La lettre de l'enfance et de l'adolescence
érès

I.S.B.N.2749201276
120 pages

p. 29 à 30
doi: 10.3917/lett.051.30

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Dossier : Les filles - Problématiques

no 51 2003/1

2003 La lettre de l’enfance et de l’adolescence Dossier : Les filles - Problématiques

Ce qu’en disait Françoise Dolto...  [*]

fd : Lorsque les enfants sont bébés, garçons et filles, c’est la mère qui est le personnage important pour le garçon comme pour la fille, en sachant bien que la mère représente le père et la mère. Et c’est tout de même dans un corps de mère que la fille apprécie l’objet qui satisfait sa quête, et le garçon aussi. Le garçon est féminin par rapport à sa mère qui contient le père et la mère, et ensuite il passe de cet objet féminin, de façon féminine, à son père. La fille, qui est féminine par rapport à sa mère, devient, déjà très précocement par rapport aux garçons, active vis-à-vis de la mère, et elle commence vis-à-vis du père en étant active. C’est secondairement qu’elle devient passive, et qu’elle le recherche de façon séductrice passive. Enfin, c’est ce que j’ai compris. Et puis, quand ces enfants arrivent à trois ans, avec la notion certaine que celle qui a un corps de fille ne pourra devenir que femme, avec le destin de celle qu’elle voit, et le garçon ne pourra devenir qu’homme, alors se passe quelque chose qui est ou l’acceptation, ou la résignation. Alors, si la fille – puisque nous parlons des filles – accepte sans résignation, avec un projet de conquête des qualités et des valeurs qu’elle voit aux femmes, sa stature future de femme, à ce moment-là il y a quelque chose qui doit s’estomper chez elle, c’est la passivité, sinon elle risque de devenir une féminité perverse. À ce moment-là, entre cinq et onze ou douze ans, il me semble que celles qui deviennent les femmes les plus valeureuses dans l’existence plus tard, et les plus fémininement valeureuses, sont celles dont certaines personnes disent : « Ah, c’est un garçon manqué », comme si elles devenaient neutres à ce moment-là, plutôt que d’être féminines dans la passivité de l’agir. Elles apprennent à « faire », elles sont anales actives. Sinon, elles conservent ce désir anal actif sur un objet sexuel génital, c’est-à-dire comme si c’était l’enfant futur qu’elles caressaient déjà dans leur ventre, sans savoir au juste si ce sera un objet de fabrication ou quelque chose qu’elles ne peuvent pas connaître, qu’elles savent ne pas pouvoir connaître, et qu’elles ne découvriront que plus tard, une fois nubiles. Et c’est important que les gens le sachent, parce que très souvent les familles décrivent les enfants-filles qui sont actives, qui sont inventives, qui sont créatrices comme des garçons manqués. Cela ne veut pas dire qu’elles n’aiment pas vivre avec des filles, mais elles aiment aussi vivre avec des garçons. Elles se considèrent un peu comme neutres. Alors, c’est à ce moment-là que naît la véritable féminité avec les règles, ce qui pour certaines filles est une fierté quand elles ont été passives jusque-là. Enfin, elles ont la preuve qu’elles vont être des séductrices, puisqu’elles ont leurs règles. Ces filles « garçons manqués » ne savent pas sur le moment si c’est aussi agréable que ça d’être réglées. Là, elles le vivent comme une sorte de castration de leur liberté qu’elles avaient jusque-là. Et ce moment un peu dépressif, si on peut dire, c’est un moment où tout le projet, qu’elles avaient quand elles étaient petites filles, se remet dans leur imaginaire inconscient et peut-être conscient, et leur fait promettre un destin futur qui est vague, mais qui est tout à fait autre que celui qu’elles avaient jusqu’à présent. C’est vraiment une mutation chez la fille, et elle devient à ce moment-là un être social beaucoup plus qu’un être narcissique. Alors que le garçon devient narcissique et social à quinze ou seize ans seulement, la fille devient déjà sociale à douze ans, me semble-t-il.
Ce qui fait l’avance des filles à partir de douze ans, c’est qu’elles ont déjà l’esprit social, l’esprit de clan, l’esprit de groupe, même si ce n’est pas avec leur mère, parce qu’elles se brouillent ou qu’elles ne se sont pas entendues avec elle. C’est avec une image d’autres femmes qui plaisent aux hommes, et qui réussissent vis-à-vis des hommes, de leur foyer, de leurs enfants, d’une œuvre ou d’un talent qu’elles admirent chez ces femmes. C’est beaucoup plus difficile pour une fille, à ce moment-là, de continuer d’être dans une activité narcissisante pour elle, elle est beaucoup plus dans une activité qui servira le groupe. Ensuite, arrivent les premières amours, et c’est quelque chose qui est vraiment très difficile à comprendre, même en psychanalyse parce que, une fois que c’est vécu, les femmes ne savent pas parler de leurs premières amours – je ne sais pas si les hommes savent le faire ? Les premières amours sont vraiment incendiaires de tout l’être chez la fille, comme s’il y avait une culpabilité – alors qu’il y a une fierté en même temps – de n’être pas digne de l’amour qu’elles ont pour un être humain – qui, lui, s’en fout pas mal qu’elle soit digne ou pas digne. Et cette humilité devant l’être qui suscite pour elle leur amour est quelque chose aussi de particulier chez la fille. Je ne sais pas d’où ça vient, mais je crois que c’est ça la féminité.
 
NOTES
 
[*] Ce texte est extrait de Françoise Dolto, Jean-Pierre Winter, Les images, les mots, le corps, © Gallimard, 2002.
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