2003
La lettre de l’enfance et de l’adolescence
Dossier : Les filles - Problématiques
La petite fille existe-t-elle ?
Claude-Noële Pickmann
[*]
Cette question peut paraître étrange, voire déplacée, car qui pourrait contester l’existence des petites filles ? Elles existent, sans doute, d’autant mieux aujourd’hui que l’émancipation des femmes est un fait acquis, tout du moins en droit, dans nos sociétés occidentales. Elles existent, aussi, d’autant plus que notre époque fait que tout enfant, ou presque, est programmé et désiré, que son sexe anatomique est connu bien avant sa naissance, que les mères qui disent préférer avoir une fille sont aussi nombreuses que celles qui disent préférer avoir un fils. Bref, la place et l’existence des petites filles dans nos familles comme dans notre société semblent tout aussi assurées que celles des petits garçons. Rappelons, en ouverture, que ce qui paraît une évidence ici n’est pas encore le cas dans toutes les parties du monde.
Les petites filles existent donc
Mais, cette question « La petite fille existe-t-elle ? » ne porte pas tant sur les petites filles que sur « La » petite fille, et je n’ai pu l’entendre qu’en écho au célèbre aphorisme que Lacan lança en 1972 : « La femme n’existe pas », provoquant la stupéfaction de son auditoire et l’incompréhension des femmes, notamment dans les mouvements de libération des femmes, en pleine action à cette époque-là.
Cependant, à dire « La femme n’existe pas », Lacan énonçait une conséquence logique, mais inédite, de ce que Freud, à l’orée de la psychanalyse, avait découvert en écoutant ses patientes hystériques : l’inconscient se fonde en excluant de son savoir le sexe féminin, car il n’y a qu’un seul symbole dans l’inconscient pour présenter le sexuel des deux sexes, le phallus, avec pour conséquence que la différence des sexes ne peut s’y inscrire. C’est ce que Freud désignera, en 1923, en termes de « primat du phallus pour les deux sexes ». Le centrement du savoir de l’inconscient sur le phallus est ainsi strictement corrélatif de ce que le sexe féminin en soit, comme tel, rejeté. Le phallus ici n’est pas tant le sexe masculin que la fonction qui se met en place là où le rapport entre les sexes ne peut pas s’écrire. C’est pourquoi il devient le marqueur de la différence. À ce titre, c’est un signifiant dont la fonction est de suppléance, fonction nécessaire à la mise en place de la structure psychique d’un sujet.
La formule « La femme n’existe pas » rend donc compte de ce qu’il n’y a pas de symbole du sexe féminin qui puisse faire couple, dans l’inconscient, avec le signifiant phallus. Cela veut dire non pas que le sexe féminin n’a pas de réalité anatomique pour les petites filles – on sait bien combien précocement cette réalité peut être découverte et explorée – mais que, pour l’inconscient, le sexe féminin n’existe pas au sens où il ne peut pas être élevé au statut de signifiant. Il est forclos de la structure.
C’est pourquoi tout le champ de la signification est phallique. Cela entraîne que jamais aucune signification ne délivrera le trait qui permette d’identifier « La » femme
[1]. Ce trait non seulement n’existe pas, mais toute identification à un trait ne fera que rater « La » femme, renvoyant celle qui la cherche à un défaut propre à la structure même du symbolique. La question « qu’est-ce qu’une femme ? » que supporte emblématiquement l’hystérique, montre cette quête de sens qui s’empare d’une femme lorsqu’elle rencontre cette absence de possibilité d’identification. L’œdipe féminin, avec l’appel à la métaphore que la fille adresse à l’Autre-supposé-savoir (ce qu’elle est comme femme) démontre que c’est le père qu’elle prend ici comme partenaire privilégié pour le faire support de sa demande. On peut dire que l’opération œdipienne féminine, malgré les apories de la relation au père, est une tentative de résolution de cette question sans réponse, opération dans laquelle une fille se soutient du signe de l’amour du père, et use de son désir, de son regard, de sa voix pour « tourner » en femme.
