2003
La lettre de l’enfance et de l’adolescence
Lectures
Lectures
Geneviève Brisac, Les filles, Folio 2978
On pourrait croire qu’il s’agit de la chronique d’une vie familiale bourgeoise sur fond de guerre d’Algérie.
Dès le titre, le mot « fille » renvoie, par son ambiguïté sémantique, à la différenciation sexuelle comme au lien de filiation. Mais dans le roman, c’est plus encore d’un âge de la vie dont il s’agit. Un âge entre enfance et adolescence, comme on dit entre chien et loup pour désigner l’heure à laquelle la lumière s’estompe. Pas encore la nuit, déjà plus le jour.
« Les filles » du roman sont sœurs, Nouk et Cora, et les sombres pensées qui les traversent n’en font certes pas des petites filles modèles ! Elles ont l’âge où les enfants se débrouillent avec les silences des adultes sur ces choses qui font la vie : le sexe, la mort, l’amour, la peine, la haine. Elles ourdissent de sombres complots et leurs vœux de mort viennent parfois rencontrer des événements réels, qui donnent à leurs pensées un pouvoir inquiétant. Mystérieux accident, attentat sanglant, mort soudaine d’une grand-mère. Aux filles de s’arranger avec l’irruption du drame dans leur vie. Car les adultes expliquent peu ou pas. Le plus souvent ils se défilent. « On ne dit rien de ce qui peut inquiéter dans cette famille. C’est du poison cette manière. »
Beaucoup de femmes pour s’occuper de ces filles : une gouvernante, une « mademoiselle », deux grand-mères. La mère, « madame », n’est pas disponible, prise dans une dépression qui la rend absente. Il y a aussi le père : son rôle paraît se résumer à prendre solennellement des décisions. Et un bébé. En contrepoint du silence mortifère des adultes ou de leurs mots vains qui laissent de la même façon les filles dans l’abandon, il offre une présence tranquille, témoin bienveillant et plein de sagacité. Est-ce son état d’« infans » qui le préserve des pièges du discours ?
Geneviève Brisac a l’écriture aiguisée, phrases courtes, verbes à l’infinitif qui gomment le sujet grammatical et permettent ainsi la percée du désir. Elle décrit les objets, les vêtements, les « choses ». Elle décrit les maisons, les déplacements, toute une topographie de l’espace. Des monologues intérieurs mêlent leurs voix. Cet enchevêtrement fonde la matière de l’écrit. Plus encore que les thèmes abordés, c’est cette écriture, cette volonté de casser la linéarité du récit qui créent le style et par-delà l’ambiance particulière de cette histoire.
La mort est là du début à la fin du roman, comme un souhait, comme une menace mais aussi comme un événement brutal surgissant dans sa crudité.
La guerre est loin (l’histoire se déroule en France), la guerre est proche (explosion dans le jardin public). Mais la guérilla est dans la famille, Cora et Nouk en sont de vaillants petits soldats qui fomentent en silence des coups d’État et naviguent l’une et l’autre entre cruauté et souffrance. Car la mort n’est pas le seul danger. Quand leur univers se délite, quand les filles sont séparées, Nouk se laisse glisser dans la déréliction, à en tomber malade, à risquer la folie.
L’inquiétude étreint aux dernières pages du livre. Si peu accompagnées, si mal comprises, les filles se sortiront-elles sans dommage de ce passage ? « On n’est jamais consolé pour le bon motif. » Écho de sa solitude d’enfant, comme il résonne ce commentaire de Nouk recevant un des rares gestes de compassion de sa mère.
Marina Stéphanoff
Laurence Croix, La douleur en soi. De l’organique à l’inconscient érès, 2002
Ce livre savant, issu d’une thèse, s’interroge sur la douleur, ce vécu qui ne peut ni se dire, ni s’entendre, et dès lors met le sujet qui l’éprouve hors discours. L’auteur retient le terme de douleur contre celui de souffrance pour rendre compte de son véritable propos : le sujet souffrant. Son travail en effet porte sur la subjectivation de la douleur, scandale qui vient faire effraction dans l’ordonnancement symbolique qui constitue la personne.
