La lettre de l'enfance et de l'adolescence
érès

I.S.B.N.2749201276
120 pages

p. 105 à 107
doi: 10.3917/lett.051.0105

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Dossier : Les filles - Point de vue, société

no 51 2003/1

2003 La lettre de l’enfance et de l’adolescence Dossier : Les filles - Point de vue, société

Ni putes, ni soumises

Françoise Petitot
« Ni putes, parce que les garçons pensent trop souvent : “Toutes des putes sauf ma mère.” Et “ni soumises”, pour tous ceux qui croient que ce qui se passe dans les quartiers arrive parce que les filles le veulent bien. »
Loubna, l’une des marcheuses
C’est sous cette devise que s’est mobilisé un certain nombre de jeunes filles et de jeunes femmes des banlieues pour attirer l’attention sur les violences dont elles sont l’objet. Violences sexuelles des « tournantes » (que l’on répugne, qui sait pourquoi, à nommer viol collectif) mais aussi répression sexuelle ordinaire qui oblige les filles à être sans cesse sur leurs gardes, à surveiller leur habillement, leur circulation dans la ville et même leurs amitiés. Violence aussi des mariages arrangés et de la soumission « exigée » par la tradition des femmes dans leur famille. Violence enfin de la situation économique et sociale qui les a renvoyées au chômage, à la précarité, au travail à temps partiel contraint et aux filières « parking » dans leur formation, plus encore que beaucoup d’autres femmes.
Largement relayée par les médias, qui jusque-là avaient fait silence sur leurs conditions de vie, soutenue par leur marche à travers la France, cette action avait comme premier objectif de briser le silence et l’isolement dans lesquels elles se sentent enfermées, et la complicité inconsciente de ceux qui prônant le respect de « la différence culturelle », laissent en fait « le champ libre aux préjugés et à l’ignorance ».
« Les femmes des quartiers, écrivent-elles dans leur Livre blanc [1], portent le poids d’une culture qui va parfois à l’encontre de leurs droits les plus élémentaires tels qu’ils sont formalisés dans notre pays. » C’est pourquoi, « sans rejeter leur origine et leur culture » elles ont, dans le cadre de la Fédération nationale des maisons des potes, initié un vaste travail de réflexion et de questionnement qui devait aboutir aux États généraux des femmes des quartiers qui se sont tenus à la Sorbonne en janvier 2002.
Sans nier que les violences sexuelles ne sont pas la spécialité des quartiers [2], elles soulignent le climat d’agressivité permanent entre garçons et filles dans les établissements en zep ou dans certains lycées professionnels. La violence n’est pas que physique, elle se joue largement dans la parole, le ton, les remarques et les blagues sexistes, notamment dans les espaces publics dans lesquels elles ne se sentent plus en sécurité même de jour.
« Être une fille et vivre dans une cité, c’est des réflexions quand tu attends le bus, des réflexions minables. Je ne pouvais pas supporter que les mecs se permettent de me parler n’importe comment...
Ne pas avoir le droit de sortir, d’avoir des copains. La sexualité c’était le tabou total, le grand Satan. À l’adolescence, c’est terrible. Des copines avaient l’impression de ne pas être normales parce qu’elles commençaient à se poser des questions sur leur corps, leurs pulsions. Face à ça, mon choix a été la rébellion. Partir, c’était le seul moyen d’affirmer un choix individuel dans un milieu où ça ne se fait pas, du moins pas pour une fille.
Je me suis mariée il y a quatre ans et je n’ai toujours pas d’enfant. Les gens se demandent ce que j’attends ».
(Témoignage de Nassera, salariée)
La sexualité est l’un des grands problèmes qui apparaît dans tous les témoignages. Sujet tabou, tout particulièrement à l’adolescence, que la pauvreté de l’éducation sexuelle dans les écoles n’entame pas : « C’est le grand désert. » Et ce ne sont pas les campagnes de prévention du Sida « qui associent le sexe et l’amour à la maladie sans débat sur la sexualité en tant que telle », ou les campagnes insuffisantes sur la contraception qui améliorent la situation. Quant aux femmes mariées, nombre d’entre elles subissent par « devoir » le viol conjugal, les grossesses non désirées faute d’accès à la contraception et plus encore à l’avortement.