Cette dépendance à l’amour de l’être féminin est si caractéristique que Freud pensait qu’« à âge égal, la petite fille est plus intelligente, plus vive que le garçon, [qu]’elle vient davantage au-devant du monde extérieur et forme des investissements d’objet plus solides
[2] ». Elle est davantage poussée que le garçon à venir à la rencontre de cet Autre dont elle sollicite le regard pour exister, sans lequel elle court le risque, parfois, alors même qu’elle sera depuis longtemps devenue femme, de chuter de la scène du désir et de se laisser engloutir dans la jouissance mortifère d’une mélancolisation infinie.
Indiquons seulement que cette dépendance féminine à l’Autre impliquée par la question de la féminité entre en contradiction avec l’actuel idéal féminin de la femme libérée. La clinique contemporaine nous montre que cet idéal peut facilement se retourner en impératif surmoïque, notamment chez les jeunes filles. Bien des symptômes dits « actuels » se mettent en place par rapport à cette contradiction.
Qu’est-ce qui pourrait définir la petite fille si la différence anatomique des sexes ne s’inscrit pas comme telle dans l’inconscient, pire, s’il n’y a que le phallus comme signifiant du sexe ? On sait combien cette découverte de Freud, pourtant majeure pour la sexualité humaine, a pu et peut encore paraître déconcertante, voire scandaleuse, pour certains
[3]. Au point d’y apposer un déni et de préférer croire au naturel d’une féminité innée ou primaire que les filles hériteraient directement de leur mère, spécifiant originairement et leur désir et leur jouissance. Malheureusement, cette théorie qui fait fonds sur un idéal de complémentarité entre les sexes, toute satisfaisante pour l’esprit qu’elle soit, est sans cesse démentie par la clinique qui ne peut que témoigner du phallocentrisme de l’inconscient, quand bien même la subjectivité qui l’abrite soit logée dans un corps de femme.
C’est que, dans le rapport originaire du sujet à la mère, la question de la différence ne se pose pas, du moins du côté du sujet en train de se constituer comme sujet parlant. Certes, les parents marqueront une différence, volontairement ou à leur insu, selon que le bébé sera fille ou garçon, et ils le distingueront de la sorte, en fonction d’un genre. On sait également – cela a été bien souvent étudié – combien le rapport qu’une mère entretient, en tant que femme, avec le manque a d’incidence sur la façon dont un enfant s’inscrira dans les coordonnées de son désir. Or, dans ce rapport, le phallus est le signifiant qui donne la raison de ce que désire la mère. C’est pourquoi la différence des sexes n’y a pas de place, elle est tout entière recouverte et masquée par l’identification phallique qui fonde la consistance narcissique du sujet, quel que soit son sexe anatomique, au moment même où, entrant dans un monde qui semble ordonné par la loi du désir maternel, il s’y constitue comme sujet en aliénant son désir au désir de l’Autre maternel, c’est-à-dire à une figure de mère toute-puissante à laquelle rien ne peut manquer.
« Les deux sexes semblent traverser de la même façon les phases précoces du développement de la libido, nous dit Freud... Avec l’entrée dans la phase phallique, la différence des sexes s’efface complètement derrière leurs concordances
[4]. »
C’est pourquoi, avec Freud, mais aussi avec Lacan, je répondrai par l’affirmative à notre question initiale. La petite fille existe
[5] dès lors que nous pouvons énoncer le trait qui la caractérise à coup sûr : celui de son phallicisme. À ceci près que cela ne suffit pas à la dire femme. Par contre, cela l’inscrit dans un « pour tous », dans un universel du genre humain, qui la fait sujet au même titre qu’un garçon, car le phallicisme originaire de l’enfant, qu’il soit fille ou garçon, est la conséquence de son consentement à se faire sujet de la loi humaine. On peut dire que cela la détermine comme « parlêtre », sans, pour autant, préjuger d’un sexe.
Il faut alors remarquer la modernité de la position freudienne. Car, tandis que la reconnaissance d’un naturel féminin s’accompagne généralement du préjugé que la femme serait un moindre sujet que l’homme
[6], Freud, lui, soutient qu’une petite fille appartient d’abord au genre humain tout autant qu’un petit garçon.
