La lettre de l'enfance et de l'adolescence
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I.S.B.N.2749201276
120 pages

p. 39 à 42
doi: 10.3917/lett.051.42

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Dossier : Les filles - Problématiques

no 51 2003/1

2003 La lettre de l’enfance et de l’adolescence Dossier : Les filles - Problématiques

Le père, de sa mère à sa fille

Jean-Claude Liaudet  [*]
Si le complexe d’Œdipe de la fille est analogue en plus d’un point à celui du garçon, si l’un comme l’autre ont à se situer dans un œdipe positif et un œdipe inversé et à choisir leur identité sexuelle, il reste une différence majeure. Alors que le garçon doit se situer entre une mère convoitée et un père qui s’y oppose, la fille désire celui même qui l’interdit. Elle cherche donc à avoir son père malgré lui, ce qui ne va pas sans une certaine agressivité, contraire à la supposée douceur féminine.
Il est une autre particularité qui tient au désir paternel. Car si tout enfant, fille ou garçon, doit d’abord passer par le désir maternel, la fille se trouve prise dans l’investissement de son père, qui déplace sur elle son désir incestueux inconscient.
La fille entre donc dans la période œdipienne par le fait que le père déplace sur elle le désir incestueux inconscient qu’il a pour sa mère. En ce sens, le destin de la fille est lié à la relation que le père a établie avec sa propre mère, relation qui n’a déjà pas été sans incidence sur celle qu’il établira avec sa femme, avant la conception de la fille.
 
Figures possibles de la mère du père
 
 
Quels sont les principaux écueils que le père a pu rencontrer dans la relation à sa mère ?
Il est des mères restées fixées à l’envie du pénis, gage d’existence sociale. Car, en régime patriarcal, une femme n’a de valeur qu’à travers le fils qu’elle donne à son mari. Ces mères ont considéré leur fils comme un « prolongement d’elle-même », ont réduit le rôle du père du fils à celui d’un géniteur. Soit le fils a accepté cette situation et la castration qu’elle implique, soit il s’est révolté et s’est séparé de sa mère, non sans lui avoir abandonné son pénis symbolique et ce qu’il représente.
D’autres mères ont pu réagir à la dévalorisation de la femme, propre au régime patriarcal, en cherchant à s’identifier à leur propre père et en rivalisant avec lui. Prises dans une revendication phallique, elles choisissent un homme qu’elles dominent, et font de leur fils des victimes.
Les mères de pères peuvent aussi avoir reporté sur ces derniers leur attachement incestueux à leur propre père. Elles ont considéré que leurs enfants appartenaient à leur famille plus qu’à celle de leur mari, lesquels n’ont jamais été le père qu’elles ont désiré pour leurs enfants.
Ces configurations produiront leurs effets sur les générations suivantes.
 
Le père des premiers âges
 
 
Le père souhaite-t-il une fille pour y retrouver la mère qui lui manque, la femme qu’il n’a pas ? Osons les suppositions.
Si le père a réussi à renoncer à sa mère, s’il a rencontré chez son père un modèle d’identification, en bref, s’il a pu résoudre avec un certain succès le conflit œdipien, il a pu se choisir une compagne qu’il aime véritablement et dont il sait se faire aimer, et désire concevoir un enfant avec elle. Ce désir de conception requiert la rencontre de deux personnes capables de dépasser leurs investissements narcissiques. Dès ce moment, le rôle du père à l’égard de sa fille future est décisif et repose sur sa capacité à faire ou à accepter que sa compagne désire un enfant de lui, et non pour elle-même (de même la mère doit exister pour que le père ne soit pas enfermé dans le désir patriarcal de s’autoreproduire par le biais d’une femme).
Après la naissance, la mère pourra (alors) introduire le père comme tiers dans la relation à sa fille en étant capable de se détourner de son enfant pour se tourner vers lui.
Mais le père a pu rester « dans les jupes » de sa mère, celle-ci a alors joué un rôle important dans le choix de sa femme. Son propre père, un père faible, incapable de le séparer de sa mère, n’aura pas été un modèle masculin pour lui. Il aura tendance à penser que les enfants sont une affaire de femmes. Lorsque sa femme deviendra mère, ne pouvant pas prendre de place paternelle dans la nouvelle configuration, il se situera comme un enfant de sa femme, celui qu’elle aime le moins. Il sera tenté de reporter son affection sur sa fille et de constituer avec elle un couple où il cherchera à retrouver sa relation avec sa mère, enfermant sa fille dans cette relation.
Difficile d’y résister quand on est une petite fille et d’y renoncer quand on devient femme. La fille risquera de se dévouer à son père, trop heureuse d’être l’unique pour lui. Si elle a un enfant, elle l’aura avec un homme à qui elle ne demandera rien d’autre que de jouer un rôle d’étalon : c’est avec son père qu’elle concevra cet enfant.
 