De plus, la prostitution des très jeunes filles « ça brouille les repères des jeunes garçons et même des filles, en matière de relations affectives et sexuelles. Les adolescents finissent par croire que l’acte sexuel est neutre et qu’il est sans conséquence » (Témoignage de Séverine, professeur et militante associative).
Le poids des traditions ne fait que renforcer cette misère sexuelle. Pressions psychologiques, incitations familiales pressantes au mariage, culpabilité de s’opposer à leur famille, pour celles qui résistent ; elles ont, disent-elles, « dû mener un véritable combat ». Combat qui se mène aussi sur le terrain de la vie professionnelle. Si le nombre de filles qui accèdent aux diplômes a considérablement augmenté, la possibilité d’une vie professionnelle n’a pas suivi pour l’ensemble des femmes mais tout particulièrement pour les filles et femmes des quartiers envers qui s’exerce tout particulièrement la discrimination.
Pourtant, affirment-elles, il peut ne pas y avoir de contradiction entre la pratique religieuse et l’affirmation de son identité de femmes. Et c’est dans la transmission que réside selon elles la solution. Transmission qui manque cruellement aux filles comme aux garçons qui ignorent l’histoire de leur immigration, la situation faite aux immigrés pendant la guerre d’Algérie, le racisme, la répression policière, la misère des bidonvilles qu’ont connus leurs parents. Les traditions deviennent alors un refuge, un moyen de conserver son identité, voire sa dignité. C’est par une levée du silence sur cette période que pourrait s’accomplir pour les jeunes issus de l’immigration, comme l’on dit, une réelle émancipation. Élément essentiel pour lutter contre l’emprise qu’exerce l’intégrisme, « un fascisme, disent-elles, une bête immonde qui menace nos quartiers ».
Intégrisme qui sévit dans de nombreux États et dont les femmes sont toujours les victimes [3]. On pourra penser ici au témoignage (et à la fatwa qui s’ensuivit) de Taslima Nasreen [4] à propos de l’éducation et de la vie des filles et femmes au Bengladesh, mais aussi au film Magdelene sisters qui témoigne de ce que l’intégrisme n’appartient pas qu’à la religion musulmane !
On retiendra pour terminer cette phrase d’un jeune homme entendue à la télévision lors du départ de la marche des femmes : « Les garçons sont complètement paumés. Ils vont mal. Alors ils cherchent un bouc émissaire. Et le bouc émissaire le plus facile, c’est les filles. »
Ce malaise des garçons, les « ni putes, ni soumises » n’y sont pas insensibles, et d’emblée elles affirment lutter pour « la reconstruction d’un nouveau lien social » qui participerait à la sortie des quartiers de la ghettoisation. Ce que d’aucuns ont entendu puisqu’à certaines de leurs haltes de nombreux garçons assistaient aux débats.
Elles rejoignent ainsi les nombreuses luttes des femmes non seulement pour leur émancipation mais aussi contre la violence de leur société : que l’on songe pour n’en citer qu’une aux années de marche des mères de la place de mai en Argentine.
À l’issue de leur marche les « ni putes, ni soumises » ont été reçues par Le Premier Ministre, qui les a, disent-elles, longuement écoutées et qui leur a fait des promesses dont elles attendent la réalisation.
Mais peut-être faudra-t-il plus que des aménagements urbains et sociaux pour obtenir un changement de ce rapport entre les garçons et les filles ou entre les hommes et les femmes. Reste qu’elles ont porté le débat sur la place publique et que l’on peut espérer qu’elles ont amorçé une réflexion dont on peut souhaiter qu’elle se poursuive.
 
NOTES
 
[1] Les États généraux des femmes des quartiers, Fédération nationale de la maison des potes, 190, boulevard de Charonne, 75020 Paris, site : www.macite.net
[2] Selon l’enquête de L’Enveff publiée dans Populations et sociétés, nËš 364, janvier 2001, 22 % des jeunes femmes de moins de 25 ans ont été l’objet de harcèlement sexuel au sens large, insultes, attouchements, exhibitionnisme ou agressions plus graves, 10 à 15% des femmes connaissent des violences conjugales et les enquêteurs estiment que 50 000 femmes de 20 à 59 ans sont victimes de viol chaque année.
[3] Magdelene sisters de Peter Mullan, voir commentaire à la rubrique Ciné-Malaise.
[4] Talisma Nasreen, Femmes, 2003 Librio ; Enfance, au féminin, 2000 LGF ; Femmes manifestez-vous !, 1994, Éditions des Femmes ; Une jeune femme en colère, 1996, Stock ; et quelques autres...
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