemah) » (Ex 24, 7)… D’abord l’acte, ensuite le sens[6] [6] Dans un tout autre registre, Varela appelle « l’enaction »...
suite.
24 Moïse pose alors deux questions : « Qui suis-je ? », et « Et s’ils demandent quel est ton Nom ? », qui vient trouver une réponse dans le Nom que Dieu donne de Lui-même : Ehéyèh asher ehéyèh. L’inaccompli hébreu[7] [7] En hébreu n’existent que deux temps : l’accompli...
suite ne peut pas se traduire par un seul présent (« Je suis qui Je suis »), mais doit intégrer le dynamisme d’un événement en train de se produire : « Je suis en train de devenir qui Je suis, en étant avec toi. »
25 C’est le lien entre les personnes qui vient dire l’identité à-venir de chacun. Cet inaccompli hébreu renverse le temps : le présent ne peut provenir que de l’avenir collectif à mettre au monde.
26 La suite du texte nous montrera comment Moïse alternera la mise en sens et la mise en actes avec tous les retours en arrière et les remises en cause indispensables à une élaboration de sa culpabilité ; par exemple, nous pourrons voir comment l’actualisation d’un pouvoir, et qui plus est d’un pouvoir qui est à partager avec son frère Aaron, le renverra au problème d’une rivalité masculine jusqu’ici esquivée, et craquellera le mur madiânite de l’idéalisation. Filtreront du même coup tous les désirs de destruction amoncelés en Égypte, restés jusque-là intacts et agissants sous le sable, et qui, interdits de figuration, l’empêchaient de se souvenir et donc d’agir. Sa culpabilité inconsciente encore à l’œuvre lui fera croire que yhwh veut le faire mourir[8] [8] Cf. Ex 4, 24-26, et aussi nos commentaires dans Les destins...
suite. Et c’est une femme, étrangère qui plus est, sa propre femme Cippora, qui l’aidera à changer son rapport au pouvoir : c’est elle qui, touchant le sexe de Moïse avec le sang de la circoncision de leur fils, va réintégrer Moïse dans la lignée d’Abraham en réitérant le geste fondateur de l’Alliance, et le réintégrer dans sa différenciation virile, par le sens symbolique de renoncement à la bisexualité que prend le sang de la circoncision.
27 J’aimerais conclure sur deux points qui me paraissent capitaux. D’abord un aspect implicite, constamment à l’œuvre dans cet essai de lecture de la vie de Moïse : nous avons parlé de deux femmes faisant alliance pour sauver le petit enfant Moïse, nous avons évoqué comment Jethro, un homme lui-même soumis à la loi, l’accueille après le meurtre et comment Moïse fait à Madiân des expériences structurantes qui le sortent du monde de la tyrannie égyptienne, ou comment il reçoit aussi de Cippora une autre manière de vivre le pouvoir.
28 Or, nous pouvons affirmer que, sans la princesse qui fait alliance avec sa propre mère, sans Jethro, sans Cippora, Moïse n’aurait pu devenir cet homme de l’« alliance ». C’est l’expérience d’un être-aimé et respecté faite avec tous ces personnages qui allait lui permettre de transformer sa culpabilité vengeresse et haineuse en une culpabilité faite d’un « souci » pour l’autre et d’un désir de réparation. S’il était resté sous la férule de Pharaon, ni sa haine envers lui, ni la culpabilité refoulée qui en découlait n’auraient pu être reconnues et intégrées au courant libidinal. Nous sommes ainsi au cœur du paradoxe winnicottien d’un « trouver/créer » le monde : qui que nous soyons, nous sommes totalement tributaires d’un environnement trouvé-là, malgré nous. La vie nous a été imparablement donnée dans une manière d’entrer en relation avec nous. Nous nous recevons d’abord d’un environnement affectif, puis nous transmettons à notre tour ce que nous avons pu créer à partir de ce que nous avons reçu, ou ce que, à partir de là, nous n’avons pu ou su que répéter… Ainsi, comment dissocier responsabilité individuelle et morale de ses aspects existentiels et collectifs ?
29 Puis, deuxième aspect sur lequel j’aimerais terminer : l’aspect de transmission à d’autres de ce que nous avons reçu. Ici encore l’histoire qui nous est racontée dans l’Exode est tout à fait exemplaire : le Nom révélé à Moïse contenait un projet communautaire qu’il avait à inventer ; il allait lui falloir créer les conditions de libération du peuple hébreu resté en Égypte, le conduire en Terre promise et donc prendre la tête de cette insurrection avec tous les risques de dérive totalitaire d’un pouvoir à assumer. Or, ce qui nous est montré, c’est combien Moïse aura le souci de se soumettre lui-même à une loi de mutualité ; par exemple en Ex 18, 1-23, Jethro conseille à Moïse l’institution hiérarchique de chefs et Moïse accepte de désacraliser son pouvoir en le partageant effectivement avec d’autres : se soumettant à une loi de mutualité, il se prive du plaisir immédiat de la maîtrise et il consent aux risques du partage. S’il peut cependant faire ce saut dans l’inconnu, c’est qu’il a déjà expérimenté la fertilité de cette loi avec Jethro. Il peut donc différer des plaisirs immédiats, dans l’attente d’autres avantages. En ce qui concerne le peuple, Moïse se propose là comme modèle d’un nouveau pouvoir à imiter, d’autant qu’encore une fois, ce qui fait image dans ce partage consenti de pouvoir, c’est que Moïse avait le choix de refuser. Au-delà du Moïse en chair et en os, il devient alors un référent potentiellement disponible à l’intérieur de chacun, qui rappellera le bénéfice trouvé dans la complémentarité des points de vue et des tâches. Ainsi, c’est en se vérifiant fiable pour le peuple que, dans le même mouvement, Moïse lui ouvre la route de l’acceptation d’une loi… lui ouvre, certes, la route… mais une route « trouvée l » que chacun cependant choisira ou non de prendre et de refaire de nouveau pour lui-même.