Laurence Croix se réfère à la métapsychologie freudienne pour soutenir son hypothèse : la douleur est une fonction dans l’appareil psychique qui, de ce fait, peut se concevoir en référence avec les concepts de la psychanalyse, pour s’en approcher ou s’en écarter radicalement. C’est d’ailleurs ce qui fait la richesse de l’ouvrage, puisque de nombreux concepts y sont redéfinis précisément, mais aussi sa complexité un peu désordonnée.
L’auteur introduit son travail avec un survol de la physiologie du système nerveux et de la biochimie, pour ne retenir que le concept de « désaffectation sensitive ».
Elle en passe par l’histoire particulière de la naissance de la psychanalyse, à partir de son point de départ freudien : la douleur hystérique. Puis établit la spécificité de la douleur par rapport à des formations de l’inconscient (le symptôme, l’affect, dont l’angoisse essentiellement). C’est avec le concept limite entre psyché et soma, la pulsion, que l’auteur analysera la notion de douleur ; d’où un détour par les thèses psychosomatiques. Puis elle reprend avec Lacan la lecture du symptôme comme message, mais aussi jouissance qui peut engendrer ou non de la douleur. Ce qui mène à la création de cette métaphore : doux-leurre, qu’elle situera à la fin de l’ouvrage comme résolument féminine.
C’est avec le premier temps du trauma, refoulement originaire, que la douleur aurait le plus d’affinité, en tant qu’elle est « une mémoire consciente sans représentation », perte originaire chez Freud, dimension du Réel chez Lacan. Ce qui mène Laurence Croix à son hypothèse fondamentale : la douleur est signe de la présence du désir de l’Autre, partie prenante donc de la constitution du sujet dans son assujettissement aux signifiants de l’Autre.
Martine Menès
Samira Bellil, Dans l’enfer des tournantes, Denoël, Paris, 2002
C’est de la place de victime d’une de ces « tournantes », que Samira Bellil raconte sa souffrance. Comment se trouve-t-on lorsqu’on est une jeune fille de 13 ans, presque encore une enfant, dans cet engrenage ?
L’auteur nous raconte la séduction par le caïd, le lâchage des copines et surtout la solitude dont elle se trouve prisonnière du fait de l’incompréhension de ses parents. Car c’est sur fond de rupture de la relation avec ses parents que se déroule ce récit.
Violences, rumeurs, peur des représailles, humiliations qui entraînent la honte et la culpabilité, le cercle infernal ne se rompt pas. L’incompréhension et le mépris de la justice, l’indifférence de son avocate ne font que l’enfoncer davantage.
Elle raconte aussi le long chemin pour s’en sortir, le passage par l’alcool et la drogue, et surtout la difficile rencontre avec une thérapeute et le difficile travail pour sortir du silence et de l’enfermement.
L’écriture même de ce livre, accompagnée par une journaliste, a fait partie de ce travail de délivrance de l’emprise de ces souvenirs insupportables, un long travail de prise de distance.
Samira Bellil est aujourd’hui animatrice socioculturelle et témoigne ainsi pour « ses copines et ses frangines » que l’on peut s’en sortir, mais à quel prix !
Françoise Petitot
Yvonne Knibiehler, La sexualité et l’histoire, Odile Jacob, Paris, 2002
Yvonne Knibiehler est une historienne et c’est donc à sa manière, celle des historiens qui observent le passé pour rendre le présent plus intelligible et construire l’avenir avec plus d’assurance, qu’elle se propose de repenser et la relation entre les sexes et l’éducation sexuelle.
Mais Yvonne Knibiehler est aussi une spécialiste de l’histoire des femmes, une féministe, engagée depuis de nombreuses années dans ce combat, et c’est avec ce regard qu’elle analyse l’évolution de la sexualité, les modifications qu’elle entraîne dans les couples, dans la manière de vivre ses amours, les formes que prend actuellement la violence, et pour finir, la place des parents dans ces nouvelles configurations.