Œdipe, le père et sa fille
 
 
Quand sa fille entre dans l’âge œdipien, le père perd un petit enfant pour découvrir une femme en puissance. C’est en fonction de son histoire personnelle et culturelle qu’il va se situer vis-à-vis d’elle.
Trouvant une femme dans sa fille, le père est renvoyé à son désir incestueux. Il va en attendre inconsciemment ce que tout fils attend de sa mère : la posséder en tant que mâle actif mais également être possédé par elle, comme l’est un tout petit garçon livré passivement aux caresses de sa mère. Si le père a résolu de façon relativement harmonieuse son complexe d’Œdipe, il peut réellement investir la mère de sa fille et refouler ce qui lui reste du désir incestueux. Le déplacement de celui-ci sur sa fille se fera sans production d’effets dérangeants. Sa tendresse sera chaste et il sera inscrit pour lui que sa fille est sexuellement destinée à d’autres hommes : il renoncera à sa fille comme il a renoncé à sa mère.
Cependant il est des pères qui n’ont renoncé à leur mère que superficiellement, autrement dit, si le refoulement de leurs désirs incestueux n’est pas suffisant, ils vont reporter sur leur fille des désirs sexuels inconscients. Le plus souvent, ce type de père a tendance à créer par ses paroles et ses gestes, par le sens que prennent les échanges, un climat qui va imprégner sa fille et, pourrait-on dire, va « la maintenir sous tension ». Pendant toute la phase de latence, l’attente dans laquelle elle acceptera de s’installer, renonçant à son père pour le présent en rêvant à l’avenir, va sans cesse être réactivée par ce père qui l’appelle « ma chérie » ou « mon amour », exactement les mots qu’il emploie pour sa femme, qui maintient avec elle un contact charnel étroit et se révèle jaloux de tous ses faits et gestes.
En résumé, on peut distinguer quatre positions du père à l’égard de ses désirs incestueux.
La première : le père a rencontré la castration, c’est-à-dire qu’il s’est soumis à la loi de son père en acceptant de renoncer à sa mère. C’est une position que l’on peut qualifier de bonne névrose : les désirs incestueux ont fait l’objet d’un refoulement réussi et d’un déplacement qui correspondent à ce qui est socialement prescrit, donnant lieu à des symptômes socialement acceptés dans une société patriarcale (clivage entre l’épouse respectée et la femme séductrice avec qui la transgression incestueuse est jouée, homosexualité sublimée et soumission régissant les rapports entre hommes, nécessité de dominer les femmes et de ne pas être passif avec elles, etc.).
Deuxième position : le père n’a refoulé que partiellement ses désirs incestueux, il est dans ce qu’on pourrait appeler une « mauvaise névrose », caractérisée par des symptômes qui le font souffrir et qui ne sont pas adaptés socialement. Il se sent coupable de ses sentiments à l’égard de sa fille. Peu sûr de lui, fuyant, il est un père absent, peu communicatif.
Troisième position : il aime jouer avec les limites du sexuel et du non-sexuel, se complaire dans l’ambiguïté pour exciter sa fille, c’est la définition du pervers qui tire sa jouissance de la transgression de la loi.
Quatrième position : le père peut ne pas se représenter la loi. Pour lui, les gestes n’ont pas de sens, il n’éprouve pas d’affect et il n’a pas de représentation de l’autre. On peut qualifier ces comportements de psychotiques. C’est ce genre de père qui pratique l’inceste sans que cela n’ait, à son niveau, d’autre sens que de se satisfaire. Le coït est pour lui anodin et prend souvent la suite des caresses de la petite enfance, tout cela n’étant qu’un moment agréable pour lui.
 