Conséquemment à ce phallicisme partagé, il n’y a qu’une seule libido, ainsi que l’a toujours soutenu Freud, qui trouve sa source dans cette érogénéïsation originaire du corps par le désir maternel.
« Nous avons appelé la force pulsionnelle de la vie sexuelle : libido. La vie sexuelle est dominée par la polarité masculin-féminin, ce qui amène à considérer le rapport de la libido à cette opposition. Il ne serait pas surprenant qu’il se révèle qu’à chaque sexualité soit rattachée sa libido particulière, de sorte qu’une espèce de libido poursuivrait les buts de la vie sexuelle masculine, une autre ceux de la vie sexuelle féminine. Mais il n’existe rien de pareil. Il n’y a qu’une seule libido qui est mise au service de la fonction sexuelle masculine aussi bien que féminine
[7]. » On en retient généralement qu’il a pu dire qu’elle était d’essence masculine. Son élaboration de la féminité lui impose, tardivement, une correction de taille : elle n’est pas plus masculine que féminine. Si elle sert aussi bien la fonction sexuelle de l’homme que celle de la femme, « nous ne pouvons pas lui donner, à elle-même, de sexe
[8] », écrit-il. Sans doute peut-on déduire ici qu’elle serait d’essence « phallique », c’est-à-dire asexuée. Ici encore, on notera l’extrême modernité de Freud soutenant l’existence d’une libido faisant fi de la différence entre les sexes.
Il est remarquable que le phallicisme, tant décrié quand il s’agit de la fille, s’impose à l’enfant, quel que soit son sexe anatomique, dans le rapport originaire au désir maternel. L’enfant ne peut que vouloir être ce que la mère désire. À ce titre, le phallicisme n’est pas tant une affaire de sexe que la condition de possibilité d’une subjectivité désirante.
C’est pourquoi, l’inconscient, s’il se constitue en excluant le sexe féminin de son savoir, ne sait pas davantage ce qu’est le sexe masculin : il ne connaît que le mode phallique.
Dans sa Conférence de 1932,
La féminité, Freud va non seulement rappeler que « ce qui fait la masculinité ou la féminité est un caractère inconnu que l’anatomie ne peut saisir
[9] », mais il va aussi remettre en cause le fait que l’opposition binaire actif-passif – qui lui avait préalablement servi à marquer la différence des sexes au niveau de la satisfaction sexuelle – puisse la recouvrir, au point de contester l’existence d’une bisexualité originaire qui s’appuierait nécessairement sur une telle opposition
[10]. Car la petite fille ne témoigne-t-elle pas, aussi précocement que le garçon, d’une activité à caractère aussi bien actif que passif, et ce, dans tous les domaines – pas seulement le sexuel ? De plus, l’enfant, quel que soit son sexe anatomique, n’est-il pas toujours un être « séduit » dans la mesure où sa première rencontre avec la sexualité, parce qu’elle lui vient de la mère à laquelle il est livré en tant que nourrisson, se fait sur un mode dans lequel il ne peut que se retrouver dans une position passive, dès lors qu’il n’a pas à sa disposition la signification de ce qui lui arrive ? La découverte de la jouissance se trouve, de ce fait, toujours liée à un « vécu » de séduction, passif et incestueux. Une subjectivité en naît, en défense contre ce vécu traumatique.
Peut-on dire « féminin » ce « vécu » originaire de la jouissance ? Rappelons que c’est une théorisation courante dans le champ analytique. Elle présente un féminin dit « archaïque » qui serait aussi bien le lot des hommes que des femmes, mais qu’il faut trouver dans les sables mouvants d’un avant le langage fait de traces mémorielles et sensorielles.
Or, ce « vécu » de jouissance, dont nous ne retrouvons l’écho qu’à la condition du fantasme inconscient, peut-il être pensé en termes sexués ? Freud, quant à lui, le pensait en termes d’
Hilflosigkeit
[11], soit de détresse originaire par rapport à laquelle une subjectivité se met à exister.