Nous avons assisté depuis les années 1960 au « grand chambardement » de la libération sexuelle ; maintenant, écrit Yvonne Knibiehler, la fête est finie : le sexe à nouveau fait peur. Non seulement il transmet des maladies mais il inspire des violences de plus en plus inquiétantes que la forte médiatisation de certaines pratiques ne fait que renforcer. D’où la nécessité de repenser l’éducation sexuelle qui ne saurait se limiter aux composantes biophysiologiques de la sexualité, voire à ses dimensions psychologiques dans le meilleur des cas, mais devrait concerner « les éléments sociaux et culturels qui modèlent les mœurs et les institutions ».
Simultanément, la sexualité se dissocie de la reproduction. Procréations médicalement assistées en tout genre brouillent les notions de filiation et de parenté jusqu’à mettre en question, à travers la revendication de l’homoparentalité, l’importance de la différence des sexes dans la transmission de la vie humaine.
Aborder ces questions par le biais de l’histoire permet de resituer ces questions dans la culture et à travers la connaissance des différentes représentations qui se sont succédé au cours des siècles, « d’opérer une mise à distance de soi » et une mise en perspective des représentations contemporaines.
C’est dire que, comme l’espère Yvonne Knibielher, un tel abord « aide à penser ».
Françoise Petitot
Leïla Sebbar, Jean-Michel Belorgey, Femmes d’Afrique du Nord, cartes postales (1885-1930), Bleu Autour, 2002
Quelles sont belles les femmes qu’aime Leïla Sebbar, les femmes du peuple de son père ! Orphelines, petites servantes, courtisanes, prostituées, elles posent pour le photographe parées de tous leurs atours et leur image sera reproduite à des milliers d’exemplaires et circulera dans tous les pays du pourtour méditerranéen et jusque outre-Atlantique.
Certaines sont fières, certaines bravent du regard le photographe ou se font séductrices, mais peu sont rieuses, et nombreuses sont celles dont le regard est d’une infinie tristesse.
Comme l’écrit Leïla Sebbar, elles provoquent un trouble ambigu, celui peut-être que procurent les petites filles grandies trop vite et promises à l’enfermement ou/et la prostitution. Trouble qui est peut-être aussi celui du photographe, saisi à la fois par leur beauté et leur mystère au point de parfois y laisser sa vie. Regard transgressif qui tente, aussi voilées soient-elles parfois, de les dévoiler. Trouble enfin suscité par l’émerveillement du collectionneur dont témoigne Jean-Michel Belorgey.
Accompagnées d’un très beau texte de Leïla Sebbar et d’un texte fort documenté de Jean-Michel Belorgey, ces photos de femmes témoignent de ce que fut pour certains la passion du Maghreb, et expliquent la nostalgie et certaines blessures qui ne se ferment pas.
Françoise Petitot
Patrick Huerre, Didier Lauru, Les professionnels face à la sexualité des adolescents. Les institutions à l’épreuve, enfance & psy
, Toulouse, érès, 2000
Cet ouvrage, recueil de différents textes pluridisciplinaires sur l’approche de la sexualité adolescente, promettait des perspectives théorico-cliniques intéressantes pour comprendre le positionnement de chaque acteur œuvrant dans l’accompagnement au quotidien des adolescents. En ce sens, il aurait pu faire référence, mais il manque malheureusement son effet car il se présente comme une succession d’articles sans parvenir à laisser se dégager un fil conducteur commun aux différents auteurs, démarche importante pour un ouvrage collectif. De ce fait, l’inégalité des parties est flagrante.