L’adolescence, pour le père aussi
 
 
Au moment de l’adolescence, le fait que la fille remanie ses rapports d’identification comme ses rapports érotiques avec ses parents entraîne le père dans ces métamorphoses. La maturité sexuelle de la fille a comme inversé les rôles. Avant, c’était la fille qui était curieuse de savoir ce qui se passait dans la chambre des parents, aujourd’hui, c’est le père qui s’interroge sur la sexualité de sa fille. Et, de même que l’on a parlé de théories sexuelles infantiles, on pourrait parler d’une théorie sexuelle parentale donnant une large place aux fantasmes de séduction et de scène primitive. Ainsi le père va-t-il craindre « le pire », à savoir tout ce qu’on peut imaginer comme variations sur le thème du viol et parfois de la prostitution. C’est dire combien l’adolescence de sa fille fait revivre au père sa propre adolescence et les fantasmes infantiles qu’il a pu y rejouer.
Avec la petite fille disparaissent l’innocence et la complicité que son jeune âge permettait, dans la grâce narcissique d’un corps lisse et asexué, phallique. Si le père a fait de sa fille l’équivalent de sa propre mère, il se peut qu’il vive le deuil qu’il n’avait pas réussi à faire au temps de son enfance.
À côté de ces fantasmes de l’œdipe « simple » vont être également ravivés ceux de l’œdipe « inversé ». Sa jalousie peut être l’expression d’un fantasme homosexuel. Tant que la fille était fille, elle était investie comme un corps sans ouverture qui avait dans sa totalité une valeur phallique. Ce qu’il perçoit de nouveau chez elle lui vient par le regard des autres hommes sur elle, un regard qui la désigne comme désirable et pénétrable. Il peut alors s’identifier à sa fille comme, enfant, il s’est identifié à sa mère face à son père.
 
La loi du désir
 
 
En notre époque de déclin du père, où ses fonctions sont de plus en plus exercées par le social ou par la mère, qu’est-ce que le père est seul à pouvoir transmettre ? La loi du désir, répond joliment Philippe Julien [1].
Si le père a su accepter ce que l’on pourrait appeler une première trahison du désir œdipien, c’est-à-dire s’il a accepté de ne pas retrouver avec sa femme la fusion incestueuse dont il a rêvé, il va permettre à sa fille de devenir autonome. Comment ? En faisant en sorte que sa jouissance avec sa femme reste inconnue de sa fille. Celle-ci ne connaîtra que le père, l’homme lui restera étranger. Ce qui, pour la fille, représentera à son tour une trahison du désir œdipien.
Que les parents oublient leur désir sous prétexte de se consacrer au bien de leur fille, voilà ce que serait la vraie trahison. Celle-ci conduirait la fille à devoir oublier également son désir afin de tenter de rembourser, sans jamais y parvenir, la dette d’amour imposée par ses parents.
Ce que le père transmet ainsi à sa fille, c’est la possibilité de rompre avec sa famille, « de trahir père et mère, dit Philippe Julien, pour faire alliance avec un étranger ». À condition que le père l’ait fait lui-même.
 
NOTES
 
[*] Jean-Claude Liaudet, psychanalyste et psychosociologue, a publié en 2002 Telle fille, quel père ? (éd. L’Archipel) et La psychanalyse (coll. « Idées reçues », Éd. Le Cavalier Bleu). Il est également l’auteur de Dolto expliquée aux parents (Éd. L’Archipel 1998, J’ai Lu, 2000) et de La psychanalyse sans complexes (Éd. L’Archipel, 2000).
[1] Philippe Julien, Tu quitteras ton père et ta mère, Aubier, 2000.
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