Il pensait aussi que le choix du sexe, choix inconscient, ne se précise que dans le rapport œdipien, le rapport originaire du sujet à l’Autre primordial étant, comme on l’a vu, réglé par un déni de la différence du fait de l’identification au phallus imaginaire maternel. C’est pourquoi un enfant peut savoir très tôt que le monde humain se partage entre les hommes et les femmes sans pour autant avoir reconnu le caractère sexuel de cette division.
Tant que le narcissisme de la petite fille ne trouve à s’alimenter que par la voie de cette identification, le maternel bouche l’horizon de la satisfaction et du sentiment d’être, et la question de la féminité n’a pas à se poser. C’est pourquoi, l’attachement
[12] de la petite fille à cette figure de la mère prend une importance si capitale dans sa vie.
De quoi est fait ce premier amour de la petite fille ? Il est exclusif et il « ne se contente pas de fragment
[13] ». C’est un amour du même qui ne laisse de place ni pour la médiation d’un tiers, ni pour quelque autre que ce soit (frères ou sœurs, mais aussi le père, tous en sont exclus), mais il est du registre du tout ou rien. Cela est important à rappeler car c’est dans cette exigence de proximité sans écart, d’où toute menace d’altérité semble exclue que, pour peu que, du côté de la mère, la petite fille qu’elle a été s’y retrouve, se prend l’illusion qu’une fille trouverait dans ce lien une base solide et substantielle pour sa féminité. Une complicité à toute épreuve peut sceller cette croyance sur un déni de la castration maternelle partagé. La mère n’est-elle pas, par excellence, celle qui sait aimer, consoler, encourager, reconnaître, bref, en un mot « faire exister » sa petite fille ? N’est-elle pas celle dont l’amour peut « faire exister » un monde sans inégalité, d’où le manque soit exclu ? Et, si l’identification au phallus imaginaire de la mère est le ressort de cet amour originaire, la petite fille se prêtera d’autant mieux à servir l’image idéale qui nourrit le narcissisme et fait exister l’illusion d’une complétude idyllique, qu’elle sera partagée entre mère et fille. Dans ce cas, l’illusion que la féminité d’une femme plongerait ses racines dans ce corps à corps captivant et séducteur est d’autant plus forte qu’il se prend dans un « vécu dans le plaisir de l’identique », confondant la complétude phallique et l’indifférenciation sexuelle données par ce lien, avec ce qui serait la spécificité du sexe féminin, cette confusion pouvant se conforter sur le fait qu’elles partagent le même sexe anatomique. Il sera alors d’autant plus difficile à cette fille d’oser être infidèle à cet amour maternel pour trouver le chemin de sa propre féminité, jusqu’à, souvent, préférer sacrifier cette dernière plutôt que de « trahir » celle qui lui a « tout donné » et qui a su l’aimer d’un amour inoubliable.
C’est pourquoi, il est important que l’analyste ne soit pas aussi captif de cette illusion et qu’il soutienne, dans la cure, une position où il ne se fait pas le complice de cette confusion. Il est souvent difficile de renoncer à ce que la féminité puisse se transmettre de mère à fille. Il n’y a pas, non plus, à chercher un savoir, ce qu’il y aurait à savoir pour être une femme, et que l’on croit trouver, notamment, dans les « savoir-faire » si particuliers et si précieux qui se passent d’une génération à une autre, de mère en fille, parfois plus facilement de grand-mère à petite-fille, et qui s’apprennent le plus souvent à l’insu de toute recherche de transmission. C’est d’ailleurs la condition pour qu’une femme puisse, éventuellement, les faire siens à son tour. Alors, bien qu’aucun de ces éléments ne soit spécifiquement féminin, elle saura aussi s’en servir et s’autoriser, le moment venu, à en parer sa féminité. Ajoutons qu’elle ne le pourra que si la relation à la mère n’est pas soumise à un entre-femmes d’où tout homme est forclos.