La première partie est riche d’une réflexion et analyse qui nourrit un débat autour de la sexualité adolescente, de son retentissement dans le vécu au quotidien, et de l’incidence de celle-ci dans le bouleversement des repères parentaux et familiaux. Cependant, aucune idée nouvelle sur la question ne vient déranger le difficile travail de mise en mots (ou en maux) sur le sexe des adultes face à des adolescents interrogateurs. Ne serait-ce pas les adultes qui bloquent l’expression de l’avènement d’une sexualité chez les adolescents pour avoir le sentiment qu’ils gèrent tant bien que mal le débordement des pulsions ? Il nous est rappelé que cette sexualité émergente se réalise dans le sens « d’une métamorphose sous contrainte » tant physique que sociale. Cette mise en confrontation avec le socius soumet l’adolescent à des sollicitations pressantes auxquels il doit faire face, en gérant dans le même temps sa propre désorganisation interne.
La seconde partie laisse une bien piètre place à la famille, en réfléchissant aux effets de miroir que celle-ci impose dans la manière de penser la sexualité des adolescents. Là encore, on assiste au déferlement des stéréotypes sociaux entre les familles complaisamment tolérantes, ou les hyperrigides amenant l’adolescent « à mettre en actes des aspirations secrètes massivement réprimées au sein du couple parental ». Il est regrettable qu’un historien spécialiste de l’intimité familiale n’ait pas eu à écrire sur cette question de l’histoire de la sexualité en confrontation avec l’histoire de la famille, cela aurait permis sans doute de soutenir l’interrogation fondamentale posée par l’un des auteurs en fin d’article sur l’existence d’un paralangage fort riche constitué par la personne des parents eux-mêmes, leur sexualité, leur relation de couple, les plaisirs partagés entre eux et avec leurs enfants, les plaisanteries, les censures, en fait tout ce qui environne l’enfant dans son quotidien qui est aujourd’hui plus parlé, plus direct, le tout complété par les confidences entre pairs, qui contribuent pour l’essentiel à la construction d’une sexualité.
La troisième partie repose sur le rapport à la loi et aux dérives potentielles d’une sexualité non gérée. Nous y trouvons l’architecture des textes juridiques sans que ceux-ci soient mis en perspectives, en confrontation, avec les représentations adolescentes. La réflexion sur les contraintes liées à la sexualité imposées par notre société dans le vécu adolescent n’est nullement abordée, la compilation de références au droit n’ouvrant pas un espace pour penser autrement.
La quatrième partie relative au rapport entretenu entre sexualité et école oublie bizarrement l’adolescent, l’expression de son vécu et sa parole. Chacun s’évertue à montrer ce qui est mis en place dans sa structure, comme avancée pertinente. Les arguments proposés, quant à la manière dont l’école pense et accompagne la sexualité des enfants et des adolescents, laissent dubitatifs, et l’on assiste parfois à une magnification de l’institution scolaire complètement décalée des réalités quotidiennes. Il est terrible de constater que les agents de l’Éducation nationale ne parviennent pas à réaliser une critique réaliste de leurs actions, comme s’il fallait à tout prix défendre « la mère abusive » qu’est l’école contre toute forme d’attaque. Fort heureusement, d’autres auteurs se risquent à affirmer que « à l’école, la sexualité n’existe pas ! ».
La cinquième partie aborde le paradoxe du fonctionnement institutionnel tant sur le plan de la réalité factuelle, que de ce que celle-ci permet de la libération de l’inconscient et de ses avatars, du positionnement du féminin et du masculin dans les fantasmes.
En conclusion, l’idée première intéressante de ce livre se perd dans les dédales d’une controverse alors qu’il aurait été l’occasion d’y traiter de questions de fond, comme le rapport fantasmatique des adolescents avec la prévention du Sida par exemple. Dans cet enfermement institutionnel auquel on assiste, nous voyons poindre la volonté des adultes de dompter le savoir adolescent sur la sexualité. Les professionnels de l’institution se font alors voyeurs, régulateurs, voire potentiellement totalitaires. À trop vouloir « panser la sexualité », on dérive très vite sur un arsenal de réponses institutionnelles qui le plus souvent étouffe le désir qui soutient l’accès à une sexualité possible, voire en avorte son avènement.
Bruno Deswaene