Est-ce bien sûr ? Suis-je bien certaine de ne pas me mentir en affirmant cela ?
Je ne sais pas. Non, je ne sais pas – c’est dans mes « je ne sais pas » que je devrais chercher l’après de ce livre – dans quelle mesure je me suis sentie coupable de mon inertie, de les avoir entendus sans me réveiller vraiment, puis d’avoir erré ce temps indéfini. Dans quelle mesure, pour dire vraiment les choses je me suis sentie coupable de leur mort.
Là résident peut-être mon autodéfense, le nœud de ma vie et l’explication d’une fuite si éperdue hors de mon enfance. Le temps n’est pas venu – pas encore – de le savoir. De m’absoudre. Ou pas.
Mais si je m’étais sentie tout à fait innocente, si clairement innocente que je l’affirme, aurais-je gardé en mémoire, petit souvenir piquant et fulgurant comme une flèche, un mot que je reçus plus tard, bien plus tard dans une cour d’école, et qui resta fiché en moi ?
[…] J’avais environ douze ans, j’étais au lycée. Nous étions trois ou quatre filles ensemble dans un coin de la cour, pendant la récréation. Je nous revois, nous portions des blouses roses. Nous discutions – je ne sais plus de quoi, ni même si cela se rapportait à ce sujet-là – quand l’une de mes camarades me demanda soudain à brûle-pourpoint (ou bien le choc de la question me laissa cette impression) : « Dis, c’est vrai que tu as laissé mourir tes parents ? »
Je ne sais plus ce que j’ai dit, comment je me suis défendue et si même je me suis défendue.
Je lui demandai qui avait dit ça. « Mes parents ».
Ainsi je sus que quelque part, malgré les huit ans que j’avais lorsque c’est arrivé, dans une maison que je ne connaissais pas, par des gens que je ne connaissais pas, j’avais été jugée.Annie Duperrey Le voile noir Le Seuil, 1992
Notes
[ *] Nicole Jeammet, maître de conférences en psychopathologie, Université Paris V.
[ 1] Le moi et le ça (1923), gw 237-289, § 5 : « Les états de dépendance du moi ».
[ 2] L’Exode fait partie du Pentateuque qui inclut la Genèse, et trois autres livres parlant aussi de Moïse, le Lévitique, les Nombres et Le Deutéronome. Nous nous permettons en outre de renvoyer à notre livre traitant de l’histoire de Moïse : N. Jeammet, Les destins de la culpabilité, Paris, puf, coll. « Le fait psychanalytique », 1993.
[ 3] Joseph, fils préféré de Jacob, avait été jeté dans une citerne par ses frères jaloux ; découvert par une caravane, il avait été emmené en Égypte ; l’épisode sans doute le plus connu de sa vie est celui où il interprète les rêves de vaches grasses et maigres de Pharaon – ce qui lui vaudra de devenir l’homme de confiance de Pharaon. Cf. Gen. 37, 2 ; 50, 26.
[ 4] Jethro est prêtre à Madiân et a sept filles ; en fuite, Moïse s’était arrêté près d’un puits et c’est là qu’il avait défendu les filles de Jethro contre des bergers qui les empêchaient de puiser de l’eau ; rentrées chez elles, elles racontèrent à leur père Jethro ce qui s’était passé et c’est Jethro lui-même qui invita Moïse à manger – nous avons ici l’exacte antithèse de ce qui se passait chez Pharaon, qui non seulement n’ouvrait pas sa maison aux étrangers, mais cherchait à les tuer.
[ 5] « Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci » (1910), Œuvres complètes, t. X, puf, p. 195-196.
[ 6] Dans un tout autre registre, Varela appelle « l’enaction » cette cognition qui s’acquiert dans une action incarnée, dans L’inscription corporelle de l’esprit, 1993, Le Seuil.
[ 7] En hébreu n’existent que deux temps : l’accompli qui renvoie à une action finie et ce temps de l’« inaccompli » qui balaie le temps et dont une des meilleures traductions se dit dans : « Il était, il est et il vient. »
[ 8] Cf. Ex 4, 24-26, et aussi nos commentaires dans Les destins de la culpabilité, p. 136-141.
PLAN DE L'ARTICLE
- Les expériences contrastées de sa naissance : une loi de mort renversée par deux femmes qui font alliance
- Un désir de faire justice qui, s’enracinant dans une culpabilité inconsciente, donne la mort
- Madiân, terre idéale du partage
- Le Buisson ardent, une rencontre qui, réconciliant Moïse avec son passé, l’ouvre à une alternative nouvelle
POUR CITER CET ARTICLE
Nicole Jeammet « La culpabilité, source de mort ? Source de vie ? », La lettre de l'enfance et de l'adolescence 1/2002 (no 47), p. 57-64.
URL : www.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2002-1-page-57.htm.
DOI : 10.3917/lett.047.64.