Freud a beaucoup insisté, tout au long de son élaboration de la sexualité féminine, pour soutenir que c’est le fait que la petite fille consente à se déprendre d’être toute dans le désir maternel pour se tourner vers le père qui la rend sensible à la question féminine. Or, seule, l’irruption de la différence des sexes dans le monde illusoire de la toute petite enfance qui soutient le narcissisme infantile, déloge la petite fille du refuge identificatoire que peut être l’amour maternel, et c’est la mère qui est tenue pour responsable de ce désastre. Il s’agit en effet d’une véritable catastrophe puisque l’équilibre psychique, comme le monde de l’enfance, volent en éclats. On est souvent frappé par la violence froide qu’une petite fille manifeste soudain par rapport à sa mère jusque-là tendrement aimée, d’autant plus que cette violence reste obscure ; elle ne peut rien en dire car elle ne sait pas ce qui lui arrive
[14]. Il importe alors, dans la clinique, de ne pas confondre cette violence haineuse dont la cause est liée à la découverte de la castration de l’Autre maternel avec la rivalité œdipienne. D’autant plus qu’une fille risque de garder toute sa vie des restes de cet attachement originaire sous la forme de fixations de jouissance auto-érotiques très anciennes. Ces modes de jouir agissent plutôt comme un handicap pour la sexualité ultérieure de la fille et un obstacle à sa féminité
[15], car ils plongent leurs racines dans la toute-puissance phallique qui caractérise la relation mère/fille. Ils sont, de plus, d’autant plus ravageurs que ce reste d’attachement appartient à un lieu désormais dévasté et dévastateur qui enferme celle qui aime dans un amour infernal où la relation s’alimente principalement de la culpabilité du sujet et des reproches et accusations infinis envers cet Autre primordial, maintenu de la sorte, tant bien que mal, dans sa toute-puissance première.
C’est pourquoi, l’issue de l’œdipe féminin ne peut se trouver du côté d’une identification idéale à la mère. Celle-ci ne parvient qu’à mettre en impasse la féminité de la fille. J’indiquerai, à défaut de pouvoir traiter cette question dans le cadre de cet article, que l’issue de l’œdipe féminin se fait plutôt du côté de la destitution de tout idéal, ce qui permet à une femme de prendre la mesure que le symbolique n’est pas tout. Or, ce n’est qu’à se servir du père qu’une fille rencontrera cette limite qui peut donner accès à une autre jouissance que la jouissance phallique, et qui peut être dite féminine en cela qu’elle ne passe pas par le signifiant. Ainsi, c’est le père qui, dans le processus œdipien féminin, se fait le passeur et de la féminité de la fille et de son possible accès à un champ plus spécifiquement féminin.
Alors, pourquoi revisiter la théorie freudienne, presque un siècle après, pour parler des petites filles d’aujourd’hui ? N’est-ce pas périmé ? Les petites filles ne sont-elles pas bien différentes de celles du temps de Freud ? Certes, elles le sont : plus présentes, plus exigeantes, plus bruyantes et plus fortes aussi, bref, plus affirmées sur la scène du monde. Elles nous étonnent parfois par une féminité dont elles ne semblent pas douter..., mais dont on constate qu’elle n’a pas d’autre miroir désirant que le regard maternel. D’autres fois, nous les voyons s’avancer telles une copie conforme de leur mère, la main dans la main avec elle, au service d’un idéal de la féminité. Ne nous y trompons pas, chaque fois, c’est leur phallicisme qu’elles affichent, parfois d’autant plus longuement que les bouleversements actuels de la structure familiale font souvent que le lien à la mère, malgré le malentendu qu’il couvre, est le seul dont une fille puisse s’assurer. C’est alors à l’adolescence seulement que la perte fera son entrée dans le monde, brisant l’image narcissique et précipitant le symptôme dans le corps et la douleur de vivre dans le sujet. La clinique actuelle avec les filles témoigne également de la richesse des solutions convoquées à adolescence pour inventer du père œdipien et s’en servir pour oser être infidèle à la mère.
« On l’a compris, ma mère ne m’aimait pas...
Fortunée, en revanche, aimait ses fils. Ses douceurs, ses roucoulements “mon fils, mon fils, ouldazizi”, [...] mes fils chéris, ses embrassades, ses angoisses [...] et ses portions privilégiées dans les assiettes, elle les réservait à ses deux garçons : l’aîné et le plus jeune. Ses tentatives de justification tenaient en quelques mots : “C’est l’aîné...” ou pour l’autre : “C’est le plus jeune...” Ma sœur et moi-même, en sandwich entre les deux, nous avions eu le malheur de naître filles.
Avec Édouard, tout changeait. Paradoxalement, cet homme, pour qui la naissance de ses filles avait été un coup du sort – seuls les garçons perpétuent le nom, l’honneur, rehaussent le paysage familial, gagnent leur vie, alors que les filles, destinées au mariage, sont source de soucis, exigent vigilance, surveillance et discipline pour qu’elles restent pures – nous aimait. Il nous trouvait vives, intellegentes (plus que nos deux frères, ce qui était évident), jolies. »
Fritna, Gisèle Halimi, Plon, 1999
[*]
Claude-Noële Pickmann, psychanalyste.
[1]
C’est pourquoi Lacan écrit La femme en barrant l’article « La » plutôt que le signifiant « femme ». « N’existe pas » porte ainsi sur l’article défini. L’existence des femmes n’est ni contestée ni contestable !
[2]
Freud,
33e Conférence d’introduction à la psychanalyse, « La féminité », Gallimard, p. 157. Soulignons que Freud, dans cette même conférence, ne cesse de dénoncer que, pour une bonne part, c’est « le dressage social » qui, en réprimant sa sexualité, son agressivité et ses aspirations, contraint la fille à se préparer à son rôle de mère et d’épouse. Tout ce texte s’oppose à l’idée d’une « nature féminine », et c’est pourquoi « la tâche de la psychanalyse, ne peut être « de dire ce qu’est la femme », mais bien plutôt de décrire les mécanismes par lesquels « elle le devient ».
[3]
Ce fut l’enjeu du débat des années 1930 qui vit la création de l’École anglaise, à la suite du refus de Jones que la moitié de l’humanité soit composée d’êtres qui ne soient pas
born mais
made, fabriqués dans et par le processus œdipien. Mais n’est-ce pas aussi bien le lot des hommes ?
[4]
Freud,
33e conférence d’introduction à la psychanalyse, « La féminité », Gallimard, p. 158.
[5]
Il serait préférable de dire qu’« il y a » de la petite fille.
[6]
La liste des philosophes et autres penseurs accréditant cette thèse serait infinie et édifiante. Je renverrai le lecteur au livre de F. Collin, E. Pisier et E. Varikas,
Les femmes de Platon à Derrida, anthologie critique, Plon, 2000. Rappelons donc la remarque de Simone de Beauvoir qualifiant « d’absurde » la fécondité des femmes puisque cela ferait « qu’une femme est moins naturellement sujet que l’homme, en dépit de l’universalité apparente du concept de sujet », dans
Le deuxième sexe, tome 1, Livre de poche, p. 114.
[7]
Freud,
33e conférence d’introduction à la psychanalyse, « La féminité », Gallimard, p. 176.
[9]
Ibid., p. 153.
[10]
Je renvoie le lecteur au début de cette conférence. Freud cherche à balayer les certitudes de ses futurs lecteurs comme les siennes se sont trouvées balayées par son élaboration sur la sexualité féminine entre 1923 et 1932, en argumentant sur plusieurs pages le manque de fondement de cette opposition.
[11]
Que Lacan traduit par « sans recours ».
[12]
Il faut évoquer ici le terme de
Mutterbindung que Freud a créé pour rendre compte du caractère spécifique de ce lien. On pourrait dire qu’il s’agit d’une « liaison » au sens amoureux mais aussi au sens pulsionnel du terme. En effet, le terme de
Bindung, « liaison » parcourt toute l’œuvre de Freud, c’est ce qui fixe et canalise l’énergie pulsionnelle. Que Freud parle du lien de la fille au père en termes de
Vaterbindung montre que le père, dans l’Œdipe, hérite de cette « liaison ».
[13]
Freud, « La sexualité féminine », dans
La vie sexuelle, Paris,
puf, p. 144.
[14]
« Son amour s’était adressé à la mère phallique : avec la découverte de la castration maternelle, il lui devient possible de la laisser tomber comme objet », dans « La féminité »,
op. cit., p. 170.
[15]
Freud, « La sexualité féminine », dans
La vie sexuelle, p. 151.